IV. — Le cœur de la Proi>ence
L'intérieur de la Provence, des montagnes du Verdon aux Maures, de Saint-Maximin à Fréjus, reste de même impénétrable au français avant le xvi^ siècle. Le provençal est la langue des corps municipaux et des particuliers, comme on le voit dans les délibérations, les comptes et les cadastres, dans les testaments, les prix-faits et les sentences arbitrales, dans les inscriptions, à Aups, à Ponteves (1) (1537), à Villecroze (1530) (2). Le livre de raison de Jaume Deydier (3) d'Ollioules (1477-1521) est, de l'usage persistant, le témoignage le plus célèbre.
II est même à noter que la noblesse locale ici est aussi conservatrice que la masse populaire. En 1489 (4), une sentence arbitrale, faite par l'évêcjue de Digne et Bernard de Castellane, est encore en provençal ; c'est, on l'a vu, en provençal que les Villeneuve-Bargemon écrivent au début du xvi® siècle : les seigneurs de Néoules font de même (5). Quand le français, dès lors, joue un rôle, c'est un rôle circonscrit aux affaires administratives et judiciaires, à la correspondance et aux procès. En 1513, les habitants d'Esparron de Pallières (6) font une réclamation en latin, elle est traduite en français par un avocat pour être portée au Parlement d'Aix. Voilà dans quelle mesure le français est usité avant 1540.
Sauf pourtant à Saint-Maximin. Il y a là un couvent. Les religieux, de culture et de provenance diverses, emploient assez
(1) Bull. Soc. d'éludés de Draguignan (1864-65, p. 212).
(2) Ihid., 1870-1871, p. 213.
(3) Charles de Ribbes l'a cité et commenté longuement dans tous ses travaux sur la Société provençale, et sur les Lwres de famille. Voir notamment, La société provençale à la fin du M. A.
(4) Jnv. som. Arch. dép. Var (t. I de la série E suppl.) (E 841).
(5) Archives du palais de Monaco. Invent, des fonds Grimaldi-Regusse, par Lavergne (1911). Un grand nombre de papiers concernant la seigneurie de Néoules y sont indiqués pour cette période, en provençal.
(G) D'après les Archives d'Esparron. Voir notice sur celte localité [Bull. Soc. et. Draguignan, t. XVI, 1886-1887, p. 187).
tôt le français. Les mémoires de l'un d'eux, .')amiani (1), qui fut prieur, conservent le discours que prononça devant le chapitre assemblé, son prédécesseur, Bonneti, en 1513 : et celui-ci mêle le français et le provençal, débutant, d'ailleurs, par une apostrophe toute française : Messieurs, frères et religieulx... En 1520, il y a une inscription française, au nom d'un chambellan du roi (2). La langue du Nord a donc cessé d'être étrangère ; mais celle du pays continue à être employée, dans les tractations locales : inventaire de pierres précieuses (1513), quittance de peintre (1520), instructions au prieur (1532) (3). Les comptes de Perrin Flote, procureur du couvent, sont en provençal et en latin encore, en 1543-1544. En 1546, le provençal fait place au français, sauf en quelques formules. Serait-ce que le prieur de l'époque, en raison de son origine angevine, aurait assuré la prééminence du français ? A dater de là, le provençal a disparu,
A la même date se francisent les actes de la municipalité. Chez les notaires, le latin disparaît avec l'année 1540 : auparavent, le provençal est fréquent dans les contrats et les prix faits ; il subsiste sporadiquement dans le tissu français des actes ultérieurs : 1546, « ung favetz de sajo nocré, bordât de velloux, ja vieilh » ; 1550, « douze camisses de famé noves, huit ambe las marquas,.. » C'est là un accommodement usuel : le français ne s'épure qu'après 1560 (4). Ici donc, grâce au couvent, quelques traces de français apparaissent dans les premières années du xvi^ siècle ; mais le champ de propagation reste réduit, jusqu'à l'époque de l'ordonnance, qui est, comme ailleurs, la cause initiale de la diffusion véritable.
