AVIGNON ET LE CO AIT AT- V EN AISSI N
à faire pour les sujets du Saint-Siège plus que pour les siens propres « si niiculx faire se povoit ». Cette politique de protectorat fut reprise par François I^^, qui accorda le titre de regnicoles à tous les habitants du Comtat (1538) (1). Ce titre de « protégés » français, qu'ils avaient eux-mêmes sollicité par l'entremise d'Arnaud de Gérente en 1534, les Avignonnais ne voulaient pas en laisser prescrire les avantages, non plus qu'en dénoncer les obligations. Ils étaient en marge du royaume, ils entraient désormais dans le sillage de la monarchie, et telle apparaissait la grandeur de la France, qu'ils tenaient à honneur d'y être agrégés, sans retour de pensée sur l'aliénation partielle de liberté que cette faveur comportait. C'est ainsi que l'ordonnance de 1539 fut spontanément appliquée par eux dépassant ainsi le domaine pour lequel elle avait été prévue, et qu'Avignon, comme les provinces d'alentour, adopta au milieu du xvi^ siècle, la langue et la culture françaises.
Le Comtat- V enaissin
L'histoire du français dans le Comtat- Venaissin ne présente aucune particularité : pas de pénétration prématurée comme à Avignon, pas de retard non plus, comme la situation spéciale du pays pourrait le faire présumer.
Il est très rare de trouver des traces de français avant le xvi^ siècle : on a toutefois signalé à Mazan, à propos du jeu du bâton, des textes français de 1479 et de 1501, et même des vers français sur ce sujet (1501) (2). Mais quelques documents isolés ne sauraient infirmer cette vérité générale qui transparaît à travers le latin : le provençal, jusqu'au milieu du XVI® siècle, est la langue normale du Comtat.
(1) Cf. CiiAHPENNE. op. rit. : RrcY, Françoi.'i I^'^ et la ville d'Avignon {Méni. Acad. Vauduse, 189''i).
(2) Mém. Acad. Vaucl. (1890). Bayi.e, Jeu du bâton à Mazan, p. 331 et sqq. « Instrumcntum crcalionis prtpositurao huli baculi (1471) » (litre en latin, teneur française). Les ordonnances siii la (jnestion sont en français (1501).
400 I.A POHTION OHIKNTALE DU DOMAINE MÉlUDIONAL
L'évolution linguistique ne se manifeste qu'au x.\i^ siècle. Si les autorités ecclésiastiques, subordonnées à celles du Vicelégat, continuent à écrire en latin, les organes civils de l'administration cèdent au mouvement général. Les délibérations des Etats du Venaissin (1) qui sont en latin jusqu'en 1447, reparaissent, après lacune, en français, vers 1530. Les comptes des collecteurs des Etats, écrits en latin au xv® siècle, sont, en 1565, en français. Quant aux notaires, sans qu'on puisse fixer une date-signal, il est visible qu'après 1540, ils manifestent une tendance générale à excliare le latin, à écarter le provençal, sauf nécessité, et à préférer le français : on le constate à Caderousse, à Malaucène, à Vaison, à Mazan, à Mornas (2).
C'est au xvi^ siècle également qu'une ville capitale comme Carpentras se convertit à la langue du Nord. La Bibliothèque de la ville conserve de précieux manuscrits qui attestent la persistance du provençal avant cette date (petite chronique du xv^ siècle jusqu'à la mort du roi René ; un recueil d' Acta sanctorum, idiomate i'ulgari ; divers opuscules d'édification : Aue Maria, commentaires du Pater Noster ; un livre de cens « de la noblo Magdaleno de Sanct Martin, releysade de noble Johan de Sanct Martin», 1523-1525) (3) ; les rédacteurs ne sont peut-être pas originaires de la ville, et leur témoignage en quelque mesure est récusable; mais un « sesteyrage et péage de Carpentras (xvi^ s.) (4) » en provençal, nous fixe sur l'usage public. L.a prépondérance du latin ne permet pas de déterminer les phases de la propagation du français, mais entre 1500 et 1550, il apparaît que la langue usuelle a changé : en 1523, un livre de compte particulier, un second de la famille Allemand (1486-1528) sont rédigés en provençal (5) ; après 1552, cette dernière maison rédige en français (6), et de même la
(1) /nv. som. Arcli. dép. Vaucluse, série G.-J. Girard, Les Etats du Cotniat- Venaissin jusqu'à la fin du XV I^ siècle.
(2) Bien que ces archives notariales ne soient pas encore inventoriées, on peut se faire une idée, d'après les mémoires insérés dans les revues locales. Voir aussi Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque d'Ai'ignon, de Carpentras.
(3) Catal. génér. des mscr. des Bihl. de France, Carpentras, t. XXXI\ ; voir n»^ 537, 469, 372, 813.
(4) /6id., n0 562.
(5) Ihid., n» 1694 et n" 825.
(6) Ihid. Suite du livre de raison, n° 825, et coté 826.
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famille Guys, en 1564 (1), la famille Rafelis (2) (1584-1589). Le changement est très net dans les papiers de famille : il est enregistré dans les délibérations municipales qui emploient le latin jusqu'en 1560, le français et le latin alternés jusqu'en 1566, et ensuite uniquement le français (3). Les registres de l'état-civil, qui remontent en 1572, sont en français ou en latin, mais il est notable qu'à la fin du xvi^ siècle, le latin sera seul utilisé par ordre de l'évêque. Dans l'ensemble, après 1550, tout ce qui n'est pas latin, est français : sauf pourtant, comme il arrive en d'autres lieux, un registre de confrérie ; les confrères des travailleurs de terre (4) (sous l'invocalion de Notre- Dame de l'Annonciation) emploient le provençal jusqu'en 1560 ; puis le franco-provençal, jusqu'après 1600.
Orange, semi-indépendante, contiguë au royaume, contiguë au Comtat, voisine du Rhône, ne saurait échapper à l'universelle conversion. Les statuts de la claverie, en 1503 (5), sont encore en provençal, mais' la contamination est notoire ; ceux de 1515 à 1528 sont en franco- provençal, mais déjà en 1527, l'influence du parler local n'est sensible que dans les formes verbales. La chronique du notaire Jean Perrat (6) commence en latin en 1523, mais l'année sie termine sur une note en français"; l'année 1525 débute par une invocation en français, continue en latin, se termine par une note en français. E'n 1540 encore, le français est encore vaguement provençalisé, le latin devient rare, et après 1543, cet obscur annaliste ne quitte plus le français. Dès lors, les actes municipaux, délibérations, etc., les actes notariés sont toujours en français ; les titres de la ville qui ont été rassemblés en recueil en 1514, sont traduits du latin en français en 1607 (7).
Quand on parcourt la campagne comtadine, on se croirait dans un district de la Provence : on y relève les mêmes faits.
(1) Livre de raison Guys, ibid., n°^ 851-853.
(2) Ibid., no 867.
(3) Comm. particulière do M. Cuobaut, archivisle-l>il>liothécairc de la ville (le Carpentras.
('i) Commuuic. de M. Cuobaut. ;i
(5) Pul)lics par Duhamel (Annuaire de Vaucluse, 190G). ' |
(6) Duhamel, Chronique d'un notaire d'Orange (1881). Extraits de 1540 : « an la présente année, le blé s'est vandu communément dix florins la somme et la scglo VIII florins la Faumado... L'esté a été tout cysuch. »
(7) Docum. inédits, t. IV.
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