CHAPITRE XI
Au moment où le français va s'implanter en Languedoc, ce n'est pas en débordant les frontières qu'il pénètre, et par un cheminement qui, du nord, a pour direction le sud, comme il arrive dans le sud-ouest. Ici les intérêts économiques, les exgences administratives, les tendances intellectuelles, sont comme ramassés dans un centre de rayonnement, Toulouse, la capitale, dont l'importance et le prestige sont anciens et incomparables : c'est de Toulouse qu'est sans doute parti l'exemple, et que la langue française s'est propagée jusqu'à la périphérie de la province ; c'est à Toulouse, qu'il faut d'abord se placer si l'on veut, de cette histoircj reconstituer les lignes générales, les épisodes principaux.
Toulouse dut à l'illustration de son passé, au souvenir aussi de ses comtes, d'être, dès le xiii^ siècle, la résidence des officiers royaux : ici devaient s'affronter ou se concilier l'esprit monarchique et l'esprit méridional ; en fait, l'un et l'autre, pendant deux siècles au moins, coexistent sans empiétement réciproque, sans fusion, ni conflit. Le parler local conserve toute sa maîtrise, le français s'assure une petite place, et c'est un perpétuel étonnement pour nous qu'un tel état de choses ait subsisté si longtemps. Toulouse, deux cents ans après Saint- Louis, paraît moins francisée que ne le sont les villes du Maroc après dix ans de protectorat : c'est que nos doctrines et nos méthodes d'assimilation ne s'appliquèrent jamais au Moyen Age, que l'idée même de les appliquer était contraire aux tendances du temps. D'ailleurs le latin est là pour remédier à la dualité d'idiome entre l'autorité et ses ressortissants : c'est une langue surtout écrite qui convient bien à une administra-
lion qui opère surtout par mandements. J^a question de langue n'est pas encore une question politique.
Toulouse et le Languedoc nous en sont une preuve et un exemple.
Jusqu'à la fin du Mo en Age, rien n'y est plus rare que les actes écrits autrement cju'en latin. « Tout, dit Roschach (1), s'y rédige en latin, depuis les Procès-verbaux du Parlement publicj ou d'élections consulaires, jusqu'aux contrats d'acquisitions, aux lettres missives, aux sentences de la cour municipale, aux statuts des métiers, et même aux lettres de provision. Cet usage s'est conservé jusqu'à François I^'". » Cette persistance du latin dans les délibérations, dans les livres des notaires créés par les capitouls, dans les livres de maîtrise, a été de même signalée avec force par Vignaux (2), et expliquée par l'influence du droit écrit et de l'Université.
Les officiers de la Couronne, on l'a vu, avaient conservé la même pratique pour le Languedoc, longtemps après y avoir renoncé pour les pays de langue d'oïl. Au xv^ siècle, pourtant, le français se inultiplie dans leurs écrits, et la chancellerie de Paris cesse de faire pour les deux portions du royaume, des expéditions en partie double. Les lettres des rois aux villes du Midi, sont, dès Charles VII, presque toujours en français, et de même tous les actes administratifs (3). Les corps constitués de la province inaugurent de leur côté une ère nouvelle : les Etats (1442) de Languedoc commencent à admettre le français ; en 1446 encore, une aide votée au roi est en dialecte ; en 1465, un procès- verbal de session est en français et ainsi toujours par la suite. Le Parlement de Toulouse, dès sa création, a ses registres (1444) en français : ainsi tout ce qui touche au monde judiciaire, même les plaideurs^ aura intérêt à ne plus considérer cette langue comme étrangère.
Faut-il voir là un p an délibéré, ou bien un indice de la pénétration française parmi ces méridionaux ? L'un sans doute
(1) Inv. des Arch. coin, de T., t. I, série AA. Iiitrod. p. xix,
(2) Communication au Conjures des Sociétés savantes (1899). Ci'. lie^'. Lang. Boni. ^1899, p. 183) et Bull. hist. et phil. du Comité (1899, p. 112).
(3) Comparer les preuves données au t. X, et celles du t. XII dans l'Histoire de Languedoc : le contraste est saisissant. Ou y constate d'une manière concrète que, dès le milieu du xv^ siècle, l'administration générale du pays se fait exclusivement en français.
196 LA POiniON CENTRALE DU DOMAIME MERIDIONAL
n'est pas moins vrai que l'autre : la royauté suit plus ou moins consciemment une ligne de conduite qui déterminera un jour l'établissement d'une langue officielle, et de même quelques portions du public s'orientent vers les choses de France. Il y a, dès lors, dans cette capitale, des lieux de réunion où on entend le français ; non seulement au palais, dans les bureaux de la sénéchaussée, dans les services de finances, mais aussi au Capitole qui a sans cesse des questions à régler avec les pouvoirs supérieurs, — et autour de l'Université, qui attire des étudiants de toute langue, • — ■ sans oublier les ateliers de peintres et de sculpteurs, venus du Nord, et même d'Italie et de Hollande, et les boutiques de libraires qui introduisent le livre étranger (1). Cela fait, à l'imaginer, un nombre et une diversité remarquables de cercles et de groupes où le français doit être de m.ise, et grâce auxquels il se répandra par la ville.
Pourtant, à l'examen des documents, la pénétration du français demeure précaire jusqu'à la fin du xv^ siècle. Mises à part les pièces de portée officielle ou de procédure, que signalet-on ? un registre de la Monnaie (1465-1485) est en français et en latin, avec un inventaire de mobilier (1489) (2) ; une inscription à la Dalbade (1454), une autre de 1492 (3) en vers français, sur une pierre à côté de la porte de la Grand'Chambre ; un acte des archives du Parlement (1453) (4) entre un « peyrier », Baudry, homme du Nord, et l'archevêque, voilà encore des traces de français. Il y a enfin la fameuse supplique aux capitouls, rédigée par Louis Robin (1478) au nom des enlumineurs, qui protestent contre l'invasion de l'imprimerie et contre un « stationnaire », c'est-à-dire un dépositaire en librairie (5), document curieux pour l'histoire de l'Imprimerie, non moins significatif pour nous : car il révèle la présence de gens du Nord parmi les corps de métiers qui vivent dans l'orbite de l'Univer-
(1) Voir Mém. de la Soc. arcJiéologique dit Midi (1874-79). Notes sur les artistes qui ont travaillé à Toulouse du- XIV^ au XVI^ siècle, par Roschach.
