‹ Recherches historiques sur l'introduction du français dans les provinces du midiChapitre 28 sur 76 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La Haute- Aui'ersne

La région d'Aurillac et de Saint-Flour, abritée, on l'a vu, par le Cantal, et dont les relations sont plus généralement orientées vers Toulouse, est restée étrangère au mouvement qui, sous l'influence du duc de Berry, avait porté le français dans l'Auvergne septentrionale. C'est au cours du xv® siècle, et sensiblement à la même époque qu'en Limousin, que la barrière va être franchie, et sans accorder à cette image une autre valeur que de suggestion, la marche en avant, interrompue pendant cinquante années, va reprendre. Trois groupes de documents permettent de s'en rendre compte, à Saint-Flour, à Aurillac et dans la Haute Société des Montagnes.

Que le français soit peu connu à Saint-Flour du xiv^ au xv^ siècle, nous en avons la preuve dans les faits suivants (1) : un mémoire venu de Paris est traduit, tanl en roman comma en lati, pour être mis à la disposition des consuls (1376) ; la même année, on fait traduire, pour le public, une citation latine en cour de Rome ; en 1400, les délégués aux États généravix reçoivent des instructions en roman ; en 14122, les arrêts entre l'évêque et le consulat sont rédigés par le notaire en latin et en roman (2). En 1451, le prévôt du chapitre cathédral voulant arrêter vine émeute, s'adresse à la foule en roman ; en 1454, l'évêque autorise des quêtes à la porte des églises ; l'af-

(1) Registres consulaires de Saint-Flour, publiés par M. Boudet. L'Introduction (p. xxiii et sqq.) rassemble toutes les indications utiles : nous ne faisons rien de plus que la résumer.

(2) Avec quelques mots juridiques français.

fiche est cii lalln, mais, pour les fidèles, quelques mots romans en donnent le sens (i). De même, les d'Armagnac, devenus vicomtes de Cariât, s'adressent aux populations en leur parler.

Sans doute les actes de l'administration royale sont en français, ainsi qu'il apparaît dans un dossier de 1405, relatif à Alleuse : les documents y sont français, l'enquête étant menée par Pierre de Toulon, lieutenant du bailli de Saint-Pierre-le- Moustier ; deux personnages de Saint- Flour déposent chacun un mémoire en français, mais ils sont ou ont été baillis ; Henri de la Tour, seigneur d'Alleuse, fait de même, mais une analyse de l'enquête dressée par les consuls est en roman. Plus tard,, en 1449, l'évêque parle français, suivant la déposition d'un individu qui rapporte maladroitement ses propos (2). Ainsi le monde officiel praticjue la langue du roi.

Mais le roman persiste dans les registres consulaires jusqu'en 1466, date où ils disparaissent, et il persiste pur et intact ; c'est à peine si on y relève une vingtaine de mots français, et quelques altérations imputables au scribe. On a des délibérations, jusqu'en 1510, en langue vulgaire (3). Avant le XVI® siècle, le français a fait peu de progrès ; après 1510, il se généralise.

A Aurillac, la comptabilité, conservée pour les années 1471- 1473 est en roman ; les délibérations, à la même époque, sont aussi en roman ; mais on a des analyses de 1480-1 qui sont en français (4), et aussi des extraits de 1500. La série ne devient régulière qu'à partir de 1546. De ces indications éparses, il

(1) Rei'. de la Haute- Auvergne (1917-18, p. 133). Per amor de Dieu fait almorna als pauvres coriers de Nostra Doua et ganharas XXV jorus de pardo... »

(2j Mais cil icproduisaut les paroles du prélat, ce témoin se révèle mal francisé. « J'avais, fail-il dire à l'évêque, ordonné à mon bouailler, et ainsi a mes serviteurs que vous fissent boiuia chierra... Ledit frère Jacques Duprat prit sa trencha plcina... ne distes pas que je vous le fassa dire... » ; in Bouorn-, Reg. cons. de Saint-Flour. Introd., p. xxv, n. 2.

(3) Voir des extraits de 1491^ in Boudet, op. cit., I, p xxxi ; autre de 1505, in Carlulaire du prieuré de Saint-Flour, par le même. Intr.. p. cccvii.

