L ALBIGEOIS ET LE PAYS CASTRAIS
L'Albigeois, domaine de la Couronne, et le comté de Castres, possession des Montfortau xiii^, des Vendôme au xiv^, s'ils ont eu une destinée légèrement différente jusqu'au xvi® siècle, ne se distinguent pas dans leur évolution linguistique. Sans doute, ici comme ailleurs, on rencontre des textes administratifs écrits en français (1), mais la population, éloignée qu'elle est d'un centre comme Toulouse, et d'une grande voie passagère (vallée de la Garonne, route de Toulouse à Nîmes), met une lenteur sensible à céder à la langue nouvelle. Au xv^ et au début du xvi^ le parler local demeure usuel, dans les coutumes (Samalens, xv^ s. ; Hautpoul (1509) ; Escoussens (1515) ; Saint- Amancet (1514) ; dans les cartulaires : Livre <>'ert de Lacaune (rassemblé au xv^ siècle) ; Albi, Castres, Cordes, Viane, Rabastens ; dans les compoix : Laboutarié (1474) ; Lautrec (1460). Rabastens (15 cadastres au xv^ s., dont un de 1492) ; dans les confréries (celle des Cinq plaies à Graulhet, 1527) ; dans les pièces notariées (lauzimes de Saint-Salvi, de Genolhac, de Crespinet, de Puy Celsi, de Saint- Julien d'Albi ; terriers du prieuré d'Ambialet, terrier des Bonfils, d'Orban, 1492); dans les dos-
(1) Voir, chez les notaires de Cordes (1458-1461) des actes français provenant des officiers de finances. Portal, Extraits des registres de notaires, Archiv. hisl. de l'Albigeois (fasc. VII). Pour le comté de Castres, voir une lettre de la comtesse (1410) en français, portant nomination d'un procureur (Hist. gén. de Languedoc, t. X, c. 1943, n<î 79). Rappelons le mémoire déjà cité de Blav de Gaix, Modifie, survenues dans le patois castrais de 1200 à 1500 (Revue du Tarn, 1908, p. 363) : « Les notaires... ne commencèrent à employer le français dans les actes, que sous le règne do François I^'', quoique les ordonnances des rois de France et des comtes de Castres fussent rédigées en langue française dès l'établissement de leur autorité dans nos contrées.
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siers de la vicomte trAmbialet, de la vicomte de Lautrec (xv^ siècle) ; dans les dossiers de famille (livre de rentes de la famille Aiidoin, 1507-14, en roman) ; dans la correspondance des comtes d'Armagnac et de IiOma«:ne avec les villes, et des villes entre elles (1). Une lettre adressée à propos d'une sorcière, en 1485 (2), à un notaire de Sorrèze, est significative de l'usage ordinaire. Plus encore ([uc dans les régions précédemment étudiées, le dialecte local fait ligure de langue écrite et de langue officielle, au même titre et sur le même pied que le latin. 11 ne perd rien de sa netteté, de sa pureté, de sa valeur expressive : sur la terre albigeoise, mieux qu'ailleurs peut-être, on constate que la croisade du xiii® siècle ne lui a rien enlevé. Au contraire, c'est au xiv^^ et au xv® siècles qu'il dévelo})pe le jdiis fortement sa vitalité. Le xvi*' siècle marque le déclin, puis la destitution de cette vieille langue qui s'avilit déformais en patois. Cette décadence se manifeste quand (ui inspecte de ville à ville tous les dépôts d'archives.
A Albi, la tradition romane est assurée pour tout le xv® siècle, non seulement par les documents ordinaires, mais aussi par quelques-uns plus typiques : Jean Roques, évêque de Cavaillon, adresse aux consuls sa correspondance en roman (3). Une chronique sur Jeanne d'Arc est en roman (4), une circulaire de l'évèque aussi (5). A la fin du siècle, raconte Rolland (()), l'évêque, Louis d'Amboise avait jiorté le premier coup au roman en exigeant d'être harangué en français : comme il n'indique pas sa source, on ignore s'il eut satisfaction ; si oui. ce fut un succès sans lendemain, car on a, en roman, une transaction entre lui et les autorités consulaires (7). Pour un jiro-
(1) Les documents romans de 1400 à lô'iO sont innombrables : ils sont signalés ou édités : 1° dans la Revue du Tarn, pnssim ; 2° dans les Archiver historiques de l'Albigeois ; 3° dans V Inventaire sommaire des Archiv. dép. du Tarn ; 4° dans Compayré, Et. histor, sur l'Albii^eois.