(2) Annales du Midi, 1899, publié par Douais.
(3) Bulletin de la Soc. archéol. du Midi (1891) et antérieurement, Mémoires de la même compagnie (1836-37). Inscriptions du Midi de la France.
(4) Annales du Midi (1917, p. 115-16). Documents relatifs à Saint-Etienne de Toulouse, par Graillot.
(5) Mém. Soc. archéol. du Midi, t. II (1874-79). Notes sur les artistes, etc., et Roschach, Assoc. fr. pour l'av. des sciences, Toulouse, Histoire et archéologie, 1887, p. 349.
site. On voit combien est maigre la part du français. La population toulousaine garde encore l'emploi de sa langue, dont la vitalité est assez puissante pour s'imposer à l'étude des étrangers. En 1460, un Parisien, Pierre de Janillac (1) remporte un prix extraordinaire aux Jeux Floraux parce que ses vers étaient en langue d'oc, bien qu'il fût un homme du ?sord : iiostan qii el fos frances, per so que diclet en lenga'ge de Tholosa (2). »
Ainsi, malgré des conditions si favorables à la diffusion du français, malgré la présence à Toulouse de « francimans », la langue du Nord a encore un caractère ésotérique, confinée qu'elle est dans quelques milieux spéciaux (3). Le mouvement d'expansion cominence ici à la même date qu'en Bordelais, en Périgord, provoqué, non pas par des circonstances particulières, mais en conséquence d'une impulsion générale qui s'exerce ailleurs aussi bien qu'en Languedoc.
Cette impulsion se manifeste dans tous les services, bureaux et officines dès les premières années du xvi^ siècle.
Jusqu'alors, le Capitoulat maintient le roman ou le latin; comptes, cadastres, ordonnances et criées, statuts de corporations, leudaires, lettres de créances ne connaissent que ces deux organes d'expression. Seuls, les Mémoires (4) destinés aux commissaires du roi commencent en 1442 à être rédigés en
(1) Cite fréquemment. Cf. Du Mège, Influence de la Fondation des sept troubadours de Toulouse en 1.323 (Congrès scientifique de France, 19® session, 1852, Toulouse, t. II, p. 220, pq.). F. de Gélis, Histoire critique des Jeux Floraux, Toulouse, 1912, p. 107.
(2) Il nous paraît inutile de dénombrer les textes d'archives qui prouvent la vitalité persistante du parler local. Rappelons simplement qu'outre les productions couronnées à l'Académie des Jeux Floraux, lusatce littéraire de la langue d'oc se prolonge jusqu'au xvi^' siècle.
(3) M. Douais a fait connaître des modèles d'écriture provenant d'un maître d'école du xv*' siècle : ces spécimens sont latins et romans, mais il y en a aussi en français (Bull. Soc. arch. Midi 1891-95, p. 143-'i8).
{'i) RoscHACH, hn'. som. Arch. u)m. Toulouse. Voir l'Introd. et particulièrement p. XXIX.
français. C'est à la même date, on l'a vu, que les États du Languedoc admettent cette langue (1).
Au xvi^ siècle, changement général. WHistoire municipale,. sorte d'Annales dressées par le Capitoulat, où n'étaient employés que le latin et le roman, est écrite en français momentanément en 1512, et, après un retour au latin, définitivement à partir de 1539-1540. Et voici pourquoi (2) : » D'aultant que souvent en l'administration de notre CapitoUe sont esleus plusieurs notables personaiges de bonnes mœurs et grande expérience, non ayant l'usaige des lettres latines, que par ce moyen pourroient estre privés de la connoissance des gestes et faicts de leurs ancêtres, et que une hystoire escripte en bons termes françoys n'est a despriser, mesme en temps présent, auquel le langaige françoys est trop plus propre et correct qu'il fust jamais, les administrateurs de l'année précédente (1539-1540) firent mestre leurs dictes gestes en lengaige françoys, ce que les seigneurs de la présente année ont voulu continuer... (3) « Ainsi, innovation et hommage à la langue française. Qu'on rapproche deux faits et deux dates : en 1466, un Parisien concourt en langue de Toulouse ; en 1539, il est déclaré que pour être mis à la portée de tous, un texte doit se rédiger en français ; on aura les deux termes entre lesquels la diffusion s'est opérée.
Les délibérations municipales ne remontent pas au delà de 1524, et sont en français ; tandis qu'une ordonnance sur les hôpitaux de 1504 est en roman (4), les proclamations de 1524, 1534, 1541 sont en français (5) ; la comptabilité a longtemps été tenue en roman, bien qu'en raison des nombreux étrangers établis dans la ville, on y rencontre souvent des quittances et des passages en français (6). Jusqu'en 1533, se maintient le
(1) Voir supra, p. 35.
(2) Sur ces Annales, voir Roschach, in Association française pour l'avancement des sciences, Toulouse, Histoire et archéologie (1887) ; Eu Mège, Histoire des Institutions de Toulouse, t. II, préface, Mémoires à l'Acad. de Toulouse (1851, p. 408).
(3) Déjà on 1533, le greffier du consistoire fournit à l'annaliste une sorte de matière en français. Cf. Roschach, op. cit.
(4) RoscHAcn, Inv. som., AA^.
(5) Mém. Acad. de Toulouse (1915).
