V. — La Haute- Proi'ence
Si, remontant au nord vers la Durance et le Verdon, nous abordons la montagne provençale, trouverons-nous des populations aussi réfractaires ? Contrairement aux présomptions, les gens paraissent ici plus hospitaliers. Déjà au xv*^ siècle, on relève chez un notaire de Reillane des vers français :
Ales-vos, aies vos albergier
Or de mon cuer et or de ma panseya...
Chez un autre, du même lieu, on relève une épigramme :
D'une chose suis en record Que femme ont mauvaise tête Car Dieu le père a fait le corps Et le grand diable a fait la tête (1).
Il y eut donc, conformément à une tradition qui se perpétue depuis les Troubadours (2), des coins de Provence où la culture française était en honneur. Est-ce une coïncidence ? Les archives de Reillane conservent, au milieu de la comptabilité communale (année 1523) un fragment de rôle, extrait d'un mystère français transcrit par un copiste provençal, dont l'écriture date du xv^ siècle (3). Peut-on en conclure qu'à une époque où le français n'est aucunement acclimaté en Provence, une représentation ait été donnée en cette langue ? Tout au moins, cet indice s'ajoutant aux autres, il n'est pas arbitraire d'admettre, que, — l'influence d'Avignon, aidant, — entre le Luberon et la montagne de Lure, l'élite de ces « gavots » (4)
(1) C. Arnaud, Histoire d'une famille provençale, Marseille (1884, t. I, p. 454 et sqqs.
(2) C'est dans la même région qu'on a découvert récemment une adaptation en provençal de la Chanson de Roland ^xIv^ siècle ?) incluse dans un registre de notaire et que doit publier M. le D'' Jacquème.
(3) P. Meyer^ Romania (t. XXXI, 1902, p. 104).
(4) C'est le nom que donnent les Provençaux de la côte à ceux de la montagne.
méprisés, se tenait au courant des productions en langue française.
De même, il arriva que tel bas-alpin s'expatria pour aller vivre à Paris. Ainsi, la comtesse de Beaufort reçoit à Valernes de son fils, devenu Parisien, une lettre en français (1404) (1) ; elle-même écrit en provençal et les comptes du domaine sont rédigés de même. En 1462, les syndics de Manosque reçoivent du seigneur de Villemus (2) une lettre où le provençal est fortement contaminé. En 1516, le seigneur de Ribiers (3) écrit également en français au seigneur de Nx)yers. Forcalquier, Manosque, Sisteron reçoivent ou écrivent aux agents du roi et au roi lui-même, des lettres en français. On ne multiplierait pas aisément ces exemples, mais ils dénotent chez ces alpins une bonne volonté et une facilité réelles à s'adapter aux exigences du régime politique nouveau. A mesure qu'on s'éloigne de 1500, l'usage administratif du français (4) se généralise comme partout, et par influence, le provençal des municipalités s'altère sensiblement.
Mais l'usage courant demeure invariable. On parle, on écrit, on contracte en provençal, tel ce ludus Sancti Jacobi dont quelques fragments ont été retrouvés à Manosque (fin xv^ siècle) (5) ; en 1528, les criées à Bevons, à Nibles, à Venterol se font en provençal (6). Quand approche la date critique de 1540, la tradition est à peine ébranlée. On le voit, aux documents d'un procès d'hérésie qui fut jugé à Lurs en 1533, par la vénérable cour spirituelle de Sisteron (7). Le latin est encore la langue de la procédure et de la procédure ecclésiastique surtout : mais les dépositions et les interrogatoires sont en vulgaire.
(1) Bull. Soc. lia. et scientif. des Basses-Alpes, t. XI (1903-0^i), p. 298 et sqq.). Comptes du receveur de la vicomte de Valerne, par Isnaud.
(2) P. Meyer, Doc. ling., p. 397. Extrait : « Yeu seray content de vous servir pluz toust que comma que sia... vous serviray davant tos autres. »
(3) Laplane, Histoire de Sisteron, i. II.
(4) Exemple : Le péage de Peypin de 1285 est traduit, en 1517, de latin en français, à cause d"un procès porte devant le Parlement d'Aix. Maurel, Le péage de Peypin.
(5) Découvert et signalé par C. Arnaud, avec d'autres mentions de mystères d'après les comptes communaux de Manosque et de Forcalquier.
(6) P. Meyer, op. cit.
(7) Georges de Manteyer, Les Farel, les Aloat, les Biquet, milieu social où naquit la Béforme (Gap, 1912).
Brun 2»
370 LA POnriON ORIENTALE DU DOMAINE MERIDIONAL
L'inculpé est un notaire manosquin, Aloat, parent des FareB de Gap. Comparaissent successivement comme témoins, divers marchands de Manosque dont le provençal est assez pur. Mais un confrère d'Aloat, Jacques Lambert, s'exprime en francoprovençal (1) : un certain Pierre Masse, clerc libre de Saint- Julien d'Asse (2), répond également en provençal, mais sa langue, moins contaminée que celle du notaire, est moins pure que celle des marchands. L'acte d'accusation est ensuite lu en latin et traduit, prius de verho ad verhum perlectis et vulgari sermone declaratis, et ut asserit, ad plénum intellectis. L'interrogatoire est reproduit avec questions en latin ou en vulgaire, et réponses toujours en vulgaire. Or la longueur des développements et des exposés atteste le caractère général et exclusif de l'usage provençal ; d'autre part, les réponses d'Aloat, bien qu'en provençal, prouvent qu'il sait le français (3). Ainsi la classe commerçante en reste à son idiome natal, mais le français a pénétré dans les professions libérales, chez les clercs et les notaires. En outre, l'un d'eux signale un libraire établi à Manosque, Peyron Picard, chez qui on achète des livres français (4) : on surprend ici par hasard les rapports que l'on soupçonne sans pouvoir les mettre en évidence, entre la diffusion de ces trois nouveautés : Réforme, Imprimerie, Langue française, et le rôle de propagande qu'ont assumé les libraires. Et ce sont bien là des nouveautés, puisque le témoin a retenu comme d'importance, — en frances, — ces détails qui, en
(1) Déposition de Lambert, extrait : « que ce in manus, ne se devoyt point dire, synon in articule mortis. Et adonc aquel que parle ly respondit que si on nou lou disié sinon in articule mortis, que l'on non lo sauprie pas et que lo dote bon en tout temps de se recomandar à Dieu... »
(2) « Lo dict Juilhien disié que la messe non avye gis d'efficacie et que en aquella non avie vray que l'evangelli et l'espitollo et que non avie que quatre cens ans que la messe ero attrobado et que jamays Jésus Christ ny saint Pierre ny dengun apostre non canteron messo jamais.
