L E.NSEIG.NEMENT ET LA DIFFUSION DU FRANÇAIS
coadjuteiir, puis son successeur, disait do lui en publiant ses homélies : « Ne vous souvient-il pas qu'il souhaitait de changer ce langage pour le j)atois du pays, afin de pouvoir instruire plus facilement son peuple... Ne l'avez-vous pas vu souvent au milieu des enfants et des paysans ? Ne leur enseignait-il pas le catéchisme en leur idiome vulgaire ? Ne l'avez-vous pas admiré dans ses visites diocésaines s'elîorçant de faire des sermons en provençal ? » Effort d'autant plus méritoire que l'évêque avait été une des gloires de la société précieuse ! Dans le reste de la Provence, en 1637, la compagnie du Saint-Sacrement (1) persuadait aux curés de prêcher en provençal tous les dimanches dans les paroisses et encore à l'hôpital. En l'i46 (2), -M. de Grignan, archevêque d'Arles, faisait une prescription analogue. En 1664 (3), l'évêque de Comminges, à l'autre bout du Midi, dans une ordonnance pour la vallée d'Aure, d'Azil et d'Arreau, prescrit la lecture du prône, les homélies, le symbole des apôtres, l'oraison dominicale en langage vulgaire « comme il est porté en notre rituel ».
Il n'y a pas unité de vue entre les prélats : c'est que la question se résout au hasard des nécessités locales. Il est curieux qu'elle ait été mise à l'ordre du jour des conférences ecclésiastiques, dans le diocèse de Vence, en 1719-1720 : Les curés sont-ils obligés de comprendre la langue de leurs paroissiens ? Réponse : il suffit qu'ils aient un secondaire qui la sache parler (4). Dans l'ensemble, le français paraît préférable, surtout pour les prières fondamentales ; pour la prédication, le curé a toute latitude (5). A Arles, on essaye de concilier les exigences contradictoires : en 1675, pendant une mission prêchée
(1) R. Allier. La cabale des Dévots (p. 236), d'après Vie de M. le chevalier de la Coste, par De Ruffi, Aix, 1659, p. 105-112.
(2) Range, op. cit.
(3) Souvenirs de la Bigorre, t. III, p. iM. L'évêque de Comminges a autorité sur la vallée d'Aran, qui est de langue gasconne.
(4) Inv. som. Arch. dép. Alp.-Marit. (série G, G 1306).
(5) Un registre paroissial de Ladinhac, canton de Montsalvy (1681-1600), contient un Pater en vers patois. Est-ce une fantaisie d'ecclésiastique oisif, ou a-t-on versifié ce texte sacré comme procédé mnémotechnique à l'usage des ouailles ? {Rev. H. -Auvergne, 1913, p. 173). Il dél)utc ain-i :
Pay qu'ex au ceu, de toute lenguc Doste nom sio per tout bantal.
à Saint-Trophime, à Sainte-Croix, à la Majour, il y a des instructions en provençal, d'autres en français ; en 1685, une délibération de l'Oratoire arrête que l'on prêchera désormais en français, mais que l'on ferait de par ailleurs en provençal de forts catéchismes et des instructions familières pour le peuple (1). Malgré tout, et môme à Marseille, les sermons en provençal restent en faveur : on en possède un recueil de Mathieu Olive, curé de Saint-Ferréol (2) (1727-47) ; l'oraison funèbre de Lebret, prononcée à Saint- Laurent, en 1735, est demeurée célèbre ; elle était en provençal, bien que l'auditoire comprît les plus hautes notabilités. A plus forte raison, le provençal était-il usité dans les bourgades. Un sermonnaire inconnu se justifie ainsi : « Ceux entre les mains de qui mes sermons tomberont trouveront peut-être étrange que je les ave composés en provençal. Voicy deux raisons qui m'y ont déterminé. La première qu'étant né en provence et n'en étant jamais sorti, je ne me suis pas cru capable de bien écrire en françois. La seconde est que quand même j'en aurois été capable, je n'aurais pas cru devoir le faire à cause que je me vis destiné, dès le temps de ma prêtrise, à ne travailler que dans les paroisses où l'on est d'usage de ne prêcher qu'en provençal, et où l'expérience fait voir que prêcher en françois, c'est perdre sa peine et ne faire presqu'aucun fruit (3). « Pour la région de Nîmes, l'abbé Sauvages (4) disait de même : « nos prédicateurs languedociens se rendraient plus utiles même dans les villes, s'ils s'appliquaient à instruire familièrement dans l'idiome du pays (comme on les y oblige dans quelques diocèses) au lieu de se piquer de beaux discours français. »
L'enquête de Grégoire sur les patois dont nous ferons état plus loin prouve que la prédication en langue du pays était la plus répandue, et la plus efficace : mais on prêchait çà et là en français, même dans les bourgades : un incident comme celui
(1) Rance, op. cit.
(2) Bibl. de Marseille. Cal. des mscr., n° 428. Il y a de même d'autres Tccueils de sermons patois dans les Bibliothèques communales du Midi.
(3) Revue Sexiienne (1882). R. Reboul, Sermons provençaux. C'est un recueil anonyme trouvé dans les combles d'une maison à SoUies-Pont (Var). Il dit plus loizi : « Des prédicateurs dans notre province composent leurs sermons en français et les prononcent ensuite en provençal. »
(4) Dictionnaire languedocien-Jrançois (Nîmes, 1785, art. iriu).