(6) Aucun inventaire méthodique de la comptabilité n'existe encore»
dialecte, contaminé certes, aux dernières années, ensuite les comptes et les pièces à l'appui le remplacent par le français. Les registres de la taille sont en roman, souvent altéré, à partir de 1480 ; il paraît probable que la plupart des rédacteurs savaient du français. Après 1518, l'altération est bien plus sensible et les textes de 1533 sont en jargon métissé franco-roman. En 1535, le roman n'y subsiste guère que par la formule « pagat », à côté des articles. Les cadastres, cahiers de pagellation, de 1478, sont encore en roman ; ceux de 1555-1570 sont en français.
D'autres documents municipaux portent la marque de cette mutation. Dès 1507, les testaments capitulaires sont en français (1), le registre du consistoire de 1533 est en français. Un inventaire des archives communales, de 1518-1519, est en latin, un autre de 1532, remaniement du premier, a des notes en français ; un troisième (1560) contient un nouveau classement en français (2).
Dans la mesure où l'Iïôtel de ville enregistre l'usage public, un flottement s'est produit au début du xvi® siècle, parce que le français entrait en concurrence avec le parler local. Conflit de courte durée ; entre 1520 et 1540, le français l'emporte et se généralise dans tous les documents municipaux, éliminant le latin aussi bien que le roman.
Même changement dans les textes des Archives ecclésiastiques. A Saint-Sernin (3), on trouve en roman, un bail pour la réparation de la flèche (1478), une sorte de registre paroissial avec mentions de décès (1490), une liste des droits et privilèges des corps saints (1490), des statuts (1505), enfin un inventaire de 1514. Ce dernier fait figure d'arriéré ; un de 1502 est déjà en français ; un autre de 1504, est en latin avec quelmais il en a été publié tant d'extraits par les érudits locaux, qu'on peut y suivre très exactement le mouvement des deux langues.
(1) Voir enc re Roschacii, Irn'. som., introd. p. xlix.
(2) Mém. Académie Toulouse (1894). Douais, Le grand C. des archives, voir page 98.
(3) La plupart de ces textes ont été publiés dans le Bulletin et les Mémoires de la Société archéologique du Midi ; voir Mémoires, t. IV, 1840-41 ; t. XV' 1894 ; Bulletin, 1886, p. 64 ; et 1906-1907, p. 49 ; Galabert, Registres paroissiaux de Toulouse. Pour l'Inventaire de 1514, Douais, Documents sur l'anlienne province du Languedoc (t. II). Un inventaire de Saint-Sernin en 1489 latin et roman, est signalé in Mém. soc. Arch. du Midi, n. 42, 1912-13, p, 123.
200 LA l'OirnON CENTRALE DU DOMAINE MERIDIONAL
ques mois de Ciaiiçais. Les registres paroissiaux, qui débutent en 1539, admettent encore le roman, mais aussi le français qui se généralise peu après (1). A Saint-Etienne, les délibérations du chapitre sont en français, dès 1539. Toutefois l'idiome local est préféré par le clergé pour communiquer avec les fidèles : commandement fait, de l'autorité du pape, pour expulser les Frères de l'Observance (2) (1520-1525). En 1540, un monitoire relatif à la nomination d'un chanoine à la cathédrale, est lu au prône et affiché à la porte de l'église en roman (3) : en l'examinant, à voir qu'il invoque V auclorilal de Noslre Sancl Payre lo Papa, qu'il fait appel aux témoignages du public, qu'il relate des propos tenus par le chanoine (4) intéressé, en roman, on est averti que les progrès réalisés par le français ne dépassent pas le domaine de l'écriture.
Mais dans ce domaine, partout, aux mêmes dates, on fait les mêmes constatations : d'abord, persistance du roman juqu'au début du xvi® siècle : comptes de l'hôpital Saint-Jacques (1490-1497) ; statuts de l'archiconfrérie de l'Immaculée Conception de Notre-Dame de la Daurade ,(5) (1452, 1510, 1515, 1533) ; livre de comptes du collège de Foix à Toulouse (1529) ; tarif de droits universitaires (6) (1500-1529) ; inscriptions à la Daurade (7) ; entre temps, le français fait son apparition : délibérations de r Hôtel-Dieu de Toulouse (1537) (8), inscription au Musée de Toulouse (1525), statuts delà Confrérie de l'Assomption de la Vierge (9) (1533). Enfin disparition générale du roman et du latin ; après 1540, sauf dans les documents universitaires ou ecclésiastiques qui conservent plus ou moins
(1) Galabeht, Registres paroissiaux, loc. cit.
(2) RoscHACii, Jn^. som. Arch., Toulouse, AA^^.
(3) Pasquieb, Bull. soc. Arch. Midi (1896, p. 17 sq.).
(4) Ibid., art. IV. « Item que los medecis... ly ordonnaren beaucop de medicinas par botar sur son cap, per lo far guarir de la dicta resveria, en la quala disia : « IIo ! que me volen tuar Monsieur Sarcaley, Monsieur Bardin, et Monsieur de Fraxino, que me volen tuar. »
(5) Imprimés à Toulouse, 1515 et 1533. Brunet, t. V, 523.
(6) Saiist-Charles, L'Enseignement en Languedoc avant la Révolution [Mém. Acad. Toulouse, 1882-86).
(7) Bull. Soc. Arch. Midi (1891).
(S) Barbot, Chroniques de la Faculté de Médecine. (9) Cabinet historique, t. II, 1853.
la tradition de la langue savante, il n'y a plus qu'une langue «crite, le français.
