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III. — Marseille, Toulon et le littoral

La Provence maritime de Marseille à Toulon, malgré la présence de très grandes villes, de ports nombreux et fréquentés, malgré l'afflux inévitable et l'amalgame d'éléments divers, que les transactions et les voyages y amenaient, sans avoir retardé le mouvement général de diffusion en faveur du français, ne l'a pas, comme on s'y attendrait d'après les précédents de Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Montpellier et Arles, prévenu.. Le français ne s'établit ici, même dans les cités importantes, uniformément, qu'après la date prévue, 1540.

A ^tarseille le provençal, depuis le xiii® siècle, remplace le latin dans les criées, les statuts de corporations, les archives hospitalières, les actes généraux de l'administration communale (1). Aux approches du xvi^ siècle, on imagine volontiers que les venues fréquentes du roi René, et, après la réunion, les rapports indispensables d'un grand port ouvert sur l'Orient avec le souverain, seront propices à une expansion rapide du français. On ne le constate pas : on trouve bien des lettres en français, dans les archives communales ; elles viennent des rois, des princes (2) ; on trouve quelquefois des pièces en français dans les livres de raison du xv® siècle, et même un prix fait pour Notre-Dame de la Garde (3) (1445-47) en franco-provençal. Un compliment en vers français (4) adressé aux syndics de la ville, en 1470, à l'occasion de leur élection, poésie de circonstance, et fantaisie anonyme, est un témoignage curieux

(1) Un grand nombre de ces textes ont été publiés dans les revues locales î voir aussi Teissiep, Marseille au Moyen Age, où sont rassemblés des documents nombreux pour le xv® siècle.

(2) /nt'. sont. Arch. corn. Marseille (séries AA, BB). La plupart des indications sont le résultat d'enquêtes personnelles.

(3) Bull, archéol. du Comité, 1885, p. 442.

(4) Rev. Soc. sav. (1877) ; Teissjeh, p. 179.

mais sans portée, puisque sans pareil et sans lendemain. Les Marseillais ont leur langue et s'y tiennent : un statut municipal, octroyé par le roi René en 1475 (1), est en provençal ; de même un statut de merciers (1472), des criées de 1475, un règlement d'hôpital (1485), un cahier de recettes de Saint-Sauveur (1507-1521), des prix faits chez les notaires (2), fort nombreux entre 1500 et 1530 (3).

Le provençal est partout où s'arrête le latin. En 1402, Vento (4) prononce à l'Hôtel de ville un discours important qui est un acte politique, mais aussi un ouvrage à prétentions littéraires : il est en provençal. En 1498, un citoyen donne une vigne aux Dominicains (5) sous réserve de commémorer sa libéralité par une inscription : celle-ci est en provençal. Ces témoignages disparates sont, par leur hétérogénéité même, l'assurance la meilleure, que l'idiome maternel est, après comme avant la réunion, le seul usité normalement chez les Marseillais. Ce n'est donc pas par une tradition qui se survit, mais en conformité avec un usage persistant, que les administrateurs municipaux s'expriment en provençal, et que, en 1530 encore, rien ne fait prévoir la transformation qui va suivre.

Examinons tour à tour les divers fonds d'archives. A la Mairie, les délibérations intéressant l'époque de transition sont incomplètes. Rédigées encore en latin en 1525, elles sont en français en 1539 : entre ces deux dates, la substitution s'est faite, mais le français est à peine acclimaté encore. Sans doute à la sollicitation des consuls, une relation du siège de 1524, est rédigée, et elle est en français ; mais c'est que l'auteur, Jehan Thierry (6), est étranger à la ville, et que le français, langue de la nation, a un caractère de noblesse que l'on ne reconnaît plus au provençal.

(1) Ini'. som., AA8.

(2) Dans le Bull. arch. du Comité (188'i, 1885, 1886), Barthélémy et Albanès en ont public un certain nombre relatifs aux argentiers, brodeurs, peintres et sculpteurs.

