‹ Recherches historiques sur l'introduction du français dans les provinces du midiChapitre 43 sur 76 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

L'annexion du Dauphiné à la France au xiv^ siècle, avait déterminé l'introduction presque consécutive du français, dans une portion de ce domaine que la pénurie de textes vulgaires n'a pas permis de délimiter avec précision, mais c{ui ne dépassait pas, au sud; les montagnes du Vercors et le cours de l'Isère. Pendant les cent années qui suivent, le français ne fait aucun progrès au delà, ni par invasion, ni par infiltration ; il s'est heurté comme à un barrage ; et il n'y a aucun lien historique entre la francisation du Dauphiné septentrional et celle du Dauphiné méridional : il y a plutôt solution de continuité complète. Cette rupture s'explique peut-être par le fait que le Valentinois et le Diois n'ont été effectivement réunis à la Couronne qu'en 1410. Après avoir marqué le pas si longtemps, le français est reparti de l'avant, le jour où les conditions nouvelles qui s'ouvrent à la politique royale lui livrent les portes de toutes les provinces du Midi.

Pourtant un correctif est nécessaire à cette assertion. ^ aience et Romans, villes frontières, font la transition et l'entredeux ; elles se francisent dans le cours du xv® siècle.

Valence (1). — Si, dans les délibérations municipales, le

(1) lm\ sont. Arcli. corn, de }'(i[cnce (IDl'i), séries 13B et CC. Voir la se-

latin persiste jusque vers 1520, malgré des traces multipliées de français, depuis 1500 les comptes, en revanche, sont écrits en vulgaire au xv*^ siècle. Ce vulgaire c'est le dialecte, c'est aussi le français, c'est aussi une combinaison des deux. Le registre de 1422 à 1448 (CC 27) contient déjà du français ; un autre (CC 29) est rédigé en dialecte, mais il y a aussi des passages en français. Cette confusion règne juscju'en 1500. Voici des extraits (144G) : d'aucuns documents sur le fait de prendre pocession novelle de Vevesqual ; (14G6) : per ho que say morian fort et la gent se planyan que non say avla point de mege. C'est le registre de 1508 à 1521 (CC 33) qui, le premier, est entièrement rédigé en français. Ultérieurement les autres documents municipaux sont toujours en français.

Donc, dès le milieu du xv® siècle, la pénétration du français «st sensible à Valence, ainsi que le déclin du parler local. Dès la fin de ce siècle, la population est acquise à l'innovation : une transaction de 1491 entre la ville et des particuliers est en français (1). Et si l'on trouve un compte relatif aux hôpitaux écrit en roman, dans l'année 1505 (2), cela fait figure d'exception. Longtemps après, entre 1520 et 1525, un bref d'indulgences concédées par le Pape (3), est affiché en français : pour ce genre de publications, c'est le roman qui, aux mêmes dates, est employé en Quercy et en Albigeois.

Chez les notaires, l'emploi prématuré du français est également sensible. Si, d'une part, on trouve chez l'un d'eux, vers 1443-47, un Breu de la deymaria que pren le chapitol de Valensa (E 2476), qui est en roman, on trouve aussi des textes en langue hybride : (1442-46) noble Jacques Fialini deu per xii florins que ly ay preste comptant (4) ; on relève aussi des textes français, baux à loyer (1452), pacte de mariage (1452), des quittances et testaments (celui de Guy Alemand) (5). Dans son registre (1506-11) écrit en latin, le

rie CC 27 à CC 32, Le registre BB, 1426-74 comprend, au début, des pièces en roman, ensuite le latin reprend.

(1) /nt». som. Arch. com. Valence, série CC.

(2) Ibid. Arch. hospitalières.

(3) Bull. hist. eccles. et archéol. des diocèses de Valence... (1880, p. 38) ; Abbé Fille T, Hist. religieuse de Rousset-en-Vercors.

(4) Inv. som.^ série E. Titres de familles, t. I. Voir depuis E, 2465.

notaire Bourjac insère des vers français (1). En examinant de près ces recueils, on relèverait une masse de témoignages concordants avec ceux des archives municipales. Le notaire Mialaret (2), après 1501, a un formulaire d'actes en latin et en français ; le latin, comme partout, se conserve chez eux jusc[u'en 1540, mais cent ans avant, le français y occupe une place notable, fait unic[ue dans tout le domaine cjue nous explorons.

Si Valence est ainsi francisé avant Toulouse, Bordeaux, ou Montpellier, ne serait-ce pas un effet de sa situation politicjue, • — rattachement étroit, direct, à la personne du roi de France, — aussi de sa position géographique, non loin du Dauphiné francisé, sur la ligne si fréquentée de la navigation rhodanienne, et encore de cette population étrangère (3) qu'attire l'Université. Bien que la plupart des savants qui y professent soient d'origine italienne, et que le latin soit la langue professorale, les étudiants peuvent avoir importé le français, comme les artisans qui vivent de l'Université. C'est d'ailleurs la coïncidence de toutes ces causes, plutôt que chacune prise en soi, qui a fait de Valence une ville si prématurément convertie au français (4). Et pour marc[uer le nouveau régime, en 1552, les privilèges de la ville sont traduits, comme en tant de lieux, « d'un costé en latin, de l'aultre en françoys » (5), et c'est un certain Dorne qui est chargé de cette mission.

A Romans, même histoire. Dès le xv® siècle, la pénétration du français est attestée en divers documents : un marchand de la ville, Pierre Fattet (6) laisse, vers 1420, un registre de comptes franco-latin ; un boulanger. Pierre Cudrifvn, adresse

Vive les gorgias de court

qui au col portent des couliers

Don pas ces lourdeau.x escouliers

auxquiculx l'argent souvant est court.

(2J Inv. nom. Arcfi. dcp. Draine (Série E supp., l. I). Notaires.

(3) Nadal, Histoire de l'Université de ^'alence.

(4) En 1513, un imprimeur y aurait publié un livre fran(.ais : La fontaine de toute science du grand philosophe Sidrac, Bull. arch. Drame (1891, p. 233). Jean Belon, imprimeur à Valence.

(5) hw. som. Arch, com. Valence, série Bli, voir page 29.

(6) !)■■ U. CuEVALiEu, Les rues de liomcins, fragments historiques (1900).

Brun 20

aux consuls une rcMjuète en français (1) (1425) ; à vrai dire, il est étranger au pays ; mais un mémoire annexé et d'une écriture différente, contient un passage en français. En 144G-1451 une liasse de correspondance contient des lettres en français ; il est vrai que, par sa position géographique, Romans est en relation avec des gens déjà francisés. Certains dossiers de procédure contiennent des actes en français : en 1471, à propos d'un arbitrage, qui est en latin, les griefs des habitants sont résumés en français (2) ; après 1490, on relève de nombreuses pièces de ce genre. En 14G3, une proclamation, sur le droit de banvin, porte (3) des traces visibles de contamination. Un peu plus tard, un règlement pour les drapiers est en français ; en 1489, un bail de la boucherie (4) en français, est suivi d'une criée publique également en français, avec quelques vestiges de provençal. Ces actes très variés, dont la plupart s'adressent à la masse populaire, prouvent que la langue du Xord s'est propagée, et se parle assez communément dans la ville. Les archives communales (5) reflètent, aux mêmes dates, les mêmes transformations. Les rôles de tailles, jusqu'en 1459, sont en provençal ; ceux qui suivent, jusqu'en 1500, sont dans un idiome oi^i dominent les tournures françaises ; après 1500, ils sont en français. Les comptes, en latin depuis 1357, sont écrits en provençal, à partir de 1453, avec des pièces en français ; après 1471, le latin reprend jusqu'en 1509 ; dès lors, ils sont en français, ainsi que les pièces annexes et les quittances. Partout à la fin du xv® siècle, la lutte est circonscrite entre le latin et le français ; le provençal étant hors de jeu (6). Les délibérations

(1) Romania (1892). Maître Pierre Cudrifui, horloger de la ville de Romans. par P. Meier (p. 38 sqq.).

