DURAND
(5) Im: som. Arch. Gard (Série E., t. I). Notariat de Bernis. « Sibi prius ad intelligendum dato' et in sermone vulgari cxplanato. »
tion ne se dément pas depuis le xiii® siècle, jusqu'aux approches du xvi^. D'autre part, fréquentes sont les paroles, injures, déclarations, reproduites en roman dans les pièces de procédure ou dans les actes notariés. L'affaire de la sorcière de Boucoiran (i), en 1491, où tous les propos sont en langue du pays, atteste la permanence de l'usage oral ; c'est un exemple type. Enfin l'écriture fait, malgré le latin, une place considérable au parler local : comptes de Montagnac (1422-1450) ; de Valliguière (1522) ; criées et proclamations à Gignac (1470), à Vinas (1483, 1507, 1521, 1523, 1524, 1535) ; à Hierle (xv^ siècle), à Assas (1483), à Portes (1519), à Sainte-Cécile d'Andorge (1507) (2) ; com^ooix de Posquière, de Genolhac, de Perols ; estime d'Anduze (1515) ; annonce de la taille à Saint- Martial (1515) ; parmi le latin des notaires, on trouve à Sauve une multitude d'actes romans entre 1503 et 1504 ; et ainsi en la plupart des lieux, A Calvisson, un testament notarié est signé, en langue d'oc, par les témoins, sauf le notaire et le curé qui préfèrent le latin (1479-1481) ; à Saint-Génies de Malgoires, le notaire, en 1465, emploie le roman pour des notes personnelles ; la famille Dupont d'Aumessas a des reconnaissances en roman de 1517-1518 ; à Saint-Denis de Ginestet, à Saint- Giniez-de-Fontarèche, ce sont des statuts de confréries (1515- 1517), qui emploient le roman (3). Ces archives de communes ou de notaires certifient que la décadence du roman n'a pas encore commencé ; on le trouve aussi dans la correspondance des particuliers (lettre d'un ouvrier du Pic-Saint-Loup (1448) (4), lettres de 150 7 chez un notaire de Sainte-Cécile-d'Andorge (5), etc.). Avant 1520, il n'a pas cédé le pas au français. Puis le français pénètre dans quelques actes de notaires ; il
(1) Bull. phil. et hisi. du Comité (1907). Procédure contre une sorcière de B., BLIGNY-Bo^DURA^•D, p. 380 et sqq.
(2) Ces textes sont publics dans divers volumes des Mémoires de l'Acad. de Nîmes, dans les premiers volumes de la Revue des Langues romanes. Les criées de Sainte-Cécile d'Andorge sont signalées in Inv. som. Arch. dép. Gard (Série E, t. III), notariat d'Andorge.
(3) Ces renseij^nements et d'autres qu'on pourrait y joindre sont tirés de Vlnv. si minutieux de la série E supp. que nous avons mis à contril)ution.
(4) Soc. languedocienne de géographie (1905), p. 52.
(5) Ini>. som. dép. Gard (Série E, t. 111). Notariat de Sainte-Cécile d'Andorge.
se manifeste par la contamination sensible du parler local (arrentement du prieuré d'Estezargues (1), 1527) ; il s'impose dans les pièces de procédure (criées et enquêtes de 1528 à 1533 à Bedosse, d'après les archives du château d'Arène) (2), en attendant qu'il s'introduise partout grâce aux gens de justice, et à leurs auxiliaires.
Les notaires de la campagne font comme ceux des villes. Tels registres, épaves d'anciennes collections, attestent pour Aramon, Anduze, Bezonce, Calvisson, Cornillon, Genolhac, La Jurade, Ponteils, Sernhac, Sommières, Sauve, Saint- Génies de Malgoires, Saint-Martial, l'attachement à la tradition latine jusqu'au premier tiers du xvi^ siècle. Après l'ordonnance de François I®^, ceux de Chamborigaud, de Cornillon, de Ledenon de Remoulins, de Sommières, de Saint-Chapte, de Saint-Laurent-des- Arbres, etc., n'admettent plus que le français, ainsi que les précédents.