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de Cap-Breton, au xviii^ siècle, le cerlifie. Un incident analogue s'était déjà produit en 1645, à Montpezat-de-Quercy. L'évêque de Cahors ayant envoyé un prédicateur chargé de prêcher en langue vulgaire, les habitants témoignèrent leur mécontentement en déclarant que le simple peuple a « plus de peyne d'entendre le gascon que le françoys (1 ) ». Faut-il en conclure que Montpezat était un centre particulièrement avancé de culture française ? n'est-ce pas plutôt un accès de susceptibilité, comme en ont les gens de campagne quand un citadin veut leur parler patois ? Plus raisonnables sont, en 1790, les gens de Sorgue (Vaucluse), qui supplient le Saint Père d'ordonner la nomination d'un prêtre connaissant la langue vulgaire K ce qui est indispensable pour l'instruction de la jeunesse (2) ».
Toutes ces indications diverses, parfois contradictoires, prouvent que le patois est encore plus accessible au peuple que la langue du roi. Aussi imprime-t-on partout des catéchismes en vulgaire ou du moins avec un double texte, l'un vulgaire, l'autre français : Instructions morales sur tous leis evangelis dominicales, du P. Allègre (3) (1688), pour la Provence, La doulrino christiano meso en rimes, dedicado à Mgr Charles de Moniclar, archebesque de Toulouse (1641) ; Catéchisme dogmatique et moral traduit en inilgaire de Toulouse (1752) en faveur des pauvres et principalement des gens de campagne (4) ; Catéchisme abrégé de la doctrine et institution du Saint Concile de Trente, traduit en le vulgaire pour V usage du diocèse de Vahre, Toïose (1648) ; Catéchisme rouer gas en i^erses. Rodez (5) (1656) ; Le tableau de la bido del parfet crestia que représente Vexercice de la je, par le chanoine Amilha, de Pamiers (1673) ; Instruction de la Pénitence et de V Eucharistie, imprimé en jrançois et en i'ulgaire, par ordre de Mgr l'évêque à Carcassonne, Coignet (1701) ; les livres d'édification, les cantiques pour les missions, les Noëls, constituent une littérature religieuse très
(1) Galabeht, Montpezat de Quercy, p. 128. Rep. des délibérations, 1638.
(2) Arch. corn, de Sorgues, BB. 16, f. 308.
(3) Per la commoditat et l'utililat deis paures gens que non entendon ni comprenon pas lou Français, dit-il en préface.
(1) Catal. des mscr. Bibl. de Toulouse, n» 872. (.")) Per tant que lou poble l'entendisse meUiour.
abondanle jusqu'au milieu du xviii^ siècle. Les Bibliothèques de Provence (1) en conservent de riches collections qui, par la fré((uence des rééditions, attestent le succès et l'utilité de ces ouvrages.
En somme, tous les exercices pieux, ])rédications, catéchismes, chants spirituels, par lesquels les fidèles sont formés à la doctrine, se font indifféremment en français ou en patois, suivant les lieux, suivant l'instruction des habitants (2). On a cru quelquefois que l'exemple et, si l'on peut dire, la concurrence des protestants, qui passent pour propagateurs de la langue française, avait forcé le clergé romain à faire comme eux. Il n'en est rien, on le voit. Aussi bien, n'est-il pas assuré que les pasteurs de la Réforme n'aient pas eu à composer avec les populations. Je n'ai rien trouvé de probant, là-dessus. Mais la parole de l'évêque de Viviers (3) aux missionnaires venus pour hâter la conversion des Camisards « Si vous ne savez pas le patois, que venez- vous faire ici ? » est significative. Dans les cantons protestants^ les pasteurs évangélisaient sans doute comme les curés des cantons catholiques.
De même que la royauté n'a rien fait en faveur du français entre l'ordonnance de François 1^^ et la Révolution, de même le clergé n'a pas changé de méthode depuis le Modus concionancli ad populuin. Son attitude à l'égard des patois est d'ailleurs un témoignage de leur vitalité. Seule l'école, à partir du xviii^ siècle, s'eiîorce de constituer un enseignement du français, élémentaire pour le peuple, littéraire dans les collèges. Ce peut être un sujet d'étonnement que de voir l'autorité royale et ses auxiliaires, après l'exemple de François 1®^, s'arrêter dans la voie que celui-ci avait ouverte, et se désinté-
(1) En particulier, Biblioth. de Marseille, fonds de Provence.
(2) On a signalé un rituel du diocèse d'Alet édité à Paris en 1G67, et qui a peut-être ajjpartenu au fameux Nicolas Pavillon dont il porte les armes. Sur un feuillet intercalé à la messe de mariage, il y a une exhortation et un questionnaire aux conjoints en gascon, encore à cette date [Bull.périod. de la Soc. ariégeoise des sciences, etc., 1886, p. 373).
(3) Lavisse, Hist. de France, VIII, 3, p. 352.
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resser de ce t(ir(iii a|>|)cll(' aujoiirtrinii la (|uesli()ii du fi'ançais, ou, si l'on veut, la (|u('slion du patois. C'est que la politique royale ne va qu'à iuqjoser sa suprématie, elle interrompt le eours de ses tentatives et de ses exigences, quand les résistances sont brisées (1). De plus, le rayonnement de Versailles et de Paris a pour rançon le discrédit de la province, l'indilTérence à son égard. Reste à voir si la province, malgré l'insuffisance des moyens, n'est pas par\ enue à approfondir cette connaissance du français, dont l'ordonnance de Villers-Cotterets lui avait fait une obligation.
(1) Le cas du Béarn, celui du Roussillon, chacun à sa manière, sont typiques en ce sens. A. Brun, Introduction de la langue française en Béarn et en Roussillon.