(2) /n^'. som. Arch. dép. Drôme, série E, loc. cit.

(3) D"^ U. Chevalier, Les rites de Romans, p. 190. Voir aussi en roman une proclamation de 1424.

(4) Ini>., loc. cit. « L'on vous faiz assavoyr de la part de la cort que la bocheria de Romans est en venda per ung an a commensarà Pasques prochepnement venant et a finir à Garamentrant après venant a vendra la cher a l'escandols et au gros poys de la ville. »

(5) /nt". som. Arch. dép. de la Drôme (Série E sup., t. YI). Commune de Romans. Un grand nombre de textes puisés aux Archives de cette ville ont été publiés par U. Chevalier ; ce sont, malheureusement, desbro churcs éparses qu'il n'est pas aisé de se procurer.

(6) Le registre dit : Papier roge des dettes, 1513-33 (CC, 532) a toutefois du roman en 1519.

renoncent au lalin pour le français, le 20 juillet 1505 ; les listes <;onsulaires font de même, en 1513-1514 ; les procédures consulaires admettent le français, à partir de 1517, et l'adoptent à l'exclusion de toute autre en 1518. On ferait des constatations analogues dans les archives hospitalières (1), chez les notaires : l'infiltration de la langue française est notable dès le milieu du xv® siècle ; en 1480, sa diffusion est fort avancée ; au seuil du xvi^ siècle, la population de Romans est entièrement acquise au nouvel usage. Comme Valence, Romans est placé en flèche vers les pays déjà francisés, c'est un carrefour de routes, au débouché du Graisivaudan, une cité industrielle fort active ; elle a été promptement atteinte par la contagion de Grenoble, Saint-Marcellin, Lyon et Vienne.

La commune voisine de Saint-Paul-les- Romans (2) participe au même mouvement. Des comptes de la commanderie prouvent qu'entre 1471 et 1474, le français y est déjà connu. Les registres de la justice retiennent, pour ces mêmes dates, des injures qui donnent une idée de la langue communément parlée : « Non a homme a Saint Pol a qui vous ne faciès tort. Si tu venes vers my, chet laron que tu ses, je te feray malcontent, etc. » Malgré les survivances de tournures locales, on voit que la pratique du français se répand déjà dans ces parages.

De ce fait, on a un témoignage péremptoire dans le Mystère des Trois Doms (3), représenté à Romans en 1509, et ultérieurement en d'autres lieux ; il est l'œuvre d'un chanoine Dupra. de Grenoble, qui eut pour collaborateur, Claude Chevalet. Ce jeu occupa l'attention de la cité pendant plusieurs mois ; les acteurs en furent choisis parmi les Romanais, et si l'on adopta une rédaction française, n'est-ce pas que le public était en mesure de la suivre ?

Et le témoignage vaut aussi pour Valence : dans cette ville,

(1) /nw". som. Arch. hosp. de Romans {189'i), par Lacroix.

(2) Bull, archéol. de la Drôme (18G7, t. 11). -\otice sur Saint-Paul-les-Romans, par Lacroix.

(3) Publié par Giuaud et Ciievalieu ; il est eu ïrau^ais. Dans le Bulletin d'hist. eiclésiasl. et d' archéol. reli'^ieuse den diocèses de \'alence, Gap, Grenoble et T'iVters, U. Chevalier a publié : Documents relatifs aux représentations théâtrales en Dauphiné (1882, 188.3, 188'i, 1885, 1887), reproduits en appendice de l'édilion du Mystère.

308 LA POjrnoN OHinXTALE DU DOMAINE M É lil DIO N AL

au cours du xv*^ siècle, et notamment en 1473, on avait joué un mystère des Trois Martyrs (1), Félix, Fortunat et Achillée, (jui était appaienimcnt rédigé en parler local. Le 2(3 juin 1499, le conseil communal décida que le manuscrit de cette pièce serait confié à un « fatiste » pour être amendé en meilleur langage, « cuidam fatiste, ut illum videat, et ubi esset expertus, et posset dictamen in melius ydyotua, hoc est magis placibile auditoribus (2), » Malgré l'ambiguité de l'expression, melius ydyoma, il est à présumer que le fatiste mit le texte en français, puisque c'est l'époque où le français envahit toutes les écritures valentinoises : et cette présomption devient une certitude, quand on connaît le nom du remanieur, Claude Chevalet (3), le même qui collabore au Mystère français des Trois Doms à Romans ; c'est un poète de langue française et si on a recours à lui c'est pour faire une adaptation française d'une vieille pièce en roman, dont le style avait sans doute cessé de plaire aux nouvelles générations de spectateurs (4).

On remarquera ces coïncidences : les documents d'archives nous montrent le français se propageant à Valence et à Romans, en fui xv^ siècle ; et les sources dramatiques attestent, vers 1500, une joopulation assez francisée, pour ne plus accepter de représentations en provençal ; ces « fatistes » dont les attributions n'apparaissent pas clairement à première vue, auraient pour spécialité de moderniser, en les francisant, les ouvrages que le public juge démodés. Claude Chevalet (5), originaire de Grenoble, qui donna à Grenoble, en 1527, un Mystère de Saint Chistophe de son cru (6), aurait débuté dans ce

(1) Cf. GiRAUD et Chevalier, passim. Le Mystère des Trois Doms de Romans a pour héros, Severin, Exupère et Achillée, et malgré la ressemblance du titre est une œuvre toute différente.

(2) GiRAUD et Chevalier, p. 842-3, 853, 856.

(3) Ibid., p. 856-7. « Claudio Chivaleti fatiste misterii Trium Martyrum ». Délibérations de Valence, juin 1500. Sur ce poète, cf. Giraud et Chevalier (Introd. p XXII et sqq.) : c'est indubitablement un poète de langue française.

(4) En 1506, la ville de Valence fait encore appel au même pour faire des divertissements, en l'honneur de l'évèquc Gaspard de Tournon. Giraud et Chevalier^ p. 859. Délibérations de Valence : 1506 : « ad magistrum Glaudum Chivalct, factistam farciarum qui non vult complere facesiam inceptam donec arrestato cum consulibus quantum sibi tradetur... »

• (5) Giraud et Chevalier, op. cit. (Intr., p. xxxii et sqq.). (6) Histoire de Grenoble, par Prudhomme (p. 322).

rôle modeste de remanieur, pour satisfaire à un besoin et à un goût nouveaux qui se faisaient jour. Peut-être y eut-il, en d'autres points du Midi, des remaniements analogues à ceux que nous constatons ici, à la lisière du Dauphiné français et du Dauphiné provençal.