Et désormais le français s'écrit partout, et va s'imposer à tous, comme langue écrite. Cependant, le parler local résiste çà et là à cette défection générale, on l'a constaté à Aimargues, à Remoulins : les coutumes de Saint-Chapte sont encore en roman en 1552 (3) ; le notaire de Cornillon (4) transcrit des injures en roman (1551), une enquête à Bedosse (5) (1552) est mi-romane mi-française ; à Nîmes, une quittance (6) de 1580 est encore en roman, ainsi que les criées de la cour de Lauzières (7) à la fin du xvi^ siècle. Et sans doute l'élite de la société connaît assez la langue française pour s'en servir, comme d'une langue maternelle, mais la masse du public, même instruit, comme il apparaît au style des notaires ou des
(1) Mém. Acad. Nîmes (1893).
(2) Bull. hisl. et arcliéol. de Vauduse (1882, p. 448 et sqq.). R. de Courtois, Les justices seigneuriales.
(3) Mém. Soc. scientif. et liit. d'Alais (t. X, 1879, p. 157-164) ; Ciiarvet, Les coutumes de Saint-Chapte. La langue est contaminée et la fin est en français.
(4) Im'. Arch. Gard (Série E, t. I). INot. de Cornillon.
(5) R. DE Courtois, Les justices seigneuriales, loc. cit.
(6) /np". som. Arch. Gard (Série E, t. I). Titres de famille. Famille Albenas : « Hieu Glaudo Albenas, confesse aver agut et ressauput de sen Anthoni Maton la somme de trenta et dos solz et syeys den. tourn. »
(7) Crides de la cour de M. de Lauzière (R. L. R., t. I, p. 202), publié par l'abbé ViNAS, xvi« siècle, très francisé.
corps municipaux, se contente d'un jargon hybride, patois francisé, ou français dialectalisé. Sous cette forme équivoque,, la langue d'oc survit ici, dans l'écriture, jusqu'au xvii^ siècle , mais elle n'est qu'un accessoire dont on ne se défait pas aisément. La primauté est acquise au français que nul n'est censé ignorer. Les privilèges de Villeneuve-lès- Avignon sont ainsi traduits de latin « en langue françoyse pour l'intelligence d'iceulx ausd. manants et habitans « (1) (xvi® s.). C'est la reconnaissance officielle que désormais, pour les méridionaux, la langue française fait foi.
Dans ce Bas-Languedoc désormais francisé, il est une région qui a résisté, celle de Saint-Pons ; on y conserve le roman jusqu'au xvii^ siècle. Si l'on est mal renseigné, pour ce C|ui est de l'usage municipal, sauf pour les compoix, qui, en 1500 et en 1550, sont encore en roman, les notaires de Saint-Pons acceptent encore le roman bien après 1540 : actes de ventes et reconnaissances de 1559, testament de 1576, aveu et arbitrage de 1578, testament de 1600 (2). Dans les archives ecclésiastiques (3), un terrier du chapitre de Saint-Pons, de 1564, est en roman. Enfin le livre de raison de B. Cabrol, (1597 à 1663), a des textes de sermons en roman, idiome sans doute contaminé, mais conservé ici par le clergé pour l'instruction des fidèles. Au xvii^ siècle, les délibérations (1602), le livre de la paroisse (1606), le compoix (1637) et tous les actes notariés sont en français. De même à la Salvetat (4), un testament de 1557, un acte de vente de 1561, le compoix de 1585, et un extrait non daté de droits et rentes sont en roman (5). A Aniane, le roman persiste dans les délibérations et les comj)tes, tout le long du xvi^ siècle. Encore en 1583, il sert à la comptabilité. Le français ne se généralise qu'au xvii^ siècle.
(1) Catal. des mscr. de la Bibl, d'Avignon, 11° 1866. Cf, aussi Mém. Acad, de Vaucluse (1896, p. 173). Privilèges et franchises de Villeneuve-les-Avignon.
(2) Inv. des Arch. com. de Saint-Pons. La plupart des documents y sont publiés intégralement : la langue est contaminée.
(3) Archives de Vancien évtcJié de Saint-Pons, inventaire de 1746, publié par J. Sahuc, 1907, Montpellier.
(''i) Ihid. Cf. aussi Soc. languedocienne de géographie (1896, p. 353 sqq.). Le Minervois et Olonzac.
(5) Cf. aussi passim. Dict. topogr. de Varrond. de Saint-Pons, par J. Sahuc (Bull. Soe, lang. de géogr., 1910) et ibid. (1900) ; Gros, La Salvetat et ses environs.