(2) Rei', Tarn., nov. 1875-déc. 1876. Procès-verbal d'une sorcière brûlée vive.
(3) Rolland, Histoire liuéraire d'Albi ci Annales du Midi (lSlt4, p. S6-90),
(4) Inv. som, Arch. corn. d'Albi, série AA.
(5) Revue du Tarn, t. IV. Anonyme, Une circulaire en patois du ,\ 1^ siècle ; en faveur de Saint-Roch, du diocèse de Langres.
(6) Op. cit., p. 128. Cf. aussi Co.mpayhé^ op. cit., p. 87 ; mais pas de référence précise.
(7) Rev. Tarn (1892). Révolte des Albigeois, transaction de 1493.
i.'ai.hiceois et le pays castrais 237
pagaleur do la janc^ue française, il a singulièrement manqué d'esprit de suite : le français reste eneore lon<£temps une langue étrangère (1).
Malgré son importance relative, Albi ne subit donc aucunement l'influence du Nord. Mais Ijientôt le français va paraître : au passage de François I^^, en 1533, les enfants crient encore : « Viva le rey de Fransa ». Un récit du passage du roi et de la reine de Navarre (1535) est en roman (2) ; puis en 1537, un poète rédige, en vers français, le compte rendu d'un combat entre les troupes communales et les bandes de Montluc. La même année, les consuls s'attachent un " scrij)lor », Pierre Bordet, pour traduire « du vieil barbare en françois»les titres de la ville. Un livre d'Annales municipales, qui relate des événements, depuis 1536, est en français (3).
Alors vont s'accuser les progrès du français : il apparaît dans les dernières années du registre de délibérations qui va de 1517 à 1541 (4). Les comptes (5) sont en vulgaire jusqu'en 1542 ; dans les pièces annexes, comme les quittances, on trouve le français à partir de 1517, mais il ne prédomine qu'après 1540. Les compoix (6), depuis le xiv^ siècle, sont en roman, et encore ceux de 1525 et de 1536 : celui de 1555 est un mélange franco-roman, et encore ceux de 1576, de 1601, de 1605. En 1622, on trouve encore des mentions ainsi libellées : Mudat la resta deldict ilem sur M. Gerauld Alary, doctor a la présent gâcha, folio 103, lou 17 septembre 1622, i'ist lou décret de la court de parlamen de Tholose lou 22 desemhre 1621.
Les actes reçus par le notaire consulaire sont, pour la plupart, en roman dans les deux registres de 1506-1526, et de 1529-1539. IjC troisième, 1538-1565, commence de même, mais se continue
(1) Cn joue des mystères en roman. Compavré, Etudes historiques et documents inédits sur VAlhi{>eois, le Castrais et l'ancien diocèse Lai^aur. Albi, 1841, p. 84, « et se joguet pcr pcrsonatgcs la vida de Sancla Cecilia », I'i68.
(2) COMPAYRÎ., Op. cit.
(3) In^>. sont. Atch. corn. d'Alhi, série AA. Voir l'Introduction.
(4) Ibid., série BD.
(.5) Ibid., série CC.
(6) Ibid., série CC. Cf. également Sarrasy, Recherches sur Albi à l'aide des anciens cadastres de la cité (18C0-18C2).
en français (1). l^n niéinoire, pour fournitures (2) délivrées aux soldats (1545) est en français ; dans le bail pour les écoles, de la même date, on lit : « de quinze en quinze jours après la Saint- JjUC, leur bayller des épîtres en vulgaire, pour après par lesdicts grammairiens et aultres scoliers estre traduicts en latin pour plus avant les exerciter à leur grammaire latine (2 his). « Vu le temps, le mot i'ulgaire désigne assurément le français.
La langue locale, destituée désormais de son prestige, s'attarde uniquement dans les compoix, mais la prépondérance est acquise au français. Pour clore par un fait typique : on relève deux inscriptions romanes, à la cathédrale d'Albi, de 1515 ; à la fin du xvi® siècle, on en trouve une en français (3).