(4) Communie, de M. Lempereur, archiviste départemental ; ce qu'on a conservé de la période qui nous occupe provient d'extraits colligés en 1515, et relatifs au contrôleur de la ville. — Pour les comptes : Rei'. Haute-Auvergne, 1904, p. 297-311, publiés par Esquer. Pour le Mémorial de Cambcfort, Tamizey de Larroque, Deux livrer de raison de l'Agenaia, avec une liste de livres do raison.

ressort que le parler local a du être abandonné dans la dernière partie du xv^ siècle, en ce qui concerne les actes municipaux ; il persiste plus lon<j;temps, chez les particuliers, puisqu'un bourgeois du lieu, Cambefort, dans son livre de raison de 1514 à 1536, l'emploie encore. A Chaudesaigues, on peut faire les mêmes remarques : le terrier de la baronnie, en 1475, est rédigé en latin ; un registre de redevances dues au chapitre de 1400-1494 est en roman ; le terrier de la Luminarie de Saint- Martin (1516) est en français (1).

Les textes réunis par Bovidet au sujet des cosseigneurs de Foulholes (commune de Vezac), et abondamment commentés par lui, témoignent peut-être d'une évolution plus précoce chez les hobereaux des montagnes. Ceux-ci, à vrai dire, résident à la Cour du roi, fréquentent chez les ducs de Bourbon et de Berry, et s'ils connaissent le français, ne serait-ce pas à titre de voyageurs ,de « déracinés» ? Revenus sur leurs terres, ils emploient soit une langue bâtarde, où le français mal assuré dans leur esprit se confond avec le parler maternel, soit ce même parler légèrement altéré. Ainsi, Guillaume de Murol, dans son testament, au début du xv^ siècle, se révèle trilingue, passant du latin tour à tour au roman et au français ; y insérant une quittance française, il termine un passage par ces mots : « item volo quod non mirentur accedentes quod posui in romancio », et explique en marge : « je veuil que soit mis en latin. » Au cours du siècle, Rigaud de Montamat (1421) fait en roman une donation à la chapellenie ; les seigneurs de Montbrun, de Montclar, etc., font de même un marché (1468), avec un entrepreneur de Basse- Auvergne. Cette « gentry » n'est qu'imparfaitement francisée, malgré sa situation sociale, et les déplacements que celle ci impose ; elle est plus à l'aise dans son dialecte, et l'on constate ici l'infiltration, non la diiïusion du français, qui reste encore accessoire et adventice (2).

Quant aux documents de la vicomte de Cariât (3), le choix de l'idiome est réglé comme dans toutes les grandes seigneuries du Midi. Toutes les atîaires d'ordre général sont en français.

(1) BouDET, op. cit. et Rev. Haute- Auvergne^ Rapport de l'archiviste, 1908.

(2) BouDET, FouUioles, se^ cosseigneurs, sa chapellenie paru d'abord dans la Revue de la Haute- Auvergne (1905-1906).

(3) Documents historiques relatifs à la vicomte de Cariât, par G. Saige et le Comte de Dienne (Imprimerie de Monaco, 2 vol.).

Les affaires du pays requièrent nornialeiiieut l'emploi du dialecte. A Murs de Barrez, par exemple, la vieille charte des privilèges est traduite, en 1314, de latin, in lingua laica, par les soins d'Isabelle de Rodez (1) ; elle est confirmée en latin, en

1411, et retranscrite en roman sur l'ordre de Bernard d'Armagnac, en 1450. En 1437, une convention avec cette ville est ratifiée en roman par le même : seule Bonne de Berry, sa femme, de souche française, emploie le français (1423-1433), dans ses rapports avec ses gens. Un inventaire de la vicomte de 1442 est encore en roman : pourtant, après 1450, les d'Armagnac prennent l'habitude d'écrire en français à leurs vassaux du Carlades (Privilèges accordés aux habitants de Thiezac, 1469).

Chez les seigneurs de Dienne, même pratique. Encore en

1412, le français est peu employé par la famille : témoin une lettre, que Louis de Dienne reçoit de sa femme : k Mossenhor, e moy et totz nous enfens sûmes en bon pont, la merce Diou... La tota vostra suhjec a Barrana Destanh (2). » Les lièves de cens (3) pour cette seigneurie (1414-1476) sont en roman et encore en 1526 ; mais en 1494, 1500 et 1516, elles sont en français, ainsi que diverses pièces d'ordre privé.

