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IL - — Les fiefs pyrénéens

La plaine de Bigorre et les vallées pyrénéennes, depuis le gave de Pau jusqu'à l'Aude, avaient, dès le plus haut Moyen Age, constitué des seignearies longtemps indépendantes, que leur éloignement avait garanties contre toute emprise pratiquement efficace : c'étaient la Bigorre, le Comminges, le Nébouzan, le comté de Foix. En principe, elles comptaient dans la mouvance royale, e' quelques-unes avaient été, à titre précaire et temporaire, soumises au roi de France : en fait, les deux

(1) Rev. de Gascog. (1896). Etude sur les châteaux gascons, p. 87.

(2) Ibid., 1891, p. 2C9.

(3) Ibid., 1875.

('i) hu'. soin. Arch. dép., série A.

(5) Rev. de Case. (1864). Dubord, Etude sur la i'ille et la commune d'Aubiet.

plus importantes, — Bigorie et Foix, — échappèrent à son autorilé elîective, ayant pour maîtres les comtes de Foix, feudataires considérables, qui, grâce à leur possession béarnaise faisaient figure de souverains. Au xvi° siècle encore, ces montagnards conservaient avec vine quasi-autonomie, leurs traditions et leur langue séculaires : la prépotence royale venait expirer ici, au pied de la chaîne, devant les difficultés qui résultaient pour elle de l'histoire et de la géographie régionales (1).

Le Comté de Bigorrl. • — Bien que séquestrée par Philippe le Bel, la Bigorre avait été remise aux mains des comtes de Foix, en 1425. Entre temps, ou par la suite, cette maison s'était établie en Béarn (1290) par mariage, et avait obtenu la couronne de Navarre, à la fin du x\^ siècle. Que cet héritage illustre ait passé, au xvi^ siècle, aux d'Albret ou aux Bourbons, par le mariage de Jeanne d'Albret, peu importe ; il y avait là un domaine, morcelé en apparence, c[ui, pour partie, relevait du roi de France, mais qui, pour partie, était souverain. En Bigorre, sous réserve de l'hommage, les comtes de Foix et de Béarn, rois en Navarre, exerçaient leurs droits suzerains avec toutes les prérogatives et le prestige de la souveraineté. La Bigorre ne deviendra province française que sous Henri VI, en 1G07. Voici donc un fief qui est nominalement attaché au royaume, mais qui échappe à l'influence directe du roi.

Aussi, au moment où nous sommes, la langue officielle est celle du seigneur, le béarnais. Madeleine, fille et sœur de rois de France, écrit en béarnais à ses sujets : en 1485 à Bagnèresde-Bigorre, en 1490 à Tournay ; de même Catherine de Navarre écrit aux gens de Tarbcs, pour une foire en 1487, en béarnais (2) ; en béarnais encore, les lettres de grâce pour le bâtard de Lavedan (3) (1502), les comptes des Trésoriers de Bigorre en 1504 (4). Encore en 1578, Catherine, sœur unique de Henri IV, régente du royaume de Navarre, rédigera pour le pays une

(1) La plupail (les documents cités sont signalés soit dans les Inventaires, soi! dans les Revues locales : Revue de Gasco'^ne, Bulletin de la Société Eaniond. Tienne des Pyrénées, Souvenirs de la Bi'^orre.

(2) //(>'. soin. Anii. dép. Iliiiitcs-Pyrénées, série E ot Som'. de la Bigorre, t. 1, p. 13'i.

(3) Jhill. .soc. Jlaiiiond.

(4) Souvenirs de la Bigorre, l. VIll ; Ihid., l. V, ji. 353, un acte gascon de Catherine de rs'avane (Ki'JG) à Cantaous.

commission en béarnais, et Henri IV adressera, en cette langue, des lettres patentes au seigneur de Bénac en 1581 (1).

La persistance du gascon dans les textes de toute provenance est donc ici un fait normal. Depuis le Liçj-e Vert de Benac et le Censier de Bigorre, au début du xv^ siècle, jusqu'aux règlements de police de Bordères (1512), et au cadastre de Tarbes (1513), l'usage ne se dément pas (2), La vallée du Lavedan, celle de Luz (3), pour le début du xvi® siècle, sont également très riches en écrits gascons. La multitude de ceux cjui sont signalés dans V Inventaire des séries G et H, aux archives des Hautes-Pyrénées, fondations, obits, testaments, reconnaissances, prouve surabondamment que les populations ne connaissent d'autre langue que la leur : on ne saisit nulle part trace du français.

Quand on approche de 1540, rien ne fait prévoir un changement dans l'usage ; le dialecte de la Bigorre paraît aussi solide dans son domaine, que le béarnais dans le pays de Béarn. On s'attend donc à le voir survivre au siècle, comme il adviendra en Béarn. Et pourtant la transformation va s'opérer, parce c{ue la Bigorre est un fief mouvant de la Couronne. L'ordonnance de Villers-Cotterets y sera exécutoire et appliquée, sans aucune résistance, sans que le caractère hybride du pays au point de vue politique, fournisse, comme on croirait, prétexte à objection.

Le sénéchal de Bigorre, agent du seigneur, se comporte comme s'il était agent du roi ; on trouve, en 1542, une attestation de lui en français (4). Les notaires, peu à peu, à partir de 1545 surtout, abandonnent le latin, et se mettent au français,

(1) lm>. somrn.^ série C. Béarnais très contaminé : « L'une de las causas que nous habem plus désirât per lo repaus bien et souladgemeut de nostres subjects es estât d'entender nos medixs en l'assemblade deux très cstats de nostre dict comlat de Bigorre las plainctes et doléances que nostres dicts subjects auren a nous far... »

(2) Voir pour Bagnères-de-Bigorre, des textes nombreux, in Bull, de la Société Ramond, in Soui'enirs de la Bigorre, in Re^>ue de Gascogne (1911).

(3) Les Annales de Labeda, de Bourdette ont recueilli, pour le xvi^ siècle, un nombre important de textes : Pillage de Gavarnie (1523), actes d'.Agos, de Silhen, de Cauterets, proclamation de guerre à Luz, 1523, etc. — Rev.de Gascogne, 1912, p. 407. Extrait des privilèges anticqz de la maison et hospital Je Gavcrnye en la valée de Baretze, non daté, mais du xvi^ siècle, en roman.

(4) Revue des Soc. savantes, 1877, p. 77.

DE LA GARONNE AUX PYRÉNÉES iOl

à Tarbes, à Vic-Bigorre, en Jjavedan. Les villes suivent l'exemple : à Tarbes, on ne rencontre plus guère de textes gascons ; les actes du chapitre, en 1560, sont en français. Bagnères-de-Bigorre conserve encore le gascon dans les comptes de 1555 (1). et un dénombrement de 1553, fourni par le syndic de la ville, au roi de Navarre, est en gascon. En 15C9 (2), diverses pièces, relatives aux guerres de religion, — rôle de vivres, lettre des habitants de la vallée d'Aure, états de dépenses, — sont en gascon. Mais la pureté du dialecte est singulièrement atteinte, le français est employé, cette même année, dans une criée, et dans les actes consulaires : cette date marque un tournant, et tous les documents ultérieurs concernant les Huguenots dans la contrée, cju'ils soient de Bagnères, de Campan, ou de la vallée d'Aure, ne gardent plus trace de gascon.