(3) Egalement en provençal des récits trouvés chez les iiotaires, relatant des visites de princes (César Borgia, 1498), ou de rois (François P'', 1510).

(4) RuFFi, Hist. de Marseille (t. II, p. 333 sqq.).

(5) Nicolas, L'ancien couvent des Dominicaines.

(G) BoRY [Mém. de l'Acad. de Marseille, 1858-1864, p. 177 et sqq.). De l'élude de la langue française à Marseille avant la fondation de l'Académie de cette ville.

LA PHOVENCE

Ce menu fait n'est que le prélude d'une ère nouvelle.

Le provençal reste encore en faveur à l'Hôtel de ville : un personnage municipal, Félix de Cazaulx, en mai 1539, écrit encore trois lettres en provençal. Dans la comptabilité, le bulletaire présente une lacune, après 1539 ; jusque-là, il est en provençal (1). Les mandats sont en provençal : en 1540, une pièce annexe est en français ; en 1541, c'est une quittance ; à la fin de cette même année, et en 1542, français et provençal alternent, mais des pièces importantes, comme un relevé d'armes, sont plutôt en provençal. Dès lors, le français se multiplie dans les requêtes, les acquits, les réclamations ; dès lors, les mandats émis par la trésorerie municipale sont en français, tandis que les pièces provenant des particuliers et ayants- droit, sont encore en provençal. Le vérificateur de la comptabilité rédige en provençal son certificat de contrôle (2) ; en 154C, quelques ordres de paiements sont encore en provençal ; avec le trésorier Subrestant de la Santé, le français exclut définitivement le provençal des services financiers.

C'est donc peu avant l'ordonnance cjue le français s'introduit à la Mairie, c'est peu après que son emploi y est généralisé. A la même date, exactement, rarement avant, jamais après, les notaires marseillais l'adoptent dans leurs écritures.

Le latin, chez eux, sauf nécessité d'introduire des clauses en vulgaire, « in vul^ari sermone de consensu amharum partiuin descriptae », est demeuré, jusc{ue-là, maître de son privilège. Un des premiers cjui y renoncent, est M. Bégué (3), qui introduit par endroit le français après 1537, et n'emploie que lui à partir du 12 octobre 1539. Cette initiative lui est particulière ; d'ailleurs son nom est celui d'un étranger à la ville, et plutôt gascon que provençal.

L'ordonnance de Villers-Cotterets fut signifiée à cette corporation dans le cours du l^'" trimestre 1540. Voici, en toute vraisemblance, comment l'événement se passa. Une délégation ambulante du Parlement d'Aix se transporta aux divers sièges judiciaires du ressort, pour assurer l'exécution des vo-

(1) Arch. commun, de Marseille, série CC (années 1 540-1 5'i6).

(2) Voici la formule de 1540 : ;' La présenta ordenansa es cstada ccjutorolada per Jan François Virolo, commis et conlorolor des deniers communs de la villa de Marseilla ». Ibid.

