I. — La région d'Arles
Toutefois, il est une partie de la Provence qui contredit à tout ce qui précède, et où le français pénètre peu après la réunion. C'est le pays d'Arles. Jusqu'à la fin du Moyen Age, le provençal y reste langue écrite et langue parlée. Mais ici, comme à Valence, comme à Beaucaire, on constate que la vallée du Rhône fut pour le français une admirable voie d'infiltration. C'est à Arles, capitale ecclésiastique et commerciale, au terme de la batellerie fluviale que le français jette l'ancre avant de s'introdviire en Provence.
Il a dû y être cultivé de bonne heure par les lettrés, puisque dans un registre du notaire Séguin (1374-1378) a été transcrit un fragment de chanson française : « Porquoy parles vos mal de sant Jayme... (1 ) » Mais ce fut une mode qui ne rayonna pas au delà d'un petit cercle d'amateurs. Le provençal est, en effet, le seul idiome employé avec le latin, pour les actes de la vie privée, ou de la vie municipale : cadastres, statuts de corporations, comptes, prix-faits, actes notariés (2). Une lettre de la dame d'Albaron à son notaire (1450) prouve que parmi les nobles l'usage local se maintient. Le livre des comptes des ouvriers de la Major (3) (1478-1498) avec des pièces annexes,
(1) Publiée dans Le Musée (1878) et dans la Collection des Congrès archéologiques, Arles (t. XLIII) ; Fassin, Les notaires d'Arles.
(2) La plupart des pièces intéressant le provençal arlésien ont été publiées dans Le Musée, périodique qui parut de 1868 à 1879 ; et dans Re^'. des Long, rom., t. 39, 1896 ; cf. 274 et sqq.
(3) Rev. Langues rom. (1896). Seule une note de peintre (1480) est en français.
une transaction entre l'abbesse de Saint-Césaire et ses religieuses (1499), un mémoire sur des événements de 1490- 1492 (1), voilà des documents provençaux, jusqu'à la fin du xv^ siècle. On a publié de même une correspondance entre les juifs d'Arles et leurs coreligionnaires de Constantinople (1489) ; elle est en provençal (2).
Le français apparaît dans une mention du notaire Jacques Rohardi (3) du 24 août 1483, relatant la mort de Louis XI, et dans quelques injures relevées par le clavaire d'Arles (4). Un peu plus tard, l'administration municipale donne le branle. Dans les délibérations, le latin avait été employé jusque vers 1480 ; une des premières où il est remplacé par le provençal (1481) concerne la réunion de la province au royaume : on y reconnaît Louis XI comme seigneur suzerain (5). Le 27 mai 1503, le secrétaire du conseil, André Beguini les rédige en français ; désormais la langue royale entre en concurrence avec celle du pays qui s'efîace vers 1533 (6). Les notaires continuent jusqu'en 1540 à employer le latin et le provençal, mais celui-ci est fortement altéré par l'influence française, comme on peut voir par un récit que fait le notaire Jean de Augeriis, d'une visite de François P^ en 1516 (7) et par un testament de Jaumet Meyran (1521) chez le notaire Camaret (8).
La place que prend le français dès cette date est attestée par les faits suivants : en 1521, la légende des Saintes Maries est translatée « de latin en mon gros langage et escript par moy Vincens Philippon, d'Avignon, habitant d'Arles » (9). Ces traductions se multiplient. En 1552, Ant. Grisot traduit les sta-
(1) Bull. Soc. du Vieil Arles (1909), et aussi Le Musée (1875-76), p. 52. Reliques de Saint-Antony, manuscrit signalé à la Bibliothèque d'Arles.
(2) Bull. Soc. Vieil Arles (1907), p. 429.
Une inscription autour d'un portrait de i486 atteste encore l'usage familier du provençal. Rei>. Lang. rom. (t. V, 1874).
(3) Le Musée (1875-1876), p. 8 : « Mort de Louis, roi de France, qui institua héritier, Charles son fils. »
(4) Inv. som. Arch. dép. B.-du-Rhône (série B, t. II. Clavcric d'Arles).
(5) Bull, du Com. de la Langue (1857), p. 14.