Brignoles (5) conserve très tard le latin ; le provençal est rare jusqu'au xvi^ siècle. Le 3 mars 1500, le conseil délibère que dorénavant les procès- verbaux seront écrits in ^'ulgari seu
(1) Le couvent royal de Saint-Marimin, par Albam':s (liull. Soc. d'études Draguignan), t. XII (1876-79) et t. XIV (1882-83), Voir pour ceci, t, XII, p. 238.
(2) Signalée par Milltn, Voyages dans les déparlemenis du Midi, t. III, p, 126,
(3) Bulletin arcliéol. du Comité (1902), Art, de Gortf.z, p, 65-68,
(4) liull. arcli. du Comité (1890, p, 10 sqq.). Coûtez, Le vêtement au milieu du XVJ^ siècle : pièces tirées des notaires, où l'on constate l'évolution qui se fait ici,
(ij) Essai historique sur Brignoles, d'après les notes de Leurun (Marseille, 1897),
358 LA POiriION ORIENTALE DU DOMAINE MÉRIDIONAL
romancio, afin que tous les conseillers puissent comprendre clairement ces délibérations... ainsi qu'il se pratique à Aix, Marseille, Arles (1) : « en exécution de quoi, moi, P. Raysoni, notaire public et greffier dudit conseil, j'ai procédé à l'enregistrement de ces dites ordonnances en langue vulgaire. » Cette mesure contient un aveu implicite : personne ne pense au français, qui est inconnu : le mot « vulgaire n désigne sans équivoque, le provençal qui est employé jusqu'en 1541. Par la suite, le français devient général, sauf dans les comptes de Notre-Dame de Lorette, fidèles au provençal jusqu'en 1580 (2). En 1597, le Cartulaire de la ville est traduit en français.
A Barjols, dès le milieu du xvi^ siècle, on fait effort dans les services municipaux pour écrire en français, mais les écrivains publics laissent passer sous leur plume un grand nombre de vocables provençaux : on le voit dans les délibérations. Dans la comptabilité, le provençal est encore, en 1575, la langue des mandats (3).
Ceci indique déjà que l'usage nouveau ne s'est pas introduit sans malaise : on essaye d'obéir à l'ordonnance, mais le public n'y est pas préparé. Les registres de notaires montrent que celle-ci fut vraiment une surprise, et sont, par là, curieux à examiner (4).
Avant 1540, chez eux, le latin est la langue fondamentale, mais ils insèrent souvent des portions de textes en provençal. La longue série qui reste de l'étude Fave témoigne que, depuis le xv^ siècle, jusqu'au xvi® siècle, l'usage est immuable ; de même les collections plus dépareillées de ses confrères et compatriotes. On note ainsi en provençal, une sentence arbitrale concernant la ville (E. 910, 1510), une autre de 1528 (E. 927), une déclaration de 1521 (E. 876), avec cette indication in linga layca sive romana, une autre émanant du notaire Annet Bou-
(1) Jbid., p. 441. Le texte ainsi produit par Lebrun est traduit du latin.
(2) [Revue de Marseille, 1886, mai-juin). N.-D. de Lorette de Brignoles, par Jaubert, p. 224. Extraits des délibérations en prov., 1540 ; en français, 1542 ; des comptes de la fabrique ; une inscription, de 1563, est encore en provençal, et aussi les registres de l'Etat civil.
(3) Voir des extraits de comptes, in Bull. Soc. et. de Draguignan, t. I (1856- 1857). Inventaire de documents historiques des Archives de Barjols.
