‹ Recherches historiques sur l'introduction du français dans les provinces du midiChapitre 23 sur 76 · L AGENAIS, LES LANDES, LE LABOURD · texte numérisé non relu

L AGENAIS, LES LANDES, LE LABOURD

T. ■ — - U A gênais

L'Agenais, bien que soumis à de fréquentes vicissitudes politiques et aux contre-coups de la guerre de Cent ans, a conservé jusqu'à la fin du Moyen Age, l'usage écrit du parler local. Les chartes d'Agen (1) publiées jusqu'en 1328 sont en vulgaire, ainsi que les coutumes de la région, — celles de Prayssas (1322), de Mas d'Agenais, de la Sauvetat du Dropt, de Gontaud, de Pujols (xiv^ s.), ■ — ^les terriers : Marmande (xiv^ s.), etc. des actes notariés gascons sont signalés à Larroque-Timbaut {1400, 1409, 1410, etc.), à Madaillan (1378, 1375), à Marmande, à Mas d'Agenais, à Astafîort (fin xiv^ et début xv® siècle) (2). Des textes peu nombreux, mais suffisants, attestent la continuité de la tradition écrite. A vrai dire, le français s'entend plus ou moins dans les maisons nobles. Le seigneur de Caumont (3), près Marmande, né en 1391, mort en 1446, grand voyageur et pieux pèlerin, écrit en français son Voyaige d^ outre- mer, et aussi les Dits et enseignements, adressés à ses enfants (1416). Il est vrai que ce nomade, au cours de ses pérégrinations, a pu se prendre d'un goût personnel pour la langue

(1) Archwes municipales d'Agen. Chartes, l""*^ série (1189-1328), par Ma- GEN et Tholin, préface, p. x.

(2) Inv. som. Arch. dép. du Lot-et-Garonne, série E. Quelques coutumes ont été éditées dans : Nouvelle Revue historique du droit. Cf. 1890, E. Re- Bouis, Les Coutumes de l'A gênais.

(3) Le livre Caumonl, où sont contenus les dits et enseignements du sieur de Caumont pour ses enfants, l'an mil quatre cent, XVI (Paris, Techener, 1845). Voyaige d'oullre mer en Jérusalem, par le sieur de Caumont, lan MCCCCXVIIIj édition du marquis de la Grange, PariSj Auhry, 1858.

française, et se déprendre, eomme méprisable, de son i)arler maternel : on ne sait trop quelle importance donner à son exemple, qui, à cette époque, paraît sans second. Tout au moins, lui et sa descendance sont déjà francisés, au début du xv^ siècle. Mais la population de l'Agenais ne participe pas à cette nouveauté. On le voit aux documents dans les rares communes qui en ont d'assez anciens.

Pour le xv^ siècle, l'absence de textes interdit toute recherche un peu (( poussée ». Mais il semble bien que l'Agenais a dû se franciser à peu près à la même date que la région de Bordeaux.

Jusqu'alors, le gascon s'est maintenu dans l'usage : les coutumes très nombreuses du xni® au xv® siècle sont en gascon ou en latin ; citons celles de Goudourville, renouvelées en 1468, celles de Nérac, octroyées par le sire d'Albret, en 1469 (1). A Marmande, à Agen, à Madaillan, quelques actes épars attestent la persistance de l'idiome local (2). Une donation de Pothon de Xaintrailles, maréchal de France, au couvent des frères-mineurs de Nérac, a des clauses en gascon : « articulos sequentes et seriatim hic prosaice in romancio scriptos hujusmodi est tenore... « (3)

Le texte le plus significatif est le livre de raison de Bernard Gros (4), commandeur du Temple de Breuil-en-Agenais, entre 1475 et 1496. Ce personnage emploie le gascon pour son usage particulier, mais il sait le français qu'il préfère pour écrire aux grands dignitaires de l'ordre. Au contraire, l'inventaire dressé par lui en 14 95 est un mélange de français, de latin et de gascon, qui révèle le désordre, prélude de la substitution.

C'est à Agen qu'on trouverait le plus grand nombre d'indications. Comme au xiv^ siècle [b), le gascon a la prépondérance au xv^ ; pourtant, on aperçoit quelques indices de l'inévitable

(1) Cf. Im'. soin. Arch. dép. Lot-ci- Garonne, série E, supp., et Arch. hist. de la Gironde, ])assim.

(2) Ibid.

(3) Bull. hist. et phil. du Com., 1902, p. 87. Tiiolin, Doc. intéressant le maréchal de Xaintrailles.

(4) Ibid., 1889, p. 155, Tiiolin. Voici un extrait de l'Inventaire de 1495 : « Ung aultre privilège plombât de papa Alexander papa IV que nous ne sommes poinct tenus de payer décimas de las terras que vendran en noslras mains. »

(5) Archii'es ntunicipales d'Agen, par Macen et Tholin.

l'agenais, les landes, le labourd 13^

mutation (1). En \Ai)(] (2), un mémoire des consuls contre Charles de Montpezat, est français, comme il convient, puisqu'il s'adresse au Parlement ; et cette rédaction, encore inusitée, laisse deviner l'influence de cette institution.