Lourdes (3) a dû être francisé vers la même époque. Les délibérations communales débutent en 1598, les comptes en 1599, et en français, mais les tournures locales y tiennent encore assez de place pour assurer que le changement est récent. Une enquête à Lourdes de 1581 faite par un notaire, est en français (4) : c'est entre 1560 et 1580 que l'usage écrit, et dans quelque mesure l'usage orab a dû rapidement évoluer.

Le français se rencontre encore, avant la fin du xvi^ siècle, en de moindres communes : à Lube (5), dans une transaction au sujet de la police (1584) ; à Lupalu, dans un terrier ; à Lustarret, dans un livre d'arpentage (6) ; à Vie et à Saint-Pé (7) dans les actes communaux à partir de 1585 ; à Asté, dans une délibération. Malheureusement, nulle part on ne trouve des collections continues, qui se poursuivent sur plusieurs siècles et qui fourniraient des dates exactes. En tout cas, tous ceux

(1) Publiés par De je an ne, Bull. Soc. Raniond (1890).

(2) Voir les Huguenots en Bigarre, Durhieu et Carsalade du Pont (188'i) (Arcliwes liisloriques de la Gascogne) ; ces documents y sont publiés.

(3) Jnv. sont, des Arcliii'. coin, de Lourdes, 191.3, séries BB, CC.

(4) Sommaire description du pais de Bigorre, publiée par Balencie, p. 155.

(5) Bull. Soc. Uamond (1898) : extrait des minutes de M. de Navailh, not. à Puydarieux.

(6) /ne. som. Il .-Pyrénées, série G et II.

(7) Communication personnelle de M. Balencie, archiviste départemental des Hautes- Pyrénées.

Brun \\

(fui, à quel<}ue litre que ce soit, sont investis d'un mandat, emploient exclusivement le français. Quand les troupes huguenotes envahissent le pays, elles trouvent, en somine, à qui parler.

Le gascon n'est pas pour autant éliminé (1). On voit encore des notaires préférer le gascon au français : un notaire du Lavedan, Matha, insère dans son registre, en 1577, des notes en gascon (2).

Mais ce qui importe avant tout, c'est l'usage des simples sujets, quand il a laissé des traces dans les textes. Or ici, l'enquête est fructueuse, grâce aux fonds ecclésiastiques, aussi riches que les archives communales sont pauvres, — constitués de pièces très diverses dont les intéressés appartiennent à tous les groupes sociaux, aux ruraux comme aux bourgeois, — pièces élaborées, il est vrai, par le notaire, mais où la pression du client impose longtemps encore le parler local. La population, sans doute par ignorance, ne s'adapte que lentement aux exigences de l'autorité administrative et judiciaire, et le français ne se vulgarise qu'après 1570, ou, pour mieux dire, au xvii^ siècle (3).

Dans les villes : à Bagnères, un testament de 1546 est encore gascon (4) ; à Lourdes, on trouve un testament en français de 1545, mais, entre 1550 et 1570, on en trouve une multitude en gascon ; ils sont beaucoup plus rares par la suite. Dans la baronnie des Angles, des testaments de 1557, 1560 sont en gascon, dans la suite en français ; des constitutions de rentes et des fondations pieuses sont en gascon entre 1540 et 1570 ; il y en a pour chaque année ; en 1575 et 1579 le gascon paraît contaminé par le français, qui est seul usuel à la fin du siècle (5).

On relève encore en gascon, à Agos, des actes de ventes

(1) Ou peut eucore citer pour la période qui suit l'ordonnance : un dénombrement à Arliguemy (1542) ; un autre relatif aux biens appartenant à Bamoii Arnaut, de Lavedan (1541). Inv. som H.-Prjr., série II.

(2) Balencie, Som. descript., op. cit., d'après la série E des Arch. dép. des Hautes-Pyrénées.

(3) Inv. som. H.-Pijrénées, séries G-H. Voir aussi dans le Rapport au Préfes de 1884, présenté par l'archiviste départemental, un relevé de, actes gascouf jusqu'au xvii*^ siècle.

(4) Inv. som., G. Eglise Saint- Vincent.

(5) Inv. som., série G. Voir à ces fonds. Inutile de dire qu'avant 1540 le gascon est uniquement employé.

{1563, 1582) ; à Arras (1567, 1572), à Peyrouse, une fondation (1567) ; à l'abbaye de l'Escale-Dieu, des constitutions de rentes de 1556 et 1572, des obits de 1544, 1553, 1556.

Dans les vallées qui remontent au cœur de la chaîne, l'élimination du gascon est encore plus lente.

^'oici des textes pour le Lavedan : Beaucens (1) a une trentaine de rentes obituelles, entre 1520 et 1600, et les plus nombreuses sont entre 1550 et 1590 ; elles sont en gascon, sauf une de 1561 en français. La faderne de Castelloubon a des statuts gascons de 1577, et une trentaine de fondations obituelles en gascon entre 1540 et 1600 ; il y en a six en français entre 1577 et 1600 ; ensuite elles sont toutes en français (2). Dans la faderne d'Estrem-de-Salles, on en trouve en gascon jusqu'en 1591 ; en français, en 1593, 1597, 1599. Au xyh© siècle, le gascon survit dans un « kalandier que s'en segueix... per troubar et mandatar las missas ordenarias. « A Saint- Savin, un livre de recettes de 1567, des transaction, des affièvements entre 1550 et 1580, sont en gascon (3). : à Saint-Orens, mêmes indications générales, et aussi dans la faderne de Pastous. On conçoit aisément que le gascon ait ici de fortes racines, et que les particuliers, perdus dans ces cantons abrupts, communiquant peu avec la plaine, aient peu de goût pour cette innovation. C'est un monde fermé, et l'indigène y est têtu. Aussi l'acclimatation de cette langue étrangère s'opère-t-elle sans soudaineté. De plus, la majorité de ces documents confère des bénéfices et donations aux établissements religieux, qui ne chicaneront pas, certes, sur le style : entre 1550 et 1600, il y en a ainsi plus d'une centaine en gascon.

L'histoire de l'introduction du français en Bigorre, présente donc un caractère spécifique qui tient aux conditions géographiques et politiques ; d'abord, la position de cette contrée aux confins du territoire français, son relief accidenté, ses vallées profondes et malaisément pénétrables, la suzeraineté

(1) Jiw. som., série G. Diocèse de ïarhes on en trouve en 1548, 1556, 57, 58, en 1563, 1564, 1567, 68, 69, 1570, 1577, 1578, 1580, 81, 88, 89, 1593, 96.

(2) Ibid. En gascon : 1550, 51, 52, 54, 55, 57, 58, 59, 1560, 61, 62, 63, 65, 66, 68, 69, 1576, 77, 78, 1581, 83, 84, 86, 88, 89, 1596 ; en i'ranrais : 1577, 1585, 1586, 1589, 1593, 1597, puis, après 1600.

(3) Et aussi les statuts de Notre-Dame de Piclat, 1555 (Inr. som. II. -Pyrénées, série G. Diocèse de Tarbes).

quasi imiuédiate des comtes béarnais, pourvus d'une langue officielle jiropre, tout barre la route au français, déjà parvenu au fond de l'Armagnac. L'influence de la royauté française, qui rayonne désormais sur toute l'étendue de la Gascogne, ne s'exerce pas davantage entre Louis XI et François I^^. qu'aux siècles précédents.

