‹ Recherches historiques sur l'introduction du français dans les provinces du midiChapitre 60 sur 76 · L ACTION OFFICIELLE · texte numérisé non relu

L ACTION OFFICIELLE

Depuis le xix^ siècle, langue officielle et langue nationale sont deux expressions synonymes pour la plupart des peuples civilisés, mais la pensée par laquelle nous lions ces deux termes, — • langue et nation, — n'était pas encore élaborée sous l'ancien régime, parce que le sens national restait confus. D'autre part, si la logique de l'absolutisme implique l'abolition de toutes les survivances particularistes, la royauté se contenta, en praticjue, de mater l'esprit féodal dans ses manifestations inquiétantes, sans pousser jusqu'au bout les exigences du système : dans la France de Louis XIV, le Moyen Age subsiste par quelques traits résiduels. La monarchie s'accommode fort bien des grandes maisons seigneuriales, pourvu qu'elles fournissent des courtisans : s'incliner, servir, voilà ce que demande le roi ; après, soyez duc et pair, si c'est votre lot. Or, comme dit le poète, la langue était l'Etat avant 89 : les parlers locaux sont tolérés, pourvu qu'ils rendent hommage à la langue française, qu'ils lui cèdent tout droit de préséance. Cela est acquis depuis François P^". Qu'importe dès lors qu'ils subsistent, pleins de vitalité, dans la vie quotidienne des populations ? Aussi, loin de poursuivre un idéal supérieur, loin d'exploiter ses avantages pour que d'une réforme superficielle naisse une réalité solide et profonde, loin de répandre parmi les sujets des provinces lointaines la connaissance du français, la royauté s'arrête en chemin. Sans envisager le problème d'éducation nationale, qui est implicitement contenu dans les questions de politique véritablement unificatrice (1), une fois que l'hégémonie ou la pré-

(1) Sauf en Roussillon, où le problème s'est posé dans toute sa brutalité, en raison de l'esprit public.

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potence a été reconnue par ses peuples à la langue française, la monarchie s'est contentée de la formule paresseuse : laissez faire, laissez passer.

Ainsi s'explique qu'on ne soit pas allé au delà de l'ordonnance de Villers-Cotterets : on se borna à la rééditer, à l'étendre à d'autres domaines (Code Michau, 1626), à en prescrire l'application dans les territoires ultérieurement réunis (Béarn, 1620 ; Flandre, 1684 ; Alsace, 1685 (i) ; Roussillon, 1700). Et encore admit-on des tempéraments avec une indifférence qui apparaît libérale, qui est simplement conforme à l'esprit du temps. Sauf en Roussillon, à aucun moment ne se fait jour dans les actes du gouvernement la moindre tentative de propager le français par une organisation générale de l'enseignement. Les professeurs de pédagogie (2) se plaisent à citer la déclaration royale du 13 décembre 1698, où il était dit (art. 9) : « voulons que l'on établisse autant qu'il sera possible, des maîtres et des maîtresses dans toutes les paroisses où il n'y en a point, pour instruire les enfants et nommément ceux dont les pères et les mères ont fait profession de la religion prétendue réformée, du catéchisme et des prières qui leur sont nécessaires, comme aussi pour apprendre à lire et même à écrire à ceux qui pourroient en avoir besoin... >> ; termes repris dans une seconde déclaration du 14 mai 1724. Ces textes sont dictés par des préoccupations religieuses, et ne sont qu'un épisode de la guerre contre la liberté de conscience. La question de l'enseignement public n'a jamais été considérée en elle-même par le pouvoir souverain.

(1) F. Brvnot, Ilist. de la langue française, t. V, chap. xi, xm, xiv.

(2) Voir Rambaud, Hist. de la civilisation française, t. II, p. 260 ; Ba- BEAU, Le village sous l'ancien régime, p. 299 et sqq. ; du même, L'intervention de l'Etat et iinstruct. primaire en Provence (Rev. hist., 1891, p. 300). On verra dans ce dernier travail, une lettre du cardinal de Noailles aux Intendants, du 29 août 171 G, qui fixe le sens de ces tentatives : i il est également important pour la religion et pour l'Etat, de veiller à l'instruction de tous les enfants et d'élever par ce moyen ceux des nouveaux convertis dans les principes de la religion catholique. »

