‹ Recherches historiques sur l'introduction du français dans les provinces du midiChapitre 58 sur 76 · II. ■ — Les inodalités internes · texte numérisé non relu

II. ■ — Les inodalités internes

Le passage du roman au français, bien qu'il se présente €omme une opération à court terme, a été accompagné de phénomènes d'ordre linguistique qui mériteraient une étude spéciale et détaillée, et qu'il convient de noter ici : il y eut alors, dans les régions du Midi, une période de trouble au cours de lacjuelle le contact des deux langues provoqua l'altération de l'une et de l'autre. Les modalités de cette altération se groupent sous trois chefs principaux : linfdtration, la contamination, l'avènement du français dialectal et du patois.

L'infiltration du français a été beaucoup plus tardive qu'on ne l'a prétendu. D'aucuns en font remonter l'origine au xiii^ siècle, comme si la déchéance littéraire et la dégradation linguistique étaient deux faits corrélatifs. Ce qui a donné lieu à

ces méprises, ■ — pour ne ))as parler cFidées préconçues, • — c'est <|u'on a généralisé des cas indi\"itliiels. Souvent aussi, les érudits locaux se sont appuyés sur des textes transcrits au xvn^ siècle, et visiblement arrangés j)ar le copiste. On fait état également des Mystères méridionaux, rouergats ou alpins, dont les auteurs travaillaient sur des modèles français. Enfin on a dénommé corruption, ce qui procédait de l'évolution intrinsèque des dialectes. Au contraire, si l'on envisage la masse des documents qui ont survécu, entre le xiv^ et le xvi^ siècles, on s'assurera que les parlers méridionaux ont peu perdu de leur pureté (1) : il suffit, pour cela, d'examiner une suite de textes importante : chacun peut le faire grâce aux publications déjà citées concernant Bordeaux, Cahors, Saint- Flour, etc., et grâce aux Documents linguistiques, de Paul Meyer. On trouverait dans les archives des milliers de pages, où le gascon, le languedocien et le provençal sont employés avec une correction et une rectitude classiques, jusqu'au début du xvi^ siècle, et cjuelquefois au delà. C'est un simple préjugé que de penser y découvrir à la loupe des signes de dégénérescence. Entre le roman des troubadours et les patois modernes, la belle époque du moyen « provençal » ne sera jamais trop hautement réhabilitée.

Il est vrai que cette fin du Moyen Age a été marquée pour les parlers du Midi, comme pour le français, par une invasion de termes abstraits tirés du latin par les savants et les légistes, et ce développement du lexique, qui tient à des causes générales de civilisation, a été considéré comme provenant d'emprunts à la langue du Nord. De plus, les organes administratifs, judiciaires, financiers, universitaires, tendent à généraliser l'emploi de formules communes : pareillement de nos jours, la publicité faite aux grandes questions internationales a pour résultai (fuiiiformiser la phraséologie qui y correspond, sans <4u'il y ait pour cela indnence d'un idiome sur un autre (2).

(1) Limoges présente des textes altérés dès le milieu du xv*^ siècle. C'est une exception.

('2) Ainsi, au moment où iio>is écrivons, février 192"J, tous les journaux, sans parler des conversations ])articulières, sont émaillés de mots comme capital-ship (Conférence de Washington) ; jxipabili, sfiuiiala (> lection d'un nouveau pape). L'influence <les parlers anglo-saxons ou italiens n'a rien à voir avec cela.

Dans les chartes, dans les actes notariés, on relèvera des mots qu'on attribuera à l'influence du français et qui appartiennent à une sorte de jargon professionnel. Ainsi s'expliquent la plupart des infiltrations proprement dites.