Mais après 1540, l'ordonnance de Villers-Cotterets a agi. contre toute attente. Pourcjuoi le dialecte local perd-il. dès lors, du terrain, cependant qu'il maintient sa prépondérance exclusive dans le comté voisin de Béarn ? Pourquoi cette rupture avec une tradition que justifiaient de si solides raisons ? Et pourquoi cette obéissance des autorités locales, des communautés, et accessoirement cette passivité des populations ? C'est cjue l'ordonnance est une mesure judiciaire, que les Parlements tiennent la main à son exécution, et que la sénéchaussée de Bigorre. fief mouvant de la Couronne, appartient au ressort du Parlement de Toulouse (1). depuis la fondation de celui-ci. Comme tout litige risque d'aboutir à cette cour souveraine, ou qu'elle-même peut évoquer spontanément, et connaître de tout, c'est simple prudence que d'adopter le français. Ainsi le suzerain, d'une part, dans ses Etats de Béarn et Navarre, les vassaux de Bigorre, — et aussi de Poix, — d'autre part, dans leurs relations avec le pouvoir souverain, pratiquent chacun une langue officielle différente. C'est dans une région comme celle-ci, où l'innovation se heurte à des circonstances défavorables, où l'ensemble des populations n'y est aucunement préparé, cju' éclate en vive lumière l'importance de l'institution judiciaire, pour assurer au français la réalité du privilège qui lui est conféré. Ici l'ordonnance pouvait paraître comme un coup d'Etat ? Et pourtant elle sera appliquée avec une docilité qu'expliquent seules les nécessités de la procédure. Ne sait-on pas de toujours, qu'en fait de justice, il y a lieu, avant tout, de respecter la forme ?

Il est vrai qu'il y eut des retards. Si la plaine de T arbes est

(1) Hist. du Languedoc, t. X, p. 38. ' Louis ota de celui de Toulouse une partie de son ressort, pour l'attribuer à celui de Bordeaux, mais il laissa au premier, avec tout le Languedoc proprement dit, le Rouergue, le Qucrcy et la Bigorre, qui en dépendent encore aujourd'hui. ' A propos de l'érection du Parlement de Bordeaux en 1462.

rapidement gagnée entre 1540 et 1550, Bagnères et Lourdes, au débouché des vallées, ne se francisent guère avant 1570 : les populations montagnardes, sans être rebelles, mettent plus de temps à se franciser ; il convient de noter que leurs testaments, leurs donations, se font en gascon jusqu'après 1580, tandis que le reste de la Gascogne n'emploie plus que le français à cet usage ; au xvn^ siècle encore, la francisation est superficielle, à en juger par le style des écrits ; la transformation linguistique ne va pas sans difficulté. Mais le fait essentiel n'est pas là : ce qui est remarquable, c'est que la Bigorre se soit laissée si facilement assimiler aux autres provinces françaises, et qu'elle n'ait pas invoqué, contre l'ordre du roi de France, la pratique traditionnelle de ses suzerains. Les progrès du français ont été ralentis, mais ils n'ont pas été enrayés, et les communautés, les autorités ecclésiastiques, les notaires, les particuliers ont accepté comme inéluctable l'établissement de la langue royale.

La position de la Bigorre par rapport à la Gascogne d'une part, aux Etats béarnais d'autre part, est mise en lumière par le cas de Saint-Pé (i), dernière ville de Bigorre, à la frontière du Béarn. Tout d'abord, on y voit l'emploi du gascon persister, non seulement avant 1540, mais encore après, dans les actes de fondations et autres en faveur des religieux (1512) (2), dans les dénombrements de biens possédés par l'abbé en 1538 et en 1541 (3) ; dans une enquête pour Jeanne de la Torte, contre ledit abbé en 1571, où les dépositions sont en gascon, mais destinées à une juridiction béarnaise (4) ; dans un bail à ferme des droits seigneuriaux à Baudreix, 1565, et divers actes particuliers, l'emploi du gascon persiste ici jusqu'à la date où il s'efface dans la partie la plus accessible de la Bigorre.

(1) La collection de VAimitaiie du Petit Sëminairr ,{r Saint-Pé conliciit la plus grande partie des textes utiles.

(2) Ann. S.-Pé., 1892.

(3) Ibid., 1888 (Archives B.-Pyr., B. 999, 1003, 10 lO.

(4) Ibid., 1897 (Pièce provenant des collections particulières de M. larchiprètre Dubarat).

Puis, le français fait son apparition, dans un acte de 1564, où il détonne au milieu du gascon (1) ; dans un acte de rente en faveur des religieux (1506) (2) et dans le dossier d'un litige entre la commune et Balsurguère (3) (1580), où toutes les pièces sont en français. Et la langue royale est employée par le juge mage pour fixer les emplacements des marchés, et même par Jeanne d'Albret pour concéder une foire (4) (1571). Ainsi l'autorité, souveraine en Béarn, renonce à sa langue officielle dans la partie de son domaine qui tient au royaume de France.

Et voici encore, pour nous rappeler que nous sommes à la limite de deux Etats indépendants. Un conflit a éclaté entre les gens de Saint-Pé et les gens d'Asson, pour la jouissance des montagnes intermédiaires. Asson est en Béarn, Saint-Pé est en Bigorre (5) ; en 1541, l'affaire se règle en gascon béarnais : requêtes des deux communautés, sentences arbitrales du sénéchal de Bigorre, du sénéchal de Béarn, tout le dossier est rédigé dans l'idiome du pays. Le différend se rallume en 1579 : dans l'intervalle, l'ordonnance de Villers-Cotterets a été publiée par le royaume de France, le nouveau dossier est en partie double ; tout ce qui émane de Saint-Pé : revendications, nominations d'arbitres, conclusions des arbitres, réponses aux conclusions est en français ; les pièces correspondantes venues d'Asson sont toutes en béarnais. La sentence arbitrale est en français pour Saint-Pé, en béarnais pour Asson. La diversité de langue est le reflet et le symbole de l'état politique ; à quelques lieues d'intervalle, deux localités voisines, deux populations de même origine, usant couramment du même parler, obéissent, dans leurs rapports officiels, dans leurs contestations juridiques, à des législations différentes. La langue du roi s'étend partout où s'exercent les droits du roi ; la limite de ceux-ci est la limite de ceux-là. Ici à Saint- Pé, on sent qu'une formule s'impose aux esprits : cujus regio, ejus idioma. L'initiative de François I®^ a porté ses fruits :

(1) Ibid., 1903. Prélèvement de lods sur une métairie.

(2) Ibid., 1892.

(3) Ibid., 1903.

(4) Ibid., 1893. Arch. IJ.-Pyrénées, E, 389.

(5) Annuaire S.-Pé, 1898-99 (Arch. de S.-Pé, FF. 2).

à la frontière de deux souverainetés, la langue devient le signe de ralliement.

De la Bigorre au pays de Foix. • — Entre l'Adour et l'Ariège, les petits pays pyrénéens ont une situation politique moins anormale, ce qui ne veut pas dire qu'elle soit simple. L'action royale s'y applique plus directement, mais les fonds de vallées sont, pour les nouveautés étrangères, des pôles de répulsion : aussi le français et le gascon y ont, tout compte fait, presque la même fortune qu'en Bigorre.