(4) Inv. som. Arch. dép. Var (série E sup., t. L Notaires de Barjols).
quel (1) (1523), un ])arclon d'olîense (1525) (E. 913), et une quantité considérable de contrats, d'inventaires, de prix- faits, de quittances, etc. Il y a des documents tout à fait significatifs : en 1515, le conseil communal s'érige en commission d'enquête, à propos de paroles jugées dangereuses : la discussion est reproduite in extenso et en provençal (E. 917). 11 ressort de tous ces écrits, et même du latin qui est farci de termes locaux, qu'à Barjols, tous, avant 1540, conseillers municipaux, marchands, bourgeois, notaires, prêtres, hobereaux, etc., n'emploient que le provençal, et de même, à Pontevès (2), et autres localités circonvoisines pour lesquelles opèrent également les notaires de Barjols. C'est tout juste si, en 1537, on relève en français, une note personnelle du notaire Séguiran (E. 867).
Après 1540, le français chasse le latin comme langue fondamentale. Par exemple, le notaire Sibon termine en français son registre de 1539 (E. 935) et continue en français le suivant de 1540 (E. 936). L'elîet de l'ordonnance sur sa pratique, comme sur celle des autres, est indéniable. Mais quelle que soit la bonne volonté des exécutants, une période d'accommodation est nécessaire, et on a recours à tous les procédés qui facilitent l'établissement du nouveau régime ; tout d'abord on emploie souvent le provençal, plus ou moins francisé (E. 888. Fave, 1541, contrat de mariage), mais ce n'est pas le cas le plus fréquent. On mélange plutôt des lambeaux de proA'ençal à des lambeaux de français : voici des extraits d'un prix-fait (3) : « les crosières et les fermaries a moluro de antique et, au mitan de la crosière, pausara ung excusson.,.; cubrir la taulisso tout de nou, en sorta que non plovo dessus... etc. » ; en voici un autre (4) (E. 957, 1550) relatif à la représentation de l'histoire de .lob : « faire descendre lo foudre en faincte sus las fedas de Job et aquellos faire morir, item de faire toumbar la maison dau premier fils en faincte ; item de faire que quant lesdits diables batran Job, renda grand effusion de sang en faincte ; item de faire sortir de l'enfcrt flamos de fuoc... etc.. » Enfin, le français est submergé d'expressions locales et techniques dans
(1) « Ilem layssi mas scripturas a mestre Marcclliii Carnolhi, iiotari, que es d'esla villa, etc. m (E 877).
(2) Voir par exemple (E. 880) le bail de la gabelle à Pontevès en 1529.
(3) Iw... (série E, t. I, E. 957, p. 373, 1547-8).
(4) Ibid.^ p. 374. Voir do mênie au hasard, pp. 343, 352, 354, 373, etc.
360 LA POiniON ORIENTALE D V DOMAINE MÉHIDIONAL
la j)liii»ait des testaments, des inventaires, des |)rix- faits, et plus généialeiiH'ut tous les actes qui comportent des listes d'objets, de meubles, d'ustensiles. Voici, dans un registre de 15U7 et années suivantes (E. 900) ce qu'on trouve dans un arrentelent : eiguadières, cuberselles, holières, table avec sa cadière..., taulle per pourtar pan, jarrettes de terre pour tenyr olives, « mortier » embe son trison de bois, basaches, etc. » Et ces textes ne sont pas des curiosités isolées, ils sont communs entre 1540 et 1580. Parfois, pour que nul n'en ignore, on traduit en français le terme provençal et réciproquement. « Surdourer sive subredaurar lo fons... acoultrer sive adobar les encloteures sive enclotaduras (E. 947, 1552-1559) ; les murs sive parets (E. 951, 1557). )) Quant aux propos reproduits, déclarations ou autres, ils sont très souvent en français, soit par le fait du déclarant, soit par le fait du notaire. Il y en a quelques-uns en provençal. Voici une sommation : « Mestre Seguiran, yeu a vous somi et requery de me garantir devers moi l'abbé de Sorèze (1544). » Voici des injures : « Syes-tu aqui layron, — • Syes tu mesmes que syes layron (1) (1548). » En revanche, un acte d'émancipation de 1559, fournit le texte des paroles échangées, à cette occasion, entre un père et un fils, tous deux parlent français (2).