En résumé, avant le milieu du xv^ siècle, le français est fort peu répandu en Haute- Auvergne, parmi les classes moyennes, les bourgeois, les lettrés, — bien moins que ne l'insinue Boudet à maintes reprises ; il est usuel chez les agents de l'autorité souveraine et ceux qui servent d'intermédiaires entre eux et les sujets, — il n'est pas ignoré des hobereaux qui le manient sans adresse et lui préfèrent le parler maternel : c'est seulement vers 1480, à Aurillac, après 1500 à Saint- f'iour, ([u"il semble devenir plus populaire.

Et les rares documents parsemés à travers le pays corroborent cette conclusion. L'emploi du latin y masque malheureusement le roman qui transparaît pourtant, — dans les lieux-dits, — dans une proclamation à Boisse (4) (1448), dans un terrier (1490) de la seigneurie de Chambeuil (5). En re-

(1) Doc. hi.sioriques, etc., t. II, p. cxcr.

(2) /nt». som. des Archii^, dép. du Cantal, série E, E. 765.

(3) Ibid., série E. Titres de famille.

(4) Inv. som. du Cantal, série E, papiers de la famille de Guaks.

(ô) Oïl jtfiit citer encore une ins(ii|>li(»ii <!<' cloche à Fontangcs (l^iOB), in

vanche, à la lin du xv^ siècle, le français est adopté à Salers (1) (Inventaire d'Eglise, 1498, et dans les Annales de la ville, 1500), et surtout chez les notaires. Ceux-ci renoncent dès lors au latin, comme on voit dans les papiers de famille et d'une façon frappante, dans les terriers. Ceux-ci qui, jusqu'alors étaient rédigés en latin, vont s'écrire désormais en français (2) : Combrelles (1500), Mallargues, Montchaup (1508), Louchessaigues (1508), Cheylades (1514), Feydet (1515), Cluzel (1518), Coffignal (1534), Murât (1535), Montboissier (1539, 1554). Les extraits reproduits dans le Dictionnaire topographique du Cantal donnent l'impression directe et réitérée du changement qui s'opère en 1490, et qui est achevé en 1540 : le français s'y substitue d'année en année à la langue savante, et le parler local n'y subsiste que dans la toponymie.

La région du Cantal, comme, à l'ouest, le Limousin, fait la transition entre la France centrale et la France du Midi. Le voisinage de l'Auvergne, la résidence prochaine du duc de Berry, la présence des vicomtes de Cariât, la facilité à passer en langue d'oïl, obligent les personnalités locales à s'initier au français, dès le xv^ siècle. Acquisition superficielle ! Le français ne prend racine parmi la population, chez les notaires, dans les municipalités de Salers^ d'Aurillac, de Saint-Flour, qu'aux approches du xvi^ siècle ; par là, la Haute- Auvergne participe au mouvement qui va transformer désormais tout le Languedoc.

Le Velay

Le Velay, pointe extrême du Languedoc vers le Nord, rattaché au point de vue politique comme au point de vue dialectal

Deribier, Dictionnaire statistique du Cantal^ t. II ; un manuscrit de la Bibliothèque de Clermont, n. 356, fol. 21, du xv^ siècle, porte une mention en dialecte de Haute-Auvergne. Caial. des mscr. de Clermont-Ferrand.

(1) Deribier, op. cit., t. IV et V. Au début du xvi^ siècle, Guinot Chalve» et Peyrc Malrieu, bourgeois et commerçant de Salers, commencent le livrt des Annales : ils déclarent avoir « achapté le présent papier l'an mil cinq cens. » Deribier, op. cit., t. V, p. 202.

(2) Inv. som. Arch. dép. Cantal, série E. Dictionnaire topographique du Cantal, par E. Amé. Les derniers terriers latins sont ceux d'Apchon, 1512- 1519, de Maurs 1526, de Caylus, 1539.

à ce domaine, mais confinant à l'Auvergne, au Forez, au Lyonnais, tributaire de la Loire, doit à ces circonstances spéciales, à ce voisinage, sa francisation prématurée, comme il est arrivé en Haute- Auvergne.

