CHAPITRE XV
A mesure qu'on s'éloigne de Toulouse vers les vallées supérieures de l'Aveyron et du Lot, les retardenients déjà sensibles aux confins du Ouercy, plus notables encore en Albigeois, s'accusent avec un relief saisissant en Rouergue ; la cause en est certainement à la position géographique du pays, à l'insuffisance, à l'incommodité des communications qui interdit toute relation suivie avec un centre littéraire, économique, administratif, comme Toulouse. De plus, au point de vue politique, le territoire rouergat échappe, pour partie, à l'autorité royale. Si le Rouergue proprement dit relève de la Couronne depuis saint Louis et Alphonse de Poitiers, le comté de Rodez, avec pour capitale la ville de ce nom, est détenu par les d'Armagnac depuis 1302. C'est sous Louis XI seulement, après le démembrement consécutif à la chute de Lectoure (1472) qu'il forme une sénéchaussée royale (1), pour passer ensuite à la famille d'Alençon, puis à celle d'Albret, puis à celle de Bourbon. Les habitants du comté n'ont aucune raison de renoncer à leur dialecte, et les autres gens du Rouergue ne sont pas plus pressés qu'eux : le pays reste, jusqu'au xvi^ siècle, une terre de langue d'oc, fermé à tout ce qui est étranger, à tout ce qui vient de France. C'est avec le règne de François I^^, pas avant, que la vie française y pénètre.
Cette ignorance permanente du français est soulignée par
(1) Samaran, Maison d'Armagnac au XV^ siècle, p. 227 : « Dans les rouages administratifs, rien ou presque rien ne fut modifié : les titulaires des offices furent remplacés, mais les offices eux-mêmes restèrent ce qu'ils étaient auparavant. Seulement de seigneuriaux, ils devinrent royaux, cela sans transition dans le comté de Rodez... La sénéchaussée de Rodez ressortit désormais au Parlement de Toulouse. »
une anecdote piquante. En 1443, quelques habitants de Millau (1) furent surpris et malmenés par des gens d'armes cantonnés sur le l.arzac. Le Conseil communal adresse au Dauphin, alors de passage en Rouergue, une recjuête c|ue le prieur des Carmes lui porta : parti le 24 novembre, celui-ci rentre le 4 décembre : il explicjua au retour qu'il avait reçu assez mauvais accueil parce cjue sa supplique était en roman , « cjue era scricha en nostra lengua ». Sans le prieur, qui fournit des explications verbales, la mission n'eût pas abouti. En suite de quoi, le Conseil de Millau prit le parti de rétribuer un secrétaire capable de mettre en français, en cas de besoin, les actes communaux. La naïveté de ce Conseil qui ne pense pas à écrire au souverain en français ou en latin, en dit long sur le particularisme linguistique du pays. Relevons, d'autre part, que le prieur sait s'expliquer en français, et cju'on trouve dans la ville quelqu'un pour cet emploi inattendu de traducteur. Cette institution, d'ailleurs, ne change rien à l'usage traditionnel : en 1470 (1), on traduit encore pour l'Hôtel de ville une lettre du roi en roman. Les pièces d'archives du xv^ et du xvi^ siècle prouvent cjue, dans tout le Rouergue, c'était comme à Millau. A Rodez, à Espalion, à Saint- Affric{ue, les cadastres, délibérations, comptes, rôles de contribution, les ordonnances et règlements, sont en rouergat.
Çà et là, on rencontre, en roman, une rec|uête des habitants de Verrières au juge de Séverac (xv^ siècle), un livre journal du seigneur d'Asprières (1492-1503), un livre de raison du notaire Dupuy à Rodez (3) (1500-1516). C'est en Rouergue qu'a été établi le manuscrit des mystères publiés par MM. Jeanroy et Teulié (4) ; l'influence française qu'ils dénotent est d'ordre littéraire, et ne s'exerce que sur une élite cultivée. Des opuscules rouergats sont signalés pour la même époque, dont l'auteur serait un ancien étudiant de Toulouse (5). Les offi-
(1) Raconte par Affre, ancien archiviste, in Annuaire de l'Archiviste (1885. p. 156) et dans son Dictionnaire des institutions^ mœurs et coutumes du Rouergue. — Rodez (190.3), art. patois.^ p. 329.
(2) Avec cette mention : donadas à Torns le xx nov. mcccclxx.
