III -WÊ
(1) Inv..., série G, t. I. Extrait : < dicli magislri visitaverunl los arcs botans inter cœtera et lo Irau quod est supra portai (1510-1511).
(2) Ihid., t. II, luvciit. d'un chanoine : « Une arhaleste d'assey... une scladc an la gorgerctte, une raube de violet clar, ung cauHaloyt, ung marbre sagrat, ung breviari de pargarn... » dans le dossier des bénéliciers de Saint-Michel.
le gascon et le latin y sont employés jusqu'en 1500. A partir de 1520, ils y apparaissent comme une survivance ; le français l'emporte. La comptabilité de la paroisse débute en 1462, en gascon ; après une lacune, le français y apparaît en li;04- 1500 ; le gascon est repris en 1519-1520, pour la dernière fois.
L'abbaye de Sainte-Croix possède une belle série de terriers gascons depuis le xiii^ siècle ; ils manquent pour la période 1470-1490 ; à partir de 1495, la série reprend, et on relève des actes français, mêlés aux gascons ; à partir de 1500, le français y est prépondérant, sauf pour l'un d'eux (1503-1504), qui concerne Notre-Dame de Soulac. Les lièves de revenus, depuis 1493, sont en gascon ; une qui chevauche^ de la fin du xv^ siècle au début du xvi® est entièrement en gascon ; les autres (1518, 1536) sont entièrement françaises. Autre contraste : un terrier de l'Infirmerie (xv® siècle) est gascon, un second, de 1534, est français (1).
Les autres fonds se rapportant à des paroisses moins importantes concordent avec le reste. Après 1520, comine on l'a déjà vu pour plusieurs séries, le gascon se fait rare, décidément supplanté par le français. Il se maintient jusqu'en 1535 dans la comptabilité de la Confrérie de Saint-Michel ; aussi dans quelques pièces éparses : dépenses pour obsèques en 1525 (2), statuts pour la confrérie de Saint- Georges, 1529 (3), reconnaissances, 1527 (Saint-Pierre de Bordeaux) (4). Mais ce sont des survivances d'vin autre âge ; une ère nouvelle a commencé où l'on n'écrit plus qu'en français.
(1) Sans qu'on puisse présenter ces indications comme une véritable statistique, on remarquera que Vlrufent. som Arch. Gir. (série G), signale pour les bénéficiers de Saint-Michel, une vingtaine d'actes divers (aveux, quittances, testaments) en gascon, de 1450 à 1500, et aucun en français ; une quinzaine en gascon, et une dizaine en français entre 1500 et 1520 ; trois en gascon et une quinzaine en français entre 1520 et 1540 ; à Saint- Pierre de Bordeaux, aucun en français avant 1510 ; deux entre 1510 et 1520, tout le reste étant gascon ; après 1520 tout est français, sauf quatreou cinq actes gascons, antérieurs à 1528.
(2) « A quatre doctors qui an portât lo drap d'or come si lo corps fut presens. » Inv..., série G, t. II, fonds de Saint-Michel.
(3) Iru'..., série G, fonds de Saint-Sieurin.
(4) Ibid., série G, t. II. Un grand nombre de reconnaissances en gascon jusqu'en 1528 sont conservées à Saint-Pierre de Bordeaux : on en trouve toutefois en français déjà en 1510, et 1522, et en franco-gascon autou der 1518-1520. Mêmes remarques pour Saint-Projet.