Le français s'introduit de bonne heure par la grande maison des Polignac. Ceux-ci se francisent dès le xiv^ siècle. En 1308 et en 1351, ils adressent des hommages à révêc[ue de Mende en roman. Mais un inventaire de leurs titres signale, en 1382, « les despances menues fournies par monsieur le Visconte de P... escripte ladicte despance en langue vulgaire et beaucoup plus lourd que celluy qu'on parle à présent, comme si en ce temps le seigneur visconte de Polignac ne scavoil parler françoys '(1). Malgré l'équivoque du terme « langue vulgaire », le contexte laisse entendre que ce relevé est écrit en français, qui sait ? en jargon métis. Peu après, les secrétaires du comte se mettent à employer le français ; on trouve, en 1392, « ung extraict des sommes qu'estoient deus par le pays de Vellay en l'an 1392, escript moytié en langue françoize, moytié en langue vulgaire (2) », ce qui signifie sans doute, en deux expéditions, l'une pour la chancellerie comtale, l'autre pour les sujets et vassaux. Des actes postérieurs prouvent que désormais le français est d'usage courant chez les Polignac : contrat de mariage, dressé à Riom (1419), mandement d'Armand X (1421), serments, quittances, etc. (3). L'idiome local est réservé aux communications concernant les vassaux, par exemple, en 1472, pour la baronnie de Randon (4).

La noblesse du pays suit leur exemple et, dès le xv^ siècle apprend plus ou moins le français. En 1390, le seigneur de Chalençon reçoit de Paris une lettre du dauphin d'Auvergne en français et lui répond dans la même langue : il s'agit d'un

(1) Jacotin, Preuves de la Maison de Polignac, t. II, p. 86.

(2) Ibid., p. 99. Extrait d'un inventaire analytique des archives des États, établi par Vidal Dolézon, fin xvi^ siècle.

{•A) Preuves de la Maison de P., t. II, p. 22G, 258, 288- 320 ; au l. IV, n" 711, p. 218, attestation de R. A. VII de Polignac portant (ju'il a reçu hommage de Marot du Crozet, en français.

('i) Preuves, t. IV, n. 725, p. 316, 23 sep. 1'i72. Appel interjeté au parlement de Toulouse par les vassaux de la baronnie de Randon, de la main mise de Guillaume Armand XIII, vicomte de Polignac, par défaut de dénombrement (en latin). La criée débute ainsi : « Fay vos hieu assabre de par lo magnifiée et puissant seidior, monsenhor lo vicomte de Polinbac.,., ctc .. »

190 LA POirnON CENTRALE DU DOMAlNK MÉHIDIOMAL

héritage qui fait Tobjet d'un acte en langue d'oc ; ces textes furent lus par le notaire en présence du fils du seigneur et de témoins (1). Ainsi le seigneur, et peut-être quelques autres assistants, savaient le français, bien que, pour eux, le parler local fut d'usage ordinaire. Témoignage isolé, qui confirme ce qu'on soupçonne de par ailleurs, sur la conversion des familles nobles, dès cette époque, à la culture française.

C'est au Puy qu'il faut se placer, pour y surprendre les vestiges de la lutte entre le français et le roman. Un des premiers textes est une protestation des sauniers de la ville contre l'établissement de la gabelle au mépris de leurs privilèges (2) (1341). Elle est en français sensiblement dialectalisé, et le choix de la langue semble dicté par les circonstances. Le parler local, dans la capitale du pays, persiste dans l'écriture juscju'au xvi^ siècle (3) : il est employé dans les compoix (1408, 1456), dans plusieurs actes municipaux (1418, 1428, 1476) (4), dans une leyde du sel, dans une ordonnance sur la garde des portes (1476), dans un acte de la cour commune sur le poids du pain (1496). I^e livre de la dépense ordinaire de la Maison de Notre- Dame du Puy (1512), est en roman parsemé de locutions françaises ; une lettre de Pepleix d'Albi (5) à son compère chanoine du Puy (1508), est aussi en roman contaminé : preuve nouvelle qu'à cette date récente, il y a encore entre languedociens une langue commune qui n'est ni le latin, ni le français.