(3) Inv. som. Arch. dép. Aveyron, série E. Titres de familles, notaires et tabellions ; on en trouvera d'autres, même série.
(4) Toulouse, 1893 (Biblioth. méridion., l'e série, t. III).
(5) P. Meyer, Bull. Soc. des anciens textes français (1890), d'après le mscr. 1852 de la Bibl. nation.
ciers de la sénéchaussée continuent ici plus longtemps qu'ailleurs à s'adresser aux gens du pays en leur langue. A Comberomal (1) une enquête faite par le sénéchal, en 1507, est en roman : les convocations adressées par ce fonctionnaire aux consuls de Saint- Aiîrique, en 1480 et en 1495, en vue des Etats de Rouergue, sont en roman (2) ; elles sont en français en 1511 et en 1519. Encore sous François l^^, a la suite de lettres patentes établissant une foire à Espalion, le sénéchal publie une ordonnance en langue du pays (3). Il va sans dire que le sénéchal emploie aussi le français, mais on ne rencontre guère en d'autres lieux, des traductions en roman aussi tardives.
De même, les pièces administratives, qu'elles concernent le comté de Rodez, ou le Rouergue, sont très fréquemment eu rouergat. Cela peut paraître normal pour les liasses et registres qui font partie des archives de la Maison d'Armagnac. Dans la comptabilité du comté de Rodez, le roman est usuel jusqu'au début du XV® siècle, et reste ordinaire jusqu'en 1480 (4) ; mais tout le long du siècle, il y a des documents en français (on en relève dès 1408-11): un registre pour Capdenac (1485-1493), est en roman ; de même pour les autres séries : état des vassaux du comte d'Armagnac (xv® s.) ; déclarations de rentes dues au comte de Dampmartin, seigneur de Séverac (14C6) ; lettres diverses ; inventaire de titres (xv® s.) ; lauzimes, reconnaissances, etc. Le français n'a gagné C[ue parmi les agents du Trésor (5) ; mais dans l'ensemble des affaires administratives, tout se règle en roman, jusqu'à la chute de la Maison d'Armagnac (6). L'avènement de l'administration royale
(1) CoNSTANs, Easai sur le sous-dialecle du Rouergue.
(2) Mém. Soc. lettres, iciences et arts de VAveyron, t. XV, l89'i-99 ; Affre^ Lettres sur Sainte-Affrique.
(3) Ann. de l'Archii^isle (1867). Arch. coin. d'Espalion, par Affhe.
(4) Iiii'. som. Arch. dép. Tarn-et- Garonne, série A. Fonds d'Armagnac, par Maisonobe et Samap.an, 1910. Il y a des extraits des documents que nous signalons.
(5) Ibid. Cf. A, 176. Compte de 1425 : « Lo libre manual de la rccepta ordinaria saint Johan Baptiste, l'an mil quat cens vingt et cinq et fenissant à la dicte festc de saint Johan mil quatre cent vingt et six, fach per mi Johaa Tainturier, trcsauiicr de Rouergue. »
(6) Il s'agit, bien entendu, des affaires administratives qui intéressent la population du comté ; mais pour les affaires extérieures, et dans leurs relations avec leurs agents d'exécution, les d'Armagnac, surtout au xv®, em-
change peu ces dispositions ; à coup sûr, on rencontre des textes français (1) : (lettres échangées entre Louis XI et les consuls de Rodez (1471) ; lettre du sénéchal de Rouergue aux consuls de ]\ïillau, 1^^ juillet 14()5, suivie, ajoutons-le, d'une seconde en roman, 29 juillet 1405(2) ; pièces de comptabilité, etc.); ces documents se multiplient avec le début du xvi^ siècle : rôles d'impositions (1518) ; ordonnance du juge-mage de Rouergue (1520) ; des commissaires royaux (1522) ; procèsverbaux d'opérations effectuées pour relever les droits de franc- fief (1521) ; registre du temporel des églises de Rouergue (1535), etc. Mais le fait anormal, c'est la persistance du rouergat, même dans les papiers de cette nature : comptes et recettes pour le domaine (xv® siècle) (3î; registres d'affermés et d'arrentements jusqu'en 1515 et 1525 ; des lauzimes et des lièves jusqu'en 1540 ; des reconnaissances (1534), et même une assiette de la taille royale sur le comté de Rodez du xvi^ siècle (4), et des procès- verbaux d'enquêtes effectuées par les commissaires sur les propriétés immobilières du comté (1532), suivis d'une autre série (1533-42), et d'une troisième (1545), qui, elle, est en français. C'est en effet autour de 1533 que le français semble prévaloir dans les dossiers relatifs aux impositions, et pas avant. Les minutes du notaire du comté sont en latin; en 1526 encore, un procès devant le juge de Lavernhe reproduit des dépositions en roman (5). Que les administrations locales, les coinmunautés, les populations aient maintenu si longtemps leur idiome, rien à cela que de naturel. Que l'administration des comtes d'Armagnac fasse de même, c'était leur pratique dans tous les fiefs de leur domaine. Que l'administration royale se rallie en partie à cette pratique, encore au début du xvi^ siècle, voilà qui est plus singulier. Il est vrai
ploient le français. Cf. Im^. Tarn-el-Gar., A, 45, 1454-72. Comte Jean V ; Instructions au sénéchal ; Samaran, op. cit., pièces justificatives de 1466-8. Réponse de Jean V aux commissaires royaux ; instructions à M. le sénéchal de Rodez.