Vallée d'Aure. - — Cela est vrai surtout dans la vallée d'Aure : à Guchen, par exemple, le français n'apparaît pas avant 1540 (1) ; il est employé, en 1541, dans un procès-verbal de saisie, et, en 1544, dans le « stylle de la taberne de Guchen » (2), documents judiciaires ou administratifs. En revanche, l'Eglise continue à employer le gascon, en 1571 et 1573, le français et le gascon en 1593 et 1602, puis le français en 1614 dans les comptes de marguilliers (3).

A Bourisp, on emploie encore le gascon dans les délibérations de 1562, dans des inscriptions (1591-1592) et dans divers comptes (1600 et 1612) (4).

A Grezian, un prix fait de 1598 est encore en franco-gascon mais, en 1614, les recettes de l'Église commencent en français (5).

A Estensan- Estensaguet, on trouve des reconnaissances de 1528 à 1598, des comptes de 1591, un règlement de police de 1592, en gascon,: à partir de 1599, les comptes de l'Église sont en français. A Cadeillan, les recettes de l'Église de 1640 et 1645 sont en français, mais attestent encore l'ignorance du comptable, qui ne parvient pas à se défaire du vocabulaire et surtout des formes gasconnes (6).

(1) Iruf. som. II. -Pyrénées, série G. Diocèse de Comminges, diverses pièces eu gascon, par exemple les comptes de l'œuvre de Sainte-Catherine.

(2) Soui^enirs de la Bigorre, t. Il, p. 174. D'après CC. des Archiv. com. de (jucheu. Le français est d'ailleurs maladroit : « plus que les consculs en gostant le bin tauxeront le i)on bin a bon pris, et a mauvays bin, bas prix, et qui blaiHera le bin ou y fera mixture ou fraude, poyere la peine que dessus. »

(3) /nw. .som., série G, même fonds. Un règlement pour la place des foiiuncs à l'église (1634) est en français.

(4) Revue des Pyrénées, 1893, 1907, 1908.

(5) Irn>. sorti., série G. Diocèse de Comminges.

(G) Im>. som. des Arch. dép. U.-Pyrénées, série G. Diocèse de Cominiuges.

Comme en Bigorre, dans la vallée de la Nesle, aucune infiltration préparatoire ne facilite l'exécution de l'ordonnance de Villers-Collerets : à partir de 1540, le français pénètre dans les actes qui ont un caractère officiel, mais, comme on voit dans les registres de comptabilité, de fabrique, etc., le gascon est préféré par le public, au moins jusqu'aux premières années du xvii^ siècle.

CoMMiNGES ET Xebouzan. - — ■ Sur cc territoire, que la Garonne met en communication facile avec Toulouse, le gascon s'attarde moins longtemps.

Il s'emploie uniquement dans tous les documents, à défaut de latin, au xv^ siècle, et jusqu'aux environs de 1540 : inscriptions à Cazaux de Larboust (xv® siècle) (1), leudaire de Saint- Marcet (2) (1460), coutumes de Montsaunés (xv® siècle) (3), de Villeneuve- de- Rivière (xvi® siècle), état des seigneurs hommagers du Comminges (1499) (4), actes d'inféodation à Sainte Foy de Peyrolières, traités de lies et passeries (1513) signés entre les communautés des deux versants (4 biti), procès- verbal d'enquête, dressé par le juge ordinaire de îS'ebouzan avec des dépositions en vulgaire (1510) (5), protestation des consuls de Saint- Amans contre un nouvel arpentement du comte (1535) (6), indications fragmentaires et éparses qui prennent toute leur valeur significative, quand on les compare à celles qu'on relève de par ailleurs.

Le français n'apparaît pour ce temps que dans les pièces qui doivent être portées à la connaissance des agents royaux, ou du Parlement : protestation des consuls de Saint-Bertrand au greffier de Montréjau (1539) (7). Au début du xvi® siècle,

(1) R. L. R., 1902. Sarrieu, Le parler de Bagnères-de-Luchon (p. 435).

(2) Decap, Leudaire de Sainl-Marcel (Saint-Gaudons, 1897). Consulter les travaux de cet érudit, qui sont très bien informés : Chartes et Coutumes en Comminges et en Nehouzan, Essai de Bibliographie commingeoise, etc.

(3) On a pour cette région une prière rimée en gascon fin xv^ siècle {Rei>ue de Comminges, 1913, p. 162), d'après le fonds de Malte (Arch. de la H.-Garonne, Saiute-Foy de Peyrolières, liasse 1, u'' 6).

(4) MoNTr.EzuN, Histoire de la Gascogne, t. VI, p. 182.

(4 bis] Revue de Comminges (t. XXX, 1915). p. 1-70 ; S. Mondon, Privilèges de la comté de Comenge.

(5) Luchaire, Etude sur les anciens dialectes pyrénéens.

(6) Revue de Comminges (1909), p. 54). Pour les autres, ibid., 1913-1915.

(7) Inv. som. des Archives dépurtem. de la H.- Garonne, série E, suppl.

une lettre du commandeur de Montsaunès à l'évêque de Comminges, est un essai malheureux : « Jo vos respondi que jo no suy puint subjet a mossenhor de Comenge... » (1) Un notable de la contrée, se mettant en frais pour un dignitaire de l'Eglise, ne trouve rien de mieux que ce jargon misérable. C'est assez dire que les progrès du français ne commencent que plus tard.

C'est à la suite de l'ordonnance qu'il empiète rapidement sur le parler local, et qu'il triomphe rapidement.

A Saint-Bertrand de Comminges, dont les collections sont malheureusement incomplètes, le français l'emporte à la fois sur le latin et le gascon (2). A Saint- Gaudens, qui ne possède que de pauvres débris de ses archives anciennes, le gascon apparaît encore en 1527 dans un état de limite, et dans les dénombrements fournis par le syndic en 1542, et 1543 ; il est éliminé dans la suite. Dans les actes de la Commanderie (3), le latin et le gascon s'emploient seuls jusqu'en 1537 ; en 1543, il n'y a plus que du français. Dans la Commanderie de Montsaunès, une lettre du commandeur et un obit sont encore en latin, mais le français est adopté pour un inventaire (1551), pour un autre de 1569, pour un compte rendu d'élection adressé par les consuls au commandeur (1565), et pour tous les actes ultérieurs ; seul un livre d'obit de 1585 à 1587 maintient le gascon. A l'abbaye de Nizors, près de Boulogne-sur-Gesre, les actes sont en latin ou en gascon jusqu'en 1537 ; un dénombrement de 1540 est en français, ainsi cjue tous les documents ultérieurs, sauf un état de fiefs de 1551 qui est gascon. A l'abbaye de Bonnefont, près de Saint-Martory, tous les actes, jusqu'en 1532, sont en latin ou en gascon. Ceux qui suivent immédiatement vont de 1559 au xviii^ siècle,; ils sont en français. Dans un livre d'oblies, fiefs et cens de Cierp, Binos,

Saiut-I3('rtrand de Cominiiii^cs, série AA. Dans la série II, une sentence de l'i88 prononcée par le juge de Rivière en français, contient des propos en français et en gascon.

(1) RoscnACH, Foix el Comminges (IHG2), p. 205. Il dit encore : u Mossenhor de Comenge no ha que vedcr in ma gleysa, ny y pot Ijotar inlcrdyt, ny me scoumugnar, que es so in mous privi'edgcs que jo podileh var lot iiUerdyt... »

(2) Inv. som., déjà cité.