Toutefois, le français a déjà pénétré : sans parler de Guillaume Tardif (6), Guillelmus Tardivi de Anicio, qui résida surtout à Paris, comme étudiant (1456), plus tard comme humaniste, il y eut des écrivains originaires du Puy qui publient des ouvrages en français ; à la fin du xv^ siècle, Pierre Odin, qui reçut Charles de France, frère de Louis XI, dans la Bibliothèque de la cathédrale (1470), est l'auteur d'un opuscule : « La fondation

^1) Communie, de M. Fabre. T. a condition sociale des témoins n'est pas indiquée. Aucune mention de lecture ou traduction des pièces en langue d'oc.

(2) Preuves de la Maison de Polignac, t. I. n, 217, p. 441,

(3) Bull. hist. et phil. du Comité..., 1912 ; Rouchon, Documents linguistiques de la Huute-Loire, p. 433 et sq. De plus, renseignements divers fournis par M. C. Fabre.

^4) Chronique de Mldicis, I, p. 144, 260, 270,

(5) Ann. du Midi, 1916, p, 361 : publication de M. C, Fabre.

(6) Ibid., 1922, p. 266-8, Ce Tardif fut sans doute un exemple, mais son influence sur les milieux vellaves dut être médiocre.

HALTE-AL VKllGNE ET VELAY 191

de la saincle Eglise et singulier oratoire de Notre-Dame du Puy, translaté de latin en françoys (1).» Un Mathurin du Hoys, au début du x\ i^ siècle, publie de môme : « La fondation et érection de la saincte, dévote et miraculeuse église de Notre- Dame du puy (2) » ; ils sont tous deux chanoines. Si l'on ignore en quelle langue les Mystères de la Passion furent joués en 1475 et en 1512, un mystère de Notre-Dame dont l'auteur, Dolézon (1518), est du Velay, est représenté en français : si cette langue est adoptée déjà dans les ouvrages littéraires et dramatiques, c'est qu'elle est familière à la pluralité des lecteurs et des auditeurs. En 1533, au passage de François P^, on ne fut pas embarrassé pour le haranguer en français (3) ; mais il est impossible ici d'évaluer les progrès de la langue nouvelle, parce que le latin se maintient aussi vivace que jadis, dans les études de notaires, et autres officines.

En 1540, les gens qui écrivent renoncent au latin sans hésitation, pour adopter le français. Medicis, bourgeois de la ville écrit alors sa fameuse Chronique (155G) (4) ; le livre de raison des Pradier du Puy, commencé en 1546 (5), est en français. Le roman continue à se parler, puisque Medicis raconte qu'en 1540, on fit une cérémonie pour excommunier les chenilles, et que les enfants criaient après elles une formule en patois. Luimême, aurait conservé le vieux parler pour un livre de raison (G). Mais déjà, au début du siècle, la bourgeoisie et les classes lettrées l'avaient abandonné comme langue littéraire et comme langue écrite.

Une enquête dans la campagne vellave corrobore ces indieatidU'^ ; le roman apparaît en quelques textes : 1410, états de

(1) Bull. hisl. et pliil., 1908, p. 35. U Rouchon, Musique et Librairie au Puy ; Stf.i.n, Charles de France, p. 32^i.

(2) Edité à Lyon, 1523.

(3) Ces indications m'ont été fournies par M. C. l'abre ; ce dernier ajoute qu'avant 15''iO, les pièces d'archives en français sont l'exception : il n'en a pas trouvé chez les notaires avant 1517.

(4) Editée par Ciiassaing, Chronique de Medicis, éditée en 1872. Medicis ou Estèvc Mèfre rédij.'e vers 1556, il meurt en 1575.

(5) Annales de la Soc. d'agric. du Puy, 1909, p. 128 sqq. Le Lis're de raison des Pradier.

(fi) L'original a disparu des archives de l'hôpital. Il en existe une copie faite par M. IJoudon. (Renseignement communiqué par M. Fabre).

rentes avec hommages au seigneur de Montlaur (1) ; 1481, livre du commun de pays levé par le chapitre de Xotre-Dame du Puy, pour le baillage de Rocasserie ; 1481, terrier de Mons ])our les chanoines de Saint-Agrève. Une liève des censives des tenanciers de l'évêché du Puy pour Espaly, le Puy, Chapteuil, Cayre, Fix, ]\tezères, Monistrol, et autres lieux, prouve que le roman est encore dans le pays l'instrument des transactions (2).

