CHAPITRE XXV
LE BILINGUISME DANS LE MIDI JUSQU A LA FIN DE l'ancien régime
Pour exprimer le fait nouveau qui résulte de l'ordonnance de Villers-Cotterets, il y a une formule générale : on écrit en français, mais on continue à parler patois. Quoique simple, elle n'est pas inexacte : d'une part, en effet, tous les papiers conservés dans les dépôts d'archives sont uniformément rédigés en français, même dans les plus lointains villages, à tel point que le cas de Ceillac, dans les Hautes- Alpes (1), apparaît comme une anomalie sans seconde : et pareillement les pièces de famille, les correspondances privées, les livres de raison, en quelque lieu que ce soit, à quelque condition qu'appartiennent les rédacteurs, sont en français ; pour ce qui est de l'écriture, l'emploi du français est de règle absolue (2). En revanche, dans la conversation, le parler local semble s'être maintenu : les curés qui le conservent dans les prêches, en sont les témoins formels.
Peut-on aller au delà de ces données superficielles ? Dans la réalité, la coupure n'est pas assurément aussi nette entre l'usage écrit et l'usage oral, et il est vraisemblable que ceux qui écrivent le français s'en servent en parlant. Quelle est, dans la pratique quotidienne, la part du français, celle du parler local ? Comment varie cette pratique, suivant les lieux, suivant les temps, suivant les classes sociales, suivant les professions ? Voilà quelques problèmes qu'il serait important de résoudre.
(1) Cf. chap. XIX.
(2) 11 est possible que parfois ceux qui avaient à rédiger une requête, une quittance, etc., aient fait appel à quelqu'un qui savait le français ; mais cela même prouve que l'on n'admet rien autre que le français comme langue écrite.
L'idéal serait d'avoir des statistiques : on n'en possède même pas pour l'époque contemporaine. L'idéal serait de savoir pour chacjue province, quelle est la proportion de ceux qui ignorent totalement le français, de ceux qui l'entendent sans le parler, de ceux qui l'entendent et le parlent au besoin, de ceux qui le parlent communément. L'idéal serait de déterminer chez le bilingue dans quels cas il préfère le français, dans quels cas il préfère son parler, et de surveiller l'évolution de l'usage pour en marquer la courbe tout au long de ces deux siècles. Or, de quoi dispose-t-on ? quelques indications clairsemées, disparates, parfois contradictoires, des témoignages plutôt sujets à caution, incontrôlables, — sauf les uns par les autres, — tels sont les éléments qu'on peut réunir. Ce sont des voyageurs qui se piquent de bel esprit, ou des indigènes qui font les renchéris. Seule au moment de la Révolution, une enquête qui n'est pas exempte de parti-pris, provoquée par l'abbé Grégoire, permet d'approcher de la vérité. Il faut se contenter de ces approximations.
Que disent les voyageurs de passage ? Un seul paraît sincère. Thomas Flatter (1), sujet de langue allemande, dans sa relation du séjour à Montpellier, indique qu'en cette ville un cours est fait en français aux aides-chirurgiens et pharmaciens. Il cite un dicton local en français :
Paia d'Uzès Tripes d'Alais, Aygues de Nimes, Vin de Cauvisson, Figues d'Avignon, etc.
Quelques autres traits de son récit, s'ils ne l'affirment pas explicitement, prouvent que le français n'est pas inconnu partout où il passe : ceci à la fin du xvi® siècle.
(1) Félix et Thomas Plaller à Montpellier (1552-1559) (1595-99), (Montpellier, 1892, p. 190) ; p. 335, il raconte une fête en l'honneur du duc d'Uzès : trois nymphes apparaissent sur la scène, l'une parle en français, l'autre en latin, l'autre rn provençal. (Comparer le poème trilingue de Du Bartas) ;
Brun 30
A en croire d'autres, tout serait changé au siècle suivant : Jouvin de Hochefort (1) déclare qu'Avignon est pareille à Bologne, en Italie, tant pour ses mœurs que pour la langue italienne que l'on y parle presque partout. Ce qui est pure menterie, on y entend le français depuis le xv^ siècle, même parmi le peuple, et l'italien y paraît moins répandu qu'à Marseille de nos jours.