(3) Un relevé dont je me sers ici, les documents concernant la région m'a été obligeamment fourni par M. Moiidoii, président de la Soiiét'' dos I']tudcs de Comminges, Nebouzan...

170 INTKODUCTION I>U FRANÇAIS DANS LES PROVINCES DU MlDt

Marignac, Bachos, (jui va de 1451 à 1598, les indications sont en latin jusqu'en 1551, — une pourtant en gascon, en 1550, — ensuite elles sont en français.

Dans la vallée d'Aspet, les vieilles chartes et les actes notariés y joints, sont en latin, rarement en gascon jusqu'en 1538 ;. plus tard en 1554, 57, 1566, les pièces annexes sont en français (1). Toutes les pièces de la région de Luchon, du Bavarthès, du Nebouzan, qui remontent au milieu du xvi® siècle, les innombrables documents qu'on a utilisés pour l'histoire des guerres religieuses dans le pays, sont en français (2). A Fos en Bavarthès seulement, une ordonnance de police de 1591 est en vulgaire du pays.

Ici, contrairement à ce qu'on a constaté en Bigorre et dans la haute vallée d'Aure, à partir de 1540, et sauf quelques exceptions qui soulignent la généralité du fait, le français se subs-, titue, avec une sorte de régularité automatique, au latin et au gascon, même dans les écrits de provenance ou de destination exclusivement populaire et locale. Ici malgré la pénurie des textes, l'absence de séries continues, on a l'impression nette qu'un ordre est exécuté, une consigne observée. Faut-il y voir l'influence des notaires toulousains qui règlent souvent les afTaires des Commingeois (3), et qui, par le prestige de leur résidence, donnent le ton ? Sans eux, semble-t-il, l'éviction du dialecte local aurait été moins soudaine. Ils ont donc été les premiers propagateurs de la langue royale, c'est à leur exemple qu'est due l'application de celle-ci, à des pièees administraive^ non visées expressément par l'ordonnance ; c'est à leur école que la population s'est initiée à cette nouveauté. Tel est le sens de cette transformation inopinée et prompte qui s'accomplit d'une manière uniforme, partout, au même moment, dans tous les écrits.

Le Couserans. — Il en est de même en Couserans : les communes, les notaires, les maisons nobles, laissent deviner, par

(1) Revue du Coniminges, 1901, p. 129-142. Pehissf, Les vieilles charles de la vallée d'Aspet (1382-1552).

(2) Lestrade, Les Huguenots en Comminges {Arch. hist. de lu Gascogne], Citons encore : les Statuts de confrérie à Frouzins (1555) en fiançais.

(3) Voir Bull, archéol. du Comité (1901, p. 254-275), des textes relatifs au château de Saint-Elix. prix faits, etc., rédigés par tles notaires de Toulouse,^ 1541, 1543, 1545.

DE LA GARONNE AUX PYRÉnÉES 171

de rares vestiges, ce i\uix pu être l'introduction du français (1)* On a d'abord une lettre de Guillaume de Nalajo (2) (ou de Nalayet), évêque de Couserans, à niessire Jean de Bonnay, sénéchal de Toulouse (1418), dont le gascon est fortement contaminé : u Mon très noble et très redoutable seigneur, jo mi recommandi humblement a la vostra nobiessa a laqualla suppliqui tant com podi et de tout mon cor que luy plassia d'admetre un per procuraire a far lou homage que son tengut de far a Nostre Seignor le rey de France... » Destinée qu'elle est au sénéchal de Toulouse, l'auteur s'efTorce de l'écrire en français ; son incapacité montre à quel point le haut clergé, par suite les classes instruites, cultivaient peu cette langue encore étrangère.

Elle est ignorée de même par la ma:se. Voici des textes gascons : livre terrier de Moulis (1449), cahier de reconnaissances féodales des vassaux de Prat (1481). Le notaire de Vie, près d'Oust, Bernard Cabally, écrit en roman contaminé un accord entre les habitants de Seix et ceux de Sentenac (1521). Le fds Cabally, Etienne, qui a succédé à son père dans ses fonctions notariales, écrit encore, le 12 mars 1539, des actes en gascon, ^tais er mai 1540 et en mars 1546, il a écrit des actes en français : ce sont des procurations ; l'une est donnée par les habitants d'Oust à deux personnages pour plaider contre noble Jean de Foix, vicomte de Couserans ; mais la procédure sera présentée à Toulouse au sénéchal ou au Parlement ; il n'est pas sûr que le choix de la langue soit un effet de l'ordonnance. Quoi qu'il en soit, les notaires du pays savent le français désormais. D'après M. l'abbé Samiac, qui a exploré de près tout ce qui reste dans ces archives, les actes antérieurs à 1540 sont invariablement en latin ou en gascon. liCs actes postérieurs sont en français, comme on le voit aux registres de Marc et Helyes Dupuy, notaires (actes du 13 avril 1540, 5 juin 1548, etc.) (3). De même, une délibération de Saint- Girons, en 1544, et une transaction adjointe sont en français. IjC gascon n'est pas absolument écarté : on a un acte de

(1) Communications de M. l'abbé Samiac, do la Sociétc des Etudes du Couserans.

(2) Ibid. (Archives privées de M. Vi^Miaux, ancien avocat de Sainl-Liirier). (.'!) Notaires à Saint-Girons.

vente pour un moulin à Borde (19 mars 1540), du notaire Durand, de Saint-Lizier, et des mentions de legs de 1540, 1541 et 1546 rédigées par le même notaire, qui sont en gascon, — gascon déjà corrompu ; en revanche, Francasal en 1544, Ribayran en 1570, notaires dudit lieu, emploient le français.

Jj'.application de l'ordonnance se révèle à Prat, près Saint- Lizier : les registres d'oblies, de l'année 152.9, sont en gascon ; un acte d'hommage, adressé par les habitants au seigneur^ est en latin ; un accord passé entre le seigneur de Prat et le seigneur de Taurignan, de 1543, est en français.

Cette documentation fragmentaire ne laisse pas de comporter un enseignement : rareté extrême du français avant 1540 ; diffusion immédiate, après 1540, chez les notaires, et, par eux, dans le public. Le gascon déchoit au rang de patois aussitôt après, et le français devient la langue viniversellement écrite. Les prescriptions de François I^^, bien que contraires aux usages, créent une situation nouvelle et, suivies à la lettre, suffisent à donner à cette réforme les apparences d'une révolution (1 ).

Le comté de Foix. — C'est le berceau d'une illustre inaison, qui, des bords de l'Ariège, a étendu son domaine par l'acquisition du Béarn et de la Navarre : souveraine dans ses possessions, elle demeure soumise à l'hommage pour le comté, comme, on le sait déjà, pour la Bigorre.