(1) Inv. som. Arch. dép. de l'Ai>eyvon, série B, C. Dépouillement, avec citalions, de ces dossiers ; aussi Jni'ent. cité du Tarn-et- Garonne, série A : A 107, A 114, A 119.
(2) Samaran, Maison iV Armagnac, XV^ siècle. Pièces justif. et p. 211 note.
(4) Il y en a aussi une en français, xvi^ siècle.
(5) Inv. Aveyron, t. I, série G.
LE ROrERGUE ET LE COMTE DE RODEZ
■que jusqu'à Ileni'i IV, les liens de la province avec la Couronne restent assez lâches, puisque peu après la confiscation opérée par Louis XI, le comté de Rodez passa à la Maison d'Albret et de Navarre, et ne fut définitivement réuni qu'au début du XVII® siècle. Ces vicissitudes politiques explic[uent que le <>omté de Rodez ait préservé plus longtemps son individualité linguistique ; et par l'elTet du voisinage, d'une sorte de solidarité ethnique et géographique, le Rouergue, bien cju'anciennement réuni, est demeuré aussi tard que Rodez, fermé à la langue française. Il n'y a donc pas de motif pour les étudier séparément.
Rodez ne connaît c[ue le roman : il est la langue de l'Hôtel de ville (actes consulaires, récit de l'entrée du roi et de la reine de Navarre 1535) (1), des confréries (statuts de Notre-Dame du Pas 1528) (2), des ecclésiasticiues (indulgence et privilège aux bienfaiteurs de l'œuvre de la cathédrale, 1504-1529) (3), des particuliers (reconnaissances féodales faites à l'avocat Bonal, 1539-1540) (4). Puis, la Cité se conforme à l'ordonnance, à partir du 5 novembre 1539, dans les délibérations, le Bovirg ne renonce au rouergat cju'en 1558. Les comptes de la Cité sont en rouergat jusqu'en 1545, ceux du Bourg jusciu'en 1565 ; les rôles d'impôts sont en rouergat encore, au xvii® siècle, jvisqu'en 1615 au Bourg, en 1665 à la Cité (5).
A Millau, depuis le xv® siècle, les documents rouergats abondent. Un livre des comptes de l'hôpital (1501-2), et un inventaire communal sont en roman. Les actes consulaires, très nombreux, relatifs au commerce de la draperie depuis 1487, sont en roman encore en 1539 : le premier français est de 1573 (6). Les délibérations sont, d'après un extrait, encore en roman, en 1565 ; en 1567, elles sont en français. Le livre de comptes
(1) CoNSTANs, op. cit. Pièces justificatives.
.(2) Affbe, Dictionnaire..,
(3) Ini^. som. Arch. dép. Aveyron, série G. Fonds du Chapitre et Constans, op. cit. Pièces justif.
ci) Inv. som. Arch. dép., série E.
(5) Affre, Etude sur la substitution du français [Mém. soc. Aveyron, t. XI, Rodez, 1874-78).
(G) Mém. soc. Aveyron, t. XVI. Artières, Notice historique sur les libertés et privilèges de Millau, t. XV. Le même, La Draperie de Mi'lau.