Elles portent avant tout sur le vocabulaire : multiplication des mots en -lion, en -men, en -tal ; des termes juridiques, protester, apertener, subvenir déformé en so<'enir, ou honorifiques, redotable, magnifie, honorable ; des adverbes, prépositions et articulations conjonctives : afin (fie, ainsi que, là où, aussi, auctant, des puis, d'aras en a<,'ant, par cy devant, , ouventes vetz de punct en punct, au profit et utilitat de, totas et quantas vetz, tachant à, jusques à, envers et contre tôt a persona, principalainent, diligemment, prochanament, portant, incontinent ; voici des formules plus explicites : Arnoy Blanquier, tant en son nom propre que coma tutor dels enfants pupils de Peyre Blanquier (1) ; lo consel es de opinion (2) ; de mandament et comition deudit Senor (3) ; question et procès mogut et pendent indécis (4) ; et enfin voici un texte, à titre de spécimen, où l'on voit ce que peut devenir le dialecte entre les mains des juristes : (1521), à la court de monseignor lo juge d'appels, de las causas civiles de Tholosa que aussi per davant monseignor l'official deudit Tholosa que ausi en la souverena court du Parlement deudit Tholosa tant sus los limites desdits locz, que ausi sur los pastencs et pasturages des bestous desditz locz de chescuna part respectiveinent... (5) « Bien qu'on relève çà et là l'emploi de termes moins spéciaux, maison, jours. Dieu, église, saint, danger, occasion, demy, vrai, les noms des mois, este, ou de locutions comme bona chiera (6), fuoc de joye (7), c'est surtout la langue de la pratique qui modifie l'aspect des parlers méridionaux. Des relevés méthodiques mettraient en plus vive lumière l'importance de cet apport.

(1) Bull. Soc. archéol. de Béziers, Chronique de Régis, t. III, 1839-1840, année 1513.

(2) A Castellanc, au XVe. Cf. P. Meyer, Doc. ling.

(3) Reconnaissances en Gouserans (1481). Communiquées par M. l'abbé Samiac.

(4) Accord entre Seix et Sentenac (Ariège) (1521) ; du même correspondant.

(5) Ihid. (1521). Noter la traduction du terme local pastencs.

(6) Comptes de Digne, P. Meyer, Doc. ling., p. 276.

(7) A Avignon, et dans plusieurs endroits de la Drôme.

Ils montreraient également à quel point la morphologie et la syntaxe sont restées solides, malgré l'apparition de formes nouvelles, surtout parmi les pronoms-adjectifs : on constate l'usage fréquent de loqual, laquala, de mon, ton, son, de même, chascun, de certa, certana, de lui, de uous, d'infinitifs comme mettre, prendre, des participes fait et dit, de leur possessif, du pronom- sujet, etc. Mais ces innovations ne se généralisent que peu de temps avant l'adoption ouverte du français. r3ans l'ensemble, une enquête un peu « poussée » serait plutôt décevante, et avorterait peut-être en présence des fantaisies individuelles ; il y aurait à compter aussi avec la maladresse des scribes qui manifestent souvent un réel embarras à s'exprimer ; d'aucuns, en revanche, savent déjà le français, et leurs écrits, par la tournure générale de la phrase, ont tous les caractères d'une traduction, voire d'une naïve romanisation du texte français. Sans vouloir préjuger en rien de recherches plus systématiques que les nôtres, on peut déclarer que le fait essentiel et primordial, dans l'histoire des premiers contacts entre la langue du Nord et celle du Midi, réside dans l'influence de la basoche el de son jargon (1).

Entre cette période d'infiltrations sporadiques, et celle qui verra l'emploi exclusif et universel du français, il y eut des tâtonnements : le français entra en composition avec l'idiome local pour donner naissance à un parler intermédiaire, le franco-provençal. Ce procédé linguistique rappelle cette contamination (2), pratiquée par les comiques latins qui fabriquaient une pièce nouvelle en amalgamant les données de deux modèles différents. Ici, il ne s'agit plus d'incorporer au provençal quelques éléments de français, mais d'élaborer une mixture sans dosage des deux vocabulaires et des deux systèmes grammaticaux : c'est un succédané du genre dit macaronique. Et encore la poésie macaronique s'amuse- t-elle à un

(1) Celte influence nous frappe d'autant plus que la plupart des textes conservés émanent des notaires.

(2) Coiitarninatio est le tenue (jui, dès leur temps, désignait leur méthode.

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exercice artificiel : au contraire, ce fvit une nécessité jiour l)eaucoup de Méridionaux, dans la première génération francisée, que d'employer ainsi un langage mitoyen.

Que cette manière de compromis linguistitjue ait été très répandue, et même dans l'usage oral, on l'a montré précédemment. Dans la plupart des lieux, il n'apparaît dans les textes que pour disparaître. Dans la région de Nîmes, dans l'est provençal, il persiste jusqu'en 1580, çà et là, jusqu'après 1600. On en trouve des traces nombreuses dans les comptes municipaux, dans les cadastres, dans les testaments et les inventaires, dans les livres de raison, dans les dépositions de témoins, etc (1).