Ainsi les notaires de Barjols nous laissent deviner à quelles difficultés se heurte l'application de l'ordonnance. Ils nous indiquent aussi comment elle précipita, pour raison majeure, la diffusion du français. Voici le fait (3) : en 1556, deux frères font ratifier un acte d'association générale de leurs biens ; cet acte antérieur date de 1545, et avait été dressé alors que les deux intéressés n'avaient pas encore vingt-cinq ans : de plus, il n'avait pas été publié « en langaige françoys maternel, ainsi que debvoit estre par l'ordonnance ». En raison de quoi les deux frères, « desirans à l'advenir vivre ensemblement en bonne paix et concorde », font mettre en français leur « aiiïrairement ». Cet incident, — malheureusement nous n'avons trouvé nulle part le pareil, — est à retenir : il montre comment dans un pays, en somme mal exercé au français, la rédaction française, con-
(3) E. 964. Irii'. E, t. I suppl. Acte fait au château de la Roquette, par Claude Amie, notaire à Barjols (f° 310 v").
forme à l'ordonnance, était préférée, et requise à l'occasion par la clientèle même, de crainte que les actes ne soient frappés de nullité juridique : et ce légitime souci assura sans doute, en maints lieux du Midi, la fortune d'une mesure, qui, sans cela, fût vite devenue caduque. L'histoire du français est donc liée, de quelque façon, à celle de l'administration judiciaire.
Ainsi triomphait la langue du roi. Mais ici, quand la période proprement provençale est close, pour acclimater cette nouveauté, les notaires acceptent toutes les formes d'expression qui facilitent leur tâche : ces métissages, ces contaminations que nous avons relevés, permettent d'attendre l'avènement de générations nouvelles mieux exercées au français. A la fin du siècle, maître Montagnac, notaire à Barjols et à Varages, écrit un français correct et pur.
A Draguignan, bien que le latin soit la langue préférée des officiers municipaux, comme des notaires, le provençal apparaît dans quelques documents qui attestent la continuité de la tradition : un statut de la confrérie des tailleurs (1) (1471), une description de rétable pour Sainte Brigitte (1510) (2), des actes d'engagements de ne plus jouer (1527, 1528) (3). Les choses changent, après 1540. Les délibérations (4) quittent à cette date le latin ; les ordonnances municipales sont en français, sauf une de 1541 qui garde encore le provençal. Le Liber creditorum, registre des dettes communales, qui commence en 1521 et qui continue en provençal, est en français aux approches de 1550, Les comptes trésoraires sont en provençal jusqu'en 1551, et après une lacune reparaissent en français en 1558. Les cadastres (1553, 1569) sont français. Les registres de paroisse en provençal de 1539 à 1547, après une lacune, reprennent en français en 1558. Les notaires ont renoncé au latin en 1540. C'est donc toujours par un effet de l'ordonnance que le français se popularise, et dix ans après, le provençal, comme langue écrite, est hors de cause. Le parler nouveau se répand assez vite
(1) Bull. Soc. d'études Draguignan (t. XXX, 19l4-19t5, p. 97-118, par Mirevr).
(2) Bull. hist. et phil. du Comité (1882, p. 88). Mireur, Sur un rétable de Diaguignan.
(3) Ibid. (1885, p. 81). Le même.
('i) Pour ce qui suit, Im'. som. Arch. dép. TW (série E supp., t. 1'^''). Commune de Draguignan.
302 LA POiniON OmKNTAI.E DV DOMAINK MlhuDlONAL
sans doute, puisqu'en 1553 on signale des mystères joués pardes acteurs de Château-Thierry, sous la direction d'un Jacques Laugerot, natif de Troyes en Champagne (1). Il est peu probable que ces gens du Nord, qui sont de passage, aient appris^ des rôles en provençal : et s'ils récitent en français, c'est qu'ils^ ])eiivent compter sur une assistance capable de les entendre.