Mais, vers 1550, au moment où il est adopté dans la majeure partie du domaine languedocien, ici, d'Aniane à Saint-Pons, il reste peu familier aux populations. Les textes relatifs à la réparation des cloches d'Aniane, en 1555, sont en cela fort sionilicatifs (1). Pour cet ouvrage, on s'est adressé à Béziers, d'où un homme de l'art fait des propositions aux consuls d'Aniane, par une lettre écrite en français ; il offre ses services « pour le faremante que vous sera nessecere et aussy les batalhs. » D'autre part, le « campante » de Saint-Pons envoie deux lettres où il s'exprime en roman (2). Ainsi deux artisans, appartenant à la même classe sociale, à la même corporation, à deux cités d'égale importance, emploient un idiome différent. Et Saint-Pons retarde sur Béziers. Ce témoignage venu de particuliers, et portant sur la pratique courante et cfuotidienne, concorde avec celui des textes officiels, publics et notariés. Dans ce recoin de Languedoc, au rebord méridional des Cévennes, le conflit entre le roman et la langue du roi se produit et se règle à deux générations d'intervalle après Montpellier et Nîmes, à une génération après Béziers et les autres localités du pays. Les grands courants de circulation cjui ont amené le français, dès 1500, avec les voyageurs, sur les trois routes, Lyon à la mer, Clermont à Nîmes, Beaucaire à Toulouse, ont laissé indemne, parce qu'il était à l'écart, l'ancien diocèse de Saint-Pons.
La marche du français et son établissement en Bas- Languedoc est éclairée par une richesse et une variété de témoignages écrits, dont cet exposé ne donne qu'une faible idée. Ignoré des habitants jusqu'à la fin du Moyen Age, réduit au xv^ siècle au rôle d'instrument diplomatique pour les relations
(1) Mém. Soc. archéol. de Montpellier (2e série, t. V, 1914) ; Berthelé Anciens textes campanaires.
(2) « Mesurs, syas sers que ieu non pody recobra de metalh de par desa lo que ieu devy recolra à Montagnac darieryamen, como vous avye promes. Non n'y aguec sinon m quintals 1 /2. Yesen que non avye pro per vous fayre la fornituro metery aquels m quintals 1 /2 a fayre la campano de Caus, que de présent soy après la monta... » 4 mars 1.556. Les comptes municipaux d'Aniane sont, à cette date, encore en roman.
avec le royaume, il est admis dans les municipalités et chez les notaires dans les villes-maîtresses : Xîmes, Montpellier, et dans les villes riveraines du Rhône dès 1490 ; dès lors, se manifeste chez les greffiers et écrivains publics, un dualisme linguistique, prélude d'une unité nouvelle, sous l'égide des rois de France. Entre 1500 et 1540, toute la masse territoriale que délimitent le Rhône, les Cévennes et la Méditerranée, se montre sensible à cette impulsion novatrice, et se convertit à un usage qui est celui des étrangers : période de trouble, qui se clôt par l'application triomphale de l'ordonnance de Yillers-Cotterets. La francisation, qui a été l'affaire de cinquante ans, est alors acquise comme un xTf.aa v.; àz'.. Seul le pays de Saint-Pons tient plus longtemps, et l'emploi écrit du parler local n'y est aboli c(u'au xvii® siècle : il y a là un nœud de résistance, contre lequel le français a buté.
Telle est, dans cette région, l'histoire chronologique du phénomène ; dans la succession des étapes, dans les circonstances de l'événement, il y a quelque parallélisme entre ce Bas-Languedoc, et l'ensemble du domaine languedocien, de la Haute- Auvergne aux Pyrénées, de Cahors au Rhône ; ce qui s'est passé ici se retrouve en raccourci là. Et il y a aussi quelque synchronisme entre cette portion centrale du Midi, qui est l'objet du présent Livre, et la portion occidentale, du Limousin à la Bigorre, que nous avons précédemment visitée. Quelquefois symétrie implique duperie. Et pourtant, à envisager d'emblée ce vaste Languedoc avec ses terres adjacentes : Rouergue, Quercy, Gévaudan, Haute- Auvergne, Velay, Yivarais, il semble bien que le passage au français s'opère en qviatre échelons : 1° entre 1480 et 1500, c'est la Haute- Auvergne, les villes du Velay, du Gévaudan f[ui se francisent ; 2" entre 1500 et 1525, c'est la rive droite du Rhône, et c'est Toulouse ; 3^ entre 1520 et 1540, c'est la majeure part du domaine qui prépare l'avènement ou qui accepte spontanément les conséquences de l'ordonnance ; 4^ après 1550, c'est la conquête des pays plus réfractaires : Piouergue, région de Saint-Pons, campagnes attardées ; cela est vrai du Languedoc, cela est vrai de la Gascogne. En revanche, l'invasion ne suit pas ici une direction rectiligne du Nord au Sud, comme du Limousin aux Pyrénées ; elle est subordonnée aux contingences géographiques ; elle va du plus accessible, chemin du Rhône, Toulouse, au moins
accessible, causses du Rouerguc, conlreforls des Cévennes. Ceci d'ailleurs n'est qu'un cadre général : dans le détail des acquisitions, il y a du caprice, de l'inattendu, qui contredirait à toute conception systématique. Il peut paraître singulier que Mende soit plus tôt perméable au français que Rodez ou que Saint- Pons (1).