On peut distinguer plusieurs catégories de franco-provençal :

1 •* L'allure générale, le fond du texte avec ses articulations est plutôt roman d'intention, mais envahi de locutions françaises. Voici un spécimen, tiré de la Chronique de Régis et Mercier (2) (1514) : « L'an mil V® XIIII et lo dernier jour del mes de septembre, los Mossenhors consols... accompagnatz de grand nombre de gens de bien, toutz à cheval, de la présenta villa de Beziers, aneron à l'en davant de Mossenhor de Tornon, comandant, loctenent de Mossenhor lo duc de Bourbon, governador del pais de Lenguadoc, et plus hault un petit. Et quant foron lag, mossenhor lo juge de Bezes, mossen Raymond de Puimisson, docteur es loix, consiller du Roy nostre Sire, una ambe los ditz messenhors conssoulz, lo acuillygeron et pueys s'en vengueron toutz ensemble... »

2® Procédé inverse : la contexture est plutôt française, avec des locutions et tournures romanes. Voici un spécimen, extrait du registre des Fondations du chapitre du Couserans ; ce sont les clauses testamentaires de Bertrand Sagre (26 juin 1546) : « L'an que dessus et le vingt sisième jour [de] Jung, en Sainct [Lizier], personnallement constituit Moussen Bertrand Sagres prébende, bien vesen, ausin et iutelligen, mes detengut de aulcune infirmitat corporalla, a faict son testament nuncupatif contenen sa dernière voluntat en la forme et manière que s'en

(1) Voir, dans les chapitres antérieurs, ce qui concerne la Haute-Provence, le pays de Draguignan. Voir le livre de raisoii de la famille Chabot en Gapcn- (jais [Annales des Alpes, 1898). Voir encore la lettre du canipanyer de Béziers (1555) aux consuls d'Aniane. Mém. Soc. archéol. de Montpellier (2^ série, t. V, 1914) ; J. Berthélé, Anciens textes campanaires.

(2) Bull. Sor. archéol. de Béziers, déjà cité.

suit ; et premièrement s'es senhat del seiihau de la croutz en desen : In nomine Patris, etc., ...et entre autres legatz contengut(z) aud. testament es ung en fabor de la Fabrica de Coserans, de teneur ; Item a légat a la fabrica de purgatori de la egleyse de Sainct Lizier, la somme de detz escutz petitz, moyennant laquelle somme les charge de dire une messe le jour de la feste de Corpore Christi, a toutz jaines, et que lad. missa sie de die... » (1)

3^* Mélange incohérent de formes françaises et romanes qui échappe à toute discrimination. Les exemples sont innombrables en tous lieux. Toutes les variétés que peut inventer le caprice des rédacteurs sont admises : emploi alternatif, à deux lignes d'intervalle de la forme romane, puis de la forme française, pour un même mot, verbes conjugués tour à tour en l'une et l'autre langue, phrase débutant en français et finissant en roman ; parfois le mot roman et le mot français sont écrits côte à côte, l'un expliquant l'autre, parfois un mot roman est affublé d'une terminaison française, et réciproquement. Enfin quand le français, à la longue, devient plus pur, il traîne encore quelques scories, plus difficiles à extirper, les infinitifs en ar, les participes en at et en ade, le relatif que pour qui, etc.

Ces essais de langue bâtarde n'étaient pas viables ; ils disparurent de l'écriture, après une courte crise d'anarchie ; la stabilité se reconstitua sur de nouvelles bases, et chaque idiome retrouva une position d'équilibre, sans cesser pour cela d'agir l'un sur l'autre. On eut, d'une part, le français dialectal ou régional, et, d'autre part, les patois.