Dans les délibérations, où d'ailleurs le latin prédomine, le français devient usuel à partir de 1501, et exclusif de toute autre langue après 1530. A la même époque, le gascon disparaît des comptes communaux où il était seul employé au début du xvi^ siècle ; dès 1511 il est sérieusement contaminé par le français (3).

Le français est, en effet, assez répandu : à la suite d'incidents municipaux, ■ — proclamation de la Commune (1514) (4) — eurent lieu des enquêtes rédigées en français, même dans la reproduction des témoignages. Un seul des conjurés est représenté comme ayant parlé gascon. On prête également à quelques habitants des propos railleurs à l'égard des commissaires annoncés de Bordeaux, qui sont en gascon très impur. Une autre enquête en 1535 (5) sur l'hérésie, relate des propos tenus, il est vrai, par des régents, en français ; seule, la déposition de Guillemette de Bastide renferme quelques mots gascons attribués par elle à un tiers.

De quelques documents épars recueillis semblerait ressortir que le gascon a résisté un peu plus longtemps dans le reste du pays. Astaffort (6) a des terriers en vulgaire de 1516 et de 1541, la Plume a des reconnaissances en gascon entre 1515-1532, et des comptes pour la paroisse de Notre-Dame de Gaulard, qui ne sont tenus en français qu'après 1528 (7). Le livre des « records et oppinions des aiîaires », sorte de registre municipal, commence en i55b en français. Port- Sainte- Mai ie a une ordonnance de 1510-1511 en gascon. A Casteljaloux, un traité entre

(1) Irn^. sorti. Arch. com. d'Agen, par Boisvietjx et Tholin, passim.

(2) Recueil des travaux de la Soc d'Agen, t. X, 1887.

(3) Communication de M. Bonnat, archiviste départemental. Cl) Annales du Midi, 1901, n° 49, art. de Thomn.

(5) Re^'ue historique (juillet-août 1912). Pathy, Les débuts de la Réforme protestante à Bordeaux et dans le ressort du Parlement de Guyenne.

(6) Inv. som. Arch. dép. du Lot-et-Garonne, série E, sup.

(7) La pose de la première pierre de celle éfrlise donne lieu, en 1511, à un procès-verbal gascon (Noulens, Doc. hisl. de la maison de Galard, t. II, p. 745).

les consuls et Alain d'Albret, de 1507, est en gascon (1). En 1561, les délibérations commencent en français. Puymirol a un terrier gascon de 1520 ; un second, qui va de 1520 à 1575, admet encore le latin et le gascon, et finit en français (2).

Nérac, résidence ordinaire des seigneurs d'Albret, n'a pas conservé d'archives suivies pour la période ancienne. On aurait pu y surprendre l'influence de ces princes qui avaient, de bonne heure, adopté le français dans leur chancellerie particulière. Sans doute, dans leurs rapports avec les gens du pays ils employèrent plus longtemps le parler local, on l'a vu à Casteljaloux ; à Nérac, en 1469, la coutume est encore octroyée en gascon, mais, en 1502 (3), une sentence arbitrale d'Alain, pour la ville, est en français, ainsi qu'un contrat de 1533 (4) pour la restauration du château, passé entre le secrétaire du roi de Navarre et des maçons du lieu.

Sauf pour Agen, les documents qui subsistent sont trop discontinus ; ils ne permettent que de déterminer par approximation les dates limites entre lesquelles s'est efïectuée l'introduction du français, avec, comme conséquence, l'élimination du gascon. Agen est francisée dès les premières années du siècle, mais l'infiltration du français avait commencé un peu avant (livre de raison de Bernard Gros). Le français se propage rapidement par la suite : non seulement dans les archives publiques et communales, mais encore dans les dépôts privés : le livre ■de raison de la famille Dudrot de Capdebosq, commencé vers 1522 (5), celui de la famille Daubrée, vers 1550 (6), sont en français. On chansonnait en français le frère Thomas ; en 1526, un opuscule français : le Directoire du salut des âmes, dû à un chanoine de Lectoure, Pierre de Mandaville, est signalé par Claudin, comme imprimé à Agen (7). La langue du Nord est désormais « naturalisée « dans le pays, même comme langue littéraire. Le poème trilingue de Du Bartas (8) (1578-79), fait

(1) Documents inédits de l'histoire de France, t. I, p. 329.

(2) /nf. sont. Arch. dép. Lot-et- Garonne, série E, supp.

(3) Archiv. hist. de la Gironde, t. XXV,

(4) Archii^. hist. de la Gironde, t. XV.

(5) Publié par Tamizey de Lar roque, cf. Rev. de Gascogne (1891]

(6) Repue de Gascogne (1881).

(7) Bull, de la Soc. archéol. du Tarn-et- Garonne (ISd't), p. 164.

(8) Edité dans les Annales du Midi (1902).

l'agenais, les landes, le labourd 141

à l'occasion du séjour des reines à Nérac, où trois nymphes s'expriment l'une en gascon, l'autre en latin, l'autre en français, peut être considéré comme l'image de l'état linguistique nouveau ; le latin y survit comme fantaisie de lettré, le français est devenu la langue des gens au-dessus du commun (1), et le gascon est resté comme patois populaire. L'Agenais a eu la même fortune, — et aux mêmes dates, — que le Limousin^ le Périoord et la Guvenne.

Page 1