Cette application soudaine de l'ordonnance, et l'extension qu'on en fait si vite à tous les papiers publics ou privés impliquent, on ne saurait l'oublier, qu'un noyau de francisants s'était peu à peu formé, lesquels constituèrent comme les cadres de la propagande. S'ils favorisèrent spontanément cette innovation, qui nulle part ne semble rencontrer mauvais accueil, ils se heurtèrent, non certes à la malveillance, mais à l'ignorance de la majorité, laquelle s'en tenait, en toute simplicité, au vieux parler des ancêtres. Déjà dans les villes, ■ — ■ Barjols, Draguignan, — malgré la docilité apparente, on sent l'effort pour s'adapter. Mais la masse, elle, n'a aucune sorte de préparation antérieure et il en résulte un état de confusion qui s'exprime longtemps après 1540 par la résistance partielle du provençal, par l'emploi commun d'un idiome macaronique. Cet embarrasse révèle à l'occasion, quand manque le notaire. Ainsi, le 27 mars 1587. une dracenoise, Delphine Surle (2), est atteinte de la peste, et aucun notaire n'ose affronter la contagion, pour venir exercer son ministère auprès de son lit. Elle prie son inarî de prendre sous sa dictée, ses dernières volontés. Le mari hésite d'abord, puis, sur les instances de l'épouse, obéit. Il relate dans un préambule les circonstances, la conversation qu'il a eue avec sa femme, et il rédige le testament. Les paroles échangées sont en provençal, et aussi les clauses de l'acte. S'il y avait eu intervention du notaire, le tout aurait été mis en français. Bienheureuse la couardise du notaire ! grâce à son absence, on constate que les conjoints entre eux s'expriment en patois, et l'on saisit, par ce cas fortuit, comment les hommes de loi furent les introducteurs du français dans les familles.
(1) MiREUR, Textes relatifs à des représentations scéniques [Rev. Soc. sai'.,. Ge série, t. III, 1876, p. 476).
(2) Texte transcrit dans le registre B. 404, fol. 673 et sq. des Arch. dép. du Var : faute de notaire, il a fallu une sentence du sénéchal pour le rendre valable. En voir un extrait, in Une famille de Provence : les Rafelis, par un anonyme, t. I, p. 148 et 9 ; un autre extrait^ in Mireur, Rues de Draguignan^ t. II, p. 195. Inutile d'ajouter que le dialecte est fortement altéré.
On conçoit alors que l'inaptitude à parler français se prolonge et s'accuse dans les bourgades d'importance moindre.
Et d'abord, les communes de la région n'anticipent jamais sur le mouvement (1). Quelques-unes s'accommodent vite du nouveau régime : Pontevès, Saint- Zacharie, abandonnent le provençal traditionnel vers 1548 dans leurs délibérations. La Verdière fait de même en 1553. La Valette est plus capricieuse : les délibérations sont en français vers 1550, mais les comptes y gardent le provençal jusqu'au xvii^ siècle. Hyères, La Roquebrussane, Tourves semblent avoir renoncé au provençal au milieu du xvi^. Mais, dans la plupart des endroits, l'incapacité à manier le français se trahit par 1 indécision de l'usage : alternance d'une année à l'autre, entre français et provençal, emploi du français dans une série, du provençal dans une autre ; mais le mode de rédaction le plus répandu jusqu'en 1580, c'est encore le métissage des deux idiomes. Compromis entre les nécessités administratives et les commodités du public, inhabileté des rédacteurs, quelle que soit la raison de ces incohérences, une conclusion s'impose : le français s'acclimate ici avec une rare lenteur.