Les notaires ont conservé jalousement leur latin professionnel jusqu'au xvi® siècle ; dans leurs actes ils insèrent parfois des clauses et articles en vulgaire : les baux à besogne sont ainsi libellés pour Toulouse et pour la région (1) ; le vulgaire usité est celui du pays, le français y est exceptionnel avant 1500. Entre 1500 et 1540, c'est une période de confusion oîi s'emploient tour à tour, parfois simultanément, latin roman et français : on y trouve des phrases macaroniques : '.<■ ad addicendum artem de pintraria et de talha ; levar scola de la dicte art de palestrina en Tholose après Pasques...; ymago est depicta en blanc ; ...ipse Olivier tenebitur dictam imaginem rasclar jusques a la fuste... (2) ». Mais vers 1540, l'ordre succède au désordre. Le français apparaît plus fréquemment dans ces contrats, et d'une manière plus générale, il devient la langue normale des egistres : chez M*^ Besco, après 1536 ; chez j\ï<^ Astorgi, dès le début de 1540 (3). D'ailleurs, la formule d'installation des notaires était, au Moyen Age, en roman ; mais on en possède une traduction non datée cjui se place vers 1520-1530. Les registres matricules des notaires, tenus au Capitole, et destinés à recevoir annuellement l'inscription des notaires, sont en latin jusqu'en 1536 (4) ; ils s'arrêtent à cette date, le privilège de créer des notaires ayant été enlevé aux Capitouls. Ainsi la langue savante a résisté jusqu'à l'ordonnance de Villers-Cotterets. Mais à partir de 1500, beaucoup de gens préfèrent déjà contracter en français, et le monde de la basoche commence, dès ce moment-là, à se franciser.
El pour terminer, voici une série de documents qui met en
[1 ) Ces baux a hcsognc ont été publiés en al)ondance : 1° par l'abbé Les- TRADE, dans le Bulletin de la Société archéologique du Midi. Voir aussi du même, Histoire de l'art à Toulouse, Privât, Toulouse, 1907 ; 2° Douais, L'art à Toulouse, pages d'histoire et d'art sur Saint-Sernin ; 3° Graillot, Contributions à l'histoire de l'art méridional, Ann. du Midi (1917, p. 2^3 sqq., 1918, p. 'i29 sq.) ; 4° Macary, L'orféi'rerie à Toulouse {Bull, archéolog;. du Comité, 190'i, p. 110 et sqq. ) ; et G aill )t, yicola.s Bachelier.
(2) Cités par Graillot, loco citato, 1918, p. 438, 39, notes.
(3) Communie, particulière d'un érudit toulousain.
(4) RoscHACii, op. cit., introd., p. cxxxi, Rei^ue archéolo inique du Midi, 1866-67, vol. I, p. 143 et sqq. ; on trouvera là la formule en roman de l'installation du notaire, et la traduction française du xvi*^ siècle.
202 LA POHTION CENTRALE DU DOMAINE MÉHIDIONAL
pleine lumière la transformation de l'usage public : ce sont les statuts de corporations (1) : avant le xvi^ siècle, ils sont en latin ou en roman, en latin surtout au Moyen Age, en roman après 1450 : tels sont les statuts des chaussetiers (1426), des pareurs et tisserands (1441), des chandeliers (1462), des espasiers (1405?), des ])archeminiers (1465), des' jardiniers, des bourreliers, des teinturiers (1464), des argentiers (1487), des ménétriers (1492), des pâtissiers, des boulangers (1494) ; un seul est en français, celui des enlumineurs (1478), mais les noms de ceux qui exercent ce métier révèlent, pour la plupart, une origine étrangère (2). Après 1500, les statuts des tailleurs et jiiponniers sont en roman ; ceux des peintres (non daté), des merciers (1509), de la basoche du sénéchal (1516), des verriers (1513), des taillandiers (1512), des serruriers (1518), des foulons (1519), des boulangers (1519), des maçons (1524), des selliers (1531), des épiciers (1535), des arpenteurs (1536), des barbiers (1537), sont tous en français. Ainsi, bien que le latin et le roinan aient survécu dans les textes toulousains jusqu'à 1540, la langue française était devenue familière, même aux classes moyennes, aux artisans, aux boutiquiers (3) avec la première génération du xvi^ siècle.
En quelque lieu que portent les investigations, on est toujours ramené à des conclusions convergentes. Le français cesse d'être l'apanage des personnages officiels, de leurs auxiliaires et acolytes, des agents administratifs, du corps judiciaire et de ses suppôts, elle est devenue la langue de la pratique, servant désormais aux multiples transactions (actes, ventes, comptes, testaments) de la vie courante. Elle est la seule langue écrite^ et, par là, elle atteint le gros de la population, car rares sont ceux, même à ces époques lointaines, qui échappent à la nécessité d'écrire ou de se reporter à des écrits. Sans doute le
(1) Etudiés et publiés en partie, par Du Bourg, Alémoires Soc. archéol. dit Midi (1883-84 et 1886-87, t. XIII et XIV) sous les titres : Statuts des corporations de Toul. et Coup d'œil historique sur les dii'erses corporations de Toulouse. Pour les statuts des barbiers, voir Mém. Acad. Toulouse (1864, p. 449^ et 1865), article de Desbarreaux-Bernard.
(2) On a déjà signalé plus haut que dans le commerce et dans l'industrie du livre, l'usage du français apparaît très tôt.
(3) On signale toutefois aux Arch. dép. de la Haute-Garonne, les livres de commerce de la Maison de Laran, en roman (1540-66). J. Anglade, Hist^ som. de la Litt. méridionale an Moyen A^e, p. 237, n. 4.
vulgaire toulousain, chassé de tous autres usages, persiste dans la conversation, dans les sermons que le curé adresse à ses ouailles, et il y a une littérature en patois. Mais c'est le français qui obtient la primauté et le prestige. On rapporte qu'au milieu du xvi^ siècle, aux séances solennelles du Parlement (1), ou prononçait à huis clos une harangue en latin, et quand le peuple était introduit, une seconde en français. Une harangue publique en français ! Les temps étaient changés depuis un siècle !