(3) Registres non répertoriés aux Arcliiv. dé(>. des li.-da-Uliône,

348 LA POHTION OIUENTALK DU DOMAINE MERIDIONAL

lontés royales. Des assises furent tenues à Marseille. L'article relatif à la langue des actes dut être l'objet de recommandations particulières dont nous reconnaissons l'écho dans un registre du notaire Cordier (1539-1540). Celui-ci, qui rédige en latin jusqu'alors, laisse une page blanche comme pour inaugurer une nouvelle série et débute (1) par le préambule suivant : « Continuation du protocolle de Moy Bernard Cordier, descript en langue françoise suivant les ordonnances royaux et après la publication d'icelle en la court souveraine du parlement, audict pays de Provence, tenant les jours ordinaires en la cité de ^tarseille. Ai commencé les an et jour infrascriptz. » Et à la date du 7 avril 1540, les actes sont en français. Un autre notaire, Dodena, exactement le même jour, contracte en français ; un autre, Bérard, au début d'avril 1540. Le notaire Sicole, qui emploie le français en quelques pages, — fin 1539, — l'adopte définitivement dans le premier mois de 1540, sans qu'il soit possible de fixer la date. Le registre du notaire Rambert (1539-1540) ne dépasse pas le mois de janvier 1540 : les actes y sont en latin, mais des mentions additionnelles, des codicilles, des reports de 1540, portés en marge, sont en français (2). Des sondages multiples, dans les séries dépareillées, mettent, sans désaccord, en pleine valeur, l'importance de la date désormais historique de 1540. Les notaires obéissent donc à l'ordonnance du roi sous la surveillance du Parlement ; on trouvera encore insérées, dans leurs registres, des quittances, sentences arbitrales (3), où le provençal est encore admis ; cela même devient très rare après 1545 ; assurément les notaires ont dû déconseiller à leurs clients, comme dangereux pour leurs intérêts, l'emploi de la langue locale.

Car la population marseillaise ne se déprit pas instantanément du vieil usage, comme les tabellions, notaires, et officiers de justice font pour leur latin. Les documents qui échappent au contrôle de l'autorité, s'ils acceptent le français, n'excluent pas le provençal. Ainsi les registres paroissiaux (4) : aux Ac-

(1) Ibifl. Registre de Me Cordier, 1539-1540, fol. 17 r».

(2) Recherches faites aux Archives du département, où les fonds notariaux ont été versés en grand nombre à une époque récente.

(3) Registre de M^ Rambert (1542, fol. 75, une sentence arbitrale en provençal contaminé).

(4) Aux Archives municipales : voir Les arcliii'es paroissiales de Marseille^ aux XVI^ et XVII^ siècles, par Timon-David (Marseille, 1875).

coules et à Saint- Martin, ils sont d'abord écrits en latin ; à la Major et à Saint- Laurent en provençal. Aux Accoules, les registres de baptêmes gardent le provençal jusqu'en 1580, et prennent ensuite le français ; les registres de mariage sont en latin jusqu'à la fin du siècle ; les registres mortuaires sont en provençal jusqu'en IISO, ensuite en français. A Saint-Martin, le latin est employé partout, sauf pour les « mortuaires » qui sont en provençal ; après 1580, le français est préféré ; à la Major, le provençal, dès longtemps contaminé, persiste jusqu'en 1590, mais le français s'emploie çà et là antérieurement. De même dans la banlieue : à Saint- Julien, le registre de baptêmes commence en 1586, en provençal ; il continue en français en 1594 ; les décès, d'abord en latin, puis en provençal, sont en français à partir de 1595. Nulle part cependant le provençal n'atteint le seuil du xvn® siècle.

Dans les archives hospitalières, le provençal a survécu également à l'année 1540 (1) : employé couramment dans les comptes (Saint-Esprit, Hôtel- Dieu), depuis le xv^ siècle, il s'y perpétue : en 1561-1562, le compte trésoraire de Jean Autran est encore provençal. Les procès-verbaux d'enfants trouvés à l'Hôtel- Dieu ne sont pas autrement écrits en 1567. D'autre part, les actes de donations généralement passés par devant notaire, sont désormais en français. Enfin, dans les pièces d'archives, et bien avant dans le xvii^ siècle, les lieux dits (2) maintiennent généralement leur forme provençale (3).

En résumé, l'apparition du français à Marseille n'est pas antérieure à 1 540 : il était sans doute connu des gens de robe et dans l'administration communale, puisque l'ordre de François I^'' y fut rapidement obéi. Mais la population l'ignorait, et ne se mit à l'apprendre que lorsqu'il devint la langue des affaires publiques, des procès, des contrats. Les notaires furent

(1) Inu. som. Arch. hospitalières de Marseille (1872) ; Aug. Fabre, Histoire des hôpitaux de Marseille (ISo'i, 2 vol.).

(2) MoRTREuiL, Dictionnaire topographique de l'arrond. de Marseille.