(6) Fassin, Recherches sur les notaires d'Arles, Le Musée (1878-79), p. 39.
(7) Publiée par Jacquemin, Monographie de V Ampliilliéâlre d'Arles (1845) p. 304.
(8) Bev. Lang. rom. (1876), p. 274.
(9) Calai, des rnanuscr. des Bibliothèques, Arles..., t. XX, n" 133.
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tuts d'Arles en français, en 1568, deux Arlésiens sont chargés de mettre en français les titres les plus importants c pour avoir plus facile intelligence d'iceux » (1), formule cju'on retrouve, n'est-ee pas, en mainte localité, et dont la répétition même est significative d'un régime nouveau.
Après 1540, le français s'emploie dans les écrits de toute nature : Annales d'Arles (1553-1554), Chronique de la peste (1579-1580), livre de comptes de la confrérie des Pénitents, livres de raison, dont le plus ancien est celui de Jean de Nicolay (1541) ; entre cette date et la fin du siècle, celui des Meyran, celui de Gazel, celui d'Antoine Peinet, sont également en français (2). Une des dernières traces du provençal est un récit des obsèques de l'archevêque, Jean II Ferrier, attribué à H. de Quiqueran (3), ce qui est, pour le temps, une survivance ou une fantaisie individuelle.
Ce qui caractérise la ville d'Arles, c'est cju'elle se francise sensiblement plus tôt que la plupart des autres villes provençales. Dès les premières années du xvi^ siècle, le français apparaît dans les écrits municipaux : il apparaît aussi dans les écrits privés, même parmi le menu peuple. Le livre de comptes d'un humble charron, Claude Gipan (4), tenu entre 1508 et 1518, et qui renferme des acquits rédigés tantôt par l'artisan, tantôt par les clients, est sans doute écrit en provençal ; mais la langue est contaminée, la graphie est francisée, et le français lui-même est employé çà et là dans les derniers feuillets ; il ressort de ce texte que trente ans avant Marseille, avant Toulon, avant Draguignan, le menu peuple arlésien se laissait gagner par la langue nouvelle qui, grâce au port du Rhône, se propageait dans la cité : Arles était la porte de la Provence sur le Nord.
On imaginerait volontiers que Tarascon, voisin d'Arles, riverain du Rhône, résidence du roi René, admit le français assez
(1) Le Musée, 1868, p. 18.
(2) Ces divers textes sont signalés et publiés en extraits dans Le Musée. ou indiqués in Bibliothèque d'Arles, Calai, des niscr., t. XX. Le livre de raison de Gazel est aux archives du château de Barbegal. Voir Du Rolre, Inv. Arch. château de Barbegal.
(3) Bull. Vieil Arles (1904), d'après Archives d'Arles, GG. 70, p. 109. ^otes pour sentir à l'Histoire ecclésiastique d'Arles, Baron du Roure.
(4) Arch. des B.-du-Rhône, 347. Ce livre m'a été signalé récemment par M. Busquet, archiviste du département ; je compte lui consacrer prochainement une notice.
promptement. Il ne semble pas. Les délibérations, les comptes, les criées, les cadastres du xv^ siècle sont toujours en provençal et les traces de français y sont très clairsemées (1).
A partir de 1490, on trouve des requêtes en français, mais elles sont adressées par le Conseil au sénéchal de Provence (2). Le provençal reste d'usage normal, et quand le Conseil, en 1518, décide de renoncer au latin dans ses délibérations, pour être mieux entendu, c'est pour adopter la langue du pays (3) : celle du roi ne sera admise dans ces registres qu'en 1540 (4). La comptabilité qui est en latin et en provençal, admet des quittances et des pièces de dépenses en français entre 1504 et 1515, et ainsi français et provençal se partagent jusqu'en 1543. Ensuite tout est français (5). Les cadastres et avérements de biens sont en provençal : le premier qui est français est de 1531 (CC 33). Ainsi après une courte période de transition entre 1530 et 1540 tout se francise : actes d'enchères, baux, etc. (série DD), pièces de procédure ; le registre de baptêmes de Sainte-Marthe, qui débute en 1550, est en français (GG 1). Dans les actes de notaires où le provençal est admis avec le latin encore en 1530, le français est de règle après 1540 (G). Ici, semble-t-il, l'impulsion vient de l'ordonnance ; en tout cas, Tarascon retarde singulièrement sur Arles et Beaucaire, villes voisines.