Les Archives de Castres, incendiées en partie en 1918, ne fournissent que peu de renseignements. Un livre d'estime de 1494 (4), un livre de comptes (1488-1522) (5), un inventaire de l'Eglise (1517) (6) sont en roman. Un bail passé entre les consuls et un régent (1542) pour les écoles (7), un règlement de l'hôpital (1554), la codification faite, en 1553, des privilèges locaux, sont en français. Le roman se maintient ici encore dans l'usage quotidien. En 1567, Guillaume de Guillot (8), chef de bandes huguenotes, s'empare de l'évêque de Castres et lui adresse un petit discours en roman : c'était un seigneur du pays, et il parlait à un grand dignitaire de l'Eglise : le français n'est pas devenu encore familier.
(1) Iin^. som., série DD. Il y a un mandat de 1535 pour l'architecte Jean de Beaujeu, en roman, mais sa relation d'expertise est en français, Ann. du Midi (p. 474, 1909).
(2) Ibid., 1545, série EE.
(2 bis) Rolland, op. cit., pièce justificative.
(3) Revue du Tarn (1895). De Rivières, Epigraphie albigeoise.
(4) /ne. som. Arch. dép. Tarn, série E.
(5) Inv. som. Arch. com. Castres (1881) p. 15, GG. 60. Sego se los deutes degutz a la vile de Castras.
(6) Mém. Soc. arch. Midi (1896, p. 309). A la même époque (1514), un inventaire des titres du comté de Castres est partie en latin, partie en français. Le rédacteur Luillier est délégué de la Chambre des comptes de Paris. Communie, de M. Bessery, qui en possède une copie.
(7) Soc. scientif. et littér. de Castres (1862, p. 387) ; art. de Jolibois, Reçue Tarn (1889, p. 267), etc.
(8) Communie, de M. Nauzières, bibliothécaire municipal. Voici ces mots : « Se non souguesses bengut, bous serien pas arat querre ; tal cujo guilla Guillot que Guillot lou guillo. »
l'albigeois et le pays castrais 239
A Lavaur (1), les premières délibérations conservées sont de 1541, et en français, sauf dans les passages qui reproduisent textuellement les propos des conseillers. Les comptes communaux conservés depuis 1570, sont en français. Le compoix de 1560 est, en revanche, en roman, ainsi que dans les localités enviionnantes, de 1540 à 1570.
A Gaillac, les délibérations sont en roman, mais une lacune après 1557 interdit toute précision. La comptabilité en roman au xiv^ siècle, reparaît en français en 1582 (2). L'n tarif de péage, de 1543 ^ est en roman ; des tableaux pour la répartition de l'impôt sont en français, la même année (3). Un manuscrit : Hislorio dels troubles et séditions arribads à Gaillac d' Alhiges (1562) (4) est en roman. Ici, comme ailleurs, le français apparaît peu après 1540, mais n'élimine pas complètement le parler local.
Cordes (5) est très riche de documents en vulgaire pour le xv^ siècle, lesquels ne laissent aucun doute sur l'usage linguistique. Les délibérations avec leurs pièces annexes, marchés, statuts, proclamations, en roman, ont malheureusement une lacune pour la première partie du xvi^ siècle. Elles reprennent, en 1562, en français. Les comptes sont romans en 1544, bien que les procès- verbaux de vérification soient français. Après lacune, ils reparaissent, en 1559-1560, en français. Les pièces d'impôts sont très nombreuses, en roman du xv^ siècle ; les compoix, de 1510 et 1539, sont romans, de même les pièces relatives aux revenus communaux ; un inventaire des archives (1531) (6), une afl'erme du poids public (1536) sont romans. Par la suite, après 1540, on constate que l'ordonnance s'est appliquée.
Rabastens (7) a un cartulaire du xv^ siècle, où sont em-
(1) Renseignements dus à l"obligeance de M. 13ossery, auteur d'un ouvra<'e Matériaux pour l'histoire de Lavaur, 1909. Les aiehives de Lavaur ont été également incendiées en 1792,
(2) Inv. som. des Arch. corn, de Gaillac, Albi, 1873, série BB et CC.