Le français du Midi accueilli L dans son vocabulaire et dans sa syntaxe des éléments nombreux, tirés du dialecte ambiant. Les notaires qui font le moins de concession à leur clientèle, acceptent pourtant, dans leur rédaction, des termes techniques locaux, des locutions cristallisées, plus rarement des tours syntaxiques qui n'ont rien de commun avec la langue reçue, dont les puristes ultérieurs ne cesseront de se gausser,

(1) Coin, par M. raljljc Samiac «le Saiiil-Giroiis.

auxquels on donnera plus tard le nom générique de « gasconnismes ». Les dialectes, à leur tour, deviennent linguitiquement des patois, c'est à-dire que non seulement ils sont destitués de leur emploi officiel, et de leur emploi écrit, mais encore ils tendent à se désagréger, à perdre leur personnalité, par l'intrusion d'un lexique, d'une morphologie, d'une syntaxe à eux étrangères. Ils n'ont plus de vie propre, spontanée, ne se renouvellent plus ; ils subsistent en admettant en nombre illimité, les éléments d'emprunts, et tels quels, sans les rebrasser, sans les adapter, — de façon que les observateurs superficiels du xvi^ siècle au xix®, n'y reconnaissent plus une langue spécifique, mais y voient une dégradation du français, imputable à la grossièreté des campagnards. Les spécimens de cet idiome dégénéré foisonnent dans la littérature patoisante depuis la Renaissance jusqu'au Félibrige.

La substitution du français au roman, qui apparaît simple et une au point de vue historique, a été accompagnée, au point de vue linguistique, de phénomènes secondaires dont nous avons indiqué sommairement les particularités. Ces gaucheries, ces maladresses, ces formes hybrides d'expressions étaient inévitables, par ce qu'il y eut d'improvisé dans l'adoption du français, et faute d'une initiation méthodique. Au xvi^ siècle, l'enseignement des langues maternelles, — • celle du roi comme celle du terroir, ■ — étaient à l'abandon. Les mots, les tournures de l'une et de l'autre pénétraient par les sens dans l'esprit des sujets parlants, sans s'y inscrire en séries doubles et parallèles, suivant les cadres régulateurs imposés par un instructeur. Ce qui était acquis par l'audition se brouillait dans la conscience, et donna ainsi naissance à un nouveau genre de sabir. C'est le vice de toute « méthode directe » que ne soutient pas une armature grammaticale. Cette confusion s'atténua dans les diverses classes, au fur et à mesure que l'instruction se propagea ; mais elle s'atténua sans disparaître : elle subsiste encore chez tous les Méridionaux qui, après l'école, n'ont pas vécu quelques années hors du pays natal.

III. — • Considérations sur les causes de la pénétration du français et, en particulier, sur r ordonnance de Villers-Colterets.

A quoi bon maintenant disserter sur les causes que l'exposé des faits suffit à révéler : entre 1450 et 1550, la royauté, par un resserrement obstiné de son autorité, a fait prévaloir un système administratif qui tend à l'unité et à la centralisation ; parallèlement, les dialectes du Midi qui, jusqu'alors, n'ont donné aucun signe d'affaiblissement, sont proscrits de l'écriture et rejetés au rang de patois, par le français dont la souveraineté s'impose comme corollaire de celle du roi. Cette dépossession linguistique n'est-elle pas en rapport avec la dépossession politique dont les suzerainetés provinciales sont l'objet ? Ou plutôt l'extension du français dans les provinces n'est-elle pas le reflet des progrès que marque le pouvoir royal dans le sens de l'unification ? Ces deux faits « synchrones » s'ajustent comme la doublure au vêtement : de l'un à l'autre, il y a plus que concomitance, il y a liaison de cause à eft'et.

Il serait oiseux d'insister. Mais il faut s'arrêter un moment sur l'ordonnance de Villers-Cotterets. Il est désormais acquis que la portée en fut quasi démesurée. Il y a là un petit article, perdu au milieu de prescriptions multiples concernant les cours, tribunaux et offices de judicature, qui s'attaque expressément au latin, et qui par une répercussion indirecte, a jeté bas les parlers locaux : ceux-ci, bien que non visés, furent victimes par prétérition. Ce que n'avaient pu obtenir les édits antérieurs, en matière de langue, fut réalisé par l'ordonnance de Villers-Cotterets et on assista à une véritable révolution.

C'est qu'une révolution, pour être féconde en résultats durables, doit venir juste à son heure. Or, le succès de l'ordonnance ne fut pas dû seulement à la disparition de l'équivoque qui tenait au mot " vulgaire » et à l'adoption d'une formule qui y coupait court, ou à l'interprétation stricte (jui en fut faite par les exécutants, mais encore et surtout, c'est qu'elle répondait à une prédisposition latente des générations nouvelles : déjà en Guyenne, en Périgord, eh Haute-Auvergne, en Bas-

Languedoc, à Montpellier, à Nîmes, en Velay, en Vivarais, la rédaction des actes n'était plus uniquement vouée au latin ou au dialecte local. Une portion importante du domaine méridional adhérait spontanément au français. Ailleurs, où le français n'était pas encore familier, on remplaçait le latin par le parler local, à Toulon, à Tarascon, à Brignoles, par exemple ; il y avait donc une sorte de poussée de l'esprit public qui cherchait à se préciser dans le sens de la « modernité ». L'ordonnance de Villers-Cotterets venait à point pour bénéficier d'une évolution elle-même si favorable aux vues de la monarchie.

