LE LANGUEDOC RHODANIEN ET MEDITERRANEEN. LE VIVARAIS
Passé les Cévennes, le nom de Languedoc s'appliqviait encore à la rive droite du couloir naturel qui, de Lyon, vient s'épanouir aux bords de la Méditerranée. Ici la route de terre, qui est l'itinéraire historique des invasions débouchant du Nord, comme des marchands partis de la mer, est doublée par une voie fluviale ; malgré l'intensité de la circulation et l'accès ouvert aux influences septentrionales, la région ne se francise, comme Toulouse, qu'au début du xvi^ siècle.
En Vivarais, pour reconstituer l'histoire de la pénétration française, même obstacle qu'en Velay, qu'en Gévaudan. Ces populations en partie montagnardes ont pour le latin une prédilection singulièrement défavorable à notre enquête. A peine çà et là, quelques clauses en vulgaire, qu'un hasard a fait insérer dans le latin des notaires. De plus, les archives communales remontent rarement au xvi® siècle.
Dans quelle mesure au xv® siècle le français a-t-il pu s'introduire dans le pays, on ne le saura jamais. Un inventaire de mobilier, au château d'Ozon, en 13G1, porte déjà des livres « unum romans de Lancelot du Lac, romans de Lancelot e de la rayna Gennievra, romans de Florimond, romans deus Odysseus » (1), qui sont apparemment français, bien que l'hypothèse d'une traduction ne soit pas improbable : ils prouvent la diffusion, sinon de la langue, tout au moins de la culture française, parmi les châtelains vivarois. Plus tard on recueille quelques indices plus nets, le français apparaît dans certains actes des Étals (2),
(1) lici'ue des Soc. s(U'antes (1880, j). ICI).
(2) JUatoire du Vivarais, éditée par Regniî, t. II, n^ xvi, C. 699.
ZOb ^LA PORTION CENTUALE DU DOMAINE MÉRIDIONAL
et un notaire d'Aubenas, au milieu du xv^ siècle, paraphrase en français un adage latin (1). On a signalé aussi une inscription française à Largentière (1404) (2), Mais c'est le parler local qui reste usuel, quand on fait des infidélités au latin. Et voici quelques exemples, tirés des actes de notaires (3) : 1417, lettre de Jean Ytier, seigneur de Georand, à son frère ; 1446, acte pour ri niversité d'Aubenas, dans lequel sont insérées deux lettres, l'une de Louis de Taulignan, l'autre de noble J. Maurel, tous deux habitants d'Aubenas ; Jean Maurel emploie un idiome pur. Louis de Taulignan sait, à en juger par son style, le français, mais emploie le roman pour s'expliquer devant les « Regidors d'Aubenas » ; 1458, dans un acte latin, le baille d'Ucel donne licence à la communauté de Saint-Julien-de- Serre de s'assembler ; 14G0, une lettre de Philippe de Balazuc, seigneur de Montréal ; 1462, une lettre du seigneur de Ch... (?) écrite à son notaire, M^ Soboul ; 1483, un acte roman est inséré dans une quittance de dot, du 10 décembre à Ruoms près de Vallon ; 1463, dans un testament latin de Philippe de Nevissas, il y a une phrase romane (4) ; 1494,^ une lettre d'Antoine de Vogue est encore en roman (5). D'une façon générale^ les lettres privées, ainsi annexées aux actes notariés, dans la région d'Aubenas tout au moins, attestent la permanence de l'état linguistique antérieur.
Ailleurs que dans les fonds notariaux, on trouve quelques renseignements confirmatifs. En 1415, les habitants de Baix s'arrangent pour adresser en français, une requête au seigneur comte de Valentinois, mais la requête porte le visa du destinataire en roman (6). En 1434, dans une réunion tenvie à Largentière, et où assiste l'évêque de Viviers, vin acte est encore lu
(1) Bull, d'hist. ecclésiast. et iVarchéol. religieuse des diocèses de Valence^ Gap, etc., 1886-87. C'est M. Ant. Rochette. « Cum tempus habemus, dit-il, opercmus bonum : si en as temps, n'attend », p. 89.
(2) Ibid., 1887-88, p. 241 et sqq. Inscriptions du Vivarais, Vaschalde.
(3) Ils m'ont été obligeamment signalés par M. A. Le Sourd, et proviennent des registres de Rochette, not. à Aubenas (étendues de 1417-19), et [de ceux de M. Soboul, même Heu] (Registres de (1457-1460) et (1461-1464).
(4) Indications de M. A. Le Sourd : registres de Jean Rochette, not. à Aubenas [Arch. de VArdklie).
(5) Arch. du château de Yogu '\
(6) « Vcguda la supplication estachada. »
LE VIVAHAIS
« in layca lingua, grossa et materna » (1). En 1450, au château de Saint-Remèze (2), un officier du bailliage confirme deux personnages dans leurs fonctions de tuteurs et ceux-ci lui présentent un relevé des revenus pour la seigneurie en roman. De plus, les comptes municipaux de Tournon (3) sont en roman (1459-1461). Enfm une inscription à Largentière (4) de 1490 est aussi en roman.