De ces archives considérables, ou seulement des notices qui en constituent l'inventaire, une impression vivante de réalité se dégage ; ces aveux, ces baux, ces reconnaissances, ces fondations, ces testanients, ces anniversaires, ces comptes, ces stas tuts de confréries, ces donations, ces échanges, ces terriers, celièves reflètent toute la complexité de la vie économicjue, matérielle ; dans ces registres, ces cartons, ces liasses, se rencon, trent pêle-mêle toutes les catégories sociales, toutes les classestoutes les professions : c'est l'essentiel de l'activité c[uotidienne qui est déposé là. L'histoire du français y est inscrite en relief ; on assiste partout, à la ville, aux champs, chez les riches, chez les pau\Tes, à son apparition vers 1490, trente années environ après la conquête, malgré la persistance du gascon plus familier ; entre 1500 et 1520, vine sorte de condominium temporaire s'établit, où les deux langues voisinent, interchangeables, l'une pénétrant l'autre, bien que le succès du français s'affirme prochain : un livre de comptes de Fortanes Dupuy (1505-1521) est en gascon, mais le livre de raison de Peire David, prébendier de Sainte-Croix, bénéficier de Saint-Michel (15ir-1514), puis celui de Jean du Boucaut sont en français (1). Dans les années qui suivent, la majorité des Bordelais se met au français, le nombre des réfractaires devient négligeable. L'année 1520 marque un tournant décisif.
En ce qui concerne plus spécialement le monde ecclésiastique,— mis à part le latin qui est pour lui, comme une langue ésotérique, et qui reste usuel, dans les Archives monastiques, Chartreux, Cordeliers, Dominicains, Minimes, ■ — les prêtres s'accordent à l'usage public. Le gascon reste longtemps la langue de leur ministère : un inventaire du chanoine Aymeric de Caumont, du xv^ siècle, montre même tju'ils s'intéressent encore à la littérature du Midi : « ung libre apperat lo Breviari d'amors, en romans scriut (2). » Un bréviaire de Bordeaux (xv® siècle) a des notes manuscrites en gascon ; un recueil liturgique de Saint-André a une profession de foi pour les malades en gascon (3). Jjcs bibliothèques conservent un grand nombre de sermons gascons. Un « ordo ad sponsandum » bor-
(1) Iiu'..., série G, t. II, fonds de Saint-Michel.
(2) Calai, des manuscrils de la Bibliothèque de Bordeaux.
(3) Iiw..., série G, fonds de l'archcvf'ché.
12G INTRODUCTION DV FHANCAIS DANS LES PROVINCES Du'miDI
délais du xv^ siècle, vers l-'ilîO, transcrit en gascon le dialogue entre le prêtre et les époux (1). Et ceci est une preuve de plus, que le gascon règne à Bordeaux juscju'à la fin du xv^ siècle. Par la suite, le clergé se francise comme les fidèles (2).
Les fonds déjà examinés, — municipaux ou ecclésiastiques, — sont également instructifs pour la pratique des notaires. D'autre part, les archives de cette corporation, n'ayant pas été systématiquement répertoriéeSj ne sauraient se prêter à une étude minutieuse. Mais une méthode de sondages ramène encore ici aux mêmes conclusions. Un fragment de registre (1453-1485), dans les pièces de la fabrique de Saint-Michel, est en gascon ; les actes du notaire Dartiguemale (1483-1491) sont en gascon, mais ils deviennent plus clairsemés en cette langue,^ à dater de 1500. De plus, quand on rencontre dans un inventaire, un dossier ou un catalogue (par exemple dans le Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Bordeaux) (3), un texte notarié, testament, conlrat de mariage, de vente, marché, prix fait, etc., il est généralement rédigé en gascon avant 1500, plus souvent en gascon qu'en français juscju'en 1505, plus souvent en français qu'en gascon jusqu'en 1515, et après 1520, le gascon et le latin ne s'emploient que par exception. Ici donc les notaires se sont rigoureusement adaptés à l'usage de leurs clients.
A défaut d'une statistique pour l'heure impossible, on peut suivre, par un exemple concret et suggestif, la pénétration du français dans une famille bordelaise, celle des Eyquem (4).
Les ancêtres de Montaigne, dans les actes de la vie courante, dans leurs relations de famille ou d'affaires, emploient le gascon au xv^ siècle. Le bisaïeul, celui qui accjuit la terre noble,
(t) Bull. Iii^lor. et pliil. du Coinilé (1894), j>. IIG. Communie, de Tabbé .(Vilain. « Poslea dicat sacerdos iu romancio »...
(2) Voir infra, page 00.