Cette contagion avait gagné même les institutions d'où la résistance aurait pu venir. A l'Université, le français s'introduisit par l'irrésistible poussée de la Renaissance. L'initiateur principal fut Biaise Auriol, né d'une famille noble à Castelnaudary vers 1475. Il fut un des premiers poètes en français de cet âge pour le Languedoc, et publia La Chasse et le Départ d'amours (1509), Les Joies et Douleurs de Nostre Dame, avec une oraison à Nostre Dame par équivoques latin et françoys, etc. Devenu, en raison de ses talents, chancelier de l'Université, il fi.t, le 1**^ août 1553, à l'entrée de François I^^, une harangue en latin, sui\ie d'un discours français pour la reine, cependant qu'en si belle occasion, furent lus un chant royal de Jean de Grezide et une ballade de Jeanne Perle. Ainsi se manifestait dans la vieille cité des comtes Raymond, la résurrection du goût et de la culture, et cette résurrection avait un caractère proprement français. Et Biaise Auriol fut félicité par Pierre Delfis, docteur régent es lois, parce qu'il avait démontré par son exemple qu'on pouvait écrire éloquemment en langue française, genre d'écrire qui, jusqu'à lui, n'était connu de personne (2),
L'Académie des Jeux Floraux elle-même avait déjà cédé et contribua au mouvement (3), bien que la poésie en langue
(1) Mém. Acad. Toulouse (1855). Etude sur le Parlement, p. 293. Entre 1538 et 1562, du temps du président Manscncal.
(2) Mém. Acad. Toulouse, IDOG. L. de Santi, La réaction universitaire à Toulouse, ibid., 1915, p. 280 ; Du Ro:oy Annales de Toulouse, II. p. 25, m, p. 258 ; Hist. de Languedoc, t. XI, p. 2'i0-l. Les derniers mots de notre développement reproduisent en partie le texte attribue à Pierre Delfis.
(3) F. DE Gf.lis, Histoire critique des Jeux Floiaux^ Toulouse ; .Teanhov, Utie académie six fois séculaire, liev. Bleue, 11 ocl. 1913 ; Dawson, Toulouse in tlie lienaissance, ])art. I, Columbia IJiiivorsity, 1921.
d'oc dût être le seul objet de ses encouragements. En 1513, Jacques Sapientis obtint le prix de la Violette, pour une ballade en vers français qui fut préférée aux deux pièces en vulgaire de Toulouse. Dès lors, d'après les indications du Livre Rouge, ce vulgaire tient peu de place dans les concours, et la langu-e française y prédomine : pour marquer que les temps étaient révolus, la compagnie prit un titre moins localisé et plus à la mode. Le Consistoire du Gay Saber se transforma en Collège de rhétorique et de poésie françaises. A partir de 1539, les ouvrages couronnés sont insérés dans le Lwre Rouge (1) et sont en français, bien qu'on ait continué, jusqu'au xvii^ siècle, à lircj dans les séances, des pièces en dialecte. Les thèmes ordinaires de la lyrique florale furent écartés ; les vieilles formes traditionnelles, danses, jeux-partis, planhs, disparaissent, évincées par la ballade, parfois le sonnet, et surtout le chant royal qui triompha depuis 1520 jusqu'après 1600. Les souvenirs des troubadours, désormais abolis, furent remplacés par l'imitation des rhétoriqueurs de l'Ecole bourguignonne, et cela pour longtemps, imitation favorisée par l'homonymie entre Molinet, le législateur de la Rhéiorique nouvelle, et Guillaume Molinier, un des législateurs de la gaie science, Gracien du Pont, qui publia à Toulouse, en 1539, un Art et Science de Rhétorique métrifiée, indique, par son titre même, quels sont ses modèles. A cette influence s'ajoute bientôt et se substitue celle de la Pléiade : Ronsard lui-même présente une pièce et obtient l'Eglantine en 1554, aux Jeux Floraux, tant le renom de cette cité, de cette nouvelle Athènes, s'est répandu au loin (2). C'est que le prestige conjugué du Collège de Rhétorique et de l'Université y attirait et y maintenait une élite passionnée d'études et de belles-lettres, qui pouvait y assouvir ses aspirations vers l'art et le savoir. Tels sont, au delà de Biaise Auriol et de Gracien du Pont déjà cités, Etienne Ûolet qui y fut étudiant et présenta au concours un poème latin (1532-1534), Pierre Pascal, le ciceronien de la Rrigade, qui eut avec Ronsard des relations
(1) Et ce LUre Rouge, commencé en 1550, et relatant les événements depuis 1513, est écrit naturellement en français.
(2) Voir un éloge humaniste de Toulouse par Léger du Chesne (1549), signalé in Pierre de Nolhac, Ronsard et V Humanisme, Paris, 1921, p. 275, B. 3. Ubi grammaticorum litterac, oratorum color?s, etc.
amicales et des démêlés (1), Etienne Forcadel, de Béziers, professeur de droit, et poète latin ; le président de Mansencal, qui a laissé une réputation de Mécène ; Bernard du Poey, sans doute étudiant en médecine, originaire du Béarn, auteur des Odes au Gave (1551), qui concourut aux Jeux ; DuBartas, le futur poète de la Semaine ; Pierre de Brach, originaire de Bordeaux, et qui y revint, ses études terminées, tous ces noms, et d'autres pîus obscurs, évoquent une société où prévaut la jeunesse ardente, curieuse des nouveautés, en pleine effervescence intellectuelle (2). Sans doute, c'est la fin des initiatives provinciales, c'est la longue agonie des idiomes régionaux, c'est l'assoupissement des particularismes et des originalités locales ; mais renouvellement fécond et symbolique, c'est l'adhésion unanime et totale à une langue, à une culture françaises, reconnues comme nationales, acceptées comme telles, c'est la pensée orientée vers un idéal mcins ttriqué et de valeur universelle ; et, si l'on veut, c'est Toulouse devenue succursale de Paris, mais c'est aussi Toulouse intégrée au patrimoine national et contribuant à son enrichissement.
Voilà comment par delà la basoche et les notaires, le français déborda sur la masse, et devint, non seulement langue officielle, mais encore langue commune et langue littéraire. Cette évolution se produisit à une heure favorable : elle pré- })ara le terrain à Bordeaux comine à Toulouse pour une renaissance d'inspiration française. Renaissance intellectuelle, diffusion du français, unification nationale, trois phénomènes agissant l'un sur l'autre, se déterminant et s'étayant par un jeu mutuel et simultané d'actions et de réactions !
