LA RÉGION DE CARCASSONNE
A Lagrasse (1), le règlement pour l'élection des consuls (1525) est en roman contaminé, ainsi qu'un dénombrement pour le terroir de Prax de 1538 ; un autre pour le même lieu de 1540, est en français, ainsi que tous actes ultérieurs. A Tuchan (2), on trouve en roman : des règlements pour la draperie (1527), un accord (1531), un compromis (1533), mais peu après, une sentence arbitrale est en français. A Laure (3), le registre de l'Eglise commence en roman (1553-54), mais il continue en français. A Ouveilhan (4), un recueil de pièces relatives à l'œuvre de Saint-Jean, est en roman, au xvi^ siècle, mais, en 1606, les titres et privilèges, d'ordre des consuls, sont traduits en français.
Dès lors, les textes romans se font rares : une transaction à Villarzel Cabardès (5) (1549), un compoix à Mas Cabardès (1570), sont les dernières reliques. Les notaires ont, d'autre part, renoncé partout au latin. Le français sert désormais, sauf menues exceptions, dans tous les emplois de l'écriture, éliminant de leur possession d'état le parler local et la langue savante.
Ces indications suggèrent l'idée exacte, mais sommaire, que les étapes de la substitution, de région à région, sont partout contemporaines. Quand on dispose, en quelque endroit, de collections complètes et suivies, et qu'on peut déterminer les détails et les circonstances du phénomène, on y reconnaît, rassemblés en un groupe de textes, les faits principaux qui émergent çà et là sporadiquement, en tel lieu, puis en tel autre, au cours des investigations. C'est ce qui arrive pour Narbonne, dont la francisation peut servir d'exemple, de type. On possède sur ce sujet une monographie très riche, due à M. Blanc (6). Qu'on s'y reporte, et qu'il suffise ici d'en marquer les points principaux :
1° Jusqu'au xv^ siècle, emploi exclusif du latin ou du roman : emploi du français, en quelques occasions rares, et réservé aux relations avec le pouvoir. l)e là, pour quelques-uns,
(1) Mahul, t. II, voir p. 534-37.
(2) Ibid., t. IV, p. 590.
(3) Jbid., t. IV.
(4) Inv. som. Arch. corn. Ouveilhan,
(5) Mahul, t. II, p. 17U.
(6) Cf. lutrod.
l'obligation d'en avoir quelque teinture. Et encore le latin sert d'inlerinédiaire, c'est à Paris qu'on traduit en français. En K.05, une requête part de Narbonne, rédigée en français : c'est une innovation, à en jviger par l'insistance du clavaire ; « une suplication faita en franses, que partet en Fransa, escryta en franses » (1). Il n'y a que des étrangers, dont on a quelques quittances, et des spécialistes, comme les interprêtes de nos maisons de commerce, qui parlent français.
2^ Le vulgaire du pays est en pleine vigueur, et ne manque pas de vertu assimilatrice. Un huissier du Parlement, Duplessis, homme du Nord, fixé à Narbonne, abandonne son français natal pour adopter, même en écrivant, la langue du pays ; en 1439, il délivre au clavaire une quittance en français ; en 1445, il rédige en roman un compte et une quittance : le narbonnais est, à Xarbonne, la langue officielle.
3'' Au début du xvi® siècle, premières apparitions du français. Dans une procédure de 1514, sur dix-sept dépositions, il y en a quatre en français ; les comptes communaux, à partir de 1521, révèlent une contamination qui s'aggrave d'année en année. Visiblement, les comptables sont devenus bilingues,
4'' Après 1540, disparition rapide du roman, dans les comptes et dans les autres actes, et aussi dans les Archives ecclésiastiques (2). Les délibérations commencent en 1557 et en français ; en 1560, ce sont les procès- verbaux des gardes-champêtres. Les compoix admettent le roman jusqu'en 1549, après ils sont en français (1561). Le dernier acte roman est un tarif de denrées, arrêté par les consuls, et suivi de mémoires fournis par les marchands de grains (1553-1555).
5*^ Dès lors, le vulgaire est hors de jeu. La victoire du français a, ici comme ailleurs, son épilogue symbolique, la traduction du leudaire ancien « en langaige vulgaire, affin que chescun scaiche et entende clairement ce qu'il devra paier » (1581). Pour la même raison, cinquante ans avant, la traduction eût été faite en roman ; ainsi peut se mesurer l'importance de la transformation.
Il convient aussi d'en limiter l'amplitude. Le français a
(1) Il insiste ailleurs : « ly es degut per far escryaurc II vêts en franses las requestas et suplycasio.-... »
(2) //ip. som. Arch dép, de l'Aude, t. III, série G-II,