Dans les régions où le français avait déjà pris place, elle fut un acte de consécration. En d'autres lieux, où le mouvement était commencé, elle le précipita, dans le Toulousain par exemple, dans le Caracassonnais, dans partie du Qiiercy ; déjà depuis quelque vingt ans, le français y apparaissait çà et lày mais ni le latin ni le roman ne semblaient en être menacés ; ils disparurent brusquement, balayés par l'ordonnance.

Ailleurs encore, en Provence, en Albigeois, en Quercy, en Embrunais, elle inaugura un système imprévu : grâce à elle, malgré les difficultés m.atérielles que cette transformation comportait, le français pénétra partout ; elle agit comme cause initiale. Quand on voit dans une même région, plusieurs grandes villes, Marseille, Toulon, La Ciotat, Draguignan, Brignoles, Pertuis, Manosque, les petits villages, Aubagne, Berre, Martigues, Reillane, Saint- Michel, passer brutalement en si peu d'années, du provençal, ou du latin à l'emploi exclusif du français, quand on manipule un recueil ou un registre, de quelque nature qu'il soit, et qu'on y voit le français, inconnu auparavent, pulluler après 1540, on se rend compte alors, en multipliant les sondages, que l'ordonnance de Villers-Cotterets, en fixant une règle, a créé un état nouveau.

On a parlé d'opposition : on n'en trouve aucune trace. En vérité, il y a docilité unanime ; les retards que l'on constate, procèdent de l'ignorance, non de la mauvaise volonté. Si le français avait été accueilli en intrus, il n'aurait pas débordé au delà des limites que lui assignait la lettre de l'ordonnance. Celle-ci, rappelons-le encore, avait pour objet de réformer la justice, et ne visait que les ordres judiciaires et leurs suppôts, ainsi que « tous autres arrêts, ensemble toutes autres procédures soit des cours souveraines ou autres subalternes et infé-

rieures, soit de registres, enquêtes, contrats, commissions, sentences, testaments ou autres quelconques actes ou exploits de justice ou qui en dépendent ». Les autorités indépendantes conservaient toute licence de n'en pas faire état, et pouvaient même, sans risque, manifester leur mécontentement. En l'espèce, les conseils communaux se conformèrent à cet édit, et aussi les particuliers, soit par entraînement général, soit par goût personnel, soit pour conférer à leurs écrits une sorte de valeur légale (1), ou par manière de distinction, alors qu'ils n'étaient en rien tenus de rompre avec les anciens errements. En droit strict, rien n'eût pu empêcher les parlers locaux de partager avec le français le privilège de langue écrite, les affaires locales étant réservées à ceux-ci. S'il en fut autrement, c'est que l'ordonnance, si elle changea les habitudes, ne heurta pas les sentiments.

D'un autre point de vue encore, l'ordonnance déborda le domaine où elle était exécutoire. Elle s'étendit à des provinces qui auraient eu prétexte pour y échapper, telles laBigorre, le comté de Foix, la Provence. Bien mieux, Avignon et le Comtat Venaissin qui bénéficient, pour ainsi dire, de « l'exterritorialité, » adoptent le français, comme langue officielle, à l'exclusion du provençal. Si François I^^ rencontra partout l'adhésion explicite non seulement de ses sujets, mais encore de simples « régnicoles », c'est que sa décision avait le mérite de l'opportunité, qu'elle coïncidait avec les tendances, latentes ou exprimées, de son peuple et de son époque. Quid leges sine moribus ? Aucune autre ordonnance royale ne suscita, dans sa réalisation, moins de difficulté, et rares furent celles qui dépassèrent ainsi le but qu'on s'était proposé. Notons même, pour l'histoire des ])rogrès du français, que François I^'' eut un imitateur. Quand Emmanuel- Philibert redevint maître de son domaine savoyard, (tù le roi avait fait appliquer son ordonnance, il stipula, par un édil. du ',] avril 15G0, que les notaires rédigeraient en vulgaire (2). Et le français, que l'occupation temporaire avait imposé à la Savoie, ne cessa pas dans ce duché désormais aliéné, d'être reconnu comme langue officielle.