(3) Dans les archives ecclésiastiques, le français apparaît aussi en 1540, mais un règlement de l'abbaye de Saint- Victor (1545) est encore en provençal (Rev. hisloriq. de Pro^'ence, 1901, p. 271) ; un acte du prieur de Saint- Jacques des Epces (1555) aussi, Fabre (op. cit., l. II, p. 125). La vieille chronique de Saint-Victor, rédigée en latin depuis le Haut Moyen Age, porte des mentions en français pour les années 1524, 1542, 1543. (Publiée par Albanès, Mél. d'arch. et d'histoire. Ec. jr. de Rome, t. VI, 1886).

donc les éducateurs lorcés d'un pul)lii\ sinon réfractaire, du moins pris de court, et celle éducation fut lente puisqu'au passage de Charles IX en lîL63, on dut recourir à un Lyonnais pour complimenter le souverain en vers français, et puisqu'il y a encore des gens fidèles au provençal. C'est vers 1570 que le français a dû cesser d'être l'apanage des robins, et qu'il se répand davantage dans la vie courante de la cité. Alors le provençal disparaît comme langue écrite. Un Marseillais, François Maissang (1), traduit alors en français les statuts de la mer (1577). A la fin du siècle, Robert Ruffi prit par devers lui le principal manuscrit des archives appelé le Livre Xoir, avec obligation « de translater la substance d'iceux en langage françois ». Et tandis que les autres grandes villes du Midi, francisées dès 1500-1520, participèrent de toutes leurs forces vives au développement de la Renaissance française, Marseille est à l'écart de ce mouvement : à peine peut-on citer comme un homme de culture française, cet instituteur marseillais, Honorât Rambaud (2), qui imagina un système d'orthographe phonétique. Entre autres causes de cette abstention, on sera porté à mettre l'accent sur le caractère exclusivement mercantile de la cité : n'est-ce pas plutôt parce qu'elle avait adhéré trop tard à cette unification politique, intellectuelle et morale, qui s'établissait partout grâce à l'expansion de la langue française ?

Aux alentours de Marseille, le français, autant qu'on en peut juger, se répand aux mêmes dates.

A Allauch, la première délibération en français est de 1537. A Auriol. un acte de notaire, cum pactis sequentihus in vulgari sermone descriptis, nous a conservé le souvenir d'un Mystère de Sainte Madeleine, joué en 1534, certainement en langue du pays (3). Après 1540, on ne trouve plus que le français dans les papiers publics ou notariés. A Aubagne, les délibérations (4) en provençal sont déjà contaminées par le français que le no-

(1) BoRY, op. cit. Du même, Les origines de l'Imprimerie à Marseille. Quant à l'entreprise de Ruîfi, elle ne fut pas achevée, ibidem.

(2) Sur ce précurseur de certains théoriciens modernes, voir Bhunot, Hist. de la Langue française (t. II, p. 118).

(3) Mém. Acad. Marseille (1846-1847, p. 239). Analyse raisonnée d'une pièce dramatique du Moyen Age, par Hubaud. Les clauses sont, en eiïet, en roman : ce sont les habitants qui se distribuent les rôles.

(4) BB2 et BBS.

taire connaît : cette langue mixte dure jusqu'en 1543 ; alors un nouveau notaire rédioe en français ; mais en 1548, le secrétaire du Conseil reprend la plume et le provençal jusqu'en 1556 : ensuite, alternance du provençal et du français ; en 1558, adoption définitive du français. Les comptes, d'après quelques extraits, semblent avoir conservé le provençal jusqu'en 1550. I es notaires quittent le latin, en 1540 ; bien que, çà et là, on relève des traces de provençal, le français est général désormais chez eux. Acquisition d'ailleurs superficielle ; en 1570, trente ans après l'ordonnance, l'un d'eux, François Conte (2) inscrit une note pour commémorer un souvenir historique, et le mélange des formes françaises et provençales prouve à quel point l'assimilation se fait lentement. A Cuges, non loin de là, même survivance du provençal dans les délibérations de la Confrérie du Saint-Esprit à la fin du xvi^ siècle (2).