Voici Rians (2), par exemple : le premier recueil de délibérations conservé débute, en français, en 1560, puis après le 12 janvier, on trouve le provençal : aux années suivantes la réunion initiale pour le renouvellement du conseil au 1^^ janvier, est ordinairement, mais non obligatoirement en français ; çà et là, les délibérations débutent par une formule en français, et s'achèvent en provençal ; il est incontestable que le choix de la langue est laissé à l'arbitraire du rédacteur. Pour préciser,
(1) Il n'y a pas d'inventaire pour ces communes, sauf pour celle d'Ollières et de Collobrièrcs. Des fragments nombreux des comptes et délibérations, pour les diverses localités du département du Var, ont été publiés par Mi- REUR et PoupÉ dans le Bull, de la Soc. d'ét. de Draguignan [passim), au cours de leurs recherches sur l'Instruction publique. Voir aussi Poupé, Documenlsf relatifs à des représentations scéniques en Provence [Revue des Soc. sav., 6® série, t. III, 1876 ; Bull. hist. et phil. du Corn., 1903, p. 26 et sqq., 1904, p. 13, 1006, p. 33) ; Voir encore : Ycard, Notice historique sur Hyères (1910) (qui signale un livre de raison de Cn. Fabri, 1564, en français) ; Louis Bourrii.lv, L'Instruction publique dans la région de Toulon (1895) ; Germain, Histoire de la Valette (1889) ; Magl. Giraud, Dictionnaire topographique du canton du Beausset ; Teissier, Histoire de Cotignac, etc.
(2) Relevé communiqué par M. Berlie, professeur au collège de Luncl.
les cahiers de 1565, 1566, 1569, 1570, 1575, 1582 sont en provençal ; les cahiers de 1571, 1574, 1586, sans exclure le provençal, sont plutôt en français : le provençal ne disparaît qu'en octobre 1595. Dans les comptes, — très lacunaires, — les annéees 1573, 1576, 1580, 1582, sont en provençal ; à partir de 1589, on ne trouve plus que le français.
Voici encore Puget- Ville (1). Les délibérations débutent en 1569, c'est le franco-provençal qui est employé. Une ordonnance de police de 1577, des billets de logements pour militaires (1592-1597) sont écrits de même, et encore un acte de vente du glandage (1603), un terrier de 1622. Les actes de baptêmes admettent encore le provençal, en 1575 ; après une lacune, ils reparaissent, au xvii^ siècle en français. Ces deux communes peuvent servir de type, l'une pour les cas moyens, l'autre pour les cas extrêmes. A Carcès, à Trans, à Seillans, à Signe, à Nans, à Aups, à Saint-Tropez, on abandonne, semblet-il, peu à peu, le parler local entre 1570 et 1590, ici plus tôt, là plus tard,comme à Rians(2). A Forcalqueiret, au Castellet, on fait comme à Puget- Ville. En regard, certaines localités se francisent plus vite et plus nettement : on trouve le français dans les premiers registres communaux de Saint-Zacharie (1546), de Garréoult (1557), de Correns (1564), d'Ollières (1566), de Fayence (1566), de Besse (1576). Ailleurs, à Bargemon, à Lorgues, à La Valette, à Cuers, à Callas, à Roquebrune, à Pourrières, à Cotignac, à Mons, au Beausset, etc., on constate que le français est employé à la mairie entre 1575 et 1600 (3). Mais dans les autres provinces, et même dans les autres parties du territoire provençal, quand on choisit un secteur, pour en explorer les archives, on sait d'avance, à telle date donnée, ce qu'on rencontrera, latin, français ou roman, quel que soit le registre, la série que l'on examine. Ici, entre 1550 et 1600, entre le régime nouveau qui se fraye la voie, et la tradition qui dure, il y a un demi-siècle de déséquilibre, de confusion, qui se termine évidemment par la victoire du français, mais qui est
(1) /np. som. Arch. dép. Var (sôrie E supp., t. I. Commune de Puget-Ville) ; Grégoire, Puget-Ville, iu Recueil Académie du l'ar (1876 et 1883).
(2) A Pignans, en 1572, une criée publique est encore écrite en provençal (reproduite dans un ouvrage anonyme : Le culte de Marie à Pignans, p, 329).
