II. — Aix et la Basse-Durance
Au même moment, le français va se propager dans le pays d'Aix ; mais antérieurement, il est d'un emploi très rare. Sans doute, à Aix même, la langue royale a fait des acquisitions inévitables : l'entourage du roi René, les services généraux du comté, et après la réunion, ceux de la sénéchaussée, le Parlement, la Cour des comptes sont des foyers de diffusion. Les agents et commissaires qu'y dépêche l'autorité souveraine, apportent dans leurs bagages la langue française. Malgré tout, la ville maintient son caractère provençal : les livres de raison de la famille Botaric (1), qui fait le commerce de la draperie en gros, et dont les membres font des voyages à l'étranger pour achats et affaires, sont conservés pour la deuxième partie du xv^ siècle, et sont rédigés en provençal. Dans les registres de notaires, le provençal est admis fréquemment au milieu du latin, surtout dans ces fameux prix-faits, grâce auxquels on a pu reconstituer l'activité artistique de la région et dresser le bilan de son apport à la pré-renaissance : chez un seul notaire on a noté 325 actes ainsi rédigés en provençal, entre la fin du xv^ siècle et le début du xvi^ (2). On rencontre aussi le français
(1) Ce3 livres sont conservés aux Archives des Bouches-du- Rhône : une notice leur sera prochainement consacrée. ISotons que les feuillets restés blancs ont été utilisés au xvi*' siècle ; on y trouve notamment des acquits, entre 1530 et 1550, ils sont tantôt en latin, tantôt en provençal, tantôt en français : le choix de la langue paraît, durant cette période.livré à l'arbitraire.
(2) Ab. Requin, Curiosités notariales (Congrès des Soc. sa^'. de Provence, 1906, p. 282). Le chanoine Requin avait rassemblé une quantité considé-
parfois (1), mais très rarement ; c'est qu'on a traité avec un étranger ; en 1472, une convention entre le Chapitre et un maçon, est en français, mais cet ouvrier est originaire du Massif Central (2). Diverses ordonnances municipales du xv^ siècle, un statut des arbalétriers (3) (1519) sont en provençal. Un livre de raison de Louis de Saumati (4), procureur du roi au Parlement, est en latin et en provençal (1526), et de même celui de Jean de la Roque (5) (1514-1539). Si, même pour les notabilités, le français n'est qu'une langue professionnelle, on conçoit qu'il soit peu répandu parmi les particuliers.
Mais l'heure de la substitution approche (0) : le Parlement, dont l'influence dut être prépondérante dans la société aixoise, l'emploie dans le premier registre d'arrêts qui ait été conservé (1531). Le Conseil de ville qui écrit ses délibérations en latin jusqu'au 2 décembre 1536, adopte le français, le 15 décembre suivant. Les notaires attendent l'ordonnance de Villers- Cotterets et s'y soumettent, sauf Raynaud Manuel (7), qui reprend le provençal de 1543 à 1546 et revient ensuite au français. Chez tous les autres, le provençal ne s'emploie plus, sauf dans quelques clauses de contrats ; quant au latin, il ne subsiste que dans les actes dressés pour les collations de bénéfices ecclésiastiques (8). Les registres de baptêmes de Saint- Sauveur con-
rable de ces documents en vue d'une Histoire artistique de la Provence et du Conatat ; il en a publié quelques-uns dans les Revues locales, ainsi que Kuma Coste, érudit aixois. Cf. Réunions des Sociétés des Beaux-Arts, 1893, 1894, 1896.
(1) Une loterie faite par un marchand d'Aix (1492) comporte une proclamation en français, bien que le titre et la liste des souscripteurs soient en provençal [Rev. hist. de Prov., 1901, p. 39).
(2) Annales de Provence (1910, p. 207 sq.). Duranti de la Calade, Notes sur les rues d'Aix. Ce maçon s'appelle Lavernhas.
(3) Mém. Acad. Aix, 1867, p. 145.
(4) Cité par Tamizey de Larroque, op. cit.
(5) Ann. de Pro^., 1921, p. 37.
(6) Marbot, De la substitution du français au latin dans les actes administratifs aixois, Aix, Makaire, 1897.
(7) Communie, de M. Maurice Raimbault, qui dépouille le fonds des notaires aixois.
(8) Le bréviaire aixois de 1499 porte, au rituel du mariage, les déclarations dos époux en français. Or, à cette date, en Qucrcy et en Périgord, le parler local est encore admis dans cette cérémonie. Il est vrai que le bréviaire d'Aix a été imprimé, non sur place, mais à Lyon. Marbot, Célébration du mariage à Aix, Mém. Acad. Aix, 1898.
servent, au contraire, le latin de 1536 à 1015, tandis qu'à Sainte-Madeleine, le latin disparaît plus tôt : il se maintient jusqu'en 1542, puis, après une lacune dans les registres, le français et le provençal alternent à dater de 1559. Les registres de l'Université admettent également le français, dès 1541, bien que le latin conserve chez elle sa prérogative. Les actes ecclésiastiques ne renoncent au latin qu'à la fin du siècle.