De Romans et de Valence, le français eut vite fait de se propager dans les pays environnants (1). Il apparaît dans la comptabilité de Bourg-les- Valence en 1514, et se généralise A'ers 1522 ; dans la comptabilité de Chabeuil, il s'insinue vers 1471, et se multiplie après 1506 ; dans celle d'Etoile, à partir de 1520. Tain a, pour le xv^ siècle, des comptes où prédomine le latin ; le parler local a pu s'attarder jusqu'à la fin du XV® siècle, pviisque on en trouve des traces dans un texte relatif à la taille : lou mandament de la tailha royalla de la villa de Teing. Au xvi^ siècle, tout ce qui n'est pas latin, est français, (pièces justificatives des comptes 1505, 1513, 1516) (2). A Alixan, les rôles de tailles de 1491-1502 montrent le français s'insinuant auprès du roman et bientôt se substituant à lui. En d'autres localités, le français s'emploie, dès les plus anciens registres conservés : Lauriol (comptes de 1559, délibérations de 1570), Beaumont les-Valence (délibérations de 1546), Saint- Vallier (registres de baptêmes, de 1568) ; Saint- Nazaire (pièces de police de 1554 et 1564). Dans tout ce district, la substitution a dû s'effectuer, comme on le voit à Livron. Là, les comptes sont en latin au xv® siècle, mais en 1457 un texte est en roman. Entre 1479 et 1482 se montre le français, mais le provençal reste usuel par la suite, jusqu'en 1500, avec quelques émergences de français, en 1491 et en 1499 : avec le nouveau siècle, le français est définitivement adopté, sauf un retour au provençal entre 1529 et 1535 (3). Le français est désormais devenu la langue ordinaire des transactions : on en trouve deux, entre les gens de Livron et ceux de la Voulte,

(1) L'Inv. sorn. des Arcli. déixui. de la Drame (série E), comprend 8 vo« lûmes consacrés aux archives communales avec des indications sur la langue employée : sauf référence complémentaire, nous renvoyons à ce travail qui donne une idée très exacte et très complète des faits relatifs à la substitution.

(2) Cil. Bei-let, Histoire de la ville de Tain [Bulletin de la Soc. d'archéol. de la Drôrne, 1904, 1905).

(.3) Inv. som. Arcli. dép. Drôine, t. VI. Inutile de dire (juc les délibérations de Livron conservées depuis 1535 sont en fran<;ais.

310 LA POUTION OKIENTALE DU DOMAINE MÉRIDIONAL

entre les mêmes et ceux de Lauriol, en 1538. Ainsi, la partie septentrionale du Valentinois, jusqu'à la Drôme, n'emploie plus le roman comme langue écrite, après les débuts du xvi^ siècle ; à l'imitation de Valence et de Romans, c'est la dernière génération du xv^ siècle qui se rallie au régime nouveau.

Le français gagne ensuite du terrain, en descendant le Rhône jusqu'aux approches du Comtat. A Montélimar, les délibérations et les comptes sont en latin jusqu'au xvi® siècle, avec ([uelques éléments rédigés en provençal. Une date précise fixe le moment où le français est reconnu comme langue officielle du corps de ville : par délibération du 27 décembre 1521 (1), il est décidé que les procès-verbaux seront désormais en français, et cette décision est effectivement appliquée. Les autres textes sont rares, pour la période de transition ; mais après 1530 le latin disparaît de l'écriture. Châteauneuf-de-Mazenc a encore des délibérations en provençal après 1540, et un compte consulaire provençal de 1535, mais les pièces ultérieures sont en français (2). A Pierrelatte, les comptes, interrompus à la fin du xv^ siècle, sont en provençal ; ils reprennent, en 1565, en français. Un procès- verbal de visite des chemins, du début du xvi^ siècle, est encore en provençal ; c'est l'époque où le français se généralise dans les pièces d'enquêtes et de procédure. A Donzères, quelques textes disparates montrent le français déjà introduit vers 1510 (plainte des habitants contre l'évêque). En 1521, dans le compte- rendu latin d'une émeute, on reproduit des cris et des propos en français : clamantes et dicentes : Alarme ! Von tue mon mari et mes enfants (3). Les délibérations sont en français en 1526, les comptes consulaires abandonnent le latin à la fin du xv^ siècle, le provençal en 1536. Les rôles de taille de 1541 sont en français (4). Saint-Paul-Trois-Châteaux,par exception, a un registre paroissial qui débute en 1544 en provençal, et qui, après 1560, se continue en français. La Garde- Adhémar a des comptes où, à partir de 1521, le fran-

(1) Im'. som. Arch. com. de Valence, Montélimar et Die (1914), Montélimar, BB 29. Les comptes apparaissent en 1542 (CC4), ils sont en français.

(2) Aussi des actes de notaires (1533, et années suivantes), sont en français. Inv. som. Arch. dép, (série D. Notaires).

(3) Ini>. (Série E, t. V. Donzères).

(4) Une criée de 1535, en français (FF-).

çais voisine avec le provençal : cette dualité de rédaction ne cesse qu'après 1550. A Tulette, une transaction de 1536 est encore en franco-provençal (1), mais les règlements communaux de 1541 et 1552 sont en français. Suze-la-Rousse a une traduction de ses privilèges en français du xv® siècle. Rochegude a des délibérations françaises de 1545.

Si l'on (juitte les abords du Rhône, pour remonter la vallée de la Drôme, on constate, à peu près aux mêmes dates, la disparition du roman et l'avènement du français. A Crest, déjà en 1416, une enquête ordonnée par le Conseil delphinal (2), comporte des dépositions en français, mais un rôle de la taille et un compte de fournitures assurent la persistance du parler local jusqu'au xvi^ siècle : peu après on ne rencontre plus que du français mêlé au latin. Dans les comptes latins de Châtillon, le français s'introduit vers 1525, et s'impose en 1540. Dans l'intervalle une sentence arbitrale, de 1532, est en français (3), encore maladroit, qui témoigne d'une pratique encore récente. Allex a des comptes en provençal encore en 1536 ; après 1540 ils sont en français. A Die (4), le roman a persisté comme langue unique au xv^ siècle, mais un état des revenus de l'évêché, en latin, de 1474, porte des lambeaux de phrases en français et en provençal. La comptabilité communale y est en provençal jusqu'en 1522, avec des formes françaises très nombreuses dès 1513 ; le registre de 1528 à 1553 est en français. Quelques actes de notaires, autour de 1530, indiquent que le français se répand parmi les petites gens. Après 1540, disparition du latin : les délibérations, qui reprennent après lacune en 1545, sont en français ; à Allex, à Luz-la-Croix- Haute, à Saillans, à Aouste, à Gigors (5), les archives communales

(1) Défense « d'esbucher, laborar, rompre ny esbrechar aulcuns hermas ny garrigues » (Inv., série E, t. V. Commune de Tulette).

(2) Bull. Soc. arch. et statistique Drôme, 1897, p. 65, d'après Arclt. dép. Isère, B. 3498.

(3) Permission de pastourguer anvequcs leur bcstal, tant groses que menu et boschairer... (Inv., série E, t. VII).

(4) Inv. sont. Arch. coni. Die (B13 et CC). P. Meyer a signalé un livre de raison du seigneur de Treschenu {1459-14G1) en vulgaire [Homania, 1891, p. 70 et sqq.). Le langage de Die au XIII^ siècle.

(5) Pour ces conrumunes, ou n'a pas de textes municipaux antérieurs. (Cf. Inv. som, Arch, dép. Drôme, série E, passim].

assurent (juaprès 1550, le français seul esl admis dans l'écriture, parmi les communautés du Diois.