(3) 11 n'y a pas d'étude faite sur les registres de paroisse ; j'ai constaté pour quelques-uns (Cuers, La Vcrdière, etc.) que le provençal y persiste après 1560.
surtout caractérisée par la résistance insolite du provençal (1). On ne saurait trop insister, même au prix de quelques redites, sur la ténacité du provençal dans le pays qui s'étend entre la Sainte-Baume, Draguignan et Fréjus. A CoUobrières par exemple, où les pièces d'origine municipale abandonnent en principe le parler local dès 1543 (2), on le trouve encore survivant dans les statuts d'une confrérie de pénitents de 1584 (3). En 1578, un notaire de Draguignan insère encore textuellement une déclaration en provençal souscrite par un habitant de Flayosc (4) ; c'est une anomalie dont on ne trouverait pas facilement un second exemple en d'autres régions, et qui surprend au milieu de tant de registres français. Dans beaucoup de communes, la rédaction provençale plus ou moins composite persiste longtemps. A Aups, le premier registre de délibérations, qui est de 1540, est provençal. En 1569, on trouve encore un style hybride (5) ! « lousquals tous ensemble et d'ung commun accort, ausido l'exposition de mess, les consulx que suivent l'ancienne coutume de balhar las escolles le jour et feste de S. Jean Baptiste. ..et far disputar las escolles... » ; en 1577, on écrit de même : « se sont offerts recitar, et jugar l'ystoire de l'enfant de perdition et li est necessary fayre quelques acoustramentz... (6) » A la Garde Freinet en 1550, à Seillans en 1555, à Rougiers en 1566, à Trans et à Signe après 1570, on n'écrit pas autrement. Voici comment écrit un magister de Pierrefeu en 1576 (7) : « Jeu, mesier Anthoni Dosol, maistre des escoles,... confece d'aver agut et ressauput... 8 florins pour moitié d'une année et jeu que ai fach la présente podiso. » A Nans, après 1580, on emploie encore le provençal pour inscrire les baptêmes.
(1) Les indications supplémentaires que j'ai recueillies depuis que l'ouvrage est sous presse, confirment ces données ; ainsi à Fourrières, les notaires ne renoncent au latin qu'en 1545, et les délibérations sont en provençal jusqu'en 1583, en franco-provençal par la suite (Communie, de M. de Gérin- Ricard).
(2) Irw. som. Arch. com. de CoUobrières, Voir CC9G à CClOO.
(3) Ibid. GGVl. La date n'est pas sûre, mais le texte est vraisemblablement de l'époque.
(4) Itn^. som. Arch. dép. du Var, série B, p. 117.
(5) MiREUR, Doc. sur l'ens. prim. [Rev. Soc. sav., 1^ série, t. III, p. 191). (G) PoupÉ, Doc. sur représentations scéniques {Bull. hist. et phil. du Com.,
(7) MiREUB, Doc. sur l'Enseign. primaire, op. cil.
A Saint-Tropez, en 1585, on fait de même : « plus es stat con- K-lus que sy donara de gages au mestre d'escoles (1). » Et encore à Forcalqueiret en IGOO : « item an conclus lou consey que sera baillât as magistres que ensegnara lous enfans... et lous enfans de Forcalqueiret et de Roquebaron ly sera baillât siei escut per cadolluoc. » Même quand on prétend s'exprimer en français, le provençal s'insinue, çà et là, aussi bien chez les notaires (Saint-Maximin, Brignoles, etc.) (jue chez les scribes communaux : dans les délibérations d'Ollières qui sont en français, on trouve des phrases ainsi faites : « si Dieu ne y mette la main, le blad sera a grand près et non s'en trobera et la pauvre gent es en dangier de mourir de faim (2) » (1566). A Neoules, en 1599, on écrit : « Rolle de tout le bestailh tant boin pourssin lanat et cabrun qu'est entré la présente année (3) ». Enfin, les moins malhabiles laissent échapper, jusqu'à la fin du siècle, des terminaisons en -ar, recitar, logar, trobar, en -ade, des participes courants, fach, agut, ressauput, derniers témoins des efforts qui sont faits ici pour assimiler une langue quasi-étrangère. L'ordonnance, on le voit, a créé ici le chaos ; entre l'usage ■ancien et l'usage nouveau, il y a un interrègne où le caprice est maître ; chaque localité agit à sa guise : ainsi autour de Brignoles, Garreoult et Correns se francisent assez tôt, et pourtant Forcalqueiret garde encore le provençal au début du XVII® siècle ; Saint-Zacharie emploie le français en 1546, Nans, village tout proche, emploie encore le provençal en 1583 ; et Saint-Tropez retarde singulièrement sur la ville voisine de Fréjus.