(3) Exemple : « intcrrogatus si ejus parentes, agnati et consobriui aut ipsorum aliqui fuerant de he etica pravitate... dixil et respondit : que non jamais, pas qu'il sache. »
(4) Déposition de Bertrand Guigon de Manosque : « que fut cause que aquel que parla anet trobar Peyron Picard lybrayre, et compret ung libre en frances loqual au conamensament contcuie las epistolas et pueys lous evangelis loqual cro istat imprimat ou a Thurin ou a Ayxe. »
d*autres temps, seraient sans signification (1). Dossier plein de saveur : il est piquant d'y voir habillées en patois ces doctrines que nous sommes accoutumés de lire dans le français de Calvin, et des polémistes, ses disciples ; plein d'enseignement aussi : on saisit sur le vif l'état linguistique qui précède l'apparition de l'ordonnance : maintien intégral du parler local, dans l'existence courante d'une part, cheminement du français d'autre part, qui a pour véhicules les gens de lois, les libraires, les réformateurs. On reconnaît aussi que le français est un des éléments principaux de cette civilisation qui s'élabore, qui rompt avec le Moyen âge, qui rayonne jusqu'aux confins du royaume et qui en rénovera les mœurs, les usages, la vie générale.
C'est à Manosque également, — bien que le provençal y soit courant encore vers 1520-1530 (2), — que le français est adopté en premier lieu pour les procès- verbaux du Conseil, le 31 août 1539 ; on prévenait ainsi les volontés du roi, sans renoncer au latin définitivement, puisqu'il persiste par intervalles jusqu'à l'année suivante. Le premier procès- verbal de dépense en français est de 1540 ; les comptes qui étaient en provençal en 1530, 1535 et 1538, reparaissent en 1551, après lacune, en français. Les notaires, dans leurs actes, renoncent au latin en 1540.
A Forcalquier, siège de viguerie, on signale quelques personnes employant le français avant 1540. Dans les pièces comptables de l'exercice 1534, 1535, Berlue Perussis (3) a relevé des quittances ainsi écrites, par le viguier, le notaire de la Cour royale, un commis des Etats, deux solliciteurs du Parlement, un clerc de procureur : on voit à quel monde appartiennent ces francisants (4). Les délibérations, en latin, avec des ordonnances de police en provençal, ont une lacune entre 1537 et 1548, et ne permettent pas de fixer la date de la substitution. Dans les comptes qui sont en provençal depuis la fin du
(1) Ajoutons qu'après une déclaration de repentir en provençal, Aloat prononce en latin la formule d'abjuration.
(2) Le provençal est courant, avec le latin, dans la Clironiquc des Carmes manosquins (1A81-1522). (Bull. Soc. scientij. et liuévaire (le-b- li. -Alpes, t. Vi 1893-94 p. 253 et sq.)
(3) Les dates de l'Histoire de Forcalquier, 1888- p. IM.
(4) Le recteur des Ecoles, cinq notaires, un chanoine rédigent en latin, les autres emploient le provençal.
372 LA l'OKTION OUIENTALE DU DOMAINE MÉRIDIONAL
xv^ siècle, le français apparaît usuel en 1548, puis le provençal reprend de 1547 à 1550, et le français par la suite ; mais celui-ci ne devient définitif qu'à la Pentecôte de 1558 (1). Le registre de 15()4-1565 contient encore des documents (quittances, états de fournitures) en provençal. A la même époque se francisent les registres de l'état civil ; le français devient alors courant et le notaire, Antoine Gassaud (2), l'emploie dès 1557, pour la rédaction de son livre de raison. A Mane, près de là, un métayer, Giraud (3), emploie français et provençal dans le sien en 1588.
Saint-Michel, petit village d'environ 500 habitants, à 10 kilomètres au sud de Forcalquier, possède des archives assez anciennes pour qu'on y puisse surprendre, grâce à elles, les premiers progrès du français dans cette commune. Deux registres notamment (BBj etCC,), qui vont de 1507 à 1557 environ, ainsi que plusieurs cahiers, annexes de comptabilité, fournissent des témoignages très précis relatifs à cet événement.
Dans le registre BBj (4) sont transcrits les principaux actes dé la commune, et en particulier les ordonnances de police (police des bestiaux, police des vignes, police du charbon) et des séries de confinias, délimitations du terroir, toutes pièces reprises d'années en années avec quelques modifications, et qui sont à l'origine en provençal, ainsi que les extraits de délibérations. Le latin sert aux contrats et marchés (contrat avec le gardien des troupeaux, marché de la boucherie, etc.). De plus, le procès- verbal de la séance de janvier où a lieu la « mutation des consuls » est aussi rédigée en latin comme pour accuser l'importance de la cérémonie. Le registre CC, contient des procès- verbaux, — suivant une formule reproduite annuellement, — de l'assemblée où le trésorier en exercice rend ses comptes avant de remettre ses pouvoirs : ses comptes-rendus sont en provençal ; on y a inséré sans ordre ni chronologique ni méthodique, des actes de nature diverse (un état
(1) P. Meyer, op. cit.