A mesure qu'on s'éloigne des vallées fluviales, le français semble avoir plus de peine à s'imposer. A Dieulefit (1), les comptes consulaires sont encore en provençal vers 1508 ; après 1544, on les retrouve en français ; à Rousset, les comptes sont de même, en provençal en 1535 ; après 1555 ils reparaissent en français ; à Colonzelle, ils sont encore en provençal en 1550 et, à cette date, un marché pour la sonnerie des cloches est en provençal (2) ; à Chamaret, les délibérations sont en roman, encore en 1554 ; en 15G0 elle sont en français ; les cadastres de 1480-92, et 150G-28 sont en roman, celui de 1588 est en français ; à Chantemerle, les comptes entre 1547 et 1591 sont en franco-provençal ; à Bonlieu, ils commencent en 1548 en roman ; à Taulignan, ils sont en provençal jusqu'en 1534, mais alors les rédacteurs savent, plus ou moins, le français. Une transaction avec le seigneur de Champs (1539), un testament de 1548, les délibérations qui débutent en 1579, sont des témoins de l'usage nouveau. C'est à Grignan (3) surtout, qu'on peut noter, dans ses détails, le progrès du français. On en trouve des traces dans le latin des notaires, ou le provençal de la municipalité, dès 1490 : un règlement de police de 1492, un tarif de boucherie (4), bien que le provençal y domine, laissent entendre que le français est là. Un peu plus tard, un acte entre les syndics et le baron d'Adhemar (1520), en 1537, les ordonnances de la Cour de la baronnie sont en français. Pourtant les comptes communaux restent en roman, jusqu'en 1540 ; les délibérations préfèrent le français, à cette même date ; pour mieux dire, entre 1520 et 1550, la langue municipale n'est ni le français ni le provençal, mais un compromis où prévaut tantôt l'un, tantôt l'autre, à la discrétion du rédacteur. Après 1540 toutefois, les rôles de tailles et les actes du notaire sont en français (5). Il semble qu'ici le français accepté, dès la fin du

(1) /«p., (série E). Voir au nom des communes.

(2) Bull. Soc. arch. Drôme, 1881, p. 304 : la langue est çà et là francisée.

(3) Im'. sont. Arch. dép., série E. Grignan.

(4) Lacroix, Le canton de Buis (1875). Exemple : « que negune beste de ovalye ne doyc paier negune rêve » (1493).

(5) Extraits nombreux in Bull, archéol. Drôme (1877). Grignan religieux, par FiLLET et (1893-1894), Louis Adhemar, premier comte de Grignan. Voir

LE DAIPHINÉ MKIUDIO.NAL 313

xv^ siècle par les notabilités, ait eu quelque peine à déloger le parler local, et à faire reconnaître sa primauté de la population. Cinquante ans s'écoulent, entre son apparition et son adoption définitive.

Quand on va plus avant dans la nu>ntagne, la résistance au français s'accuse encore. 11 est notable qu'à Nyons, le liber conclusionum des syndics commence en 1523 en latin et en provençal, alors qu'aux bords du Rhône, à cette date, on emploie le français. I^es comptes, au moins jusqu'en 1541, sont en provençal, et aussi une note sur les blés de 1546. Sans doute l'infdtration du français est sensible dès 1523 (1), mais l'usage n'en devient normal c[u'en 1550. La région des Baronnies reste plus longtemps encore fidèle au parler local : à Buis, le français apparaît dans les délibérations en 1513 et en 1545, pourtant le provençal est encore usuel en 1555, et le jargon franco- •provençal se maintient juscju'aux environs de 1580 (2). Les comptes, qui sont en latin jusqu'en 1480, sont ensuite en provençal jusqu'en 1560. Le registre des baptêmes commencé en 1575 est en français. A La-Roche-de-Buis, les comptes sont encore en' provençal en 1588, quoique l'influence française s'y fasse sentir dès le milieu du xvi^ siècle. Les criées de la fin du siècle sont en franco-provençal, et le cadastre de 1591 est en français mal assuré. Les autres communes, Mirabel d'une part, Montbrun, Saint-Auban d'autre part, avec leurs archives incomplètes, indiquent simplement qu'un changement dans l'usage s'est produit entre 1520 et 1550.

De tout ce qui précède, on trouverait confirmation en

aussi Lacroix, Le canton de Buis (1875). Extrait des délibérations de 1543 : « que Monseignor a mandat son église seu coUiege depuis huit jours en en say à l'église de Saint Salveur, et a layssat la paroisse et a dit que regardeu comment sera servida lad. église paroissial [Bull. arch. Drame, 1877). C'est la même langue qu'on trouve en 1493 dans le tarif de la boucherie. Lacroix, Le canton de Buis.

(1) Extr. du compte de 1523. « Sobre lo fach de la présentation que le bcu payre a présentât de far joar la Resurection de J.-C, provu que l'on luy paye sa despeiiso des si a la fin de las fcstes de Pandecostes prochenes /nt»., série E. Com. de Nyons.

(2) Délibération en 1580 : « es concluds (juc divendres prochati fassan enchantar la meson dou molin nou et lou venden en pension, ensemble lous bans et autres ustensiles dou molin que ly son » [Inv. sont., série E, t. III, Commune de Buis-les-Baronnics, E 2717 et sq.j.

LA l'OiniO.N 01îl]:>TALE DU DOMAINE MERIDIONAL

diverses pièces éparses dans les papiers de familles, chez les notaires, etc. On s'assurerait de la persistance du parler local dans tel acte de mariage de la famille Brunel, dans une adjudication à Saint-Jalle en 1539 (1), dans les comptes communaux de Portes (1523-1537), dans les pièces municipales d'Alixan, de Chateauneuf d'Isère, etc. (2). On trouverait des traces de français de très bonne heure, et, par exemple, dans une affaire de pillerie à Valréas (3), jugée à Valence, où les accusés reconnaissent leurs méfaits en français (1454), français de novices, mais qui atteste l'infiltration commençante : de même dans une procédure de commissaires chargés d'enquêter à Tarascon (4) (1477), ou encore dans les criées d'Alauzon (5) (1513). Puis, après 1520, les municipalités et les notaires renoncent au latin ou au parler local. Marcheyer, notaire à Châteauneuf-de- Mazenc, use du français à partir de 1533 ; Galland, à Die, vers la même époque ; Autran à Saint-Jalle, entre 1539 et 1556,emploient tour à tour le roman, le français. Les terriers, si nombreux encore en latin entre 1480 et 1525, sont désormais écrits en français (Saint- Vallier, 1525 ; Crespol, 1536, etc.). Les communautés (6) qui ont des titres ou des registres seulement pour la deuxième partie du siècle, témoignent qu'elles ont été pénétrées par le français, et que le roman a été abandonné sans retour.

L'histoire du français, dans cette partie rhodanienne du Dauphiné, présente, dans l'ensemble, trois caractères particuliers :

(1) Im'. som. Drame (série E, t. I). Notaires et titres de famille.

(2) Ini>. (série E), passim. Voir à ces communes.

(3) Bull. arch. Drôme (1893, p. 257), d'après les archives du notaire de Monte, à Valréas.

(4) Inv. som. Arch. dép. Drôme (série E, t. I). Papiers de la famille Valari. Extrait : « ung hostal situât à Tharascon en la carrière de Saint Anthony, local fait huit gros de censé, so es a Saincte Marthe quatre gros et les autres quatre gros à Frigolet don l'estiman à 500 fl. » E 2116.

(5) Bull. Soc. archéol. Drôme (1897). Lacroix, L'arrondissement de AyonSy p. 301.

(6) Voir passim la série E de l'inventaire. ISous n'avons parlé que des communes qui ont à la fois des documents antérieurs et postérieurs à la substitution. Mais dans toute la région, il en est un grand nombre dont les archives remontent à 1560 ou 1580. On n'y emploie que le français ; en particulier, la correspondance considérable des communes entre elles ou avec les chefs militaires, pendant les guerres de religion, prouve que le français est établi comme langue généralement connue dans le pays.

l'' Le territoire est francisé plus tôt que le Languedoc et la Gascogne ; le parler local qui s'emploie encore longtemps après, dans l'écriture, est infecté de termes et formes françaises, dès 1''j70, non seulement dans les villes importantes, mais dans les localités les plus modestes.

