LIVRE V
De la Renaissance à la Révolution.
Introduction
La substitution du français aux dialectes méridionaux est réglée dans ses étapes jusqu'au xvi^ siècle, sur les progrès de la puissance et de l'administration monarchiques : de même qu'en politique une armature d'institutions, de rouages, de lois unitaires remplace les pouvoirs et les privilèges locaux, de même, grâce surtout à l'ordonnance de Villers-Cotterets, la diversité et la confusion du Moyen Age disparaissent des textes écrits : plus de latin, plus de dialectes, le français qui a seul valeur légale, devient la langue unique de l'écriture, et qui n'aurait d'autre source d'information que nos dépôts d'archives, croirait aisément que les vieux parlers sont morts.
Nous savons assez, de par ailleurs, qu'il n'en est rien, qu'ils survivent dans l'usage parlé, qu'ils se maintiennent partiellement dans l'usage littéraire. L'unité de langue dans le royaume, ne va guère au delà de la façade. A vrai dire, l'exposé qui précède prêterait à penser le contraire, parce que, en accusant les traits essentiels, il grossit et dénature le tableau. Oui, les gens qui écrivent, bourgeois ou ruraux, écrivent désormais en français, mais parlent-ils français dans la vie quotidienne ? Et les autres, tous ceux qui n'écrivent pas, qui restent dans l'ombre pour toujours, et (jul sont la majorité ? On admettra qu'il reste encore beaucoup à faire pour que la masse soit réellement et pratiquement conquise au français. Pour éviter de fausser les idées, il faudrait, après avoir mis en relief les gains du français, pouvoir établir en contraste et comme contrepartie le bilan de
ce qui lui échappe, et en regard de ceux qui l'emploient, dresser la troupe imposante de ceux qui le savent peu, ou qui l'ignorent complètement. Mais cela, aucune forme d'investigation ne le permet. Il serait en conséquence dangereux d'oublier ceci : si la transformation linguistique qui s'opère dans le Midi au XVI® siècle est considérable, quand on compare la France de Louis XI à celle de Charles IX, si elle a l'aspect d'une révolution, en revanche, si l'on songe à la pratique linguistique d'aujourd'hui, elle n'apparaît plus que comme un point de départ.
Il suffit d'avoir évoqué ici ces ignorants, d'être averti qu'ils existent, et cju'ils sont légion, pour comprendre qu'un nouveau problème se pose dès ce moment. Le français dans le Midi est comme un arbre transplanté ; il prend racine ; mais il reste à entretenir autour de lui une atmosphère favorable, et par divers soins appropriés, à assurer son épanouissement. Autrement dit, l'établissement du français comme langue officielle est chose faite, mais il faut qu'il devienne la langue normale des relations ordinaires entre Méridionaux. La royauté qui l'a intronisé par voie judiciaire, prendra-t-elle des mesures de vigilance pour en vulgariser la connaissance, créera-t-elle les organismes appropriés, en un mot, persévérera-t-elle dans ce rôle d'initiatrice qu'elle a pris avec François l^^ ? A son défaut, les corps enseignants : Universités, Collèges, Régents, Clergé, agiront-ils comme missionnaires de la langue française ?• Et si l'acquisition et l'expansion méthodique du français n'est que médiocrement encouragée, organisée ou entretenue, laissée à l'abandon, au hasard, le bilinguisme méridional ne risque-t-il pas de se perpétuer sans s'atténuer ? L'évolution linguistique du Midi, qui a été si brusque au xvi® siècle, va-t-elle subir un arrêt, va-t-elle continvier dans le même sens, ou plutôt, le mouvement sera-t-il si ralenti qu'il donnera l'impression du piétinement ?
Voilà ce que nous voudrions chercher dans les chapitres qui suivent. La situation au point de départ peut se résumer ainsi : le français dans le Midi est la langue écrite, mais le dialecte est la langue communément parlée. Que sera-t-elle au point d'arrivée, aux approches de la Révolution ? Xous verrons qu'elle a peu changé : elle a peii changé, parce que, après François I®^ et l'ordonnance de Villers-Cotterets, la rovauté ne s'intéresse
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que de loin t-ii loin à la (lueslioii (1), et que devant cette indilïérenee, ni les pouvoirs locaux, ni les particuliers, ni le cleroé, ni plus généralement ceux qui ont charge d'instruire, ne se posent la question, dans toute son ampleur, imposé par voie judiciaire: le français ne pouvait être « intégré » que par l'école. L'ancien régime entreverra par moment la solution, mais ne s'appliquera pas à la réaliser : et ainsi se vérifiera une fois de plus cette considération, que les progrès du français sont liés à la politique de l'autorité souveraine.
(1) Code Miohau (1628) ; Affaires de Béarn (1620) ; affaires du Roussillon (1660-1700) ; aiïaires d'Alsace, après les traités de Westphalie. Cf. F. Bnr- NOT, Hist. de la langue, t. V.