Tous ces documents corroborent une même conclusion : jusqu'aux dernières années du xv^ siècle, le français a fort peu pénétré en Vivarais, et n'est pas encore entré en rivalité avec l'idiome local. Il se peut cpie, çà et là, cjuelcjues seigneurs, en avance sur leur temps, sachent le français, mais c'est moins par nécessité, que par fantaisie individuelle. Dans la plupart des cas où besoin en est, c'est le roman qui, dans les écrits familiers est le succédané du latin.
Il en fut de même, au début du xvi® siècle, bien qu'on en ait de trop rares preuves : testament du curé de la Chapelle-sous- Aubenas (1522) (5) ; pièce de 1536 jointe au registre du notaire Antoine Rochette (6). Les enquêtes relatives à la sorcellerie en Vivarais (7) reproduisent les propos des indigènes et en particulier des inculpés, et ceux-ci parlent roman. La persistance du dialecte est donc indéniable, mais elle est désormais battue en brèche (8).
Ce sont d'abord les comptes de Tournon qui se francisent à la fin du xv^ siècle ; de 1490 à 1493 (9), ils sont écrits dans
(1) Indic. de M. A. Le Sourd.
(2) Re<^ue du Vivarais, 1917, p. 3G9-76. Publié par MM. Mercier et Fabre. Voir encore, en 1478, une pièce en roman tirée du Cartulaire de Mazan. Régné, Histoire du Vivarais, t. Il (pièces justif., n^ xix, p. 506).
(;j) Bévue des patois, 1888.
('i) JhiU. hist. ecd. dioc. Valence, etc., 1887-88, op. cit., p. 2'il. « hieu Pierer Guarnier de Colens ay donat aqucsta chadiera el covêt. »
(5) Bull, 1882-83.
(6) Com. de M. Le Sourd (rcg, de 1537, Arch. de l'Ardèche).
(7) Régné, La Sorcellerie en Vivarais. Quelques individus semblent parler français.
(8) Le style roman est, dès lors, très gauche. « Meste Anlony Rocheto, ieu vous prie que quanselct lo obligier de Vidal Charier que es de xxx®, quar jeu lo tene quity, en paian vous lo obligier, c aiso es fait a nostra meiso en presens de mes fraircs religiauses de la Balme et de Voguer... » G dcc. 1536. Pièce jointe aux étendues d'Ant. Rochette, not. à Aubcnas.
(9) A. Mazon, i\'otes historiques sur Tournon, Privas, 1908, p. 214-45.
un jargon mitoyen, qui^ par moment, fait place à du français à peine altéré. Située aux confins de l'aire languedocienne, étape sur la ligne du Rhône, Tournon donne l'exemple. Puis le français s'introduit chez les notaires dans quelques actes isolés (un en 1514 chez M® Rochette) (1), dans les pièces de procédures (l'enquête de Simon Valentin, notaire à Montpezat (1519) est en français) (2).
Désormais le français se propage rapidement : les délibérations de Bourg-Saint- Andéol (3) sont alternativement en roman ou en latin jusqu'en 1525 ; ces deux langues sont abandonnées en 1526 ; à Largentière (4) les délibérations commencent en 1541-42 et sont en français ; à Baix (5), les comptes consulaires qui, au xv^ siècle, sont en latin, reprennent, après lacune, en 1520, en français. A Saint- Montan (6), ils sont en roman depuis le xv® siècle, jusqu'au 9 octobre 1539 ; le 3 janvisr suivant, ils sont en français. François I^^ eût été bien surpris d'une si prompte obéissance chez un comptable lointain et villageois, et peut-être n'y a-t-il là qu'une coïncidence fortuite. Par la suite les archives communales comme les écrits privés ne connaissent que le français : le livre de raison de M. Gamon, d'Annonay (1551-90) est en français (7).
Dans les textes écrits, la lutte a donc été circonscrite, sauf exceptions isolées, entre le latin et le français ; seuls quelques rares vestiges font entrevoir le maintien du vulgaire dans la vie courante, tout le long du xv^ siècle, puis son effacement peu après, et le changement d'usage qui s'ensuivit. Il ne semble pas que les archives encore mal répertoriées puissent fournir beaucoup d'autres révélations. Dans l'ensemble, c'est la première génération du xvi^ siècle qui a assisté à l'introduction du français. La preuve en est fournie d'une manière inattendue
(1) Bull. hist. eccles. dioc. Valence, 1893. Chronique religieuse du Vieil Aubenas.
(2) Régné, op. cit. 11 reprend le latin pour exposer les obscénités.
(3) Indication fournie par M. Lebrely, archiviste bibliothécaire.
(4) /ni', som. Arch. coin. Largentière.
(5) Indicat. de M. Le Sourd.
(6) Indicat. de M. Régné, archiviste départemental. Le roman s'arrête au folio 47 vo,
(7) Bibliothèque d'Annonay, Catalog. des manuscr. des Bihl. de France^ III, n» 1.