(1549-1550) (1) est en rouergat, le suivant, de 1500, est en français. Les criées (2) sont en roman (1503, 1536 (celle-ci faite par ordre du roi), 1574. 11 y en a une en français de 1576 ; d'autres en roman contaminé de 1582 et 1584 ; les procèsverbaux dressés par le crieur public, après ses tournées, sont en roman (3). Mais, peu après, le français élimine définitivement le parler local.
A Espalion, les comptes communaux, conservés pour la première partie du xvi^ siècle, sont en roman. Les délibérations commencent en 1561 en français (4). Villefranche, résidence du sénéchal et siège d'un présidial, emploie aussi le français au milieu du siècle : toutefois une affiche en cette langue (1553) est une rareté pour le temps et pour le pays (5). Un cadastre, sans date (fin xvi^ siècle), est encore en roman (6).
Dans la partie du Rouergue qui est aujourd'hui rattachée au département du Tarn-et-Garonne, on a des textes utiles pour Saint- Antonin et Caylvis. Saint-Antonin possède un registre de délibérations de 1576 et il est en français. Les archives du chapitre collégial sont plus riches (7) ; les terriers de 1487, 1500, 1507 sont en roman, celui de 1584 est en français. Les comptes du chapitre (1544-1545) sont en roman, ainsi que des livres de rentes, 1548 et 1559, des monitoires donnés par le prieur collégial en 1546, 1547 et même 1567 ; mais un accord entre le chapitre et les consuls de 1551 est en français (8). On possède un
(1) Cominunic. de M. Artières. Les délibérations ont une lacune de 1525 à lo67.
(2) Artières, op. cit. Et encore, Mém. soc. Aveyron (1906-1911) ; le même, Documents sur Millau.
(3) Proclamation pour le paiement des tailles, 17 oct. 1574 (CG 45) en roman. Ordonnance de police (1576) en français ; celle-ci se termine par ces mots : ay fêta la dicta cria lo x jorn del mes de mars mvclxxvii per tots los carefors desta vila de Milhau, a vos de trompeta. Artières, Doc. sur Millau.
(4) Annuaire de V Archiviste, 1869. Notice sur les Arch. corn, de M., par Affre.
(5) Mém. soc. Aveyron (t. XVI, 1900-1905). Cabrol, Une enseigne à Villefranche au XV I^ siècle.
(6) Ibid., t. XIV (1887-88). Doc. sur V. de R., et t. XX, 1906.
(7) Jn^\ som. Arcli. dép. du Tarn-et-Gar., série G. Chap. collég. de Saint- Antonin.
(8) inc. som. Arch. dép. T,-et-Gar., série G. Chap. collég. de Saint-Antonin. Cf. encore un statut de confrérie signalé en roman de 1537. Bull. Soc. arch. du Midi, 1897, p. 26,
livre de comptes : celui des frères Boisset (i), dans lequel sont insérés des actes notariés latins, mais qui est rédigé en roman pour tout ce qui concerne les transactions et les rapports avec la clientèle (1520-1538). De ces divers documents, il ressort que l'usage du français ne se révèle qu'après 1540. Rien ne symbolise mieux la transformation qui s'opère que la confrontation de ces deux baux de régence : en 1514, les consuls traitent pour les écoles avec un nommé Coarraze : « scilicet quod idem Coarrasa tenebitur in scolis predicto tempore stivo légère quatuor lectiones, scilicet Virgilium, Ciceronem de officiis, cum suis pertinenciis omnimodis et Terentium... » etc. (2). En 1540, ils se préoccupent d'assurer aux écoles deux hommes français, l'un pour la charge de poète, l'autre pour celle de grammairien ; en 1563, ils auront un régent de Provins, un d'Etampes en 1577 (3). Malgré cette initiative, le français ne se propagea qu'assez lentement, puisque les monitoires et les comptes capitulaires restent écrits en roman, ainsi cju'une inscription de 1599 (4), écrite par les Huguenots sur un pilier de la Halle.
On ferait des constatations analogues à Najac, à Parisot. A Caylus, le cadastre de 1455, les actes d'un cartulaire (1480- 1502) de Jean de Boria (5) sont encore en roman. Le prieuré a des séries de reconnaissances féodales depuis 1422 jusqu'en 1534, en roman (6). A lire une feuille de route délivrée par les consuls en 1475 (7), on serait porté à croire cjue le français s'est introduit, de bonne heure, dans la commune ; mais c'est encore une exception et ce texte a dû être vraisemblablement dicté à l'autorité du lieu par un troupier de passage. Car les comptes consulaires sont en roman pour un siècle encore jusqu'en 1580 (8), et le parler local s'attarde ici plus qu'ailleurs.