(1) Ce souci apparaît fornielleiiieut à piojios d'un contrai entre frères, que nous avons relevé à Barjols.

(2) Brucuet, JS'ote.s sur l'emploi du français dans les actes publics en Suivie [Revue sui'oisienne, 1906).

A en juger par les résultats, l'ordonnance de Villers-Cotterets fut donc à la fois une mesure efficace et une mesure poj)ulaire. Il y a là, dans cet amas de prescriptions diverses, cinq ou six mots (jui ont fait grand bruit dans le royaume : on en trouve l'écho dans les annalistes locaux, Nostradanius, Bouche, Dom Vaissete, Lacoste (Quercy), Cabrol (Rouergue) (1), en marge des registres notariaux ou municipaux ; de nos jours même, en dehors des spécialistes, on n'en a pas oublié l'existence. On peut ignorer tout de l'administration royale au xvi^ siècle, de l'état de la justi/c'e, mais on sait que François I^'" a prescrit l'emploi de la langue française (2). Cette initiative mérite sa célébrité durable : car la francisation du Midi par voie administrative, dont l'ordonnance est le coup d'éclat, est une des plus belles réussites de la monarchie française.

Et l'on sait déjà quels auxiliaires elle trouva dans les Parlements et chez les notaires, quel adjuvant dans le hasard des circonstances. On saisit tout au long de notre récit l'orientation donnée par les Cours souveraines, on surprend à Marseille l'effet immédiat de leur injonction. Les notaires, d'autre part, qui avaient fait leurs humanités, s'intéressaient aux choses de France, et dès le xiv^ siècle, on relève, en marge des actes, des poésies françaises transcrites par eux ou par leurs clercs : ils eurent par leur nombre, par leur exemple, par leur contact permanent avec les populations, une influence directe que l'on devine : de plus, tenant la plume de secrétaire dans les conseils communaux, ils transportèrent dans les mairies l'usage nouveau de leurs études ; aussi voit-on les actes municipaux se franciser à la même date que les actes notariaux. Ils agirent donc comme ferments de dissémination. De nos jours, c'est par l'école et l'instituteur que se résoudrait un problème de cet

(1) Ajoutons-y Scaliger, d'après le Scaligeriana : « Ante 60 annos Burdigalae et Tholosae in curiis loquebantur sua lingua : quidam Rex voluit mutari, nunc loquuntur Gallice. » Edition de Groningue, 1659, p. 35. Cf. Mém. Soc. ardiéol. du Midi, XVII, I, 1919, cité par Graillot, p. 107.

(2) Bien souvent, parlant de nos recherches à des personnes très diverses, on nous répondait : « Il me semble qu'il y a une ordonnance de François P''. »

ordre ; c'est à elle et à lui que recourent les gouverneuienls en telle occurence. Au xvi^ siècle, le français s'introduisit curieusement par voie de justice, et se propagea par ministère de notaire.

Les circonstances générales servirent aussi les vues de François I®^. Si le français s'implanta aisément dans les provinces du Midi, c'est qu'il y bénéficia d'une atmosphère propice : il y fut importé au moment où la Renaissance, non seulement surexcitait les curiosités, mais encore vulgarisait une conception nouvelle en vertu de laquelle la dignité d'une langue se mesurait à l'éclat de sa littérature. Les Méridionaux cultivés du XVI® siècle, qui avaient quasi perdu le souvenir de leurs troubadours, qui avaient le juste sentiment de la pauvreté des productions locales, furent naturellement enclins à se déprendre d'une langue irrémédiablement atteinte dans sa fécondité. En revanche, ils étaient séduits par cette langue française qui se posait en rivale du latin, qui en venait à le détrôner, et qui exprimait une civilisation. La transformation de la compagnie des Jeux Floraux en Institut de poésie et rhétorique françaises, est le signe concret de cette interdépendance entre l'esprit de la Renaissance et l'expansion de notre langue. Ces aspirations vers une culture plus française rayonnaient par le pays, grâce aux collèges notoires comme celui de Bordeaux, où professèrent les meilleurs maîtres du temps, grâce aux Universités, — • celle de Toulouse, où l'on a vu le rôle de Biaise Auriol. Sans doute l'adhésion de l'élite et même de la majorité, parmi les lettrés, a sa contrepartie, car révolution implique réaction. En regard des écrivains, originaires du Midi, qui prennent rang dans la littérature nationale (1), il faudrait mentionner ceux qui se réfugient dans le culte du parler local. En regard du courant principal qui oriente les intelligences et les imaginations vers Paris, vers la Pléiade, vers la Cour, une tendance adverse et sous-jacente s'affirme : avec Pierre de Garros, Guillaume Adher, avec Auger Gaillard de Rabastens, avec Bellaud de la Bellaudière, et leurs disciples, on assiste à un réveil de la poésie méridionale. Et l'on ne saurait prétendre