Cette révolution dans les esprits et les usages s'accompagne partout ailleurs de sarcasmes, de railleries « contre le vieil idiome barbare » : excès de néophyte que Toulouse paraît répudier. Ici, on continue d'honorer la langue du pays. L'histoire de l'Imprimerie toulousaine en est un clair témoignage. Dans les autres villes du Midi, à quelques rares exceptions près, les presses ne mettent au jour que des ouvrages latins ou français. Toulouse édite des œuvres anciennes et nouvelles en vul-
(1) P. DE NoLHAC, ihid. Quatrième partie, p. 271 et sq.
(2) Dawson, op. cit., passim.
gaire local (1). En voici une nomenclature : Un lucidari de 1501 ; La confession generalo de jraire Olwier Maillart, en lengatge de Tholosa, 1502 ; Dictais de Dana Clernensa Isaura, de 1505 ; Lo doctrinal de sapiensa en lo lengatge de Tholosa, 1504; Guide pour les pèlerins visitant la terre saincte, sans nom d'imprimeur, 1508 ; La vida de nostre Sah'ador, al langatge de Tolosa, novelament imprimida al dict Tholosa, 1514 ; Los estatuts de la devota et antiqua confrayria de N. Dama, 1515 ; S'ensec la vida del gloriosor conjessor S. Amadou, nouvellament translatado en commun lengatge de Tholose, 1520 ; La conjession générale de trayre Olivier Maillard en lengatge de Tholosa, 1520 ; Les plaintes de la Vierge, 1540 (2) ; une nouvelle Vita christi, 1544 ; Las ordenansas et costumas del libre blanc, 1555 ; Las non-pareillas receptas per far las femnas tendentas, 1555 ; Le Blason de la Bourre de las Gaussas, 1555 (3). Liste importante, on le voit, quoique incomplète. Quand on compare à ce qui a été imprimé à Nîmes (4), à Bordeaux, à Montpellier, à Marseille, Toulouse apparaît, non seulement comme un grand centre d'imprimerie, mais aussi comme le seul marché des livres écrits en langue d'oc. Sur cet article, elle a comme un monopole qui rappelle pour le même temps, et pour le livre français ou latin, l'importance des grandes entreprises parisiennes ou lyonnaises.
Il va sans dire que l'impression en langue française ne fut pas bannie de Toulouse. En 1488, on imprime la « Ymitation
(1) L'histoire des origines de l'imprimerie toulousaine a préoccupé de nombreux crudits. Voir une bibliographie de la question dans Mém. Acad. Toulouse. 10^ série, t. III, 1903 p. 303. Desazars de Montgaillard, L'Iconographie des incunables imprimés à Toulouse. Parmi les travaux qui nous ont servi, citons ceux de Desbarreaux-IJi.rnard, Mém. Soc. archéol. dû Midi (t. VIII, p. 317), et surtout (t. VIIl, p. 305, t. IX, p. 57 : Catalogue raisonné, etc.). Etablissement de l'imprimerie dans le Languedoc (Hisi. de Languedoc, t. VII, p. 25) ; après ceux-ci, Claudin, Les enlumineurs, les relieurs, les libraires, les imprimeurs de Toulouse aux XV^ et XVI^ siècles ; Magary, Etude sur l'origine et la propagation de l'imprimerie à Toulouse (Bull. hisl. et phil., 1898, p. 242) ; Aude, Les Plaintes de la Vierge, Ann. du Midi (1905).
(2) Signalée par Aude, à la Biblioth. d'Aix, Ann. du Midi (1905), op. cit. \3) Signalé par Noulet, Mém. Acad. Tcul. (1853, p. 320).
{'i) Pour l'imprimerie en Languedoc, voir une étude in Hisi. de Languedoc, 1. Vil.
de Jesu Christ », chez H. IVtayer, premièrement composée en latin par Saint-Bernard... et après translatée en françoys en la cité de Tholose... et la « Schele de Paradis » ; en 1488 91, un lucidaire « en françoys » ; en 1491, L'union des princes ; L'aiguillon d'amour divine par le docteur seraphic Sainct Bonaventure et translaté de latin en françoys par de bonne mémoire maistre Jehan Gerson...; l'Ordonnance des princes touchant la justice en Languedoc; l'Art de bien mourir ; en 1499, les Ordonnances royales ; en 1517, la Geste des Tolosains ; en 1519, les Ordonnances royaux; en 1520, Le sentier et l'adresse de dévotion intellectuelle jadis composé en latin, et nouvelleinent translaté (1) en françois; en 1520 encore, Le département d'amour. Les joies et douleurs de Nostra Dame, de Biaise Auriol (2).
Après 1520, les livres français de toute nature se multiplient ; on le scompte par dizaines : après 1530, ils sont bientôt plus nombreux que les livres latins, lesquels, dès l'origine de l'Imprimerie, à Toulouse comme ailleurs, sont les plus recherchés. Ainsi l'imprimerie, d'elle seule, nous révélerait ce qu'une enquête antérieure nous a montré : entre 1490 et 1520, le français s'introduit à Toulouse, mais sans détrôner le parler local. Le public hésite, et ceux qui lisent se munissent de livres en ces deux langues. Après cette date, si le latin maintient sa primauté de langue savante, le français, et avec lui la culture française, s'imposent aux classes instruites. Mais le langage de Toulouse, quoique déchu, conserve ses fervents, puisqu'on édite des livres de piété, de morale, et d'anciens textes littéraires qui trouvent encore amateurs. Qviand on avance vers le milieu du siècle, le toulousain se fait rare dans les imprimés, et se cantonne dans quelques opuscules fantaisistes comme « las Ordenansas et costumas del libre hianc (3). » Les gens cultivés, les esprits relevés ne le prennent plus au sérieux.