Les souverains résidant généralement à Orthez ou à Pau, ont une langue officielle, le béarnais ; les archives du pays, «elles des Basses-Pyrénées, celles de Foix, de Pamiers, de Saverdun, retiennent un grand nombre de documents politiques

(1) Enquête à propos de pâturages, 5 février 1500. Procès entre les habitants d'Oust, et ceux du Trou d'Ustou. « Et primo Pcy Cornut, de la état de LX ans... ha dit et depausat,... ab amduas las mas, descaperat et de genolhs prestat, sus lod. missal et Te igilur et crotz que et ha ausida Icgir la carta la quala aperaban la Carta de la Lana... » — Extrait d'une sentence arbitrale du 12 mars 1539 : c Per nostra présent scntencia arbitralla ou laude aben mentengutz et conservatz, mentenen et conservan los habitans d'Aoust en possession et saisina de fer et tenyr cortieux et jaciljas ab lors vcstiales de toute condition en la dicte montaignc et cortliieu de la Lana despuis lo printemps d'aqui a la vespre de sainct Jehan Baptiste... » On surprend d'une génération à l'autre l'influence du français sur le dialecte qui a maintenu son intégrité jusqu'à 1500 ; qui se contamine dans la première partie du xyi^ siècle ; qui disparait ensuite.

DE I, A GMîONNE AUX PY RÉ NE ES 173

et adjninis>lralifs qui émanent d'eux : registre contenant les ordonnances de Jean et de Gaston de Foix, pour la réformation du domaine (1412-1449) ; lettres patentes de la reine Catherine et de la princesse Madeleine (1487, 1489^ 1507, 1509, 1516) (1) ; tout cela est en vulgaire du pays, jamais en français, jamais en latin, tout de même que les Chroniques rédigées au xv^ siècle.

Et les autorités civiles ou religieuses emploient de même le gascon : l'évêque, Paschal Dufour, écrit par deux fois au syndic de Pamiers, en 1477 et en 1486, et c'est en gascon (2). A Foix, les livres de la taille (1442-1443), le livre de l'Estime (1450- 1454), les délibérations, ailleurs les coutumes (3) (Donnezan, 1450, avec un leudaire, Alos (1448), Eric (1498, 1500, 1526), des terriers à Saint- Ybars, à Daumezan, à Antusan, à Rabat, à Bonnac-sur-Ariège (1481-1509) (4), tels sont les principaux documents qui demeurent pour cette époque et qui sont presque tous écrits en roman. Une inspection même sommaire du Cartulaire de Mirepoix (5), suffit à convaincre de la vitalité de l'idiome local. Alors que les textes ainsi réunis en recueil sont tous latins jusqu'en 1340, ils admettent de plus en plus fréquemment le roman à mesure que s'écoule le xv® siècle : 1417, autorisation accordée par R. Bernard de Levis II, aux consuls de Mirepoix ; 1467, privilèges accordés par Jean de

(1) Voir, signales ou publiés, ces documents dans la collection du Bullelin de la Société des sciences, lettres et arts de l'Aricge, t. I, 1882, Bardies, Lettres patentes de la reine Catherine, 1492 ; 1889-90, De Lahondès (1448-1591), Textes romans et français ; 1897-1898 ; Courtault, Ordonnances et règlements du comté de Foix, xv^ siècle ; Dur au de Maluquer, Documents sur le comté de Foix, xiv*'-xve siècles. Voir encore, passim : Lajiondès, Annales de Pamiers, Revue de Gascogne, 1880, p. 317. Notons que les princesses, pour leur correspondance personnelle, emploient le français (Documents inédits, t. IV, p. 370 et sqq.).

(2) LAnoNDÈs, Annales de Pamiers.

(3) L'inventaire de ces documents a été dressé par M. Pasqvieh, Etal civil, délibérations municipales et livres terriers... existant dans les Archives communales et départementales de l'Ariège (1890). Du même, Nomenclature des chartes de coutumes de VAriège, du xiii^ au xvi^ siècle, 1882.

(4) Pasquier, op. cil : Etat-civil, délibérations, etc. ; Pasquieh, Nomenclature des chartes et coutumes de l'Ariège, du xiii^ au xvi<' siècle, 1882 ; Bull, périodique de la Soc. ariégeoise des sciences, etc., passim.

(5) Pasquier, Cartulaire de Mirepoix, 1921, 2 vol. Voir p. 200, 210, 214^, 243, 412, 422, 464.

Jjevis, seigneur de ^tire])oix ; foi-tmiles de serments ; rapport entre le poids du pain et la valeur du blé ; requête adressée au juge seigneurial de Mirepoix par les consuls (non datés, mais imputables à la fin du xv^) ; accord entre Jean de Levis et les habitants de Mirepoix (1493), avec des lieux dits en roman. En 1493 encore, on voit le président du chapitre cathédral au diocèse du même lieu, annoncer les résultats d'une élection en roman : in romancio publicavit (1).

De même au début du xvi^ siècle, le roman s'emploie seul avec le latin (délibérations de Foix, de Pamiers, reconnaissances d'Arnave (1533), inscriptions à l'église de Daumazan (1500-1516) (2). L'ère du français ne semble pas inaugurée. D'ailleurs pourquoi renoncerait-on à la langue du pays qui est aussi celle des seigneurs et celle des comtes suzerains ?

On vérifie encore ici combien compte peu la pratique personnelle des grands feudataires ; pas plus que ceux d'Armagnac, les comtes de Foix, bien que francisés depuis plus d'un siècle, ne mettent leur autorité ou leur prestige au service de l'expansion française : quelque considérable qu'il soit, leur cas €st individuel et sans conséquence ni répercussion. Gaston Phebus sans doute fera fête à Froissard, écrira un livre français ; un de ses successeurs, Gaston IV (3), aura beau séjourner à la Cour de France, et, comme lieutenant du roi pour la Guyenne et la Gascogne, faire figure dans le royaume, ce n'est certes pas pour introduire sur ses terres la civilisation, la langue française ; pour ses sujets, il n'est qu'un prince méridional, et se comporte exactement comme tel ; son intérêt n'est-il pas au contraire, d'arrêter, à la frontière, tout ce qui pourrait ébranler les particularismes locaux ? Les vassaux, les serviteurs, les agents continueront à employer l'idiome maternel. Les parents et collatéraux en usent à leur guise. Ainsi un Ber-

(1) Congrès archcol. de France (41*^ session, 1885), d'après les Archives <lu château de Lcran.

(2) Bull, archéol. du Comité, 1898 ; Lahondès. Les Eglises gothiques de l'Ariège ; Mcin. soc. antiquaires de France (1906, jî. 340). Communie, de R. RocKu. Un obiluairc roman de la commune d'Albi (Ariège), 1537-41, est signalé in Ann. du Midi, 191 G, p. 398.