2® Dans la plupart des localités, à Romans, à Valence, à Buis, à Grignan, s'intercale une longue période de transition entre les premières apparitions du français et la substitution définitive, contrairement aux autres provinces, où l'on voit le français s'imposer peu après son introduction. Ici, très souvent, le français et le provençal cohabitent dans les écritures durant de longues années, et l'hésitation du public se manifeste encore par l'emploi d'un jargon franco-provençal, qui se rencontre certes en d'autres pays, mais qui ne s'y perpétue pas. En somme, la théorie de l'infiltration lente, des gains progressifs, s'appliquerait ici assez justement.

3** L'adoption du français ne s'accomplit pas simultanément sur tout le terrain que nous explorons : des rives de l'Isère à celles de l'Ouvèze, la langue du roi chemine par étapes. Elle atteint d'abord, dans la dernière partie du xv® siècle, les deux grands centres. Valence et Romans , puis elle semble descendre par la vallée du Rhône et s'insinuer en rémontant la Drôme par le Diois, entre 1490 et 1525. Le pays de Grignan qui est en retrait ne cède qu'après 1540, et les replis montagneux des Baronnies ne cèdent que fort peu avant 1600. En somme, à mesure qu'on s'éloigne du Nord, puis du Rhône, la progression se ralentit, et entre le moment où le français occupe Valence et Romans d'une part, et d'autre part celui où les Baronnies renoncent au parler local, quatre générations se sont succédées.

Ainsi pourrait se dessiner la courbe du phénomène, dans la mesure où les documents nous permettent de la reconstituer. Voilà ce que nous devinons, quand, par hasard, le latin ne s'interpose pas entre le xv® siècle et nous... «Il esta peu près inutile de noter, dit Jjacroix (1), que jusqu'au milieu du xvi^ siècle, les actes de notaires sont à peu près exclusivement en latin. » II en est de même, au moins jus([u'à 1510, des actes commu-

(1) Inv. som. Arch. dép. Drôme, l. I, Introd. Lacroix était archiviste départemental de la Drôme, cl connaissait bien les ressources de son dépét.

naux et des pièces de procédure : et l'ordonnance de Villers- Cotterets aura ici à exercer ses eiïets. Le français est déjà plus ou moins dilTus dans le })ul)lic quand le latin est abandonné, La substitution directe de la langue royale à la langue savante empêche de saisir, dans sa réalité, le conflit entre la langue importée et la langue locale. Sous le bénéfice de cette restriction, les textes vulgaires sont assez nombreux et concordants, pour que nos conclusions soient autre chose que des conjectures.

Gapençais, Emhrunais, Briançonnais

En abordant le Dauphiné alpestre, on retrouve la simplicité et l'unité, dans l'histoire de l'expansion française par la langue. Le pays est resté strictement provençal jusqu'au xvi^ siècle ; il s'est francisé rapidement, à partir et autour de 1540.

Mais ici encore la tradition latine est restée souveraine dans l'écriture. Actes notariés, municipaux, documents ecclésiastiques, instruments de l'administration delphinale, tout est latin ; on trouve du latin (1504-1520) même dans les reconnaissances en faveur du roi (1), même dans les cadastres (Saint-Chaiïrey, 1510 ; Chorges, 1512 ; Aspres, 1525), dans les rôles de décimes du diocèse d'Embrun (1516) (2), documents où d'ordinaire en d'autres provinces on préfère une rédaction en vulgaire. Les archives privées, comme celles du château de Picomtal, comportent des documents à peu près exclusivement latins.

Quelques textes cependant assurent que l'idiome local, jusqu'aux abords du xvi^ siècle, reste indemne et d'usage normal (3) : Comptes de la seigneurie de Savines (1444), leyde

(1) Iiw. des Anh. dép. des H. -Alpes (série C, Bureau des finances du Dauphiné) .

(2) Bull. Soc. éludes H. -Alpes (1888) et Annales des Alpes (1904), p. 88 ; d'après un mscr. latin de la Bibliothèque nationale, n° 12730.

(3) Ces docunnents sont bien connus : ils ont été publiés, quelques-uns plusieurs fois. Voir le recueil intitulé Annales des Alpes, où l'archiviste

LE DAVPHINE MERIDIONAL

d'Embrun (xv<^ siècle), iiiscriplion à Risouls (1450), ordonnance faite aux habitants des Crottes (14G6), pièces de la seigneurie de Manleyer, proclamation à Valernes (1493), livre de raison du seigneur de Rame (1471-1500), livre de reconnaissances à l'hôpital d'Embrun (1458), compte du chapitre dans la même ville (1478), etc. (1). Les enquêtes de la Chambre des comptes de Grenoble (1491) (2) contiennent des injures en roman de l'Embrunais ; les procédures de l'Inquisition contre les gens suspects d'hérésie reproduisent de même les dépositions. En 1489, l'inquisiteur Plouvier, instruisant le procès d'un vaudois de Saint- André, fait faire lecture publique de l'acte d'accusation en roman, in lingua layca (3). En voilà assez pour fixer une certitude ; mais le témoignage crucial nous est fourni par la littérature du temps. Si les Mystères qui exciteront à la fin du Moyen Age un engouement populaire si prodigieux ont disparu prescjue partout, nous privant ainsi de renseignements inappréciables, cependant, dans la région des Alpes, et plus particulièrement autour de Briançon, six Mystères en provençal ont été retrouvés : celui de Saint-Pons (fin xv^ siècle) découvert au Puy-Saint-Pierre, celui de Saint- Pierre et Saint-Paul (même date et même lieu) ; celui de Saint Antoine, copié vers 1503 (aux archives communales de Névache) ; celui de Saint Eustache (représenté vers 1504 au Puy- Saint- André) ; celui de Saint Martin (fin xv® siècle à Saint-Martin de Queyras), celui de Saint André (1512) (4). Ils

Guillaume a inséré tout ce qu'il trouvait de curieux au cours de ses dépouillements. Voir aussi les premières années du Bulletin de la Société d'études des II.-Alpes, VIiw. sont, des Arch. dép. où Guillaume a signalé et reproduit en partie ces mêmes documents, et enfin P. Meyeb, Documents linguistiques. Il n'est pas de pays pour lequel il soit plus facile de dresser le catalogue des textes écrits en idiome local (Cf. Meyer, Doc. ling.).

(1) Dans Y Inv. som. des Arch. dép., quelques documents sans importance, des quittances notamment, sont signalés, perdus dans les liasses de papiers latins.

(2) Ini^. som. Arch. dép. de l'Isère (série B. Chambre des comptes du Dauphiné, Briançon).

(3) Marx, L'Inquisition en Daupliiné (191''i, Paris, Champion), Ch. VI, p. 107 et aux pièces justificatives. : « prefata omnia, jamdicti dclati, saltim graviora ibidem in lingua layca coram onuù populo per jam dictum notariuni legi et publicari... » Dans celle afïaire, il y a aussi des propos et dépositions en romar;.

(''i) P. Guillaume, Istorio de Sancl Poncz [Rev. L. Romanes, t. XXXI et

ont été exhumés de leur poussière par les abbés Gui laume et Fazy. Les auleurs de ces œuvres dramatiques n'ont peut-être fait que des traductions : rien chez eux qui donne le sentiment de l'originalité, rien qui ne rappelle la manière de France. Travaillant d'après quelque modèle français, ils ont élaboré une sorte de transposition en langue du pays, adaptée à leur auditoire, où émergent des tournures, des mots, des allusions originaires de France (1). Et ceci est doublement intéressant puisque, d'une part, la production française se propage dans le Midi, mais que, d'autre part, elle doit être retranscrite en provençal. Si ces remanieurs, • — peut-être des ecclésiastiques, — connaissent déjà la langue française, le public ne comprend encore que le vulgaire maternel.