A Cassis (3), les délibérations ne commencent qu'en 1589, mais la rédaction française, imprégnée de provençal, prouve que le français est nouveau venu dans la commune ; les cadastres (1531, 1541, 1577) sont en provençal : celui de 1611 est plutôt francisé que français : les comptes sont encore en provençal en 1591-1592. Même une pièce qui doit figurer dans un dossier de procédure est dressée par le baile en provençal en 1563. Enfin deux livres de raison (1592-1595) et (1572- 1626), sont plutôt en provençal qu'en français (4) : ce petit port est un des coins de Provence qui s'attarde le plus longtemps à maintenir dans l'écriture son parler local.

La Ciotat (5) se francise à la même époque que Marseille. J)epuis le milieu du xv^ siècle, les délibérations sont en latin ou en provençal. Le provençal, à la fin du siècle, est seul employé, et cela jusqu'en 1546. Entre 1546 et 1550, période de transition, où, suivant le gré du rédacteur, tantôt le français tantôt le provençal, tantôt un mélange des deux, est adopté. Après 1550, le français est général. Comme c'est le notaire qui tient la plume, il est pour beaucoup dans cette transformation. Les cadastres du xv^ siècle, ceux de 1501, de 1522, de 1550

(1) Bartiiki.emv, Hisloirc d'Aubaine, t. I.

(2) L. SiFROY, Essai historique et statistique sur Cuges, p. 26.

(3) Im>. som. Arch. cont. de Cassis, par Raimuault et Reynaud.

(4) /np. som. Arch. Cassis, série HH.

(5) Indications fournies par M. Rilt.

sont en provençal. Celui de 157-4 est français, avec survivance de mots techniques, carrière, valot, pâli, etc., empruntés à l'idiome local. Les archives notariales sont délabrées : les actes notariés conservés à la mairie et rédigés dans les études du voisinage, la Cadière, Ollioule, Castellet, se montrent conformes aux prescriptions de l'ordonnance. Quelques actes du notaire Pierre Austet, en 1540, et un registre de 1541, retrouvé par hasard, sont entièrement français. Ici encore l'ordonnance a fait son œuvre : les écritures publiques renoncent à toute autre langue que le français ; les cadastres destinés à une consultation permanente du public conservent le vieil usage ; on a de même une lettre, en provençal, d'un bourgeois à sa femme en 1595 (1). La population est ici retardataire. En cette fin de siècle, on multiplierait difficilement un pareil exemple ; partout les écrits privés sont rédigés en français.

En continuant vers Toulon, on s'arrête à la Cadière. Comme à Cassis, le provençal se maintient tout au long du xvi^ siècle (2). Au début, et jusqu'en 1540, on ne trouve que lui, dans les textes communaux, les criées, et çà et là, les actes notariés. On n'a, certes, à aucun moment, ici, l'impression qu'une transformation linguistique s'opère dans les pays du Midi, et même en divers points du territoire provençal. A partir de 1550, l'altération sensible du parler local est le seul signe que la contagion et l'ambiance ne s'arrêtent j^as au seuil du village. Les articles des criées et ordonnances restent en provençal, et sont quelquefois accompagnés d'un préambule indicatif de la délibération, qui est en franco-iDrovençal : telles sont celles de 1555-1556. Voici le protocole de 1555 : « l'an mil V^ cinquante cinq et le quatorziesme de juin congregat lo honorable conseilh du présent lieu de la Cadière en la chambre du relloge du dict lieu... » Et voici une clause de 1 556 : « Item las frichos, tant de menon que mouton, toutes entières a dix patas et las frichos de cabris et agneaux, aussi toutes entières à cinq patas, et advenen le cas que non las baillessos, entieros tal que las crompara, las porra emportar senso pagar. » Indécision à l'intérieur de la même phrase, indécision d'un texte à l'autre. Ces procla-