Voilà les choses vues de très haut. Le Bas-Languedoc nous rappellerait au besoin, dans quelles conditions précaires l'équilibre s'est réalisé. Dans les autres points du Midi, ■ — à s'en tenir à l'examen des seuls documents écrits, — on pourrait conclure à l'extinction totale des parlers locaux, si on ne savait c{u'ils se sont fort bien maintenus, dans la conversation quotidienne. La dualité de langue après 1540, est, quoi qu'on dise, presque imperceptible aux yeux non avertis, et le français presque uniquement employé est manié avec une suffisante correction. Dans le Bas-Languedoc, au contraire, le parler local n'est pas irrémédiablement délogé de l'écriture ; non seulement il s'étale même dans les villes de bonne heure francisées, — quand it s'agit de documents spéciaux, consultés par les habitants, comptes, compoix, criées, à Aimargues, à Aigues-Mortes, à Montfrin, — sans parler d'Aniane et Saint-Pons, — mais encore ceux qui écrivent, les notaires surtout, en parlant français, ont l'obsession dvi roman. Nulle part, comme ici, la langue nouvelle n'est obligée de s'accommoder de termes locaux et techniques, de formules du cru, et cela non pour une covirte période, mais juscju'au xvii^ siècle, et cela non dans les bourgades paysannes, mais encftre à Nîmes. On trouvera dans un jugement du présidial de Nîmes (1560) des phrases comme celle-ci : « payable led. bled à l'yère au temps des caulcaisons, le vin a rech de tine... » (2). De tels exemples multipliés prouvent que l'intronisation du français se heurte à une pratique invétérée du parler maternel, que sa diffusion reste à fleur de sol, et qu'il faut composer...
Ce compromis qui facilite la transition était commandé par les circonstances à tous ceux qui, dans ce Midi de la Renaissance, tiennent une plume, et détiennent une parcelle de pou-
(1) Malgré l'explication que nous en avons donnée en conclusion du chapitre XVI.
(2) /n^. Arch. Gard (Série E, t. I). Titres de famille : famille Borel.
voir. On imagine sans peine les expédients auxquels doit avoir recours celui qui rédige en français les volontés d'un compatriote qui ne sait guère au delà de son patois. Bien que la tradition latine ait, dès longtemps, accoutumé notaires et clients à ces exercices, il y a toujours lieu à difficultés quand la langue officielle et professionnelle n'est pas la langue commune. Ces difficultés ici éclatent ; elles s'atténuent par l'emploi de deux moyens termes, le français dialectal, et le patois francisé : de ces deux jargons les archives de l'Hérault et du Gard offrent d'innombrables spécimens, qui ont pour nous un avantage : ils nous avertissent, que malgré l'apparence des documents, ces populations sont désormais et resteront bilingues.
Quoi qu'il en soit, quelque superficielle que se révèle la francisation du Midi, le xvi® siècle est le point de départ d'un ordre nouveau qui a pour symbole la prépotence de la langue française et la déchéance du parler local. Le mot de Languedoc est suranné, il évoque un passé aboli, il cesse de caractériser une entité concrète, un monde distinct, doté d'un parler distinct ; il n'évoque plus qu'une notion géographique ou administrative, il ne désigne qu'une province, ■ — ■ una e multis, ■ — ^ dans le royaume : au sens propre, au sens fort, au sens primitif du terme, il n'y a plus de Languedoc.