(2) Edité par Berlue Perussis.
(3) Cii. DE RiBBEs, La famille et la société en Provence avant la Résolution.
(4) Ce registre semble avoir été examiné sommairement par P. Meyer, qui en a publié quelques extraits dans ses Documents linguistiques. Voir aussi LiAUTAUD, Ordonnances provençales de Saint-Michel (Bull. Soc. scientif. et lin. des Basses- Alpes, t. IX (1899-1900).
d'armes non daté entre 1520 et 1525), qui sont tous également en provençal, provençal relativement pur au début, qui laisse transparaître çà et là quelques traces d'infiltration française à partir de 1525. Avant 1540, on ne relève qu'une pièce en français : elle émane de François de Castellane, prieur du prieuré de Saint-Michel, qui reconnaît avoir reçu en main quelques documents de la commune (1) (1537).
Après 1540, le français se montre timidement dans le registre des délibérations en septembre 1541, et au 15 juin 1542 ; intervention sporadique ; le provençal est toujours la langue fondamentale du registre. En 1543 (n. st. 1544), le texte inaugural de l'année, celui des élections consulaires, renonce au latin pour adopter le français, langue égale en noblesse et en dignité, seule digne désormais d'une manifestation si solennelle (2). Le latin disparaît dès lors, mais le provençal prédomine toujours, dans les délibérations ordinaires et dans les ordonnances. Celles-ci sont rédigées, tantôt par le notaire du lieu, Sebastiano, tantôt par Amalric, membre du Conseil communal. Avec Sebastiano le préambule est en français à partir de 1544, les clauses et décisions restent en provençal (3). Amalric emploie le pur provençal.
Il en est ainsi jusqu'en 1548. Après cette date, le français est plus fréquent dans les délibérations, mais n'intervient pas encore dans les pièces annexes, et les ordonnances. Le parler local, d'autre part, est contaminé par le voisinage de la langue rivale, et se mue en un jargon bâtard qui est d'ailleurs général par tout le pays en ce temps. Il y a ainsi une période de flottement durant laquelle la population se déprend peu à peu du parler local et se laisse initier au français. Ce flottement est sensible dans les pièces qui concernent les écoles. En 154S, un maître d'école essaye de parler français ; les pactis de magistris (5 oct. 1551 et 6 oct. 1552) sont en français avec quelques
(1) BBl, fol. 357 vo.
(2) J'ai noté le même usage à Rians (Var).
(3) Exemple, fol. 291 r'^ : « L'an mil cinq cens quarante six et le huictiesme jourt du moys de may au lieu de Sainct Michel et dans la mayson de la communauté du dit lieu par devant Guillem Arnaud lieut. du baillle... etc.. con- ^regat lou conselh dudit lieu auquel son presens... « suivent les noms des conseillers... Après ce début, dont la formule est invariable, les décisions prises sont en provençal.
restes de provençal, celui de 1553 et celui de 1556 sont en provençal conlaniiné (1). Le volume s'arrête au moment où la crise va se dénouer ; il y a malheureusement une lacune dans la collection ; le registre suivant (BB ) commence en 1579, il est entièrement français, même pour ce qui est des ordonnances de police, lesquelles devaient sans doute être proclamées en provençal (2).
Dans le registre CC^, la formule du compte rendu de gestion est en franco-provençal à partir de 1542. Après 1551, la rédaction est parfois française, parfois provençale, le plus souvent franco-provençale, et cette alternance subsiste jusqu'à la fin du volume (1557). Elle est due aux divers habitants du lieu, très souvent au notaire Sebastiano, qui emploie l'une ou l'autre langue, suivant le cas, suivant la préférence des personnages intéressés.
A la fin du volume qui comporte des pièces variées entre 1554 et 1557, le français se généralise. Ici encore la collection présente une lacune, le registre suivant porte sur les dernières années du xvi® siècle. On pourrait y suppléer grâce à quelques cahiers de comptabilité proprement dite, où le « tresaurier « communal enregistre au fur et à mesure ses encaissements et ses débours. Ces cahiers sont dépareillés (3). Le premier (1552) est en provençal, le second (1559) est partie en français, partie en provençal ; celui de 1560 est en provençal ; ceux de 1563, 1565 sont décidément en français.
Ainsi, avant 1540, le français n'est connu à Saint- Michel que du prieur, qui est un personnage, et du notaire ; il n'a pas droit de cité dans la bourgade. L'ordonnance de Villers-Cotterets, détermine un changement rapide dont le notaire est le propagateur. Entre 1540 et 1560, les membres de la communauté renoncent avec hésitation et embarras, mais d'un mouvement progressif, au dialecte local, au profit du français. Et ce mouvement est suivi de la population : la fin des deux registres BB,
(1) BBl, fol. 352 v°, 345 r°, et vers la fin du registre dont les dernières pages ne sont pas numérotées. Voici la pièce de 1548, fol. 352 v° : « Je subsegné, remeti la chario que je avoys pris des scholcz de Saint Michel par commandement de messcurs les consoulz du dict lieu et eceux se tenent cuntant
de moy et moy d'culx, que suys pierre guin. »
(2) Les criées municipales se font encore aujourd'hui en provençal,
(3) Cahiers non côtés.
■et ce prouve que le français s'entend plus ou moins parmi les habitants. Un de ces villageois fait graver sur sa porte deux ^ers français (1) :
Qui rit et mort mal dit et raporte
Nantre céans je luy defaus la porte (1557).
Par la suite, la langue nouvelle a dû se répandre assez communément : le provençal ne reparaît jamais plus dans les archives, même dans les pièces annexes de la comptabilité qui émanent de toutes mains, quittances, mémoires de dépenses, réclamations, si nombreuses dans la série EE pour la période des guerres de religion. Tous ceux c[ui écrivent emploient le français.