(1) Répertoire de la Soc. de Statistique de Marseille (1841). Voici le début « Calharina, vous pregui diligeritar a faire culhir las olivos... »

(2) Ab. Magloire Giraud, Archii'es administrât is^cs des capitouls de la Cadière (1851).

mations municipales se répètent avec un provençal souvent moins corrompu en 1561, 1563, 1568, 1571, 1596, et même en 1620 et en 1630. Les délibérations sont souvent en français depuis 1560, mais on en trouve encore en provençal en 1588 : enfin une de 1598 sur les « peissoniers » débute en français et se termine en provençal.

C'est donc après 1550 que la dilïusion du français devient apparente ici, encore que les traces relevées de son infiltration soient imputables au notaire ou à tel autre écrivain public. Visiblement la population n'est pas prête à accueillir l'usage nouveau, et à s'en accommoder ; sans quoi nous assisterions, comme en tant d'autres lieux, à une substitution immédiate, instantanée, générale. Au xvii^ siècle seulement, l'équilibre, après cinquante ans de perturbation, se fixe, et le français triomphe, tout au moins dans l'écriture. Se fit-il une place dans l'expression orale ? Il semblerait que oui, à lire une prescription de l'évêque Loménie de Marseille, au cours d'une visite pastorale en 1626 : « que le curé au prosne enseignera le pater noster, l'ave Maria, et le Credo au peuple et petits enfans tant en latin qu'en français (1). » Mais le français est ici une importation de si fraîche date, qu'on doute qu'une telle pratique, — valable, et encore, à Marseille, ■ — fut ici opérante, et appropriée à l'auditoire.

A Toulon, tout se passe comme à Marseille : avec une situation géographique analogue, au milieu de circonstances historiques semblables, ces deux villes suivent la même fortune. Le latin est, jusqu'à la fin du Moyen Age, la langue écrite ; accessoirement on use du provençal. Aucune infiltration française avant la réunion, entre 1480 et 1540, à peine quelques traces de francisation.

La correspondance avec le nouveau gouvernement du j)ays nécessite le concours de secrétaires plus ou moins exercés au français ; dans les registres qui vont de 1485 à 1500, les lettres royales sont transcrites en leur teneur française, mais d'une manière si fautive que l'ignorance des copistes est indéniable(2). D'autre part, une pièce de procès renferme des paroles d'un

(1) Magl. Giraud, op. cil., ]>. 96.

(2) Voir Arnaud d'Agnel, op. cit., t. II. Documents, et aussi Teissier, Documents inédits sur la Provence, 1887. En 1485, on l'a vu, les Toulonnais adressent au roi une requête en provençal. Cf. Arnaud d'Agnel, ibidem.

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nommé Antelme, de Six-Fours (i), localité voisine, qui laisserait croire qu'il sait un peu de français. Cas très rare î Les actes de notaires, publiés par Albanès (2), ne permettent aucun doute : le provençal est courant dans les prix-faits où les clauses sont en vulgaire : vers 1528 pourtant, la langue est sensiblement contaminée.

I^e français a pu commencer vers 1520 à être connu dans la ville : un livre de comptes,^ tenu par les trésoriers de la Grosse Tour (3), commence en 1514 : il est d'abord en provençal ; mais en 1515-1518, le nouveau trésorier, Antoine de Cuers, préfère le français ; un troisième, en 1518, revient au provençal. Cet Antoine de Cuers, natif du pays, sait donc le français. En 1524, quand la ville est rendue au connétable de Bourbon (4), on adresse au vainqueur une harangue de protestation où l'eiïorl est visible pour parler français. En retour, les pièces contenues dans la comptabilité municipale se sentent du voisinage du français. Il y a ainsi, çà et lâi, quelques indications qui, combinées, annoncent l'innovation prochaine.