(3) Ihid. On a un texte des archives municipales relatif au passage de François I^'', en 1533 il est en roman. Les enfants devaient crier : « Vive le Rey de Franssa « (Rev. Tarn, 1888, p. 121 et S(jq.).
(4) Compayhj2, Etudes historiques sur V Albigeois, p. 531 sq.
(5) Inv. sorti. Arch. corn, de Cordes, 1903, séries BJi, (X. (G) Ihid., série II.
(7) Mahtv, Cartulaire de Rabastens, Revue du Tarn (1902).
LA PORTION CENTRALE D i: DOMAINE MERIDIONAL
ployés, tour à tour, lalin et roman. Les actes consulaires sont romans. Dans l'un d'eux (1491), est relatée une proclamation en lalin : « dominus judex dictam ejus commissionem perlegi fecit mihi notario ...et layca lingua declaravit (1). » Les répertoires de tailles sont romans. Une pièce en français est incluse dans un accord de 1530 entre le prieur et les habitants : c'est une délibération consulaire. Cependant le roman n'est pas encore banni de l'Hôtel de ville, on le rencontre encore en 1556. Les délibérations ne commencent en série continue qu'en 1566 (2), et en français ; en revanche, le compoix de 1593 est encore roman.
La plupart des communes (3), en Albigeois, sont très pauvres en documents, pour le xvi® siècle, conséquence probable des guerres de religion. De ce qui reste, ressortent des conclusions concordantes : 1*^ Emploi du roman jusqu'au milieu du XVI® siècle (comptes de La Bruguière jusqu'en 1530, compoix de Lacaune (1537), de Pealmont (1535), de Castelnau de Levis (xvi® s.) ; disparition progressive par la suite, sauf comme ailleurs dans les compoix (Boissezon, 1550 ; Loubers, fin xvi®, Montmirail, 1602) ; 2° diffusion du français après 1540, mais surtout après 15G0 ; dans les livres paroissiaux, à Arthes (1566) ; à Arguier (1592) ; dans les terriers, à Orban (1566) ; dans les cadastres, à Frausseilles (1594) ; à Mazamet (1597), à Puylaurens (1598), etc. Ici donc, l'ordonnance de François I®^ impose une pratique qui n'est pas préparée par les mœurs et usages antérieurs : elle crée un état nouveau, et la masse populaire se déprend plus lentement de l'ancien idiome, qui se prolonge dans les compoix jusqu'aux approches du xvi® siècle. Mêmes constatations dans les Archives ecclésiastiques (4). Les reconnaissances du chapitre cathédral, à Albi, cessent d'être en latin, en 1540, mais le roman n'en est pas tout à fait exclu. JjCs registres de lauzimes et reconnaissances de Saint-Salvi
(1) Ibid., Rev. Tarn (1902, p. 137).
(2) Rev. Tarn (1903). Marty, Délibérations des conseils politiques de Rabasiens.
(3) Voir VJnv. som. des Arch. dép. du Tarn, série E, Il y a un dépouillement des archives communales assez complet. Nous le résumons, en choisissant les exemples les plus typiques.
(4) hw, som, Arch. dép. Tarn, série G. Archevêché d'Albi, éghses paroiasiales d'Albi.
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d'Albi qui emploient le roman, dès le xiv® siècle, admettent le français après 1540. Le registre du bassin du Purgatoire à Saint- Julien d'Albi (1539-1549) est en roman, ainsi qu'un livre de cens de la même paroisse (15GG). Les comptes de l'église Sainte-IMartiane sont en roman, jusqu'en 1579 ; le français n'est employé que plus tard.
Oans le fonds de l'évêché de Castres, des lauzimes et reconnaissances sont en roman, jusqu'au milieu du xvi® siècle. Le chapitre collégial de Saint- Michel de Cordes a un recueil (1516-1585) qui contient des reconnaissances de biens, où le latin et le roman alternent jusqu'en 1540, où le roman et le français alternent par la suite. En 1563 encore, on trouve des actes en roman. Dans les reconnaissances des Trinilalres, le français n'apparaît pas avant 1542. Au chapitre collégial de Saint-Michel de Gaillac, si les délibérations coinmencent en 1574 en français, le roman persiste dans les lauzimes après 1580. Lne liève de redevances dues aux chapelains de Saint- Pierre (1599) est en roman. L'abbaye de Vielmur (1) a également des lauzimes et des reconnaissances, depuis 1485 jusqu'en 1531, avec du latin et du roman : après 1540, le français y remplace le latin, mais ne déloge pas le roman. D'autres fonds moins riches, prieuré de la Salvetat, Cordeliers de Lautrec, confirment la règle.