(3) Pour connaître l'activité et le* rôle de ce personnage, voir H. Cour- TAULT, Gaston IV de Foix, vicomte souverain de Bcarn, 1423-1472, Toulouse,

DE LA GAllONME AUX PYRENEES 175

nard de Béarn (1), bâtard de Comminges, prince errant, est ami ■des livres, a une bibliothèque de livres français, comme il appert de son testament rédigé en mauvais latin par un notaire du Comtat (1492) : Tristan de Leonois, Gyron le Courtois, les décades de Tite-Live, le roman du Saint- Graal, Merlin, la Chasse de Phébus, le Chastel périlleux, l'Ymage du Monde : il n'a rien négligé de nos lettres françaises. Voici, d'autre part, comment écrit Jean, évêque de Comminges, en 1498 à son archidiacre (2) : « Arcidiague mage, jo vous ai a escribe une lettre que vole m no esse odiosa ovibus meis, mes que là prengossa graciosament, in favorem boni sui pastoris, car james no serqui los cinci pes deu"moto a homi de mon clerc, unde,etc...)) En somme, avicune suite de documents, émanant de la famille ■comtale, n'atteste autre chose que la capacité de quelques-uns -à parler français, c|uand les circonstances le demandent : ce n'est là chez eux qu'une acquisition à titre privé, et rien n'autorise à les considérer comme les patrons et les propagateurs <le la langue française dans la contrée. Celle-ci entrait bien dans leurs châteaux, mais elle n'en sortait pas. Gaston IV, le plus remarquable de ces feudataires, a beau être un conseiller du roi, un auxiliaire de sa politique, un haut fonctionnaire de son gouvernement, il administre ses états en pur féodal, en homme du ^(oyen Age ; sans quoi les principaux actes de son règne, les chroniques élaborées sous son inspiration, et destinées à illustrer les faits et gestes de sa maison, eussent été rédigées ■en français (3). Or, elles sont en gascon. Il faut attendre le xvi^ siècle, pour qu'un Henri II d'Albret, allié à la famille royale de France, vivant à la Cour et séduit par le faste de Saint- Germain, essaie de « degasconner » son entourage et ses vassaux. Ce serait un anachronisme que d'attribuer aux pré- •décesseurs de ce dernier, les tendances civilisatrices et francu-

(1) Iin'. des livres el du laubilicr de liernard de Béarn, Deshahukaux-Bkh- NAi-.D cl liAUDouiN. Cf. Revuc critique, 1872, p. 2\'l. I/aclc lestamenlairc fut dresse lo liO juillet 1497, à Monlcux, près d'Avignon.

(2) Be\>. des Soc. snv. (I8C7, t. VI, p. 577). Cominunicalion do Coap.azi: du Laa.

(3) Cfiroiiirjurs roniiiiirs des raiiites de Foix, ])iil)lii'r's par J T. ('DtitTAii.T cl V. Pasquieh, Paris, 189j. Voir Iiilrod. II y a iiiir chroiii([iic àv Aniatid Siiucrricr qui va jusqu'en t'iGl, cl une de Michel du Hcrnis (]ui va jn^^iju'cn l'i'i'i. Ci Ilisl. du Lan'^uedor, t. X, pp. 332 et 3G7.

17G IN iKODl C riON DU FRANÇAIS DANS LES PROVINCES DU MIDf

santés, (lul apparaisseal seulement comme un elïet de la Renaissance.

Déjà, Alain d'Albret, en 1501, écrit en français aux consuls de Pamiers, et désormais, précisément, dans les registres de cette ville, on constate un fléchissement de l'usage administratif. La reine Catherine y adresse en béarnais la nouvelle de la mort du roi, son époux.Mais Henri d'Albret, en 1521 (1), écrit à ses « chiers et bien aimés » en français. Les consuls de Yarilhes lui envoient, en 1535, une requête en gascon (2), et une déclaration, faite par Arnaut Squarie, à Foix (3), devant un commissaire mandaté par le roi de Navarre, est aussi en gascon : « siegen se los servisses que ieu Arnaud Squarie fau al nostre senhor lo rey de Navaro, conte de Foix », mais l'instrument qui la contient est en français. Un hommage de Saverdun (4) (1549) est en français. En 1551, un acte établi à Pau fixant les charges et impôts imputables au Donnezan (5) est en français ; en 1580, une lettre au roi de Navarre (6), venue de Foix, est en français. Ainsi, au cours du siècle, la chancellerie comtale réserve le béarnais aux affaires béarnaises ; dans le pays de Foix, l'usage s'est peu à peu imposé d'employer le français, dans les relations de sujets à suzerain, et de suzerain à sujets.

Et le français gagne entre temps les notables, la noblesse. L'évêque de Pamiers, Bertrand de Lordat, écrit en français aux consuls en 1524 (7). Dans les archives du château de Leran (8), on trouve en français un testament de Charlotte de Levis (1498), et dans une sorte de livre de raison un reçu de Philippe de Levis, évêque de Mirepoix ; aussi des lettres du même, des quittances, etc. ; la langue du Nord est décidément acclimatée dans la maison ; l'inventaire de la chapelle, et même la quittance du menuisier Le Clerc qui fournit le bois

(1) Lahondès, Annales de Pamiers, piècis justif.

(2) Bull. Soc. ariégeoise, 1882, public par Pasquier.

(3) Bull. Soc. sciences, lettres, arts de Pau, 1898-99 ; Dufau de Maluquer, Le rôle des feux du comté de Foix.

(4) Barrièrk-Flavy, Hist. de la ville et de la châtellenie de Saverdun, 1890.

(5) Arch. corn, de Querigut. Communie, pcrsoiiuollc.

(6) Notice historique et archéol. sur le château de Foix, Pasquier et Roger.

(7) Bull. Soc. ariégeoise, 1889, ]>. 115 et sqq.

(8) Congrès archéologique de France, LI, session, 1885. Documents sur le château de Lagarde ; ISoles sur l'Eglise de Mirepoix.

pour faire « la quaiche et le taiit du défunt evesque », en 1537, est rédigée en français. Divers prix- faits sont en français, au château de Lagarde (1529-1534), — pour le garde fol de la vis du château, pour le retable de la chapelle, — quoique le compte des dépenses, pour le grand escalier, soit encore en gascon (1526-1527). Le choix de la langue est sans doute déterminé par la nationalité des ouvriers, et les petites gens ne sont pas toujours capables de suivre l'exemple des châtelains ; c'est devant eux qu'on a publié en roman, trente ans avant, les résultats d'une élection (1), mais le temps approche où le français va se propager parmi le public.

On le voit apparaître, grâce à l'intervention de l'administration royale, dans le Cartulaire de Mirepoix : dénombrement, rendu en 1475, par Jean de Levis IV, seigneur de Mirepoix, devant Boyer, commissaire pour le roi ; lettre de Louis XII (1502) ; lettres patentes de François I^"* pour les foires de Mirepoix (1529-31) (2), Peu après survient l'ordonnance de 1539 : alors les délibérations de Foix, qui sont rédigées en gascon jusqu'au 13 décembre 1552, adoptent le français en le 53, et ce changement est définitif (3). Les terriers de 1387, 1478, 1525 étaient en roman, les suivants sont en français. A Pamiers, le gascon, usuel pendant toute la première partie du xvi^ siècle, cède au français dans les délibérations et dans les autres actes en 1550 (4), A Saverdun, les dernières traces du gascon sont de la même décade : rôle des arquebusiers (1552) levés pour le roi de Navarre (5), Le rôle de l'ordonnance se manifeste dans les documents relatifs à la chapellenie de Mantgauzy (6) ; au xv® siècle les lettres patentes de Jean de Levis IV, portant nomination du chapelain, Jean Segui, sont en roman (1455) ; en roman encore, une quittance faite pour

(1) Voir supra.

(2) Pasquip^r, Cartulaire de M., t. II, p. 301, 31(1, il'i.

(3) Délibérations. Registre de 1507-1550, fol. 145.

l'i) Lahondès, op. cit. Préface : La vieille langue méridionale est encore l'unique organe de leurs conseils, comme de leurs conversations particulières ; dès l'année 1550, les registres municipaux sont tous en français... Aux pages justificatives, voir un compte de repas, 1548, et un pacte entre les consuls et les maîtres d'écoles (1549).

(5) Bakhièhe-Flavy, op. cit.