Et les archives communales ne tardent pas à se franciser (5) r le livre des élections consulaires, commencé en 1404, a des procès- verbaux rédigés en latin jusqu'au 15 juin 1541, et en français par la suite. Les registres de délibérations renferment, pour le XV® siècle et le début du xvi®, des règlements et des criées en provençal, tandis que les décisions sont en latin. Le 4 septembre 1540, celles-ci sont rédigées en français (6). Les comptes sont en provençal : si l'influence du français se marque dès 1515, celui-ci n'y est d'emploi normal qu'en 1545 (7) ; en 1547-1548, le provençal revient, alternant avec le français ; après, les comptables n'emploient que le français.

(1) Re^. Soc. sai'antes (1873) p. 224. Cf. une ordonnance à Six-fours (1520) ; in Bull. phil. du Comité (1886), en prov. contaminé.

(2) Bull, archéol. du Comité (1897, p. 19) ; Albaivès, Les arts à Toulon.

(3) Rev. Soc. savantes (1878), p. 433. Documents fournis par Albanès.

(4) Bull. Corn. Lang. histoire (1855-56, t. III, p. 34-35) ; Henry, Reddition de Toulon à l'armée impériale (1524).

Début : « Moussur, despuey que Dieu et fortuna vos hont conduit an se stat et qu'il nous est forse de se fere... »

(5) Inv. som. Arch. com. de Toulon, 2 vol. Voir séries BB et CC. Beaucoup de textes sont aussi signalés ou publiés, in Teissier, Histoire de Toulon.

(6) BB47, fol. 134.

(7) Le certificat de vérification des comptes hésite aux mêmes dates entre le prov. et le français.

Ici encore, la date de 1540 marque un tournant : l'importance en est soulignée par une note au folio 134, où l'ère de la substitution est inaugurée ; mention en est faite encore dans un recueil municipal des choses mémorables arrivées à Toulon (1770) ; on y lit : en l'année 1543, on commence à rédiger en français les actes et procédures faites à la maison de ville suivant l'édit de François I^^ (1). Mais la langue nouvelle, devenue celle de l'administration communale, reste en grande partie étrangère à la population. Les anciennes criées de la ville sont traduites, en 1557, par un certain Rodelhac, non en français, mais en « vulguer provençal » (2). Il est d'autre part remarquable qu'au xvii^ siècle, les Annales locales, las causas antiquas de Vantiqua cieutat de Toulon, sont rédigées par Honoré Aycard (3) en provençal ; de cela, dans tout le Midi, on ne trouverait pas un second exemple à cette date (4).

On voit assez comment s'est francisée la portion littorale de la Provence. Jusqu'au seuil du xvi® siècle, le français est inconnu, il est la langue du dehors ; entre 1500 et 1540, il manifeste son introduction à Marseille et à Toulon, il a, dans ces deux villes, une petite place. Mais quand vient l'ordonnance de François I^'", il passe brusquement au rang de langue écrite, dans les secrétariats de mairies et chez les notaires aux mêmes endroits ; la primauté lui est plus longuement disputée pour les actes sans caractère officiel, criées, registres paroissiaux, etc. Les localités moyennes tergiversent jusque vers 1550 : telles sont Aubagne, La Ciotat. Les petits ports de Cassis, de la Cadière, reçoivent le français au même moment, mais l'élimination du provençal ne s'opère qu'après une période transitoire qui s'achève avec le siècle. Dans l'ensemble, le mouvement est postérieur et consécutif à l'acte de François I®'", il se propage avec une rapidité et une généralité qui est en raison inverse de l'importance des lieux : la conquête définitive des populations n'est faite qu'en 1(500.

(1) Im>. Arch. com. Toulon (t. II, p. 410).

(2) Arch. com., sôrie CC, 598.

(3) Série II. L'auteur déclare, il est vrai, qu'il a trouvé cette compositiou dans un vieux parchemin.

(4) A Toulon même, la francisation est un fait acquis ; les privilèges de la ville sont traduits de latin en français par un Jiotaire de la ville en 1615. [Inv., t. I).

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