Archives civiles, archives ecclésiastiques, archives notariales, tout accuse les mêmes pratiques. Les notaires de l'Albigeois, bien que fidèles au latin, font, dès le xiv® siècle, au parler local une place importante. Si le latin avant l'ordonnance, le français, après elle, est d'usage primordial, dans la corporation, ils savent sacrifier la tradition au souci de satisfaire le public. A Albi, dès 1540, le latin est délaissé. A Castres (2), avant cette date, il faut une circonstance particulière pour qu'on écrive en français. Dans un acte de 1530, Pierre Roche (3), notaire à Soual, près Castres, prétend faire ainsi, mais sa gaucherie donne l'idée d'un traducteur novice. A La Bruguière, le notaire Bergoing rédige des actes français dès
(1) Irw. som. dép. Tarn, série II. Le détail serait intéressant à étudier: nous donnons ici un tableau d'ensemble.
(2) L. Barbara, Recueil d'actes notariés et de documents di\'eni pour ser^'ir à V histoire du pays castrais, Castres, 1890.
(3) Ibidem.
EituN 16
1538, tandis que son confrère et parent Bergoing, notaire à Soual, rédige encore en roman. En 1542, Cauquil, notaire à Vielmur, rédige en français. Ainsi^ après 1530, on surprend chez les notaires une période d'hésitation, qui n'est pas close par l'ordonnance, car à Castres, on trouve même, en 1547, un accord en roman, pour un voyage à Saint-Jacques de Compostelle, et un autre en 1548 (1).
A Lavaur (2), et avix environs, les registres de notaires, après 1540, sont en français^ mais les termes techniques, les noms d'ustensiles, les noms propres sont encore en roman. L'un d'eux (3), en 1544, 45, 46, écrit encore en trois langues, roman latin, français ; un autre, Fr. Plausoles (4), en 1547-1549, n'emploie que le français, un français où abondent les termes du cru.
A Cordes (5), les textes notariés du xv^ siècle, en roman, sont particulièrement nombreux pour tous usages et toutes gens (contrats d'apprentissage, baux à besogne, constructions et réparations d'églises, de maisons, etc.). La tradition se maintient au xvi^ siècle, et de même dans les bourgades environnantes. A Rabastens (6), même pratique : à partir de 1540, la rédaction latine disparaît, mais le roman persiste jusqu'en 1550. Dans les archives de la vicomte de Lautrec (7), les lauzimes et reconnaissances sont en roman tout le long du xv^ siècle. Le dernier recueil (1481-1533) comporte du latin et du roman ; après une lacune la série recominence en français, sans roman ni latin, en 1553. A Ambialet, à Gaillac, à Lacaune, à Lisle, à Saint- Sulpice, à Cahuzac, on trouverait pour cette enquête des éléments complémentaires : en tout lieu, dès 1540, on note le changement d'usage imposé par François I^^, mais c'est une obéissance tempérée par les nécessités pratiques, on ne renonce pas délibérément, sur le coup, et à titre définitif, à l'emploi du
(1) Communie, de M. Bessery,
(2) Idem. En 1536, des pactes de mariage sont rédigés encore en roman au Bourg-Saint-Bernard, à 20 kilomètres de Lavaur.
(3) L. DE Santi et Vidal, Deux livres de raison, p. 32 note.
(4) PoRTAL, Documents sur le commerce des draps à Lavaur [Archiv. hisL de l'Albigeois), Albi, 1915.
(5) PoRTAL, Extraits des registres de notaires [Arch. hist. Albi g., t. VII).
(6) Mauty, Archives notariales de Rabastens, Revue du Tarn, 1909-1910.
(7) hiv. som. Arch. dép. Tarn, série E. Titres de famille.
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vulgaire local ; on ne force pas, sans quelque ménagement, les habiludes du public.