C'est aussi entre 1500 et 1540 que l'évolution gagne les communes environnantes. A Graveson, le registre BB (de 1483 à 1502) est en latin, sauf les derniers feuillets, début du xvi^ siècle, qui sont en français (7). A Château- R.enard, les délibérations sont en français à partir de 1529 ; à Maillane, un cadastre du XV® siècle est déjà altéré par le français, mais un registre d'actes notariés (CC 4) est en latin jusqu'en 1545 ; à Barbentane, les
(1) Inv. som. Arch. corn, de Tarascon. Une quittance française de 1420 (CC. 136) est un cas isolé.
(5) ce 150 et sqq.
(6) Un inventaire de pharmacie (1529) est en franco-provençal. Cf. R. L. R. (1900, t. XLIII).
(7) Pour Graveson, Maillane et Saint-Rcmy, renseignements fournis par M. E. Marrel, secrétaire de la mairie de Saint-Rcmy ; pour Château-Renard, par M. DupRAT, prof, aii lycée de Marseille.
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actes de l'état-civil et les délibérations sont en français à cette date ; à Saint-Rémy, un inventaire de 1521 a été signalé en provençal ; un accensement de Jean Achard (1532-1533) est en Irançais. En 1537, un accord a lieu par devant le notaire Notredanie, entre la communauté et Balthazar de Sade, la procédure est en latin, l'avènement ou extrait du cadastre est en provençal, le texte de l'accord est en français ; sont de même en français les actes de notaires depuis 1540. A Salon (1), c'est à la séance du 11 mars 1537-38 que les procès-verbaux de délibérations sont, pour la première fois, rédigés en français. A Saint-Martin de Crau (2), une ordonnance de police de 152G est encore publiée en provençal. Aux Baux (3), les délibérations remontent à 1451 et sont en provençal, puis en latin ; après une lacune de lc06 à 1542, elles reparaissent en français. Le notaire Salome emploie le français, en 1538, pour raconter le passage du roi ; le français est encore d'importation récente, puisque le titre est en provençal ; en 1539, il rédige encore parfois en provençal, à partir de 1540 en français. Les actes de l'état civil, qui commencent en 1531 en latin, sont en français à partir de 1540. A Eyguières (4), le provençal s'emploie couramment dans la première partie du siècle (cadastre, inventaire d'armes, 1533) ; après 1540, il disparaît rapidement devant le français.
Dans cette partie de la Basse-Provence, le français manifeste sa présence entre 1500 et 1540, ici plus tôt, là plus tard, les communes voisines du Rhône précédant, semble-t-il, celles de l'arrière-pays. Mais il ne supplante définitivement le provençal qu'en 1540. L'ordonnance marque l'heure de la déchéance irrémédiable, grâce aux notaires qui obéissent ponctuellement. Qu'on feuillette, par exemple, l'Inventaire des archives du château de Barbegal (5) : on y verra cataloguées des pièces de
(1) GiMois-, Chroniques de Salon (1882, p. 188).
(2) jR. Long. rom. (1890, p. 514).
(3) Renseignements fournis par M. le pasteur Destandeau. Voir aussi : Paulet, Les Baux et Casiillon, pour la visite de la commune par François 1^^ en 1538.
(4) Paulet, Eyguières, son histoire féodale, communale et religieuse, voir p. 168.
(5) Procuré par le baron du Roure, sous le titre : Inventaire analytique des titres et documents originaux du château de Barbegal (1903).
familles, passées par devant notaire en divers lieux de la région ; c'est à peine si l'on relève quatre ou cinq exemples de l'emploi du français avant 1540 ; après cette date, on l'adopte uniformément partout ; le latin ne s'attarde que dans quelques rares pièces, mais, pas plus que le provençal, il ne résiste ni à la volonté royale, ni à l'usage qui, sous l'impulsion des notaires, se répandit dans la population.