L'exemple de Saint-Michel peut servir de type : c'est ainsi qu'à Reillane (2), non loin de là, les délibérations du Conseil, en latin, en 1533, en provençal de 1539 à 1545, sont en français en 1552. Les comptes sont en provençal jusqu'en 1558 ; en 1559 en franco-provençal ; en 1560, en français.
En revenant à la Durance, on trouve à Sisteron, sinon des registres suivis, du moins des pièces nombreuses où se manifeste la permanence de l'usage : cadastre de 1503, mention de mystère (1514), V Enfant jugeai, dont le titre fait présumer qu'il était en provençal (3). Vers 1540, les comptes, en provençal depuis 1514, sont rédigés dans un idiome composite qui, peu après, fait place au français.
Entre la Durance et le Verdon, le pays fait de plateaux, de crêtes hautaines, de vallées profondes, aux agglomérations espacées et pauvres d'habitants, vivait sans relations commodes avec le voisinage. Ces conditions géographiques sont un obstacle à la propagation du français, qui intervient avec un léger retard. A Digne, les délibérations sont en provençal depuis 1436, sauf le préambule qui reste en latin ; après 1540, ce préambule lui-même est rédigé en provençal ; à partir de mars 1547 (n. st. 1548), le français devient général, mais reste très gauche ; il s'épure peu après, non sans avoir subi quelques re-
(1) Inscription trouvée sur une pierre dans le village et communiquée par M, RAymond, Inspecteur primaire à Grenoble.
(2) P. Meyer, op. cit.
(3) Laplane. Ilist. de Sisteron, t. II.
tours olïensifs du provençal. Les comptes sont en provençal depuis 1440 jusqu'en 15G7, ensuite, ils sont en français (1). A Riez, les registres de délibérations emploient le provençal jusqu'en 1571, ils sont en français l'année suivante, mais plutôt en franco-provençal. Par la suite, le français est meilleur, sans être excellent ; les cadastres de 1512, 1515, 1535, 1546 sont en provençal ; celui de 1559 est français. Castellane emploie le provençal dans les délibérations depuis 1507 jusqu'en 1545, le français depuis le 20 septembre 1545, jusqu'à la fin de 1547, le provençal encore après : il y a une lacune, dans la série de 1548 à 1567 ; dès lors le français règne seul. Dans les comptes, le français remplace le provençal en 1568-1569. Le cadastre de 1569, en franco-provençal, est un témoin de la transition.. Au nord de Digne, Seyne (2) emploie le français, dans ses délibérations, dès 1540, mais conserve le latin et le provençal dans les comptes entre 1524 et 1567 : le premier compte français est celui de 1571. A La Bréole, les comptes de 1562 accusent la pénétration du français, mais sont écrits partiellement en provençal. Thorame- Haute a un cadastre provençal du milieu du xvi^ siècle. A Entrevaux, un compte partiel de 1571 conservé est en provençal ; la série commence en 1584, et en français ; de même sont en français les délibérations qui commencent en 1600.
Si, dans les vallées reculées, les communautés s'attardent à employer le français jusqu'en 1570, les notaires, eux, obéissent sans tergiverser à l'ordonnance, et se font les éducateurs du public. La rapidité de la propagande dont ils furent les agents, se manifeste plus nettement qu'ailleurs dans la vallée de Barcelonnette (3). Cette région fut réunie à la Provence et à la France en 1536 ; elle fit retour à la maison de Savoie en 1559. Dans l'intervalle, les notaires appliquèrent l'ordon-
(1) Pour tout ce qui suit; cf. P. Meyeb, op. cit.
(2) Dans cette région, le provençal encore au début du xvi^ siècle, est la langue de la correspondance. Cf. une lettre de Jean Burdin, not. à Seyne, adressée à Guillaume, seigneur de Reynicr, à Gap (1512) au sujet de divers privilèges gapençais. Aiin. des Alpes, 1899, p. 88 et sqq.
(3) Bull. Soc. scient, et litt. des Basses-Alpes, t. VIII, 1887-8, p. 172. Arnaud, Le notariat et l' insinuation à Barcelonnette. Les protocoles de M. Icard pour la période qui suit l'ordonnance sont en français. Les délibérations de B. au xvii^ sont en français.
nance, et grâce à eux, le français fut enraciné assez fortement parmi les habitants, pour être reconnu comme langue normale. On voit, en 1702, que les édits y étaient publiés en français parce que l'italien n'était pas compris dans le pays. Exemple unique, en ces temps, de populations qui, par leur adhésion à la langue française, se créent une situation spéciale, et comme un privilège particulier, même aux yeux de leur souverain immédiat, populations purement provençales avant 1540, profondément francisées aussitôt après ; on voit combien ici fut féconde et opportune l'initiative de François I^^". Elle a suffi, pour marquer de l'empreinte et de l'emprise royales, ces montagnards lointains, en dépit de l'aliénation consécutive.
Pour résumer, la Haute-Provence participe à l'évolution qui transforme l'ensemble du domaine. La voie de la Durance, qui permet d'accéder aisément au Rhône, au Comtat, au pays d'Aix, est parcourue par des troupes et des itinérants de tout ordre, — marchands, pèlerins, etc. — à toute époque ; elle est empruntée par la civilisation et la langue française dès la fin du Moyen âge. Manosque, Forcalquier, Sisteron et les villages avoisinants se montrent sensibles à cette influence dès le xvi^ siècle, et adoptent le français aussitôt ou peu après l'ordonnance. Les accidents orographiques retardent, sans le paralyser, ce mouvement à Digne, Castellane, dans le Verdon, à Entrevaux ; mais, autour de 1570, avant les bourgades du littoral et celles de la Provence centrale, le français est universellement adopté, et le provençal, sauf de rares survivances (1), éliminé sans retour.