(1) Outre Marot, Montaigne, Montluc, il faudrait citer Jean de Boissière, en Auvergne ; Olivier de Magny, du liartas, Pierre de Brach, en Guyenne et Gascogne ; du Faur de Pibrac, en Languedoc ; Jacques de Roniiou, eu Vivarais ; les Nostredamc ,en Provence.

que ces poètes ont le dessein conscient de ressusciter la gloire abolie de l'idiome maternel, mais leur efîort tend à en maintenir l'usage littéraire, et, ]>ar opposition, il est corrélatif aux j^rogrès du français : il coïncide avec ceux-ci et il les souligne (1). La propagande protestante agit dans le même sens, en consolidant les résultats acquis. Les traces qu'on en relève sont bien clairsemées : on trouve en Albigeois (1536), un prêtre qui récite des prières en français ; à Manosque, un libraire qui vend des livres français ; dans les Alpes, de Thou nous dépeint les montagnards lisant la Bible en français. Comment ne pas faire cet efîort, puisqu'on n'avait aucune traduction en dialecte ? Force était donc aux réformés de se convertir aussi au français. Le prosélytisme amena dans le Midi des prédicateurs originaires du Nord, missionnaires du calvinisme, colporteurs d'ouvrages pieux, fondateurs d'écoles ; on signale leur passage ou leur séjour dans les grandes villes, Nîmes, Montpellier, Montauban, mais il en est aussi qui parcourent les campagnes dans la région montagneuse des Cévennes, un texte de 1557 s'insurge contre cette invasion d' « aulcuns prescheurs, seminateurs d'erreurs et faulse doctrine contre notre religion (2) ».

(1) Comme le point principal de notre élude est l'histoire de l'expansion française dans le Midi, nous ne pouvons que signaler le fait : un courant en faveur du français provoque un contre-courant en faveur des patois. Il y a là un mouvement général (on en relève des traces même dans un pays anciennement francisé comme la Marche : [cf. Romania, xxxvi (1907), p. 409 : A. Thomas, Deux quatrains en patois de la Haute-Marche en 1586]), qui pourrait être le sujet d'un travail intéressant. Il faudrait chercher dans quelle mesure ils procèdent d'une opposition réfléchie, dans quelle mesure il n'est qu'un réflexe spontané ; on trouve quelques éléments d'information, in NouLET, Essai sur l'Histoire littéraire des patois aux XV I^ et XVII^ siècles. Voir aussi, passim, au milieu du fatras, quelques indications utiles dans la collection les Poètes du terroir, Paris, Delagrave, textes choisis par Van Bever. La lecture superficielle des œuvres ne permet guère de prêter aux auteurs une arrière-pensée d'opposition au français. Toutefois, cette renaissance des patois, contemporaine de l'extension du français, — • ne serait-ce que par sa date, — mérite attention. Accessoirement, il faudrait faire place aux tentatives conciliatrices ; par exemple, l'ode trilingue de Du Bartas, et aussi l'initiative de Jean leissier, fondateur, en 1555, des Jeux floraux de Tulle, où des prix étaient décernés à des œuvres en latin, en français, ou en idiome local. Pour une tentative analogue à Rodez, au xvn^ siècle. Cf. Mémoires Soc. Aveyron (1906-11). , p. 535.

(2) GuiRAUD, La Réforme à Montpellier [Mém. Soc. arch. de Montpellier^ t. IV, 1918, p. 80).