(1) D'après la préface, page 5, il a été translaté di" latin en français par frrre Nicolas Colin pour les scurs de N. D. de Largues en la cité d'Albi.
(2) Motrc idée n'est que de présenter un tableau en raccourci, dans la mesure où il se rapporte à notre sujet. Pour tous renseignements bibliographiques, voir le Catalogue de Df.sbahheaux-Behnard, et celui du marquis he Cas- TELLANE (Além. Soc. UTch. du Midi, t. IV, p. 1 et sqq, avec un supp., t. V, p. 137).
(3) Dans les Joyeuses recherches de la langue lolosaine, par Claude Odde
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Mais il se perpétue datis la masse populaire, et dans le clergé pour rinstruction des fidèles. De cela encore l'imprimerie fournit une preuve. Un livre liturgique du diocèse, imprimé à Lyon, en 1538, a recueilli des prônes sous le titre : Modus concionandi ad populiirn, qui débutent ainsi : Ensiec se la forma et maniera de dire les mandamens et pregarias en lengatge vulgar de Tholosa » (1). Car le prêtre doit être entendu de tous, et tous n'entendent pas encore le français. « Lo présent libre, lit- on dans la préface de la Vida de Nostre Salvador (1544), es estât compilât, et per satisfar a la peticion fayta per lo noble et fertil pays de Languedoc, a causa que tota non entenden pas la lengiia francesa, al jdus près de la lengua tholosana que es estât possible, comma a la capital et principala deldict pays de Languedoc (2). » Texte précieux qui résume tout ce qui précède, et qui, par rapprochement, met en lumière la position respective du français et du toulousain au milieu du xvi® siècle. Les données de toutes les sources documentaires sont comme synthétisées et reflétées dans les annales de l'imprimerie toulousaine r c'est au début du xvi^ siècle, que la population « moundine » s'applique à parler français. De même Toulouse présente comme le reflet et la synthèse de la transformation qui s'opère dans ces provinces. Ici, dans la vieille métropole des Raymond et des lettres méridionales, on sent plus vivement qu'en d'autres lieux comment les particularismes, maintenus intacts deux siècles après la conquête, ont été ébranlés et ruinés par cinquante ans d'action monarchique, grâce à une reprise énergique et systématisée de l'autorité, secondée par l'attrait irrésistible de notre Renaissance. Une vie nouvelle commence pour Toulouse, moins originale, plus féconde pour la nation. Cette cité, qui passe pour la capitale intellec-
(Toulouse, 1578, réimprimé à Paris, 1847), p. 10, sont citées d'autres œuvres badines, datant selon toute vraisemblance de la deuxième partie du xvi^ siècle: La farsa de las goyas, Quand les femmes de Tolosa volen fa nobias lours filles une épître des dames de Toulouse à celles de Pau, avec une infinité de chansons, pasquins, ballades, au mesme langage... »
(1) Noui.ET, Prône en i'ulgaire de Toulouse, (Bull. Soc. archéol. du Midi^ 2e fasc, 1874-75, p. 14).
(2) Mém. Acad. Toulouse. Desbarreaux-Bernard, Notice sur un livre romu,n imprimé ci Toulouse (1850, p. 265). Naturellement, le clergé adopte le français, en dehors du ministère. Les anciens statuts synodaux de la cité et diocèse de Toulouse... sont mis en français en 1597 (Toulouse, Colomies).
tuelle et politique du Midi, n'est désormais qu'une bonne ville du royaume où les officiers du roi sont maîtres, où on parle français, où on cultive les lettres françaises...
Le français, qui fixe à Toulouse son premier établissement, va se répandre aux alentours peu d'années après.
Portet, à quelques lieues de Toulouse, passe du roman au français entre 1530 et 1550. Les délibérations de 1519 à 1526 sont en roman ; après une lacune, elles reprennent en 1561 en français. Les comptes communaux, en roman jusqu'en 1495, reparaissent après une lacune en français en 1568. Dans la série EE, un registre de 1528 est en roman, le suivant de 1562, est en français. Dans les livres d'estime, le dernier registre du xv^ siècle (1474) est en roman, le premier du xvi^ (1551) est en français (1).
A Muret, les comptes sont en français entre 1530 et 1536, tandis qu'au xv® ils sont en roman. La confrérie de Saint- Jacques fait traduire ses statuts latins, non en français, mais en roman en 1521 : « son statz translatatz de latin en nostre commun lengage per my notari dejos scriut. » Peu de temps après (1526) les délibérations sont en français : le terrier de 1557, s'il porte encore des formes et des vocables en vulgaire, dénote la connaissance du français. Il reste donc probable que le français se développe autour de 1530 (2).
A Montesquieu- Volvestre, les délibérations sont en gascon jusque vers 1550; après une période de contamination, le français devient rapidement usuel.
Mais il se rencontre rarement, vu l'état délabré des archives communales, que des documents conservés en séries nous fournissent une date précise. Alors, ce sont les notaires qui permettent de fixer un terme, généralement autour de 1540. A Cintegabelle, les deux premiers registres en français datent de 1537, et de 1541 ; à Nailloux, le dernier registre latin est
(1) Communie, partie, de M. Esquirol. avoeat à Toulouse.
(2) Voir Mém. Soc. arch. du Midi (t. VII et t. IX, 18GG-1871, p. 146). L&s anciennes armoiries de Muret, les Statuts inédits de l'ancienne confrérie de Saint-Jacqves etc.
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de 1531, le suivant (1531-1535) est moitié en latin moitié en français et de même le registre de 1535-1538. Le registre de 1531) est entièrement français ; celui de 1542 comporte des actes en langue romane, en latin et en français. Les registres postérieurs sont en français (1). D'une manière générale, l'Ordonnance de Villers-Cotterets est suivie d'exécution.