VL — La Proi'ence orientale
L'extrémité orientale de la Provence, de l'Argens au Var, avec les vallées alpestres du Var et de ses affluents, est une des frontières du royaume. Très éloignée du Rhône qui fait la
(1) A Champtercier, par excmpk-, près Digne, où le baptême de Pierre Gassendi est enregistré en provençal (1592) : « es estât baptisât Pierre fils de M. Anton Guassem « {Bull. Soc. lill. et scientif. des B.-Alpes, p. 173 note},
liaison entre le Nord et le Midi, coupée même de la Provence véritable, dont elle n'est qu'une excroissance, par l'Estérel et les Alpes, elle communique difficilement avec le dehors, l.a vogue cosmopolite de ces lieux masque, aux yeux d'aujourd'hui, l'isolement où elle pouvait être avant la voie ferrée. En conséquence, le français y apparaît tard et s'y fixe lentement.
Jusqu'en 1500, le français y est peu connu : en 1497, l'acte d'habitation d'Auribeau (1), octroyé par Charles VIII, est retranscrit par un notaire avec un foisonnement de provençalismes, signes de son ignorance. Rien ne paraît changé par la suite. Pourtant la fameuse Danse macabre du Bar (2) qu'on attribue au règne de Louis XII, atteste doublement et par le sujet qu'elle représente, et par le provençal contaminé de l'inscription, l'infiltration du français, qui est peut-être le fait de l'artiste. L'ensemble de la population reste foncièrement provençal, comme on peut s'en assurer aux documents.
Fréjus garde le provençal dans ses délibérations jusqu'après 1550 ; à Cannes (3), au contraire, deux criées de 1541 et 1549 sont en français. A Antibes (4), les délibérations en provençal depuis 1473, ont une lacune en 1543, et reparaissent en français fortement provençalisé en 1545 : elles sont en français pur en 1556. Les comptes sont en provençal jusqu'en 1575 ; l'année suivante, ils sont en français, puis reparaît le provençal, de 1577 à 1587 ; en 1588, français et provençal se partagent le texte : le français est seul à partir de 1598. D'autres documents, une criée de 1520, un livre d'ordonnances de 1531, et de 1559 à 1561, le lyhre delz sen'izes propis del magnifie et generos senhor Gaspardi Grimaud, senhor d' Antihoul (5), sont en provençal,
A Grasse (6), les délibérations d'abord en latin reparaissent, après lacune, en français, le 13 novembre 1541. Les livres cadastraux de 1515 et de 1526 sont en latin avec mentions en provençal ; celui de 1558 est encore un mélange de français et de provençal. La persistance de ce dernier jusqu'en 1540 est
(1) Tisserand, Hist. civile et religieuse de la cité de Nice (t. II, p. 292).
(2) Sardou, La danse macabre du Bar (Ann. Soc. litt. et scient, des Alpes- Maritimes, t. VIII).
(3) Mém. soc. Cannes (1876).
(1) P. Meyeh, op. cit.
(5) /nt». som. Arch. dép. B.-du-Rhône (série B, t. II),
(6) P. Meyer, op. cit.
attestée, en outre, par les archives de notaires qui conservent des lettres, des testaments, des inventaireSj des ordonnances, des contrats variés et d'innombrables sentences arbitrales, où le dialecte est encore indemne d'altérations (1). Il se prolonge au delà dans les archives ecclésiastiques (2) : les comptes des anniversaires sont partie en français, partie en provençal en 1562 ; les livres d'administration du chapitre sont en provençal de 1508 à 1585 ; après lacune ils reprennent en français €n 1592, le provençal reparaît toutefois momentanément en 1597 ; la confrérie des pénitents blancs de Grasse (3) a un registre de délibérations de 1578 à 1G57, dont les quinze premiers feuillets sont en provençal. Enfin une criée, non datée, mais qu'on peut attribuer au début du xvn®, est en provençal (4).
A Vence (5), les délibérations sont en latin jusqu'en 1542 : le 5 novembre, le procès- verbal commence en latin, et finit en français ; on ne peut imaginer de substitution faite avec plus de désinvolture. Les comptes sont tour à tour en français, en latin, en provençal. En latin au xv^ siècle, et en 1526, 1531, 1532 ; en provençal, en 1525, 1530, 1533, 1536, 1543 ; en 1544, ils sont en français ; jusqu'en 1569 le provençal et le français alternent en toute liberté. D'autres textes corroborent ces indications : une rédaction provençale des commandements de Dieu (1522) (6), une inscription de 1578 (7), montrent qu'à Vence, comme à Grasse, il y a désaccord entre la langue des délibérations communales et celle du public.
On a peu de textes pour les petites bourgades : à Saint- Jeannet (8), le premier registre de baptêmes commence en 1582 en latin et en provençal, les cadastres de 1555 et de 1572 sont en provençal. L'évolution se dessine suivant la même courbe,
(1) Des extraits nombreux sont publiés in Giuseppe Brés, Da un archwio noiarile di Grassa, Nizza, 1907.
(2) Iin^. som. Arch. dép. yilp.-Mnrit. (série G, 1913).
(3) Bibliothèque de Grasse.
(4) Ini'. sont. Arch. dép. Alpes-Maritimes (série GG, 718).
(5) P. Meyer, op. cit.
(6) Rev. des Soc. sav. (1876), p. 429. Communie, de Blanc.
(7) La présente bassine es estado facho pcr mcstre iannon Faucon, signalée par MiLLi.N, op. cit.
(8) Malaussèine, Monographie d'un village frontière, Saint-Jeannet, 1909, (p. 39 et 134).
