AVIGNON ET LE COMT AT- V EN AISSIN
Le territoire d'Avignon et le Comtat-Venaissin forment une annexe géographique de la Provence. Ils en ont été séparés au xiii^ siècle, pour constituer un domaine distinct attribué à la Papauté ; au moment où, à la fin du xv® siècle, tous les fiefs, duchés et comtés, sont absorbés par la royauté, le petit État pontifical demeure comme une enclave autonome en terre de France : il en est de même de la principauté d'Orange.
Voilà donc une population, provençale de langue comme de race et de coutume, qui est soustraite à l'autorité politique du Roi, et aux influences assimilatrices qui en dérivent. Or, si l'effet le plus apparent de cette influence a été partout la substitution du français aux dialectes locaux, il est à présumer qu'ici le provençal aura été garanti ; à l'abri de la barrière politique, il n'aura même pas à défendre son intégrité. On imagine qu'il maintiendra sans difficulté ses prérogatives, non seulement de langue parlée, mais encore de langue écrite. Ainsi par la position particulière d'Avignon et du Comtat, le problème prend un aspect nouveau, c'est un cas d'espèce qui peut avoir l'intérêt d'une contre-épreuve.
Le résultat premier de l'eiHiuète est paradoxal. Le français, de très bonne heure, et bien jjIus tôt que dans les autres villes du Midi, s'est fail une place, iiii«' lurl licllc j)lace à Avignon. Il apparaît dès le xv^ siècle. Sans doute, le latin, langue d'Eglise, et, par conséquent, des organes administratifs qui dépendent
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d'elle, langue des notaires et du corps municipal, conserve sa primauté. D'autre part, le provençal, langue populaire, est celle des ordonnances et des criées ; mais on rencontre aussi du français : en 1422, — déjà, — un marché est passé en français entre Etienne Bompuys, marchand et bourgeois de Paris et Guillaume Eymonin (1) ; en 1447, une sentence arbitrale entre Thomas Cavallier et Odoart Brochot est en provençal très francisé (2) ; en 1453, une vente de pharmacie est faite à un épicier de Pignerol par acte mi-latin, mi-provençal, avec des termes techniques français (3). A la même date, les clauses pour l'exécution d'un rétable à l'église des Chartreux sont en français (4) ; en 1457, un prix-fait pour l'abbaye de Sénanque (5) est en provençal francisé. Ainsi par l'influence des immigrés, le français semble s'insinuer parmi les habitants, et les notaires sont plus ou moins capables de le manier, à une date où leurs confrères du Midi en seraient bien empêchés.
Voilà donc des marchands, des artistes, qui apparaissent comme les premiers propagateurs du français. Et voici la poésie, la musique, la danse française qui se révèlent comme articles d'exportation. Un étudiant, natif du diocèse de Vienne, se fait initier aux chansons à la mode par un juif de Lisbonne (6). « Anno 1449, dictus judeus promisit dicto Anthonio, ipsum Anthonium docere et instruere ad ludendum de citara sive arpa carmina sive cantinellas sequentes : joyeux spoyr, item speranee roscit ballet joyeux ci-contre, la bone volonté que j'ey, à deux mesures, contenant l'aube dance et le bas de berlan. Deux bergères, c'est assavoyr le joly vert boys, et Joufîroit, et l'entrée acostumée à toutes dances... » Témoignage suggestif, d'autant plus qu'on n'en trouve nulle part de comparable. Il ressuscite, à nos yeux, cette multitude hétéro-
(1) Bull. hist. et archéol. de Vauduse (1880, p. 196. Variétés archéol.).
(2) Ibid.
(3) Granel, Hist. de la Pharmacie à Avignon, p. 43.
(4) Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départ. (1889- p. 218). Protocoles Morelli, 1452, f. 25. Le notaire déclare : « forma et comprehensione contentis et expressis in quodam papiri cedula articulata quam mihi tradiderunt in romancio scriptum, et est talis... » Romancium désigne ici le français. Partout ailleurs il désigne le parler local.
(5) Ibid.
(6) Annal. d'A^'ignon et du Comtat-Venaissin (1919). Pansier, Les débuts du théâtre à Ai^ignon.