LE GÉVAUDAN
relatives au consulat, eu l\i)0 et 1500, déleiiuiuaient de fréquents contacts avec les agents du pouvoir, et il était urgent pour s'expliquer et gagner la partie, de savoir le français. Si dans le dossier de l'affaire, il y a une déposition de greffier en dialecte (1495) (1), la majeure part des documents est écrite en français, ainsi que les déclarations des bourgeois. 11 est vrai que cette procédure sera portée à la connaissance du roi. Il reste certain aussi que ce conflit a été une occasion pour les citadins fort intéressés au succès, de s'initier, vaille (jue vaille, à la langue française.
Celle-ci, désormais, ne sera plus traitée en étrangère. Malgré la persistance du parler local, qui se rencontre dans les textes concernant la construction de la cathédrale (1508) (2), dans les comptes du chapitre cathédral dont le latin est sans cesse coupé de membres de phrases en dialecte, dans une modification aux statuts de la confrérie de la Nativité (1517) (3), dans les statuts de la confrérie du Saint-Sacrement (1520), le français est employé en revanche dans les délibérations et conclusions du chapitre (1508) relatives à la construction de la cathédrale, et se vulgarise ensuite promptement. Les comptes communaux conservés depuis 1526 (4) sont en français ; le matricule de la taille de 1529, aussi ; les délibérations qui débutent en 1566, font pareillement. Deux documents (5) mettent en relief la substitution de langue : en 1503 (6), une vente d'objets au chapitre de Mende donne lieu à un procès- verbal en roman ; une autre vente, faite par le chapitre en 1522, donne lieu à un procès-verbal français. Les séries qui comportent surtout des
(1) Voir PoRÉE, op. cit., pour toute cette afîairc, et pour les pièces ; et notamment, Bull. Soc, Lozère (1898, p. 185).
(2) Bull, archéol. du Comité (1903. p. 72). Porée, Notice sur la construction de la cathédrale de Mende. La plupart des textes y sont publiés. Le procèsverbal de pose de la première pierre est en roman contaminé. Il y a aussi une consultation fournie par un maître d'œuvre de Rodez, mandé pour la circonstance : elle est en roman : le roman est encore l'instrument des relations inter-régionalcs dans le Midi (1508).
(3) Bull. Soc. Lozère (1885). Cf. Brunel, op. cit.
(4) 7nv. som. Arch. com. Mende. Voir séries CC et BB.
(5) D'après VJnv. sont, des Arclt. dép. de Lozère, série G. Une proclamation du prévôt de la cathédrale (1508) est aussi en roman.
(0) Ce procès-verbal signale la présence d'un ouvrage roman imprimé, lo Cody ; Im'.^ série G, t. IIL Cliap. de Mende (additions).
pièces latines se conforment à l'ordonnance. La collégiale (1) de Toussaint, à Mende. conserve un livre de lanzimes où le latin cède au français, le 27 janvier 1540.
On sent, à ces vestiges, que la génération qui a vu le conflit à propos du consulat, et la reconstruction de la cathédrale, est aussi celle qui a cédé au français. Entre 1490 et 1508, les documents hésitent entre le français, le roman et le franco-roman. ]\Iais le roman s'évanouit complètement par la suite : le latin est abandonné après 1540, et les textes abondants qui concernent les Guerres de Religion, attestent que le français était établi à titre définitif, non seulement à Mende, mais dans l'ensemble du territoire.
Ailleurs qu'à Mende, le français n'apparaît pas avant le xvi^ siècle. Un contrat de mariage de Jean Guérin, seigneur du Tournel (1475) (2) a des clauses en français : les hobereaux du Gévaudan suivraient-ils l'exemple donné par ceux de Haute- Auvergne ? Les États de Gévaudan, où siège cette « gentry », au lieu du latin, emploient le français, dans une procédure (3), aux pièces multiples, engagée avec les États de Languedoc en 1502, dans un acte de préséance accordé aux consuls de Marvéjols (4) (1522). Mais la série des procès-verbaux n'est conservée qu'à partir de 1583. Elle est en français. Il est à présumer que cette langue leur était déjà usuelle dès les premières années de ce siècle (5). On la trouve encore, dans un dossier de Villefort, qui comporte une convention faite par les habitants et les consuls, une protestation de deux habitants (1524) et d'autres pièces de 1534 (6) ; mais elle reste peu répandue : à Monastier (7) en 1539, sur 72 reconnaissances féodales, trois seulement sont en français.
(l} Ibid.^ série G. Collégiale de Toussaint.
(2) Philippe, La baronnie du Tournel et ses seigneurs, Mende, 1905.
(3) Bull. Soc. Lozère, 1891.
(4) Ibid., 1876. C. 794. André, Documents relatifs à l'histoire du Gévaudan.