380 LA PdilION ORIENTALE D V DOMAINE MÉRIDIONAL
partout : en 1540, tout ce qui a un caractère officiel, actes notariés, transactions entre les communautés et le gouvernement d'Aix (1), ou même dans le clergé, les procès- verbaux de visites pastorales (1550) (2) se mettent en français ; accessoirement, par les délibérations, les notaires introduisent le nouveau style dans les corps municipaux c{ui s'y prêtent dans la mesure où ils sont préparés ; et les gens de petite instruction qui tiennent les comptes, les cadastres, les archivistes des confréries, ne s'adaptent que dans la dernière partie du siècle.
Dans le comté de Guillaume (3), haute vallée du Var, qui constitua une viguerie annexe de la Provence avant d'être rattachée aux possessions du roi de Sardaigne en 1760, le français s'introduit de la même manière. Les délibérations remontent à 1588 et sont d'abord rédigées en franco-provençal ; les comptes sont en provençal jusqu'en 1562, en franco-provençal jusqu'en 1570 : le français n'est employé nettement qu'en 1577. Mais il demeure en surface, effleure la population, sans la pénétrer. Un registre d'insinuations de 1611 (4) est encore écrit dans une langue contaminée où persistent les vocables techniques du provençal.
En deux régions également reculées, sous des conditions géographiques comparables, ici et en Bigorre, l'histoire de l'établissement du français présente des caractères analogues. La réforme, imposée par voie législative, est retardée par la résistance, ou plutôt par l'ignorance, l'insouciance aussi du populaire ; elle est retardée, mais non paralysée ; elle s'accomplit par progrès échelonnés, par l'entremise du franco-provençal en deux générations, et à l'aube du xvii^ siècle, le provençal, est irrémédiablement déchu comme langue écrite.
L'expansion du français s'arrête approximativement au Var, limite du royaume. Une excursion sur l'autre rive prêterait à des considérations intéressantes. Jusqu'en 1540, aucune différence linguistique entre les populations riveraines ; en deçà comme au delà, le provençal est la langue parlée, et, avec le
(1) On trouve ainsi le français, dès ce moment, dans les titres communaux ; à Saint-Vallier, une transaction entre le chapitre et la commune est traduite en français en 1566 (Sénéquier, Saint-Vallier, p. 29).
(2) Im>. som. Arcli. dép. Alp.- Maritimes (série G).
(3) P. Meyer, op. cit.
(4) Extraits in P. Meyer (pour 1611 et 1615).
latin, la langue écrite. Image en raccourci du système féodal, deux maîtres se partagent ces gens c{ui sont frères par leur idiome maternel, et rien n'eût changé si la Provence n'eût été désormais agrégée à un royaume qui cherche à se constituer en corps organique. Et l'on voit ici agir l'ordonnance comme force unificatrice, puisqu'elle aboutit à établir une discrimination concrète entre sujets et non-sujets : désormais, la rive droite du \ ar se met à écrire et à parler français, tandis que la rive gauche reste libre d'employer son parler propre. D'un côté, le Moyen âge avec ses survivances est battu en brèche et finalement aboli, tandis que dans l'autre il survit inattaqué.
François I^^ a exclu les vulgaires ; le duc Emmanuel-Philibert, par un édit de février 15G1, obligé de tenir compte de la diversité linguistique de ses domaines, ne peut songer qu'à supprimer le latin : «. tant en nostre dit sénat de Savoye qu'en tous autres tribunaux et juridiction de nos pays, tous procès et procédures, enquêtes, sentences et arrests de toutes natures civiles et criminelles seront faites et prononcées en langage vulgaire... (1) », c'est-à-dire suivant les lieux, en français, en italien ou en provençal. Pour le comté de Nice, le provençal s'emploie dans les comptes de Puget-Théniers jusqu'en 1018, à Contes après IGOO, à Villars jusqu'en 1599, à Roquebilière jusqu'en 1583. Déjà, Nice rédige en italien ses délibérations après 1580, à l'instigation, qui sait ? des fonctionnaires qui dépendent de Turin. Puis sans autre contrainte que la force des choses, que l'exemple du royaume de France, le comté, au cours du xvii^ siècle, renonce à l'usage écrit de l'idiome local (2).
(1) Cité fréquemment, mais souvent à contre-sens. Les érudits niçois ont souvent cru que par le terme langue vulgaire, le duc imposait l'italien. (Cf. Annales de la Soc. lettres, sciences, arts, des Alpes-Maritimes, t. XV, p. 283 et sqq. Documents inédits pour servir à l'étude du dialecte niçois, Cais de PiERLAs). Cette interprétation fut peut-être celle de la cour de Turin qui avait la haute main sur l'administration du Comté.
(2) Au xix« siècle, beaucoup avaient oublié que le comté de Nice était une annexe linguistique de la Provence. Cavour eut à le rappeler dans un discours prononcé à la Chambre de Turin, le 26 mai 1860. « Quelle est, disait-il, la preuve la plus forte de la nationalité d'un peuple ? C'est le langage. Or l'idiome parlé à Nice n'a qu'une analogie très éloignée avec l'italien : c'est le même qu'on emploie à Marseille, à Toulon, à Grasse. Celui qui a voyagé en Ligurie trouve que la langue italienne se conserve dans ses modifications et ses dialectes jusqu'à Vintimillc. Au delà, c'est comme un changement de
La proscription des dialectes et l'intronisation d'une langue officielle que l'on constate en France au xvi® siècle, avec l'unification du territoire, détermine, par un eiïet à longue distance, un phénomène analogue dans les pays limitrophes^ même quand ils ne sont pas constitués en nation. Et voilà comment cent ans après l'ordonnance de Villers-Cotterets, et par ses répercussions lointaines, ces riverains du Var, jadis tout uniment provençaux, forment deux fractions différenciées, distinctes de langue comme de maître, celle-ci étant comme l'indice de celui-là, cependant que, de part et d'autre, l'idiome local est ravalé en patois.