Les documents épars et disparates qui se rapportent à divers lieux, montrent que le roman est seul usuel au xv^ siècle, qu'il persiste encore jusque vers 1540, qu'il disparaît ensuite, remplacé par le français. Persistance du roman au xv® siècle t dans les coutumes à Verlhac (2) où la charte de 1306 est traduite en roman en 1473 ; dans les comptes du même lieu ; dans les statuts de confréries à Lagardelle (1488) ; dans les inscriptions à Donneville (3) (1469) à Nailloux (4) (1490 et encore en 1516). Le français n'apparaît guère qu'à Blaignac dans les légendes des tableaux biographiques de Saint-Exupère, où le roman est fort altéré (5). Survivance au xvi^ siècle : dans les actes rédigés par les notaires toulousains pour les localités de la région ; povir l'Eglise des Cordeliers de Montgiscard (1516- 1517-1527), pour les syndics de Saint-Jory (6) ; dans une mise aux enchères du château d'Auterive (7) (1518) ; dans un acte à Grenade (8) (1538), dans les statuts de Palaminy (9) (1537), ceux de la confrérie de Saint-Jacques le Majour, à Cazèressur-Garonne (10) (1537), ceux d'une autre confrérie à Verdun-
(1) Communie, de M. Esquirol.
(2) Mém. Acad. Toulouse (1849, p. 338). La eliarte finit ainsi : « De la transmudatio de lati en romans. Quar rasonabla e necessaria causa que caseun entenda la ley alla quala et subjugat... los ai straits del instrumen on son los dits statuts e tant con tenon en romans com en lati ne plus ni mens... » Cent ans après, pour des raisons analogues, les traductions, en d'autres localités, se feront en français.
(3) Bull. Soc. ardu Midi (1893).
(4) Bull, archéol. du Comité (1902),
(5) Rei'ue du Comminges (1902). « La letion fut faite, — S. Superi fut fait arsebesque, — gardet ïholosa de péri, — S. Superi fasio recebre le poble... etc.
(6) Lestrade, Baux à Besogne [Bull. Soc. arch. Midi, 1905-1906).
(7) Bull. Soc. arch. Midi (1905). De Puybusque, La justice à Toulouse, il y a 400 ans, p. 329. « Fa Ion assaber en tota persona que vouldra comprar la raytat del loc et plassa Dorival... »
(8) Jbid., 1909-11, p. 23.
(9) Ibid., 1896-97.
(10) Ibid., 1896-97.
sur-Garonne (1538), etc. Apparition du français : dans les actes du château de Puisaguel, dans les comptes du château de Guinibrède (1535-1544). Un acte à propos d'une rixe relate des paroles échangées en roman et en français (1518, Archives du château d'Auterive). Montgeard (1) a des inscriptions en roman de 1516, 1524, 1533 ; une de 1528 marque déjà l'hésitation entre les deux langues : « faict l'an... per me ». La suivante de 1535 est en français. Montcabrié a une inscription de 1541, en roman (2) ; une autre de 1G05 en français.
Après 1540, l'avènement du français se manifeste en tous lieux : et notamment chez les notaires, dociles observateurs des ordonnances royales, les statuts de confréries à Bruguières (1546) (3), les coutumes de Villaudric (1599), traduites du latin (4), les délibérations de Villeneuve-Tolosanes, dénombrement des terres du Lauraguais (1540-1554 ((5). On cite quelques-uns de ces textes pour montrer que le français est partout généralisé. Tous les documents relatifs aux guerres de religion (6) sont en français sauf une formule d'abjuration qui est en roman. Jje livre de raison de Burgaud (7), qui commence en 1537 avec du latin et du roman, est entièrement francisé en 1550.
Rien ne permet mieux que les cadastres de dessiner la courbe de l'expansion française dans la campagne toulousaine (8). Entre 1450 et 1540 ils sont uniformément en roman : on en signale pour vingt-cinq localités environ. De 1540 à 1560, ceux de Castanet (1548), de Vieille-Toulouse (1545-1549), de Villeneuve Tolosane (1548), sont en français ; ceux de Ramonvile (1541), Plasensa (1543), de Gaure (1546), de Lacroix-Talgarde (1548), de Montastruc (1548), de Peigauriola (1546), de Mont-
(1) Mém. Soc. arch. Midi (t. II, p. 226). Monographie de l'Eglise de Montgeard, par CAniuÈKE.
(2) En réalité, celle do 15'il paraît un mélange de latin et de roman ; celle de 1605 a encore quehjues formes romanes, Thtll. Soc. arch. Midi (1908-9) p. 510.
(3) Bull. Soc. arch. Midi (1908-1909).
(4) Ihid. (1901), p. 189 : « traduction du latin en fran(;oys sur la grossoic d'icelle. »
(5) Catalog. génér. des niscr. des Bibliolhcqiics, t. VII, Toulouse, n° 635.
(6) Abbé Lestrade, Les Huguenots dans le diocèse de Rieur.
(7) RuMEAU, i?ei'. des Pyrénées (189'i).
(8) In^. sont. Arch. dép. liai- le- Garonne, série C, l. I.
cabrié (1555), sont en gascon (1), Après quoi ils sont tous en français, sauf à Saint-Martin des Pierres (1578), à Verfuelh (1570), à ^tontgeard (1581). Mais à Saint-Martin des Pierres, de 1578 à 1581, la substitution s'opère, et on adopte le français (2).
L'esprit processif, méticuleux et méfiant de nos ruraux exige l'emploi d'un idiome familier dans ces écrits qui servent à l'assiette des impôts et, par conséquent, qui mettent en cause leurs écus. C'est une preuve, s'il en fallait, que les classes paysannes ne sont encore francisées que d'une manière superficielle. Mais, dans l'ensemble, le français se répand dans les campagnes, sous l'influence des mêmes causes, et au même moment, — à quelques années près, — que dans la capitale, Toulouse.
(4) Et ceux de Verdun sur Garonne. Inv. soin. Arch. com. de Verdun sur Garonne.
(5) M. Pasquier m'a signalé, en outre, quelques registres d'état-civil où l'emploi du roman subsiste encore dans la seconde moitié du xvi^ siècle.