En d'autres points du pays s'affirme la ténacité de l'idiome
(1) Publié par Foestié. Cf. Bull. Soc. arch. du T.-et-G., 1892, p. 1 et sq.
(2) Ibid., 1899, 286. Galabert, Les Ecoles de Sainl-Antonin.
(3) Galabert, op. cit.
(4) Inv. som. Arch. dép. T.-el-C, strie G. Qui lou dijme del vi pagara, negal sera.
(5) Galabert, op. cil.
(6) Irii^. som. Arch. dép. T.-et-G., série G.
(7) Bull. arch. T.-et-G., 1892, p. 154.
(8) Arch. corn, de Caylus, CC G5, CG 66.
254 LA POiniOiN CENTKALE DU DOMAINE MÉRIDIONAL
local (1) : dans le fonds de la seigneurie d'Asprières, on trouve des actes variés, ventes et contrats, une liève de 1565, un état de censives de 1540, un autre de 1571 ; les lauzimes et les reconnaissances en diverses localités, à Salles Comtaux (1552- 1558) ; des lièves d'impôts à Benaven (1566-69), à Montazic (1570), des cadastres à Aubin (1556), une criée à Ceyrac (1581), et tant d'autres pièces, relevées à l'Inventaire des Archives départementales, qui sont encore en rouergat, titres de familles, états, relevés éparpillés dans les dossiers, où le roman voisine avec le français jusqu'à la fin du xvi^ siècle. En 1593 encore, un état de fournitures faites pour M^i^ de la Tour (2), et enfin en 1628, une « division de la censive annuelle due au S. de la Capelle « sont encore en rouergat, lequel se perpétue au delà de la limite marquée par le xvii^ siècle.
Il est inutile d'énumérer les documents de même nature où le français s'emploie après 1540. Il suffit d'avoir montré qu'ici, la période de transition entre les deux régimes, le conflit où les deux langues s'affrontent, ne précède pas, mais suit l'ordonnance. Ici, la coexistence de deux idiomes vulgaires dans les textes se manifeste juste au moment où l'unité de langue écrite s'établit dans l'ensemble de la Gascogne et du Languedoc. Cette dualité dure jusqu'en 1570-1580, elle s'efface progressivement, sans disparaître entièrement, après l'année
Les notaires eux-mêmes semblent avoir été surpris par l'obligation qui leur incombe désormais. A Rodez (3), deux notaires, Moysset et Bonheure adoptent le français, mais J. Cayrou (4) écrit encore en roman en 1540, et d'autres, Bessombes et Cassagne, emploient tantôt le français, tantôt le latin ; un autre, Dupuy, emploie le roman en 1545. A Espalion, le notaire Assazats emploie le français en 1542. A Saint- Génies- d' Oit (5), chez le notaire Bastide, le premier acte français est du 25 octobre
(1) Inv. som. Arch. dép. Areyron, série E en particulier, t. II.
(2) Ibid., t. II, p. 40.
(3) Article cI'Affre (t. XI, 1874-1878), Etude sur la substitution, etc.
(4) Dans des reconnaissances faites « de la auctoritat dels messieurs capitols de Tholosa ». Im>. som. Aveyron, t, III, série E. Titres de famille.
(5) Ce qui suit est inspiré de renseignem.ents fournis par M. Lempereur, arch. départemental de rAvcyron, d'après Archives déparlementales (E, 2052 à 2061).
1530, mais le lalin subsiste jusqu'au (î décembre, ainsi (jue le rouergat ; dans le registre de 1540, les actes rouergats et les actes français sont mélangés, et ainsi de suite de 1542 à 1548 ; mais le français prédomine désormais, sauf dans les testaments. Le registre de 1552 est en français. A Saint-Martin, deux registres de Vidal Verdier, de 1526 à 1534, sont en latin ; plusieurs autres, de 1549 à 1567, sont en rouergat (1). A I^aissac, chez le notaire Bertrandi, le latin s'emploie jusqu'à la fm de 1540. Le premier acte français est du 29 décembre ; mais il est une exception, car le 30 et le 31 décembre et par la suite, c'est le roman qui est adopté et qui est l'héritier effectif de la langue savante. Celui-ci persiste dans les actes — sauf quelques actes judiciaires en français, — jusqu'après 1550 ; après cette date, le français apparaît plus fréquemment, mais il reste en concurrence avec le parler local, pendant de longues années jusqu'en 1576 (2).