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En matière de langue française, le roi, et surtout Louis XîV,. n'a fait qu'une politique de magnificence : s'il n'a pas pensé à assurer la dilTusion du français, il a voulu propager l'art de bien dire et le goût des belles-lettres. Il a patronné des Académies locales : dans le Midi fut fondée en premier lieu l'Académie d'Arles « pour travailler à la pureté du langage (1), et traiter avec élégance toutes les matières de sciences et d'éloquence », disent les lettres patentes de 1G68. Le monarque reconnaissait par là « les soins extraordinaires que prenoient tant de beaux esprits pour... introduire la pureté de la langue françoyse dans une province maritirae où le mélange des nations apporte ordinairement la corruption et le changement de langage. » Puis ce fut l'Académie de Nîmes (2) : « il s'est formé à son exemple, disent les lettres patentes de 1682, dans notre ville de Nisme en Languedoc une compagnie de gens d'esprit et de scavoir lesquels se sont particulièrement appliqués à l'étude de l'antiquité... et ont cru qu'il était de leur honneur de joindre la piireté du langage françois à la connaissance de l'ancienne histoire, et de parler le langage de notre cour de même que leurs ancêtres parlaient le langage de Rome... » C'est à la même pensée que répond la transformation en académie de l'antique institution des Jeux Floraux (3). « Elle aura pour but, non seulement de perfectionner la langue française, mais plus particulièrement de rectifier le goût pour les choses de l'esprit. » L'Académie de Bordeaux, instituée par lettres patentes du 3 mai 1713 (4), celle de Marseille (1726) (5), bien que les chartes de fondation soient moins explicites, concourent, chacune dans son ressort, au même but, qui est, en dehors des travaux érudits, de développer autour d'elles l'exercice du beau style, la

(1) Range, L'académie d'Arles, et aussi Revue de Marseille et de Provence, nov. 1888, p. 483. Article du même auteur.

(2) MÉ.NARD, Hist. de Nîmes (t. VI, p. 132 et 133). Cf. Rev. 'des Soc. savantes (1856, p. 204) ; Silvy, Etude sur les Sociétés savantes du Languedoc.

(3) F. DE Gelis, Histoire critique des Jeux Floraux (Toulouse, 1912), d'après les Annales manuscrites de Toulouse, X, f" 97. Cf. Hist. générale de Languedoc, t. XIII (p. 062 sqq) ; Mémoires de l'Acad. des sciences, inscriptions et helles-lettrcb de Toulouse, t. VI de la X© série, 1906 ; Histoire de l'Académie, par Lapierre.

(4 )Revue des Soc. sav. des dép., 1858, t. II, p. 340 et sqq. (5) Lautard, Histoire de l'Académie de Marseille ; Dassy, L'Académie de Marseille.

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propriét-é de r^locution ; elles se considèrent comme des filiales de l'Académie française et leur ambition est d'être reconnues pour telles ; elles se donnent pour mission de dégasconner la province. A l'Académie d'Arles (1), que le Parlement d'Aix, en enregistrant les lettres de Louis XÏV, appelle « Académie royalle à bien parler », on étudie les expressions vicieuses. Et ces messieurs ont conscience de leur rôle. « Peut estre », dit l'abbé Verdier, à propos d'un discours latin écrit par le Père Lucas, « que l'intérêt que nous avons de maintenir la langue française aussi bien que Messieurs de la célèbre Académie dont nous avons Thonneur d'être alliés, nous a faict juger un peu moins favorablement qu'il ne fallait. » A l'Académie de Toulouse, « on s'attache surtout, dit le Mercure d'octobre 1689 (2), à examiner la langue française dont la pureté est le but principal de ses exercices ». A Marseille (3), le privilège du roi, qui figure en tête du recueil des travaux académiques, reconnaît que la compagnie s'est appliquée « depuis son établissement à donner tous ses soins à la perfection de la langue française ». A lire les procès- verbaux de ces compagnies provinciales, on reconnaît que le programme de leurs travaux s'inspire de celui de l'Académie siégeant à Paris, tel qu'il a été fixé par Richelieu (4). Ainsi épuration du parler, goût du beau langage, imitation des écrivains consacrés, pour la gloire de Sa Majesté, et 1' « embellissement de l'Etat », c'est la même idée qui s'exprime en termes identiques, partout (5), Le roi encouragea les initiatives de ces beaux esprits dans les provinces lointaines, et ceux-ci, entrant dans le dessein de cette politique, devinrent les collaborateurs très honorés de cette administration intellectuelle, qui, tout en flattant l'orgueil du monarque, fut l'instrument de sa grandeur. Mais ébloui par des pensers si

(1) Range, L'Académie d'Arles et non rôle en Provence.