Le français apparaît, en 1489, dans une inscription de la chapelle de Boisset (3). De plus, en 1506, à Vais (4) (près Le Puy) une confrérie emploie le français mêlé de patois dans une composition dramatique, sorte de revue dont les personnages représentent les grands dignitaires de la cour ; il est surprenant que les choses de France intéressent si fort les villageois et qu'ils se soient divertis à un pareil sujet. Enfin le terrier de Bordes porte une mention curieuse : castrum de Vergiliaco, gallice de Versilliac (1515) (5). A une époque où, pour les autres régions de Languedoc, la désignation des lieux dits est toujours précédée de la formule vulgariter nuncupatum, ici, dans une bourgade du canton d'Yssingeaux, elle est faite en français.

Oe ces indications un peu maigres (6), se dégage un seul fait certain : c'est que les Polignac ont été conquis au français dès la fin du xiv^ siècle. Affirmer cjue l'usage unique du roman a persisté au Puy et dans le pays jusqu'à l'aube du xvi^, serait une témérité ; c'est pourtant une conjecture probable, qui repose sur une vingtaine de pièces, où le vulgaire émerge d'une masse compacte de papiers latins. La langue savante a pu nous voiler les premiers progrès du français, et l'ampleur de ces progrès. Puis la contamination du parler local vers 1500, la disparition totale de documents vulgaires après 1520, la

(1) Bull. phil. du Comité (1913), p. 319.

['2) Documents signalés in Inv. som. Arch. dép. de la Haute-Loire^ série G.

(3) Bull. Soc. agrie. du Puy (1899-1900). « L'an 1489,fist faire ceste chapelle le curé Jehan Bayle, » p. 9-10.

(4) Reif. des Soc. savantes (1875), p. 557 ; Bévue des L. romanes, 1880, p. 304.

(5) Dict. iopogr. de la H.-Loire, Chassaing et Jacotin, art. Versilhac.

(6) Cf. P. Meyer, Bull. phil. du Comité (1912, p. 430). « Je ne crois pas qu'on en puisse trouver d'autres. A la différence des provinces plus méridionales, le Languedoc, la Gascogne, par exemple, le latin semble s'être conservé en Velay, pour l'usage écrit, jusqu'aux progrès du français... »

composition d' œuvres littéraires en français, aux mêmes temps, sont des indices sérieux du changement qui s'est opéré (il est vrai, pour le Mystère de 1518, rien n'assure qu'il ait été joué au Puy (1). En tout cas, l'évolution est accomplie en 1540 et aucun obstacle n'arrête l'exécution de l'ordonnance qui marque ici l'eiïondrement du latin, appliquée qu'elle fut en toute rigueur, comme on voit aux notaires et aux terriers (2). La transformation linguistique est, à peu de chose près, contemporaine en Velay et en Haute- Auvergne, et pour des raisons pareilles, parmi lesquelles le voisinage et le contact des provinces centrales est à considérer au premier plan. Détaché en flèche vers le Nord, aisément pénétrable par la Ivoire et l'Allier, le Velay se trouve moins défendu que le Languedoc, et offre plus de prise que lui à la propagation du français.

(1) Pourtant l'auteur écrit pour des compatriotes : allusions aux choses locales, noms de pays voisins, trois rôles des paysan en langue d'oc supposent un auditoire familier avec les particularités de la région.

(2) Terriers latins de Piassac (1447), de Yissac (1465), de Tailhac (1486), de Thoras (1499), de Coubladour (1508), des Bordes (1515) ; terriers français de Yissac (1537), de Saint-Pal (1540), d'Agrain (1545), de Villard (1550), de Chavanhac (1555), du Doyenné de Brioude (1553), de Mercœur (1555), de Montregard (1555), de Saint-Didier (1567), de Chalençon (1569), etc. La forme des lieux dits se maintient romane jusque vers 1560-70 ; elle est, par la suite, francisée le plus souvent.

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