Il y eut certainement, chez quelques-uns, erreur d'interprétation : on crut que l'ordonnance interdisait le latin, mais non qu'elle imposait le français. Ce contre-sens s'exprime nettement dans le registre (1539-1540) du notaire Clausel, de Coussergues (3). Ce dernier écrit en latin encore le 16 janvier 1539 40. Puis le 25 du même mois il rédige en rouergat, changement qu'il justifie ainsi : « mutation de stille in lingua vulgari justa las ordon[ansas] realas » (4) et il continue en son rouergat, jusqu'en novembre. Alors seulement, sans doute mieux informé, il renonce au rouergat, et à partir du 6 novembre tous les actes sont passés en français.
A Ceyrac, Bouisson (5) substitue le français au latin entre 1541 et 1542. Mais au même lieu, un autre notaire, Codera, insère encore, en 1573, une recette médicale en roman (6). En maints endroits, à Salles-Comtaux, à Pierrefiche, etc., les notaires emploient, tour à tour, français et roman (7). A Caylus,
(1) E. 1249-1204, la série ne va pas plus loin.
(2) Minutes de J. Bertrandi, Arch. dép. Aveyron, non répertoriées.
(3) Arch. dép. A^'eijron, E. 1401. Indications fournies par M. Lcmpcreur
(4) Ibid., fol. 74 vo.
(5) /n»'. som., série E, t. II. Not. et tabellions.
(6) Breu contre les verms que M. Anlhoni m'a ensenhat. Ibid.
(7) Des extraits ont été publiés par Affre, dans ses divers travaux cl
Sarus et Galhard de Prix rédigent encore en roman en 1556 et en 1567 (1). Partout, par ignorance, par préférence personnelle, par esprit d'opportunité, on accommode les prescriptions, de l'ordonnance, aux exigences du public, aux nécessités locales. Après l'abandon du latin, le français n'est adopté cjuc partiellement, le rouergat demeure le parler fondamental. Ce même Clausel de Coussergue (2) qui, dans l'exercice de sa profession, obéit au roi, — non sans hésiter, — à la fin de 1540, reprend son rouergat maternel quand il inscrit des notes privées dans ses registres. Le français est encore un instrument d'expression adventice, étranger ; même dans la partie cultivée du public, il n'est pas « intégré » dans les esprits.
Les difficultés qui caractérisent la pénétration du français en Albigeois se représentent, mais aggravées, en Rouergue, où rien n'a frayé la voie, oiî rien n'a jusqu'alors troublé l'exercice ordinaire du parler local. L'ordonnance de Villers-Cotterets éclate ici, comme une surprise ; elle inaugure un système nouveau, mais il serait inexact de dire C[u'elle agit comme une révolution : on s'applique à l'observer, mais dans la mesure où c'est compatible avec les connaissances du commun. Il est des corps municipaux où, comme à Rodez, on essaye d'obéir, au moins pour les délibérations. Ailleurs, à Millau, le roman est toléré jusqu'en 1580.
Les notaires surtout ont à composer avec un état de fait : parfois, comme à Coussergue, on s'imagine que l'ordre n'est qu'une réédition des précédents, méconnaissant ces mots catégoriques « non autrement » (3), appropriant la rédaction à l'in-
nolammcnt dans son Dictionnaire, op. cil. Voir encore, Inv. som. Arch. dép. de VAveyron. A titre d'exemple, voici comment écrit un notaire de Salles Comtaux en 1570 [Mém. Société des lettres, sciences et arts de VAueyron, t. XVIII, 1912-1916), in Doc. pour servir à l'hist. des guerres de religion en Rouergue : « Comme fos différent entre Anthoni Costi, filh de Bertrand, et IIuc lo rey, ouvriers de la gleya de Saint Laurens de Salas Contais, demandant à Mons. Jean Arlabossa, prieur deld. Saint Laurens, la restitution de ung reliquari, capes mantel et autres joyels et ornamens apertenens a lad. parroquia per lo servici de Dieu... La Bibliothèque universitaire de Toulouse possède, n° 197, un registre de notaire de Ladergucs, en rouergat (1546).