Dans les mêmes parages, un livret circule, qui, sous le titre d' « Alphabet ou instruction chrétienne pour les petits enfants » {!), répand l'hérésie, jnais aussi le français. En Gascogne (2), d'après Florimond de Uemond, « par l'entremise de ces regens firent couler leur dangereuse doctrine dans les escoles ». André Mélanchton, le neveu du Réformateur, s'était fixé à Tonneins. Ils venaient d'autant plus nombreux dans le Midi, qu'ils trouvaient, en cas de péril, un refuge en terre de Béarn. Ainsi le roi et les réformateurs, ennemis entre eux, avaient un ennemi commun, le latin, et associaient leurs elïorts pour la plus grande gloire du français.

Tout y conspirait : les cadets de Gascogne qui partaient chercher fortune à Paris, rapportaient à leur retour l'habitude de parler français. La multiplication des collèges, dont il sera parlé ailleurs, fut pour le français une bonne fortune. Bien que les programmes n'y comportassent point l'étude du français, il s'insinuait par le canal de l'humanisme et de la latinité. On soupçonne, sans pouvoir en mesurer l'importance, le rôle que joua l'imprimerie : elle favorisa la curiosité intellectuelle au profit du français, au détriment des dialectes ; sauf à Toulouse où furent édités, jusqu'après 1520, des ouvrages en idiome du pays, partout ailleurs c'est le livre français qui prévaut. Remarquons que les imprimeries locales furent à l'origine intermittentes : les presses parisiennes et lyonnaises eurent seules assez d'envergure pour satisfaire aux demandes venues du Midi, comme du Nord ou du Centre ; le désir de lire imposa l'obligation de lire en français, ou en latin. Seuls, des inventaires de bibliothèques privées nous renseigneraient exactement sur cette diiîusion du français par le livre français. Jusqu'à nouvel ordre, on en est réduit à des conjectures. En tout cas, après 1540, l'imprimerie, comme la gloire de nos lettres, comme la propagande protestante, contribua largement à asseoir le français sur ses nouvelles positions, à consolider et rendre définitive cette mutation de langue que, depuis un demi-siècle, avait provoquée la politique de la royauté. La pression conjuguée de toutes ces forces avait créé dans le Midi un état linguistique nouveau.

(1) Hauseb, Etudes sur la Réforme française. Petits livres du xvi^ siècle,

(2) Hisl. de la naissance de l'hérésie, liv. VII, p. 86V

Conclusion

Cette situation nouvelle, c'est le bilinguisme. Mise à part la masse des illettrés qui continuent à ignorer le français, il v a une fraction notable des sujets méridionaux, — des gens cultivés au commun des « abécédaires » — • qui pratiquent également les deux langues.

Le dialecte ne cesse pas d'être la langue maternelle, celle qu'on apprend en bas âge, avec les parents, que l'on entend autour de soi, celle qui reste universellement employée dans la conversation, à la ville comme aux champs. Si elle fait figure de déshéritée, si elle est tenue pour vile, sa vitalité n'est pas atteinte, et pour attester sa survivance, toute une floraison de poètes s'efforcera de « l'illustrer ». Cette littérature patoisante satisfait d'ailleurs à un besoin.

Le français a cessé d'être une langue étrangère, mais il n'est qu'une langue adoptive. Il sert de langue écrite dans toutes les occasions ou privées ou publiques ; dans l'usage oral, il n'est pas la langue quotidienne, il est la langue des grands jours. Il est investi d'une sorte de noblesse ; quand on sort des vulgarités de la vie matérielle pour se hausser à la vie de l'esprit, de la littérature, de la politique, c'est le français qui intervient ; cette dignité lui est reconnue par un fait symbolique et général : les communes s'empressent de faire traduire en français les titres de leurs cartulaires. Le français est la langue des livres, il est la langue seconde, de civilisation. Mais il n'est rien de plus : ses conquêtes sont étendues, mais superficielles ; ses succès, bien que surprenants, sont partiels. Il n'atteint pas le cœur des populations.

Le champ d'action des deux langues est donc nettement circonscrit : ainsi se limite d'elle-même la transformation qui fut l'œuvre de la monarchie et du xvi^ siècle ; ainsi se résout la première phase du conflit. Reste à voir si l'équilibre obtenu est stable et durable, si, mises désormais en présence, les deux langues maintiendront leur position respective, ou si l'une des deux ne triomphera pas irrémédiablement de l'autre.

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