Et en effet les documents français pour cette période restent •exceptionnels, sauf, comme partout, des requêtes au roi de France (requête des gens de la Freyssinouse, 1483) (2). En 1481, dans un ancien inventaire de Largentière, l'archiviste (3) a écrit seize vers en français contre ses ennemis personnels : c'est une prouesse sans écho ; quelque temps après^ le roi Louis XI, de passage à Embrun, est harangué en français par l'évêque (4) ; faut-il y voir plus qu'une politesse déférente à l'égard du souverain ? En 1490, le chapitre d'Embrun écrit au prévôt de l'église de Gap (5) en français, et ceci a tout de même plus de sens, mais c'est au xvi^ siècle, et pas avant, que le français se propagera dans les villes, Gap, Embrun, Briançon et ultérieurement dans les campagnes.

Gap (6) fournit peu de documents qui ne soient pas latins

XXXII) ; Idem, Istorio Pétri et Pauli (Paris, 1887) ; Idem, Le Mijsière de Sant Anthoni de Viennes (Gap et Paris, 1884) ; Idem, Le Mystère de Saint Eu. tache [Rev. Lan g. Rom., 21, 22) ; Fazy, Mystère de Saint André (Aix, 1883). Pour le Mystère de Saint Martin, cf. R. L. R., 1909, p. 424, trouve à Saint-Martin de Queyras.

(1) Pour toutes ces questions, lire V Introduction au Mystère de Sant Anthoni de Viennes. Il y a un relevé des infiltrations françaises.

(2) Marx, L' Inquisition en Dauphiné. Introd.

(3) Publiés plusieurs fois par Guillaume, Cf. Introd. au Mystère de S. -Antoine, p. CLxi. « Mosdisants si me nuysont fort, d'avoir, d'amis et de puissance... »

(4) Annales des Alpes (1903, p. 153) ; d'après Arch. H. -Alpes, G. 3004.

(5) Un mémoire d'HoNORÉ de Bonne sur les droits du dauphin à Gap 11510) est en français. Rull. phil. Comité (1881, p. 7).

(6) Voir P. Meyer, Doc. linguistiques et Bull. Soc. études des H.-Alpes

avant 1540, • — on en a cilé quel(|ues-uns, — et 'e français v esl une exigence protocolaire. En 1511, un procès- verba! d'assemblée d'habitants, qui se termine })ar une lecture lingua layca et galica, laisse entendre que le français est connu de quelques notables (1). Quelques actes dans la comptabilité du chapitre, un appel en 1534, recueilli dans les archives diocésaines, indiquent que la période de transition est ouverte (2). Les archives de Gap ne prennent quelque importance qu'après 1540. Les délibérations commencent en 1544 en français ; les actes relatifs à la comptabilité manquent pour la première partie du siècle ; dans la seconde, ils sont en français. Les cadastres, qui sont en latin (1444-1513), à partir de 1544 ont des articles tantôt en provençal, tantôt en français, tantôt en franco-provençal. Celui qui débute en 1559 est en français. Entre 1540 et 1560, on rencontre quelquefois dans les annexes de la comptabilité du Chapitre quelques traces de provençal. Mais le français a déjà tout envahi. Les inventaires de l'hôpital de 1528 et 1531 sont en latin, celui de 1543 est en français. Dans les archives ecclésiastiques (3), les t'tres de propriétés, les actes de procédure, les comptes du chapitre d'une manière générale, tous les actes notariés qui se rattachent à l'administration du diocèse, sont en français, dès 1540 (4). Le notaire de l'évêché, dans les recueils qui émanent de lui, arrête visiblement le latin à la suite de l'ordonnance de Villers-Cotterets (5). Ultérieurement, les procès- verbaux de tournées épiscopales, dès 1550, les registres d'insinuations après 1570, les actes des assemblées capitulaires partiellement dès 15G0, les délibérations de l'Université en 1501, acceptent le français, sans

(1887) ; P. Guillaume, Le langage de Gap et les jorestiers, et VI m', som Arch. com. de Gap.

(1) Inv. som. Arch. com. Gap, série AA.

.(2) Irii'. som. Arch. dép. H. -Alpes (série G, t. V, Cliap. de Gap, p. 6) t' lou non scay pas que sere par temps advenu, mais per temps passa, nous siam esta condempnas a dresch ou a tort. »

(3) Jnv. som., série G, t. II. (Evêché de Gap, Chapitre de Gap).

{'i) Ibid. Dans la comptabilité du chapitre, entre 154G et 1548, on mélange français, latin et provençal.

(5) Les notaires de Gap obéissent à l'ordonnance. Mais on trouve encore quelques pièces en jirovençal annexées à leurs recueils. Exemple, K. 2 [Arch. II. -Alpes), une quittance de F. Farel, de janvier 1548, publiée in Annales des Alpes, 1899-1900, p. 21 G.

exclure le latin (jui disparaît seuleinenl au xvii^ siècle. Dans les archives hospitalières (1), mêmes remarques : un inventaire de l'hôpital de Gap (1528-1531) est en latin ; un autre de 1543 est en français. Le livre de l'hôpital tenu par le notaire, commencé en 1555, est en français. Mais si la langue, imposée par l'ordonnance, se répand ainsi dans toutes les administrations civiles ou autres de la ville, elle n'élimine le parler local cju'en lui faisant une place : en réalité, ce n'est ni le français, ni le roman qu'emploient les notaires, mais un amalgame hybride : la contexture des phrases est française, mais le lexique est provençal (2).

A Embrun, la persistance du roman se manifeste au xv^ siècle, comme on l'a ^'u. Au xvi^ siècle, on le trouve en 1500 (3) dans un mémoire des fonds hyi^othéqués du Chapitre, dans quelques actes du notaire Allard (4) (1530-1532). Deux monitoires, l'un de 1540, l'autre émané de l'official en 1548 (5), montrent qu'ici encore l'autorité ecclésiastique préfère s'adresser aux fidèles en leur vieille langue. Le français apparaît sporadiquement dans les archives notariales, en 1527, 1533, 1539, mais isolé dans les actes latins. Après 1540, qui est ici aussi la date fatidique, la pratique latine est abolie chez les notaires : on relève quelques traces de provençal dans la comptabilité du Chapitre, mais d'une manière générale, c'est le français qui devient la langue écrite ; on le voit dans les actes de propriétés, les reconnaissances du Chapitre aussitôt après l'ordonnance, un peu après dans la comptabilité capitulaire ; un inventaire de l'hôpital (1567) (5) est rédigé ici dans le même style qu'à Gap. Et voici comment s'exprime le public : « Je Jherome Meyfre, confesse aver agut de an Spirit Pons, prêtre une poudixe cjue aviom fach a sire Claude André de Seyne (7) (1547).

(1) Inv. Arch. dép. H.-Alpes (série II, t. I. Hôpital de Gap).

(2) On en trouvera des spécimens dans Vlm'. soni. et dans les recueils cit^s.

(3) Irn'. soin. Arch. dép. H.-Alpes (série G. Archidiocèse d'Embrun). Cf. Annales des Alpes (1907).

(4) Ann. des Alpes, 1910 : La langue vulgaire à Embrun.

(5) Bull. Soc. études H.-Alpes, 1886, p. 125 et 1882, p. 213 ; voir aussi P. Meyer, op. cit.