(5) Un recueil de déclarations de biens pour prélever une fraction, en vue de la rançon du roi en 1529, « tant sur les nobles que non nobles roturiers... audict diocèse de Mende, » est en français. G. 14, Arch. dép. Lozère ; Bull, de la Soc. d'agriculture de la Lozère, 1889. Ce texte est probablement issu de la coopération entre l'autorité supérieure et les pouvoirs locaux.
(6) Benoît de Villefort, Communication de documents. Bull. Soc. Lozère, 1872-1873, notamment 1872, p. 63 et sqq.
(7) Cl. Brunel, op. cit.
LE GEVAUDAN
Le parler local se maintient encore : Monastier, comptes du prieuré (1515) ; Barjac, Marcès, reconnaissances de 1535- 1536) (1) ; Monjussieu (2), paroisse de Salmon, une quittance (1539) ; et après 1540, dans le cadastre de Monastier (1551) (3), dans les criées ordonnées par le chapitre de Mende, à Quézac, et autres communes rurales jusqu'en 1557 (4). Un notaire de la Canourgue, encore en 1551, écrit dans le style hybride des débutants novices. Dès lors, le roman cesse d'être une langue écrite.
Il fait ici pauvre figure par l'emploi presque continu du latin. Pourtant de ces indications sommaires se dégagent quelques faits principaux : à Mende, on constate la présence de« francisants )) dès 1470, la diffusion du français et l'altération de l'idiome, entre 1500 et 1510, la disparition totale de celui-ci, après 1520. De même les notabilités qui ont siège aux Etats semblent francisées, à la même époque. Mais l'ensemble de la population n'est pas enore atteinte. En 1540, l'ordonnance intervient alors, et elle exerce normalement son action, provoquant la déroute du latin, et l'agonie du roman. Autour de 1550, le français, triomphe général et instantané, est définitivement établi partout. Voilà ce qu'enseignent les documents, trop rares, hélas ! puisque la substitution s'opère le plus souvent du français au latin directement.
En résumé, deux faits sont à retenir : 1" L'expansion du français subit un temps d'arrêt, entre le moment où elle gagne Mende, et celui où l'ensemble du territoire est gagné : l'intervalle est d'une génération. Le retard paraît imputable aux facteurs géographicjues, accidents du sol, agglomérations éparses, pénurie de ressources et d'habitants, vie pastorale plutôt qu'industrielle, toutes conditions (}ui paralysent l'influence de la capitale sur le pays ; 2° Pourtant, en dépit de ces conditions
(1) Cl. Bru.nei-, op. cit., et Inv. som. Arch. dép. Lozère, passirn, spécialement, série G.
(2) Re^'ue des Langues romanes, t. I^r. Certificat en languedoc en 1593.
(3) Le notaire Raynal, en 1630, porte encore en roman les mutations aux articles de ce cadastre. Arch. Aueyron, D. 19. Cl. Brunel, op. cil.
(4) Brunel, op. cit. et Barbot, Proclamations et criées capitulaires (Bull. Soc. agric. Lozère, 1909). Ces criées sont faites à Laubert en 1319, à la Rouvièrc en 1392, à Auroux en \'ihf), à Quézac en 1527 et en 1550, à Laubert en
2C4 LA PORTION CKNTRALE DU DOMAIME MERIDIONAL
moines, le Gévaudan est plus vile francisé que le Rouergue ou l'Albigeois, Mende l'est plus tôt, non seulement que Rodez ou Albi, mais, chose notable, que Toulouse. Ne serait-ce pas alors que malgré râ])relé du relief, malgré le cadre de montagnes qui devrait être un barrage protecteur, le Gévaudan est une région de passage, traversée dès l'antiquité par des troupes et des caravanes, au Moyen Age, par des théories de pèlerins ? Qui ne sait, après les travaux de M. Dédier, l'importance de la i>oie regordane ? Entre le Nord et la Méditerranée, par l'Allier et la Loire, entre la vallée du Rhône et Clermont ou l'Atlantique, par les cols des Cévennes, les voyageurs (1) circulent le long du Gévaudan, stationnent à Mende, gîte d'étape, lieu de rencontre. Déjà, en 1303, on l'a vu, un évêque de la région, par une clause de son testament, semble déplorer l'invasion des modes étrangères, parisiennes ou auvergnates (2). Communiquant avec Saint- Flour, Aurillac et le Puy plus aisément qu' avec le Languedoc toulousain, les gens de Mende qui font la liaison et la soudure entre le Nord et le Midi, se francisent en même temps que la Haute- Auvergne et que le Velay, précédant de quelque cinquante années ceux du Rouergue et du Quercy.
(1) « Entre la Guyenne divergente et la vallée du Rhône devenue extérieure au royaume, là fut longtemps la seule attache du Nord et du Sud. » Vidal de la Blache, Tableau de la géographie de la France, p. 266.
(2) Vide supra, p. 29.