Conclusion
A comparer, du point de vue qui nous occupe, les provinces dès longtemps soumises à des autorités françaises de langue, et la Provence récemment réunie à la 'Couronne, les similitudes sont plus nombreuses et importantes que les différences.
D'abord, ici comme là, l'établissement du français est le fait du xvi^ siècle ; il s'accomplit en moins de cinquante ans, et il s'échelonne sur quatre étapes : pays d'Arles en premier lieu, puis les grandes villes : Aix, Marseille, Toulon, Draguignan, Manosque, Forcalquier, ensuite l'ensemble du pays ; enfin les zones extrêmes, et quelques communautés retardataires. Ici encore et plus nettement qu'ailleurs, l'ordonnance de Villers- Cotterets agit, et aussi les notaires qui, non seulement l'appliquent dans leurs études, mais encore l'introduisent dans les corps municipaux en qualité de secrétaires du Conseil. La volonté royale ne rencontre nulle part de meilleurs alliés.
Elle ne rencontre pas davantage parmi les sujets des adversaires ou des rebelles. Et il convient d'insister sur la docilité de ces Provençaux, qui a été mise en doute. S'ils avaient voulu réagir, ils en avaient en main les moyens juridiques. L'ordon-
scène, c'est un tout autre langage. » Cité in Devoluy, Essai sur les noms de lieux du comté de Nice (Annales de la Société des lettres, sciences, arts, des Alp.-Mar., t. XVIII, 1903, p. 231 sq.). Cavour aurait pu ajouter que cette identité est indiscutable quand on compare les documents d'archives antérieurs au xvii^ siècle.
nance d'Is-sur-Tille (oct. 1535) disposait, on le sait, que les enquêtes, arrêts et procédures se feraient en français ou, à tout le moins, en vulgaire du pays. Quand l'ordonnance de Villers-Cotterets fut enregistrée au Parlement d'Aix, il fut spécifié expressément qu'elle serait exécutoire dans la mesure où elle ne serait pas contraire aux prescriptions antérieures du roi pour le pays, et mention de cette réserve fut faite au bas de ladite pièce (1). Or, l'obligation de rédiger en français « et non autrement » pouvait passer pour une dérogation à la liberté laissée précédemment. Il y avait matière à chicane. On n'a pas chicané. Jamais on n'invoque la première ordonnance contre la seconde. Quand une délégation du Parlement vient à Marseille assurer l'exécution des « lettres royaux », les notaires obéissent avec un ensemble tout militaire qui exclut toute suspicion de résistance. Quand César de Nostredame, qui dans la maison de ses parents (2) a connu mieux qu'un autre les sentiments de la corporation et de la clientèle, parle de cette mesure, voici le seul grief qu'il enregistre : « l'edict que les notaires et tabellions qui souloient écrire en latin contracteraient en françois vint peu après l'an suivant, dont cet état a été d'autant plus avili et méprisé (3). » Récrimination d'amourpropre professionnel, et rien d'autre. S'il y avait plus, ne l'aurait-il pas dit ? Dans les actes du Parlement, dans ceux de& Etats, aucune protestation, et Dieu sait si les doléances ont manqué, les requêtes et les députations à l'occasion de ces ordonnances : jamais rien sur le fait de langue (4). Que penser alors du fameux récit de Ramus dont on a fait si souvent état :
(1) Arch. B.'du-Rfi., B. 3315, 23 oct. 1539.
(2) César de Nostredame, souvent nommé Nostradamus, comme les autresmembres de sa famille, est le fils de l'astrologue, et le petit-fils de Jacques^ de Nostredame, notaire à Saint-Remy.
(3) Histoire de la Provence, p. 766.
(4) Le registre Cl contient des indications nombreuses relatives à ces missions dépêchées à Paris pour présenter au Roi des réclamations au sujet de ces ordonnances. Je n'y ai trouvé aucune trace de l'affaire qui m'occupe ici> M. R. Busquet, archiviste départemental des Bouches-du-Rhône, qui a étudié spécialement ces fonds d'archives pour la période qui nous occupe, à l'occasion de son ouvraji-e déjà cité, m'a déclaré n'avoir jamais rien rencontré. D'ailleurs, « l'opposition [des Etats], écrit-il dans son livre, s'est rapidement restreinte à une réclamation sur la création des offices. » Histoire des Institutions de la Proience (pp. 75 et 76).
<( Il y eut alors de merveilleuses coiuplaiuctes, de sorte que la Provence envoya ses députés par devers sa majesté, pour remonstrer ces grands inconveniens... Mais ce gentil esprit de Roy, les delayans de mois en mois et leur faisant entendre par son chancelier qu'il ne prenoit point plaisir d'ouir parler en aultre langue (ju'en la sienne leur donna occasion daprendre songneusement le françois ; puis quelque temps après ils exposèrent leur charge en harangue françoyse. Lors ce fut une risée de ces orateurs qui estoient venus pour combatre la langue françoyse et neantmoins par ce combat l'avoient aprise... (1) « A cette anecdote, qui est pleine de sel, contredit le silence des documents locaux, celui des historiens, des Etats, du Parlement. Si les gens du pays avaient eu la pensée de réclamer un privilège en faveur de leur parler, comment n'en retrouve-t-on aucun écho, aucune trace sur les lieux ? Puis que d'étrangetés ! Les Provençaux font voyager une députation jusqu'à Paris, pour discuter une prescription à laquelle de par ailleurs ils se conforment ! Et comme si les États n'étaient qu'un ramassis de patoisants, ils choisissent pour jiarler au roi juste des personnages qui ne pourront se faire entendre de lui ! Il se peut, à la vérité, qu'une fois, à la venue d'une délégation provençale, on s'amusa, parmi les courtisans, de l'accent, des gaucheries de ces méridionaux ; il se peut encore que l'un d'eux ait devant le roi formulé des réserves sur l'obligation de contracter en français, à titre personnel, et sans mandat : avec ces éléments, on trousse à la manière des conteurs, une de ces histoires bien parisiennes qui sont comme les galéjades des gens du Nord. Au xvi^ siècle déjà, se gausser du Midi est un « poncif » littéraire. Admettons même qu'il y ait eu un incident à la Cour de France, déformé par la suite et dramatisé en forme de moralité. Sur les lieux, nous constatons simplement le zèle unanime des notaires, et l'effort des populations pour se rallier aux vues du roi. D'opposition délibérée, catégorique, expresse, on n'en trouve pas.