(6) Inp. sont. Arch. dép. H.-Alpes (série G). Chapitre métropolitain d'Embrun. Cf. aussi série G, t. VIII, additions à l'inventaire des archives de l'archevêché, des testaments 1545, remplis de termes provençaux.

(7) Ibid.

A Briançon (1) et dans la région, rares textes vulgaires avant 1540 (lettre venue de Grenoble, pour les syndics, 1495) ; après cette date, le français, farci de provençalismes, est usuel jusqu'au XVII® siècle : il s'épure ensuite.

Guillestre (2) a conservé le roman assez tard (nionitoire de 1539, comptes de 15G8 69). Mais le français intervient avec l'année 1540. On a des registres du notaire Pierre Isnel (3), depuis 1545, en français avec survivances de formes provençales, et des comptes de la commune (1568-1569), rédigés de même. Encore en 1618-21, les actes ne ront pas parvenus à se débarrasser de ces scories, dans les testaments, les inventaires, et les lieux-dits.

Quelques témoignages épars incitent à croire que ^é^•o!ution fut pareille par tout le pays (4) : 1509-1516, comptes consulaires de Veynes ; 1514, proclamation à Sigoyer ; 1515, quittances à Savine ; 1530, ordonnance à La-Batie-Neuve ; 1500- 1525, livre de raison de Martin de Villette, seigneur des Crottes ; 1519, lettre en vulgaire adressée à G. d'Abon, seigneur de Reynier à Gap, documents de Manteyer et de Veynes (1532 et années suivantes) ; 1543, enquête avec dépositions en roman à Sigoyer ; telle est la part du provençal au milieu du latin : elle n'est pas moindre que celle des siècles précédents. Le livre de raison d'Antoine Rame, de Châteauroux-sur-ïallard (5) (152 0) en roman, contient quelques pièces en français, et annonce l'ère nouvelle. Puis l'heure vient où l'ordonnance s'applique, le régime nouveau s'établit dans les plus humbles, les plus lointaines localités. Serres, Villars, Saint-Pancrace, vallée du Queyras, etc. (6). Le roman devient plus exceptionnel parmi le français des archives, qu'auparavant parmi leur latin : pér-

il) P. Mever, op. cit.

(2) Ini'. soni. Arch. corn, de Guilleslre (Intr., p. cviii). Le moriiloire de 1.539 est in Ann. des Alpes (1899), p. 295 et sqq. ; P. Meyer, op. cit.

(3) Irw. som. Arch. dép. H.-Alpcs (série E, t. II. Minutes notariales de Guillestre).

('i) Signalées ou publiées dans les mêmes recueils que précédemment. En particulier, voir Ann. des Alpes.

(5) An. des Alpes, 1907, p. 156.

(6) Jiii'. som. Arch. dép. II. -Alpes (série E, sous la rubrique de ces comnumautés). A Serres, les « libertés» sont traduites du latin (Ann. des Alpes, 1901).

Brun 21

ceptions d'amendes à Orrcs (i) (1538-1542), lettre du curé de Puy-Saint-Pierre (1548) ; autres textes dans les dossiers de Puy-Saint- André (1548), inscription en langue hybride (1581) à Puy-Saint-Pierre (2). Ce sont des reliques ; elles prouvent qu'en quelques coins la substitution ne s'opère pas sans difficulté.

Mais dans l'ensemble, elle s'accomplit ici^ comme dans la plupart des pays du Midi : le français est peu connu et peu employé dans la première partie du xvi^ siècle : il se propage partout, après l'ordonnance ; les textes écrits donnent, en pleine concordance, l'impression d'une rupture instantanée avec le passé. Il est vraisemblable toutefois que, dans la vie des particuliers, cette transformation n'alla pas sans quelques essais préparatoires, ni sans retardement. Les papiers de la seigneurie de Manteyer éclairent l'histoire concrète de cet événement (3). Examinons-les :

Du XV® siècle à 1530, les actes de reconnaissance, les pièces de procédure, etc., tout est en latin. Un recueil d'actes échelonnés de 1498 à 1543, est en latin, sauf une reconnaissance de 1543 qui est en français. Le livre de raison tenu par les seigneurs de Manteyer, les Varey^ est en roman en 1527, mais très vite le roiTian se mélange de formes et tournures françaises (4). Le français fait désormais partie de l'ambiance, mais les rédacteurs ne savent ni s'y habituer, ni se déprendre de leur parler local : ils finissent en provençal ce qu'ils ont commencé en français (5).

(1) Inv., série G. Chapitre métropolitain d'Embrun.

(2) Bull. Soc. études H.-Alpes (1882, p. 213), Jrw. som. Arch. dép. H.-Alpes (série E, t. II). Commune de Puy-Saint-André. Bull. Soc. Etud. H.-Alpes (1884), etc.

(3) Annales des Alpes (1900, p. 86). Documents en langue vul(:aire de Manteyer et Veynés, et Inv. som. Arch. dép. H.-Alpes (série E, t. II). Seigneurie de Manteyer,

(4) Ibid. [Ann. des Alpes) : Arrentement de 1532 : « l'an mil Y'" et trenta et dos, et lo doge de novembre, sia causa manifesta a tos prcscns et a venir que lo noble et egregii scuyer, Gaspar de Varey, Monsur de Mantheyer et abesent, et lo noble scuyer Johan de Varey, fil dau dit monsur, présent, stipulant per si et los sious, arenda au dit Gaspart Chalabot ung par de buous joves per l'espassc de très ans... » Un autre arrentement se termine par ces mots, 1534 : « l'acte publié enlla cosina dau chastel de Monsur. »

(5) 1552. « M. de Manteyer a faict marché ambe M. Claude PcUegrin de ly far de toalhes a gran d'orge. — 1554. Madame a paya son vachier de son

Les actes notariés qui y sont joints sont en français, à dater de 1540 ; le principal est une reconnaissance de 1544, entre le seigneur et les habitants. Ce français est encore contaminé en 1549 ; après 1550, les terminaisons se francisent, mais les vocables provençaux demeurent plus ou moins arrangés à la française. Le reflet le plus direct de la pratique courante nous vient des quittances annexées : entre 1532 et 1540 elles sont écrites en un roman assez pur ; après 1540, le roman se contamine ; l'une d'elles (1549) (1) ne conserve dans sa teneur française que quelques traces de provençal. Enfin, en 1554 eL 1556, une cousine de la dame de Manteyer les écrit, dans une langue gauche mais française. Dans ce milieu nettement circonscrit, notaire, seigneurs, artisans et ruraux, font tous un efîortj non pour se dérober, mais pour s'adapter à un état de fait créé par l'ordonnance, adaptation rapidement accomplie, et d'autant plus méritoire qu'ils sont pris de court, et sans initiation préalable. Mais tous semblent vouloir être à même de comprendre et de rédiger des écrits susceptibles, en cas de différend, d'être portés devant les cours de justice (2).

Ici l'ordonnance est le premier moteur ; c'est à l'instigation du palais et des notaires que le public s'applique au français. Les gens de loi n'ont pas eu d'ailleurs à contraindre leur clientèle : elle ne regimbe pas ; mais il a fallu l'entraîner, et on a vécu d'accommodements : pour faire passer le nouveau régime dans les mœurs, on a concilié les prescriptions légales avec l'ignorance du public. On rencontre partout ailleurs des souvenirs du lexique dialectal ; ici, dans la phrase française on déverse tout le vocabulaire du pays : c'est un système, c'est un style, qui s'établit à Gap aussi bien qu'au fond des vallées, et qui dure. Dans un inventaire de lti5G, au monétier de Brian-

salaire qui monton un fl. pcr jujucsl an et finis aujourd'hui. » Reproduit dans r/nv., t. II.