(6) Pasquieh, La CItapellenic de Manlgauzij, in Mélanines Couture, p. IGl et sq.

Biiu.N 12

le paiement des gages du chapelain (1507), et une attestation faite par plusieurs prêtres de la région (1509) ; mais une quittance de 1547 pour prix de messes est en français. La pauvreté des archives communales ne permet pas de suivre en détail la transformation qui s'opère : on trouve encore en roman les terriers de Castillon (1549), et de Lagarde (1560), mais celui de Saint-Ybars (1590) est en français (1). Les cahiers de l'Étatcivil les plus anciens semblent de même écrits en français (2). Les délibérations, et autres pièces de l'administration communale qui deviennent plus abondantes au xvii^ siècle, sont toutes en français (3).

On surprend ici, semble-t-il, les effets conjugués de la Renaissance et des ordres royaux, l'une préparant les esprits, les autres assurant la conquête. D'autre part, si la situation politique, en pays de Foix, est la même qu'en Bigorre, pourtant la pénétration du français ne paraît pas y rencontrer tant d'obstacles, soit à cause de la proximité de Toulouse, soit que la montagne ariégeoise nourrisse des populations moins têtues ou plus ouvertes, soit aussi que la rareté des documents dissimule à nos yeux leur résistance. En tout cas, en 1540, le français cesse d'y être étranger, puis l'ordonnance agit ici comme en Comminges et en Couserans, et tout se francise à partir de là.

On rédige en français, mais on parle gascon. Le manuel de prédication languedocienne, Modus concionandi ad populum, que nous étudierons à propos de Toulouse, servait aussi aux curés ariégeois : un exemplaire en a été trouvé, appartenant à l'un d'eux : la provenance en est assurée parce que, dans les prières pour les souverains, après les mots « Rey de Franso », une ligne est ajoutée à la main « et aussi per le noble Rey de Navarre, comte de Foix (4) ». Fait menu, qui semble contradictoire avec ce qui précède, et qui le complète, qui permet de délimiter l'aire de la réforme, et de définir le régime nouveau ; en 1500, il y a concordance, après 1550, il y a divorce entre l'usage écrit et l'usage oral.

(1) Pasquikr, Etals civils, délibérations, etc., op. cil.

(2) Les plus anciens sont ceux de Savcrduu, Lczat, Arnave.

(3) M. Pasquier me signale un terrier de Rabat du xvii^' siècle qui serait en roman.

(4) Bull, de la Soc. Ariège, 188G. Prône patois du xyi*^ siècle.

Conclusion

Ce divorce est, on le voit, général, en Limousin, en Périgord, en Guyenne, en Gascogne ; c'est dans l'histoire des dialectes limousins et gascons l'événement qui marque le déclin. Mis en contact avec le français, qui cesse d'être pour les populations une langue étrangère, ils s'effacent devant lui : le phénomène s'observe partout. .La substitution, visible dans les textes, commence à dater de 1450, par le nord du Limousin, lequel est complètement francisé dans les premières années du xvi® siècle. Le Périgord, le Bordelais, l'Agenais, en somme les vallées de la Dordogne et de la Garonne se francisent à dater de 1490 et le mouvement se généralise entre 1500 et 1520. Une troisième zone, qui, en superficie, est la plus vaste, est atteinte vers 1530 et la nouvelle langue s'y implante entre 1540 et 1550 : c'est le cœur de la Gascogne entre Bordeaux et Bayonne, entre l'Atlantique et les limites du Languedoc ; la plus grande partie du sud-ouest était gagnée au français au milieu du xvi^ siècle : les vallées pyrénéennes ont résisté plus longtemps, jusqu'aux approches de 1600.

Telles sont les étapes : le français s'est avancé par vagues, -en quatre vagues ; mais ce n'est là qu'une métaphore parlante ; elle n'est qu'en partie exacte, car l'invasion ne se fait pas par à-coups, avec des arrêts et des intervalles. De plus, il y a telles circonstances locales, mal élucidées, qui ont agi à l'encontre du mouvement général : la commune de Condom et celle de Jjimoges, par exemple, adoptent le français à la même date (1522-1525). C'est en gros et sous toutes réserves qu'on peut circonscrire, comme cadre chronologi({ue, quatre périodes dans cette progression du français.

pans l'ensemble, cette histoire éclaire déjà quelques faits notables que nous vérifierons en d'autres portions du territoire méridional. Il en est qui s'expliquent naturellement : la coïncidence entre le développement de la puissance monarchique telle qu'elle a été décrite, et l'expansion de la langue royale, — aussi rimj>ortance des facteurs géogra[)hi(iii('s : le Limousin plus tôt francisé que l'Armagnac, lu riche plaine du Périgord

plus tôt que les Landes déshéritées, — et encore le jeu des circonstances historiques : la Bigorre et le pays de Foîx sont francisés plus tard et plus lentement que le Bordelais ; parfois enfin, — vallée de Lavedan, — l'histoire et la géographie agissent de concert.

Mais il y a des faits moins prévisibles : ainsi, entre les campagnes et les villes, il n'y a pas l'intervalle marqué que l'on attendrait. D'autre part, l'imitation ou le rayonnement des grandes familles, dès longtemps francisées, ne s'exerce pas: le français ne leur est guère redevable de son expansion, et elles sont plutôt conservatrices des idiomes locaux. Enfin la substitution s'opère avec une rapidité et un caractère de généralité qui sont presque surprenants, • — comme par un acquiescement collectif des peuples intéressés. A peine deux générations s'écoulent dans chaque pays, entre le moment où le français est inconnu, et celui où il prévaut dans tous les textes ; on assiste, non à une infiltration et une adaptation lente, — mais à une transformation subite et radicale.

N'est-ce pas la preuve de cette harmonie, qu'on dirait préétablie, entre les desseins de la royauté et les tendances générales de ses sujets. Aspiration de celle-ci à préparer l'unification, aspiration des autres à se libérer de la féodalité, pour se fondre dans ce qui sera l'unité nationale. C'est pourquoi, en Limousin, en Périgord, en Bordelais, on n'attend pas un ordre formel pour renoncer à l'emploi exclusif du parler maternel ; ailleurs on se conforme sans tergiverser, aux volontés de François P^, et en 1550, sauf dans les montagnes d'Aure et de Bigorre, le français s'est établi partout ; sans incident, sans effort, et sans coup férir, il a cause gagnée. La diffusion du français est l'image de la fusion des peuples.

Désormais ces provinces, où règne le français, même s'il ne pénètre pas profondément, sont françaises d'esprit et de cœur. D'esprit, puisque la culture française s'y introduit, que les classes moyennes y sont initiées, grâce aux collèges qui se fondent partout, aux méthodes de l'humanisme français et aux acquisitions de notre Renaissance : et elles sont prêtes à développer les unes, à accroître les autres. De cœur aussi, puisque la tourmente des guerres religieuses n'a pas ébranlé leur adhésion si récente. Quels ferments de désagrégation dans cette crise, si elle eût éclaté cent ans auparavant ! Mais au

XVI® siècle, d'une juxtaposition de provinces disparates naît, grâce à l'elTort de l'autorité souveraine, une unité vivante, concrète, La reconnaissance de la langue française comme langue officielle du royaume, son emploi général comme langue adoptive, partout où jusqu'alors elle était restée étrangère, est le signe sensible qu'une ère nouvelle a commencé.

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