Ce qui est vrai, — et en ceci la Provence diffère du Languedoc, de la Gascogne, du Lipiousin, — c'çst qu'à part le pays d'Arles, la francisation est à peine sensible lorsqu'éclate Toril) Ramus, Gramere. Cf. Brunot, Histoire de la langue française (t. II, p. 31 note).
donnance. Celle-ci qui précipite, ailleurs, une évolution déjà ébauchée, ici déclanche une révolution. En 1540, une notable partie du domaine méridional est déjà gagnée au français, on n'attend qu'un signal pour se gagnée ; ici, à cette date, tout est à faire, et les réalisations ne sont effectives que dans la décade qui suit. Tout se passe en Provence comme ailleurs, mais avec un « décalage » de trente années. Et si, longtemps après, on relève des survivances du parler local, ce retard n'est pas un argument en faveur de Ramus, c'est le fait de l'ignorance, de l'impréparation, non du mauvais vouloir ni de la mauvaise humeur.
Retard qui, d'ailleurs, fut de conséquence : quand la Provence a été francisée, le temps était passé de collaborer pour sa part, à la rénovation littéraire, artistique et intellectuelle qui surexcite l'activité nationale. Il est possible d'écrire une histoire de la Renaissance en Gascogne ou en Languedoc : pour la Provence on en chercherait en vain les éléments. Le xvi^ siècle provençal est d'une rare pauvreté. On cite toujours, faute de mieux, le poème macaronique la Meygra entreprisa d'Antonius Arena (1), pochade de vieil étudiant, en latin et en provençal, et un poème similaire d'un avocat de Forcalquier : Historia brai'issima Caroli quinti imperatoris (2). C'est en provençal aussi qu'Honoré de Valbelle rédige son «histoire journalière » (3), et un inconnu, le Discours des troubles que fouron en Proui'enso dal temps de Louis second (4) ; en provençal encore une vie de saint Honorât, et une de saint Hermentaire, ainsi que les chansons du Carrateyron (5). Quand les Nostredame qui, à leurs moments perdus, sont des provençalisants,
(1) C'est un récit mi-burlesque, mi-historique sur l'invasiou de la Provence par Charles-Quint ; il a été fréquemment édité depuis le xvi® siècle, même à Londres (1758) et à Bruxelles (1748) ; au xix® siècle par Bonakous (1860).
(2) Editée par Brunet, Paris, Aubry, 1866.
(3) Biblioth. de Carpentras, manuscr. n. 538.
(4) Cf. Catalogue général des manuscr. des Bibl. de France (Carpentras et Aix).
(5) Sur le mouvement poétique du xvi® siècle en Provence, voir : Chansons noui'elles en provençal, par Brunet (Paris, Techener, 1844) ; Châsons novelles en lêgaige provensal (Mâcon, Prêtât, 1909) ; Les chansons du Carrateyron, par Bkunet (1872) ; Poésies provençales de Robert Ru/fi, par O. TeissiER (Marseille, 1894).
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feront des livres en français, ce sera pour traiter des sujets provençaux, l'un Jean, une Vie des poètes provençaux (1), et une traduction de la vie de saint llermentaire, l'autre, César, une Histoire et Chronique de Provence (2). L'imprimerie (3) tarde à s'introduire dans le pays et Marseille n'aura pas de presses avant la fin du xvi® siècle. C'est sous Henri IV seulement qu'un cercle de beaux esprits, Du Perrier, du Vair, Chasleuil Galaup, étrangers mêlés aux indigènes, sous l'égide du grand-prieur, communieront dans l'étude de la poésie et de l'éloquence française, et en répandront le goût parmi la société choisie de la Provence. Et encore ce groupe a-t-il un caractère hybride, puisque, à côté des lettres françaises, il fait une place aux provençalisants, dont Belaud de la Belaudière sera le coryphée : c'est dans ce milieu composite, on le sait, que Malherbe vivra ses années de formation et prendra femme (4).
Cette indifférence prolongée aux choses de France, cette lenteur relative à apprendre le français, qui contraste avec l'ardeur des autres pays méridionaux, est encore vraisemblablement une cause de l'échec de la Réforme dans le pays : on reconnaît encore une fois qvie la diffusion de la langue française était la condition préalable de toute participation à la vie française. La Provence, plus lentement assimilée, ne compte dans l'histoire de la culture française qu'à partir du xvii^ siècle, avec les Porchère, les Gassendi, les Soanen.
(1) L'édition de Chabaneau et Anglade (1913) est précédée d'une Inlro" duction où on trouvera diverses indications sur cette famille des Nostre" dame, et sur l'activité intellectuelle à Aix et en Provence en fin xvi^ siècle-
(2) César est le neveu de Jean.
(3) Rei'. de Marseille, 1856. Bory, Les origines de l'Imprim. à Marseille.
(4) Mouvement qui serait intéressant à étudier, plutôt pour ses tendances et son éclectisme linguistique, que pour la valeur de ses productions. Aucun ouvrage d'ensemble n'a jamais été tenté sur ce sujet : on se borne à répéter les indications fragmentaires recueillies dans les annalistes contemporains ou de peu postérieurs. Nous comptons un jour faire l'histoire de ce groupe qui paraît plus particulièrement aixois.