Le public, en eiret, apparaît comme réfractaire à la langue ainsi importée, ou du moins mal préparé à s'en servir. Ce que les documents d'archives laissent transparaître est ici confirmé ])ar quelques livres de raison. A Gaillac (1), le notaire, Anthoine de Paulhe, en tient un de 1440 à 1506 qu est continué en roman par son fils jusqu'en 1525 ; à Lavaur, celui d'Antoine Antiquamareta (2), seigneur de Villeneuve-lès-Lavaur (1522-1525), est aussi en roman. A Albi, un bourgeois, Frances Yaurilha (3), sur les feuillets d'un manuscrit, rédige quelques notes d'affaires, entre 1489 et 1552, en vulgaire.
Peux autres (4) sont bien connus, l'un est d'Eutrope Fabre, l'autre de Guillaume jNïasenx, marchands de Gaillac, Celui d'Eutrope Fabre, né vers 1470, avec des contrats (1517-1537), un journal de recettes et dépenses, un inventaire de mobilier (1538), le testament du rédacteur, est en roman. Celui de G. Masenx, qui va de 1518 à 1547, est également en roman ; on n'y relève qu'un texte français du notaire Cantalause (1542), mais une mention ultérieure (1545) est en roman. Ainsi la deuxième génération du siècle, celle qui arrive à l'âge d'homme, au moment de l'ordonnance, est à peine francisée : c'est seulement dans la deuxième partie du siècle, que la pénétration du français est assez profonde pour provoquer l'élimination du roman. Et encore si, en cette période, un notaire, Jean Guérin, de Puicelsi (5), par nécessité professionnelle, sait le français et l'emploie dans ses notes privées (1569-1594), on trouve encore dans le registre de paroisse de Saint-Pierre-d'Expertens (6) (1004-1656), des annotations du curé Gras, écrites en roman, et ce prêtre n'ignore pas le français, c[u'il entend i)arler autour
(1) Im>. arch. dép., série G. Voir un extrait, in Louis de Santi et Aug. Vidal, Deux livres de raison, p. 199.
(2) Bull. Soc. arch. du Midi, 1900, p. 80, noie de Galabeut.
(3) PoRTAL, Noies d'un bourgeois d'Albi {Revue du Tarn, 1891, p. 229-237).
(4) Louis de Santi et Aug, Vidal, Deux livres de raison [Archives hisl. de l'Albigeois, fasc. IV).
(5) Revue du Tarn, 1910, p. 312.
(6) Ibid. Thomas, Le livre de raison d'un prébendier, Rev. du Tarn, 1912, p. 326. Voici un extrait : le 25 del mes d'agoust, je alis apprendre pour chanter de can 2)la ambes mosseu Prades..,
de lui, mais il n'en a pas une connaissance assez intime pour le préférer au parler maternel (1).
Dans la région albigeoise, si l'introduction du français rappelle, dans sa courbe générale, ce qu'elle a été ailleurs, elle présente aussi quelques caractères propres.
Ici jusqu'au xvi® siècle, le roman conserve une rare vitalité dont témoignent les innombrables documents où il figure : il demeure pleinement et sans défaillance, une langue normale du pays. Encore en 1533, il sert à rédiger une affiche pour le Grand Pardon de Cordes, et il a peu perdu de sa pureté (2) Ainsi la coutume se perpétue jusqu'à François I^^, de traduire du latin, en vulgaire du pays, les pièces destinées à la publicité. L'avènement du français n'est pas ici précédé par une période préparatoire de transition. Albi, seul, prévient les intentions de François I^^, puisque c'est autour de 1537 que la français commence à intervenir à l'Hôtel de ville.
Et, dans quelque mesure, à cette heure, la propagande pour la Réforme aide à la diffusion de la langue française. Une enquête de 1536 a lieu, à Rabastens (3), sur les menées de quelques réformateurs ; les dépositions sont reçues par M. Pages, notaire du lieu, elles sont écrites dans un idiome macaronique. « Dardene dict en la chère, clcro populo ad divina audienda coU' gregatis en l'église parrochielle dudict Rabastens : en disant les mendements va dire le Pater noster, V Ai'e Maria, le Credo, et le Sah'e regina au peuple en lengaige comun du pays, en françoys et en latin... » Et ce même Dardene déclare encore, que quilibet tenetur onore Deiim in lingua in qua est doctus et non aliud, les clers en latin, les laycz que ne scavent que leur lengaige comun que le disent en lengaige comun, et les Françoys que le disent en françoys. » Et plusieurs témoins encore certifient qu'il admet les trois langues pour la prière, et que luimême prie en « lengaige comun » ou « romans » .Document doublement p écieux puisqu'il révèle, à Rabastens, un groupe de
(1) Noter les livres de rentes de la famille Audoin (/np. som. Arch. dép. Tarn, série E., titres de familles). Celui de 1507-1514, celui de 1527 est en roman, celui de 1553 en français.