(2) Cité par Range, op. cit.

(3) Dassy, op. cil., p. 189.

(4) Le désir d'imitation est évident, cl nulle part on ne constate la moindre initiative origijialo : observations de <;raniniaire ou de lexicologie, discours ou poème sans intérêt, considérations laudalives sur les écrivains classés, lo tout fait rimjjrcsision d'exercices scolaires et de jjauvrclés.

(5) On trouvera in F. Bhu.not, Jlisl. de la langue (t. V) des indications sur les résultats positifs de celte institution en matière de « beau laiigagc » : il» furent piètres.

nobles, le gouvernement de l'intelligence, visant trop haut, faillit à ce qui peut paraître le point principal de ses attributions.

Tout cela était fort beau, vu de Paris, ou de Versailles ; au point de vue de la province, plus précisément des pays méridionaux, c'était sinon inopportun, du moins insuffisant, et, si l'on peut dire, inadéquat. C'était éluder le véritable problème : que les académiciens de Nîmes, d'Arles, de Toulouse, de Bordeuax, de Marseille, à l'exemple de leurs « alliés » de Paris, composent de doctes commentaires, d'ingénieuses remarques, des morceaux oratoires et poétiques, c'était une récréation sans portée, au milieu d'une population qui savait le français mal ou point. On conte qu'à Marseille (1), les membres de l'Académie n'osaient tenir, en 1726, des séances ouvertes, de peur que l'auditoire ne les comprît pas (2).

Est-ce à dire que ces institutions furent entièrement vaines ? On est trop porté à se railler d'elles, simplement parce qu'elles ne sont pas parisiennes. C'était certes tout bénéfice que le monde éclairé s'initiât à l'art de bien écrire, de bien composer, voire qu'on fît la guerre aux gasconnismes. Ces groupements furent le terrain où se formèrent les élites provinciales, et d'où ont germé des talents qui, sans elles, ne se fussent point épanouis : là s'exercèrent quelques-uns de nos grands écrivains, et l'on cite le nom de Montesquieu. Mais leur rayonnement manque d'ampleur : ce sont des compagnies jalousement fermées, des manières de cénacles, accrus, si l'on veut, du prestige que confère la reconnaissance d'utilité publique (3). Aujourd'hui que la plupart d'entre elles orientent surtout leurs travaux vers l'histoire, ont-elles propagé le maniement des méthodes critiques, au delà d'un cercle très restreint ? sont-elles parvenues à discréditer dans le public les légendes, les falsifications, qui

(1) Range, op. cit. Revue de Marseille et de Provence (1888).

(2) Et l'on verra plus loin, qu'eux-mêmes étaient loin de se sentir à leur aise quand ils avaient à s'exprimer en français.

(3) Pareillement, l'influence des concours littéraires comme les Jeux Floraux de Tulle (cf. supra, p. 108), ou ceux de Rodez, fondes par testament de Jean de Tuilier (1675), « pour distribuer trois fleurs d'argent à ceux qui auront mieux réussi en prose latine, française et vulgaire » (Mém. Soc. Aveylon, 1906-1911, p. 535), reste problématique. Ces fondations ne méritent rien au delà d'une mention : elles n'ont ni révélé un talent, ni créé un mouvement.

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encombrent encore les annales de leur région, tous ces récits sans fondements, sur César, Annibal, Roland, ces inventions romanesques où apparaissent les Saintes- Maries, les Sarrazins, les oubliettes et les souterrains féodaux ? ont-elles fait làdessus l'éducation du public ? Leur infirmité d'aujourd'hui laisse deviner ce que fut leur action d'autrefois. Elles n'étaient que des « Temples du goût » : le goût est affaire de raffinés, et le Temple n'ouvrait pas aisément ses portes. Avant de maintenir la pureté du français, il fallait en assurer la connaissance : pour cette fin, la fondation des Académies était inopérante.