(1) Communie, de M. Latouche, Arch. du Tarn-et- Garonne.
(2) Inv. som. Arch. dép. Aveyron, série E. Not. et tabellions. Clausel inscrit ainsi une généalogie de sa famille, en 15'i6, et une autre en 1559 en rouergat {Inv,^ série E, t, II), Coussergue.
(3) Remarque : Jusqu'ici, nous n'avons pas rencontré de notaires qui aient
telligence des intéressés, conformément à l'esprit de la législation antérieure. De là, pendant les années qvii suivent, ces registres, qu'on rencontre entièrement rédigés en rouergat. Enfin après une période de trente ans, qui fut d'hésitation, de concessions et de tâtonnements, et pendant laquelle s'élève une génération nouvelle, le français s'imposa aux autorités et aux populations, mais il n'évinça le rouergat qu'au xvii^ siècle. L'ordonnance de Yillers-Cotterets, loin de sanctionner, comme ailleurs, une situation acquise, bouleverse ici les habitudes invétérées. Un passage des Annales de Villefranche, de Cabrol, nous renvoie l'écho des récriminations qu'elle provoque : les notaires se plaignaient d'être désormais déconsidérés, puisqu'il leur était loisible d'exercer leur office sans connaître le latin (1). On n'ajoute pas, ce qui ressort de notre enquête, que plusieurs furent embarrassés d'écrire en un langage où ils étaient novices. Quant à la population, elle suivit l'impulsion : la nécessité qui amenait les gens dans les études de notaires, devant les tribunaux, et qui les inettait en contact avec les innombrables agents de finances, de justice et d'administration, les contraignit. Leur éducation se fit entre 1540 et 1600. On rédigea encore à leur usage, des comptes, des criées, des cadastres, des actes sans adopter la langue du roi. Le cardinal d'x\rmagnac, pour les besoins de son clergé, fit imprimer en dialecte un Prône, un Doctrinal de Sapience... (2) Vers 1580,
appliqué l'édit de 1533 exécutoire pour le Languedoc : en aucun lieu on ne constate l'abandon systématique du latin pour le vulgaire des contractants, comme on constate après 1540, l'abandon de l'un et de l'autre pour le français. C'est que l'édit de Villers-Cotterets implique une prohibition, et qu'on s'incline devant une défense plus aisément qu'on n'exécute un ordre positif. La forme négative de cette prescription en a assuré le succès.
(1) Mém. soc. Aveyron, t. XVL Ann. de Villefranche, 1 vol., p. G15. « Cette année 1539, le roy Françoys I fit plusieurs belles ordonnances, entre autres que les curés tiendraient les registres baptistaires, et que désormais les expéditions des arrêts et d'autres actes de justice ne se feroient plus en latin, mais iii françois : c'est depuis ce temps la que les contrats que dressent les notaires ont été conceus en françois... et c'est aussy ce qui a avily la fonction de notaire qui estoit auparavant fort honorable, parce qu'il fallait qu'ils entendissent bien le latin, et qu'ils fussent gradués.,. »
(2) A la honor de Dieu et per lo salut de las armas, Monsenhor lo Rcverendissime Cardinal d'Armagnac evesqua de Rodez et de Vabre a fait extraire, traduire et imprimir lo petit Traclat que s'ensiec compausat per vénérable et scientilic persona mestrc Joan Jardon per l'Instruction dels
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la connaissance du français était assez avancée, mais pas plus que dans le Toulousain vers 1540. Ces deux dates marquent la distance entre le cœur du Languedoc et ses confins montagneux. Ici donc l'ordonnance apparaît coinme un acte d'autorité, comme un coup d'état : les sujets d'ailleurs s'y accommodent du mieux qu'ils peuvent : nulle part, résistance délibérée ; la lenteur à s'y conformer s'explique comme un elTet de l'ignorance, non comme une manière de rébellion. Ce qui fait l'originalité du Rouergue dans l'histoire de la pénétration française, c'est ce régime de partage, consécutif à l'ordonnance, et qui prend fin seulement au xvii^ siècle.
Rictors, Vicaris et autres ayants charge d'armes ausdicts diocesis^ 1556. Rodez, Jean MoUier.