(2) Vidal, Le Grand Pardon de Cordes, Bévue du Tarn (janvier-avril 1913) : t En 1532, dit-il, la langue romane se défend vaillamment, mais c'est le dernier moment ; l'heure de la défaite allait sonner. »
(3) Revue du Tai-n (190'i). La Béforme en Albigeois, Portal (p. 193 sqq.)
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gens qui parlent français, et qu'il montre le français sur le point de devenir un des bénéficiaires de la Réforme protestante.
Après 1540, le français devient partout, en peu d'années, la langue officielle, éliminant définitivement le latin, ébranlant l'usage ordinaire du roman. Les municipalités, les autorités ecclésiastiques l'adoptent, les notaires exécutent, avec discipline, l'ordonnance royale, et cette pratique s'imposera tôt ou tard au public. Et cette bonne volonté des corps constitués est fort méritoire. Car, en d'autres lieux, le français avait déjà des adeptes, et s'insinuait dans la masse, au moment où paraissait l'ordonnance : celle-ci venait d'en haut pour couronner ou hâter une conquête déjà commencée. Dans l'Albigeois, elle inaugure un régime nouveau, elle impose une langue presque inconnue ; le public a besoin de délai pour s'adapter ; de là, nécessité de composer avec lui. Tandis qu'ailleurs, à partir de 1520, on suit à la trace le français prenant position en face du parler local, pour l'évincer peu après, — ici longtemps après 1540, le parler local maintient quelques-unes de ses positions contre le français : ce qui était ailleurs transition préalable, devient ici transaction consécutive. Aussi les comptes communaux, surtout les compoix, les statuts de confréries sont rédigés encore en roman ; les notaires accueillent encore pendant dix ou quinze ans des actes libellés en dialecte. Au XVII® siècle encore, on a un exemple très rare d'un mémorial personnel écrit en roman (1), alors que partout ailleurs tout homme qui écrit, n'emploie que le français. Il va sans dire que dans l'usage oral, l'idiome est tenace. On en trouve la preuve dans les paroles reproduites par les pièces de procédure. En 1562, en 15î<7, il est tel procès (2) où les inculpés ne connaissent que le roman, tout au moins un parler hybride qui atteste le voisinage, non l'adoption du français. Dans une enquête de 1500, conservée au château de Gaïx (3), deux personnages interrogés répondent en roman, et nous avons vu les paroles attribuées à Guillaume Guillot, seigneur de Ferrières. Tout concourt à montrer ceci : !e français introduit efficace-
(1) Celui du curé d'Expertens, voir supra.
(2) jR. Tarn (1893). Vidal, Crimes el Châlimenls de l'Albigeois.
(3) Ibid., 1910. Récits des tenlalis'es faites vers le milieu du XVI^ siècle par noble Ant. de Pelapol de Valdurcnque, « pour se rendre indépendant du seigneur de Gaïx ». Ce Pelapol répond en roman au baile chargé d'enquêter.
ment, grâce à l'ordonnance de François I*^^ n'a jusqu'à la fin du siècle qu'une vie précaire ; un noyau d'indigènes parmi les classes éclairées, le parlent et l'entendent, mais la masse populaire reste, en partie, rebelle, employant un jargon métis dont les compoix surtout fournissent de curieux spécimens. Et ainsi, quand en Gascogne ou en Périgord, la génération de Montaigne se montre profondément française, héritière d'une génération déjà francisée, la génération contemporaine de l'Albigeois commence à peine à se franciser, héritière d'une génération pour qui le français était une langue étrangère. A Bordeaux, le gascon disparaît en 1520 ; à Albi il survit encore dans le compoix de IGOl.