Les intendants et leurs subalternes, résidant sur place, acquérant des provinces une expérience directe, qui manquait à Versailles, furent-ils plus clairvoyants ? Leurs actes ou leurs rapports dénotent bien rarement quelque intérêt pour la question scolaire, et sont tout à fait muets sur celle du français. En 1734, l'intendant Trudaine (1) signale au contrôleur Orry que les paysans ne savent ni lire ni écrire. Plusieurs même n'entendent pas le français. Lebret (2), à la fin du xvii® siècle, consacre quelques lignes à la langue basque comme à iine curiosité, sans voir qu'il y a là un problème. Voilà un grand fonctionnaire dont la carrière s'est faite dans les pays du Midi, et pour lequel les patois sont comme s'ils n'existaient pas (3). Quand ils interviennent, c'est indirectement et en méconnaissant l'importance de la question. Ainsi pour l'école, leurs décisions s'inspirent du souci d'alléger les finances des communes dont ils assument la tutelle : ils suppriment les impositions dont les budgets municipaux se chargent pour s'assurer des régents ; ainsi font-ils en Roussillon, même au xviu® siècle, dans une province nouvellement acquise. Voici le document le plus significatif de cet état d'esprit.

(1) Mège, Les populations de l'Auvergne avant la Révolution. Bull. hist. et scienlif. de l'Auvergne (1905), p. 122.

(2) Mémoires des Intendants de Béarn, 1G98. (Bull. Soc. se, lettres, arts, Pau, t. XXXIII).

(3) Voir MoNiN, Essai sur Basville, Paris, ISS'i ; Marchand, Un intendant sous Louis XIV, Lebret. On ne trouve rien sur l'enseignement et les patois.

C'est une lettre de d'Etigny (1759) à Goyenèche, syndic des Etats de Navarre (1) : « Je ne crois pas qu'il seit nécessaire de faire de grands raisonnements pour prouver l'inutilité des régens dans les villages. Il y a de certaines instructions qu'il ne convient pas de donner aux paysans ; rien n'était si commun lorsque je suis arrivé dans cette généxalité que de voir des enfants de petits laboureurs, vignerons, même de journaliers, abandonner leurs villages poui- chercher à sortir de leur état, soit en apprenant à écrire pouiir pouvoir entrer chez les procureurs et dans des bureaux, soit en se donnaat au latin pour devenir avocats ou prêtres, ce qui peuploit le pays de fainéants et de mauvais sujets qui, en diminuant le nombre des cultivateurs, augmentoient celui des gens inutiles et sans ressources pour la société... Dans l'exacte vérité, l'on se plaint, dans presque tout mon département, qu'on ne trouve pas d'ouvriers pour travailler les fonds. Ce seul article demanderait qu'on empêchât les paysans d'apprendre à lire... aussy est-ce une des principales raisons qui m'a fait prendre le party de suprimer les régens,. suctout dans les endroits qui ne sont habités que par des laboureurs^ vignerons ou journaliers... »

En fonctionnaire pour qui l'administration des choses existe, mais non celle des personnes, plus occupé du bien-être matériel du pays que de ses intérêts moraux, cet intendant saisit avec une perspicacité prophétique les inconvénients de l'instruction publique, discrédit des travaux manuels, exode rural, etc., mais ferme obstinément les yeux aux bénéfices supérieurs qui en résultent. Par un hasard piquant, ce même personnage eut une fois l'occasion de prendre une mesure en faveur du français : il ne la prit pas. L'histoire est bien connue, mais vaut

(1) Arch. dép. du Gers, série C, 12, 1759-60. Voir à l'Introd. de l'Inventaire, œuvre de Parfouru, p. 53. Il termine par ces mots : « Dans les campagnes rien n'est moins nécessaire aux paysans que de savoir lire, » Il est difficile de trouver un second intendant aussi rétrograde : voir pourtant Revue historique, 1891, t. II, p. 300 sqq. ; Babeau, L'Intervention de l'Etat et l'Instruction primaire en Provence sous la Régence. L'Intendant Lebret, à la suite d'une lettre du cardinal de Noailles aux Intendants (29 août 1716), ordonne une enquête sur l'état de l'Instruction publique dans son ressort. Ce sont les évêques de Provence qui lui répondent, et leurs rapports soint loin d'être satisfaisants. Que fait Lebret ? Il constitue un dossier, le classe, et ne prend aucune mesure. La question lui est indifférente.

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