Dès le milieu du xvi® siècle, le français est donc investi de son privilège ofUciel, ici comme partout. Ce qui est remarquable, c'est que la capitale, en l'occasion, ne devance pas la province : Toulouse, Bordeaux se francisent, au contraire, avant l'ensemble de la Gascogne et du Languedoc. Aix, qui voit se développer, dès 1450, une civilisation à tendances françaises, et grandir une administration de provenance et de méthode françaises, semble se garder de toute contagion ou de tout engouement. On accepte le français quand il s'impose, on ne prévient pas les désirs du souverain. Aussi la Renaissance, en cette ville, ne donne rien aux lettres françaises. Les étudiants ont peu de zèle pour la langue illustre qui s'introduit, ils gardent leur prédilection au parler maternel ; à cette époque on imprime à leur usage des chansons en provençal (1). Il faut attendre la fin du siècle pour que se crée autour du Grand Prieur de Vendôme un cercle d'ailleurs étroit de culture française (2).
Sur tout le territoire environnant de l'Etang, de Berre à Apt, l'introduction du français dans les papiers publics s'opère au même moment (3). A Lançon, le cadastre est en provençal, en 1540, mais les actes de notaires sont, dès lors, en français ; les délibérations conservées depuis 1559 sont en français. A Eiguilles, elles commencent de même en 1560 ; à Berre, les délibérations et les comptes sont en français depuis 1558, les cadastres depuis 1582 ; daias les actes de l'état civil, le français et le provençal alternent jusque vers la fin du siècle. A Saint-
(1) Editées récemment avec une introduction, par E, Picot. C'est une réimpression du plus ancien livre imprimé en provençal à Lyon entre 1518 et 1531 : il y a cinq chansons en provençal composées par les basochiens d'Aix.
(2) Encore eu 1580, une description de la peste par Sobolis est en français très provençalisé (Bull, philol. du Comité, 1889, p. 258).
(3) D'aprèa enquête personnelle, ou renseignements fournis par des correspondants.
Chamas, les comptes communaux sont en français depuis 1555, et les cadastres depuis 1556 ; à Martigues, depuis 1545 ; Rognes a encore en provençal un cadastre de 1554, mais les notaires emploient le français en 1540. A Pertuis, jusqu'au premier tiers du xvi^ siècle, le latin est uniquement employé dans les actes de la communauté, dans ceux des notaires. A partir de 1524, les délibérations sont rédigées en vulgaire, sauf en 1531, où il y a un retour momentané au latin. C'est le 13 novembre 1543, à l'occasion des élections municipales, que l'on adopte le français, sur l'initiative du notaire Gilles Sollier, qui s'en sert dans ses registres depuis le 4 octobre 1539. Les autres notaires de la localité ont fait comme lui. A Cadenet, les délibérations commencent vers 1550 en français. A Apt (1), le latin est la langue des délibérations communales jusque vers 1540 ; les comptes, depuis le xiv^ siècle, sont en provençal, ainsi que les pièces annexes (règlements pour les rêves, vingtains, enchères, etc.) ; le compte de 1542 est en partie français, en partie provençal, et encore celui de 1557, ainsi que les mandats y annexés. Celui de 1564 est en français, sauf intercalation de quelques termes locaux. A Cucuron, à Saignon, à Bonnieux, à Vitrolles, à Grambois, le français apparaît chez les notaires après 1540 ; dans les délibérations communales, il intervient peu après. Il y a concordance et unanimité, en quelque lieu qu'on pratique des sondages : le français apparaît rarement, avant 1540 ; il se généralise aussitôt après, et le provençal ne s'attarde guère à lui disputer le terrain : les effets de l'ordonnance jouent quasi-automatiquement, et même l'emploi du franco-provençal ou du français dialectalisé (2) est peu commun. La génération qui assiste, sous l'impulsion incontestable des notaires, à cette substitution universelle et instantanée, ne tente aucune résistance, ne recourt à aucun atermoiement. Préparée ou non, elle a acquiescé ; en tout cas, l'acte de Fran-
(1) Indications de M. Sauve, ancien archiviste d'Apt, sous-archiviste de la principauté de Monaco.
(2) Le style des délibérations de Vitrolles (1603) est exceptionnel dans cette région : « sy mestre Toussant Audibert, maneschal veult venyr servyr la commune, et demeurer icy pour fabre, que la commune luy bailhera l'oustau dau nègre... et sera tteneu ledit... caussar -une reilhe a pic, piques... caussar et fere de nou eyssades, piques a pic, eyssadone... » Cf. Ann. de la Soc. d'El. prov. (1908) ; Sauve, Les services publics commun aux... dans la région aplésienne.
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çois I^'' apparaît comme la cause première, le point de départ de l'évolution, beaucoup plus que la réunion à la Couronne du domaine provençal.