(3) T. XXIIJ, du Catalogue général des manuscrits des Bibliothèques publiques, n° 737, 8, 9. Les actes signalés dans ce catalogue et qui concernent,, à la fois, Bordeaux et la région, sont rarement en français avant 1500 ; le français est presque général après 1505. Constatation qu'on peut répéter dans les documcnls puljliés passim in Archives historiques de la Gironde.
('j) Recueil des actes de l'Acad. de Bordeaux (1873). Malve^in, Michel de Montaigne, son origine, sa famille. Voir aussi Archives historiques de la Gironde, t. VIII, X, XIII, XIV, XV, XVII, XIX. Notons que l'orthographe des documents jusqu'à la fin du xv" siècle est Ayquem.
BORDEAtTX ET LE BORDELAIS 127
n'emploie que cette langue. Pourtant, ce Ramon est un marchand considérable de la cité ; par sa femme, il est allié à un membre du Parlement, lïenri de berraignes, qui jouera un rôle public à Bordeaux : les pièces notariées où il intervient sont en gascon ; en gascon notamment son testament (1), l'acte d'achat de la maison noble (1477), le contrat de mariage de sa fille Peregrina (1477) (2) ; en gascon encore, l'acte par lequel les tenanciers de la maison de Montaigne le reconnaissent pour maître.
C'est le gascon encore qui se parle et s'écrit avec ses deux fils et successeurs, Pierre et Grimon (3), comme on en jugera par divers actes de vente, d'achat, par un contrat d'apprentissage avec un jeune homme natif d'Orthez ; mais le parler local laisse filtrer des termes et des tournures françaises assez nombreuses (1486-1488) ; les collatéraux (4) emploient aussi la gascon. Quand Pierre meurt, le frère survivant désire faire liquider la succession qui, jusqu'alors, était restée indivise ; il introduit une instance auprès de la jurade pour qu'on nomme un notaire et sans doute des experts. Une décision du jurât (1488) est encore en gascon, ainsi cju'un procès- verbal de remise d'inventaire : preuve accessoire que le gascon est encore usité dans les services municipaux à cette date. Les actes ultérieurs, concernant Grimon ou émanant de lui, sont encore gascons jusqu'en 1497 ; après, les notaires dont il est client emploient le français.
Les fils de Grimon, eux, renoncent au parler local. Quand leur père meurt, ils sont encore mineurs ; une reconnaissance de fief, faite en 1523, en leur nom, par le marchand Loys Vezien, leur tuteur, est encore en gascon, et cela détonne, dans ces papiers de famille, comme un usage suranné. Pierre, le
(1) Le gascon est encore excelleut, fort peu conlaniiné : « Item plus hnyt crambas appentis, qui sont situadas en loc appcrat au Mirailh, lasciuoaus foran de Tronqua de Targuetas, ayssi cum sou entre l'ostau dcu Pilhart d'una part, et l'hostau de la hcretcyras do David de Junqucyras. »
(2) Acte du not. Dartigamala.
(3) Actes de Bosco.
(/i) Testament de " iliscrol honmie niossen l'eyie Ayt|ueru caperan de la nobla et puissante baroua donna Calharina de La Landa, volant, alTcctant et des-irant far lo bon proiïyct et salvation de la sua arma en anant romiu a mossen senhor Jacmc de Galice a feyt son darrey orden et sa darrcyra voluntat et testament. » Cité in Malvezi.n, op. cil., pièces justifie, not. Torluly.
père de Montaigne, qui est en rapport avec des humanistes, qui a couru l'aventure des guerres d'Italie, est acquis aux idées de la Renaissance, et c'est un homme de France beaucoup plus qu'un citoyen de Bordeaux. Ainsi l'exemple des Eyquem symbolise et synthétise l'histoire de la langue française dans le pays bordelais. Celle-ci, après une période d'infiltration assez courte, et consécutive à l'organisation du pouvoir royal, se propage aux environs de 1490, et devient, peu après, aussi usuelle que le gascon, au moins chez les gens éclairés ; en quelques années elle détrône, puis évince celui-ci. La génération de Grimon, grand- père de Montaigne, a assisté à cette révolution ; celle du père la consacre, et Michel prend place parmi les premiers prosateurs de la littérature française.