(1) Loc. cil. « L'an lô'tO et le xxii jourt du moys de novembre, you dcsoua signia confesou de deurc a Loyso Flote, dame de Manteyer, V florins, per Johan Leautier Tornilion et per Peyrc Ricart, fil de Johan, et prometou de la payar d'cysi a Noc prochianement venant... Brunet, prêtre à Manteyer. »

(2) En revanche, la famille protestante des Chabot commence en 1566, en français (Ann. des Alpes, 1898), un livre de raison qui va jusqu'en 1665. Mais le texte est farci de mots locaux. Exemple de 1588 : « me hont pris clavclz et autre feratallié... sel, houly, chancbe, cordes... »

çon (1), on en relève encore des spécimens, tandis qu'ailleurs, même autour de Nîmes, ce français de compromis n'est plus de mise depuis cinquante ans.

La persistance des formes provençales dans la toponymie (2) est encore une preuve que la diffusion du français demeure superficielle. Enfin on note à Ceillac (3) un fait remarquable. Bien que le français y soit connu au xvi® siècle (pièces de comptabilité de 1582) et que le notaire Fornier l'emploie depuis 1550, les formes provençales ressuscitent dans le livre consulaire de 1690-1700 (4). C'est une exception remarquable : partout ailleurs quand le français a triomphé comme langue écrite, le parler local est exclu sans retour : le cas de Ceillac prouverait que si la langue française s'impose du dehors, à partir de 1540, elle fut pour la population une langue surajoutée, et que les racines qu'elle jeta sont restées pendant plus de cent cinquante ans, à fleur de terre.

Avec une réserve toutefois. En quelques points, la Réforme fut un agent précieux de propagande française. De Thou (5) raconte, à propos des habitants de Fraissinière, — i'alHs Fraxijiea, — que malgré leur état misérable, ils savaient lire et écrire en français : « nam nemo apud eos nescit letteras et scribere commode sciunt, linguamque gallicam calent, quatenus Biblia intelligere et psalmas canere possint. » Faute de Bible en provençal, force était à ces gens d'apprendre le français (6). Ainsi

(1) //u'. sont. Art h. H. -Alpes (série B. Bailliage de Briançon). Extrait de 1656 : « une peyrolle aran, un cruzal ou lampe, une feisselle, une gralle. » Autre inventaire de 1663 : « trois outils de charpentier, appelles ayson, soUe, vallet, trois taravelles, ung eschauprc. » Il y en a encore plusieurs entre 1661 et 1670. En voir à Guillestrc, 1618-21 [In^., série E, t. II).

(2) Voir dans Vlm'., passim, les extraits fournis des actes notariés.

(3) Iiw. sorti. Arch. dép. H. -Alpes (série E, t. II). Communauté de Ceillac. « Avons assembla nostre conseil per anar a Grenoble, et lou conseil a trouva a propos de ly envoyar M. Chabrand ; après ce fait, avons paya lou disnar... » (1699-1700).

(4) Pendant la Révolution, un prêtre émigré, J. Guérin, écrit à ses parents, habitants de ce lieu, en langue du pays. II y aurait donc là une population fort peu francisée [Ann. des Alpes , 1897).

(5) AuG. Thuani, Historiarurn sui temporis... (1622, t. II, p. 16).

(6) Les délibérations de la vallée du Queyras commencent en 1593 et sont en français (//ip., série E, t. II. Archives de la vallée du Queyras). Indication qui concorde en somme avec celle de De Thou, et qui vaut, on le voit, pour les populations montagnardes les plus reculées.

partis de raisons doctrinales pour préconiser le vulgaire contre le latin de l'Eglise, les Réformateurs obtenaient un résultat inattendu : les adeptes de leurs idées devenaient les adeptes de la langue française, auxiliaires, sans le vouloir, du roi François I^ï" et de ses volontés.

Voilà donc le Dauphiné gagné entièrement à la langue française. A la fin du xiv^ siècle, celle-ci s'était arrêtée à la limite approximative constituée par le Drac, la Romanche, l'Isère. Après un arrêt de soixante- dix ans, elle s'introduisit le long du Rhône ; le Valentinois et le Diois furent francisés entre 1480 et 1520. Comme dans les vallées gasconnes des Pyrénées, comme sur les âpres plateaux du Rouergue, la montagne a résisté. Le relief a retardé le mouvement, dans les Baronnies, dans le Gapençais, l'Embrunais. Mais l'établissement du français y est chose faite vers 1550. L'application de l'ordonnance de Villers-Cotterets a développé ici toutes ses conséquences.

Il y avait bien tendance générale, dans le pays, pour rompre avec la tradition ; rappelons le mandement du Parlement de Grenoble du 2 novembre 1531 (1) : inde in antea haherent scribere notas instriiinentorum nec instrumenta nisi in çulgari sèrmone. Il était resté inopérant, à vrai dire, et les écrivains publics semblent s'en être peu souciés. A Grenoble, le 26 juillet 1538, le conseil municipal prend une délibération sur ce sujet : « conclud que tout ainsi que en langue vulgayre l'on propose et conclud, que aussi l'on escrira les propositions et conclusions (2). » Tentatives isolées, mais qui préludaient à l'ordon-

(1) Ann. des Alpes (nov-dcc. 1910). La langue parlée à Embrun, 1531-1532.

(2) Texte publié par Berriat Saint-Prix, Coup d'œil sur l'emploi de la langue latine dans les actes anciens [Mém. Soc. des antiquaires de Fr., t. VI, 1824, p. 285). « Proposé (ju'il y a de MM. les consuls conseillers et autres qui sont plusieurs fois appelés aux conseils, tant généraux (jue particuliers que l'on faict plusieurs fois en ceste cité de Grenoble ne n'entendent le latin et des autres que bien petit y entendent, s'il seroyt bon pour éviter tout soppesson et afin que chescun mieux l'entendent d'escriprc d'ores en advant toutes propositions et conclusions de ceste dite cité qui so feront aux d. conseils eu langue vuls^aire... conclud... etc. »

nance royale, qui l'appelaient. Celle-ci ratifia ces précédents^ les érigea en loi, créa aux dépens du latin et par prétérition de l'idiome local, un monopole en faveur du français, qui, promu solennellement à la dignité d'organe officiel (1), acquérait, par là même, un caractère d'universalité. Reconnu seul valable en droit, il devint, en fait, connu de tous. Ce qui est un gain pour la langue, l'est aussi pour la civilisation et la pensée françaises. Non seulement Grenoble la capitale, où l'on imprime en 1530 le mystère de « Sainct Christophle « de Maître Claude Chevalet, mais aussi Valence, mais encore les vallées alpestres participent aux grands mouvements d'idées qui agitent le xvi^ siècle. Et l'on sait assez quel écho y trouvera la Réforme avec Farel et ses émules. Tour à tour, grâce à la propagation du français, les provinces que nous parcourons viennent tenir leur partie dans le concert de la Renaissance française,

(1) Rappelons que par dérogation à l'usage établi depuis leur fondation, dans les Cours souveraines du Midi, le Parlement de Grenoble a continué à rédiger ses arrêts en latin jusque vers 1540 (Cf. supra, p. 98, Im'. som. Arch. dép. Isère, t. I, série B, Introd., p. 17). Il est vrai qu'à Grenoble, le Parlement provenait d'une transformation de l'ancien Conseil delphinal, et avait hérité de lui l'usage d'écrire en latin, tandis qu'à Toulouse et à Bordeaux, les Parlemeiits furent des créations ex nihilo, que rien ne rattachait au passé, et qui n'avaient pas, en conséquence, de traditions à respecter.

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