Ce désordre atteint son paroxysme entre 1550 et 1570, puis la stabilité revient lentement, quand les générations nouvelles fournissent à toutes les communes des écrivains plus capables. Si l'on pouvait savoir en quelle langue furent représentés les nombreux mystères qui se jouaient devant les gens du pays, on déterminerait aisément à quel moment la francisation devint un fait acquis : ces Passions, ces Sainte- Suzanne que l'on signale en maint lieu depuis le début jusqu'à la fin du xvi® siècle, durent sans doute être traduites, mais à quel moment ?...
(1) MiREUR, Doc. sur l'Enseign. primaire, op. cit.
(2) Inv. .som. Arch. corn. d'Ollicres, série B.
(3) Iiw. des Grimaldi-Bagusse, par Lavergne, op. cit., p. 191 et sqq.
Parfois le titre français, inséré dans la teneur provençale du texte, laisserait croire qu'il s'agit d'une œuvre écrite en fran- •çais : telle l'histoire de V Enfant de perdition, à Aups (1577), ou ■celle du Lazare et du mauvais riche (1) (même lieu, 1582). Il est probable que la Saincte Magdeleine, jouée à Saint-Maximin en 1582 (2), qui eut pour acteurs le régent et ses écoliers, était ^ussi en français. Ce sont là de faibles indices, et le provençal persistant de l'écriture nous avertit que la pratique orale du français n'est certes pas encore populaire.
En voilà assez pour conclure et pour dégager les caractéristiques de cette région. Tandis que dans tous les pays méridionaux, l'invasion et l'occupation du territoire par le français se suivent sans intervalle, ici, pas de régularité, pas d'uniformité, rien de cette belle ordonnance qui saisit. Ailleurs, le terme de diiïusion peint, à merveille, ce qu'il y a de superficiel sans doute, mais aussi d'extensif et d'universel dans le phénomène : ce qui est vrai d'une localité, est vrai des lieux circonvoisins ; ici, on a l'impression de conquête dure, pied à pied, avec de longs arrêts ; ailleurs, le français provoque l'engouement sou- •dain des gens ; ici l'adhésion se refuse, ou hésite, moins par esprit de particularisme, que par ignorance, ou par l'insouciance naturelle aux Provençaux. Ailleurs, tel millésime marque nettement la fin de l'ère féodale, le début de l'ère française ; ici pendant un demi-siècle, c'est la confusion et le -désordre, au hasard des contingences locales : on emploie le français, le provençal, au petit bonheur, sans motif apparent, «ans qu'on puisse grouper les faits et les lieux, les coordonner, fixer des démarcations. L'unité, dans la mesure où elle est maintenue, se fait sur un compromis, grâce au franco-provençal, qui s'écrit partout, qui a une réelle vitalité : ce jargon intermédiaire fait l'intérim, entre les générations purement provençales de 1540 et les générations décidément francisées du xvn® siècle (3).
(1) « Item et perce que la sollenitat de la feste de Nostrc-Dame de l'As- ■somplion et per décoration de la ville an délibérât de recitar l'Istoyre du ■lazare et du mauvais riche... » Poupf, op. cit.
(2) Jbid. (Bull. hist. et phil. du Corn., 190'i, p. 25).
(3) On a sif(nalé à Saint-Maximin un livre de recettes et de dépenses (171'i) pour une confrérie, en provençal : c'est une curiosité, mais qui souligne les tendances conservatrices du pays (Bull. Soc. étud. Draguignan, t. VII, 1868- "CS, p. 298 ; RosTAN, Un établissement charitable du M. A., à Saint-Maximin).