M^^^ de Scudéry (2) vient à Marseille en 1644 : « Ce qu'il y a de plus rare, écrit-elle à M^^^ Paulet, est que de tout ce grand nombre de femmes, il n'y en a pas plus de six ou sept qui parlent françois : si bien que cela fait une si plaisante conversation que si je vous la pouvois dépeindre, je vous en ferois rire... (3) » Passe pour les dames ; mais, énumérant les visites qu'elle reçoit, elle cite des gentilshommes, des consuls, des juges, des officiers de galères, des avocats, des ecclésiastiques, qui, dans l'exercice de leurs fonctions, emploient le français, et pourtant elle écrit : « Les rives de la Méditerranée ne sont pas si désertes ni si stériles que l'on n'y puisse trouver quelque chose à l'usage de Paris. La tempête amène quelquefois sur les bords des gens qui savent parler françois, et qui n'ont rien de la rudesse du pays. » Or, les textes contemporains, à Marseille, sont tous en français. Il y a cent ans que le français s'est introduit à Marseille, et dans quels milieux, sinon ceux qui font fête à l'illustre précieuse. Admettons que ces gens manquent d'aisance, ou qu'ils soient intimidés devant la notoriété de leur hôte, mais admettons aussi que M^^^ de Scudéry est de souche provençale, et qu'elle adresse une « galéjade » à ses correspondants parisiens. Et voici bien le ton de la plaisanterie : « M^^^ D... et sa fille se promenoient par hasard sur le Port ; cette femme de qui on a un peu médit avec feu M. de Guise se mit à lui (4) faire des compliments en provençal : car les dames et demoi-
p. 392, il si<rnalc à Avisrnon des pastorales données par des Italiens : leur langue était un jargon mêlé d'italien et de languedocien.
(1) 3 ovxiTSi, Le voyageur d'Europe, etc. (Paris, 1672, t. I, p. 95), cité in F. Bru MOT, Hist. de la Langue, (t. V. p. 45, note 3).
(2) Perrier, Scudéry et sa sœur à Marseille (1898).
(3) Elle continue : « J'ai toutefois cet avantage, sans que je puisse dire comme je l'ai acquis, que j'entends assez bien le provençal et qu'ainsi je ne laisse pas de les entretenir.
(4) Un chevalier qu'elle rencontre.
selles de Marseille ne parlent pas toutes François. I.e chevalier n'y entendoit rien ; la Ulle prit la parole et lui dit maintes belles choses auxquelles il n'entendit peut estre pas plus qu'au provençal et ne leur répondit qu'avec des révérences. » Et ailleurs : « il suffira que je vous assure en françois et même si vous le voulez en provençal que sioii vouestra sen^enta affcUionada. >' Un fait est certain : la société marseillaise a plutôt l'habitude de parler en sa langue. Mais une arrière-pensée se dessine : celle d'accuser la différence d'un bel esprit parisien à ces provinciaux arriérés (1).
Les lettres de Racine (2) sont encore bien plus sujettes à caution : » J'avais commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du pays, et à n'être plus intelligible moi-même... » Suit l'anecdote des hroquettes qui fait si bien dans un récit de voyage. « Il n'y a pas, écrit- il d'Uzès, un curé ni un maître d'école qui ne m'ait fait le compliment gaillard ; je ne saurais répondre que par des révérences car je n'entends pas le français de ce pays, et on n'entend pas le mien : aussi je tire le pied fort humblement et je dis quand tout est fait : Adiousias (3). »
Ainsi il ne peut s'entretenir avec ce provincial de curé et cet ignare de régent. Mais les paysans sont à même de converser avec lui, puisqu'il dit ailleurs : « (les villageois) causent des mieux». Cela est spirituel, mais peu sérieux. Il faut bien amuser les amis de Paris ; puis la province c'est l'exil, et on peut bien s'en venger par quelques traits de satire ; enfin on n'est pas un illettré, et on nous prépare l'inéluctable citation : Barbants hic ego sum... Et il y revient, car il a trouvé un filon inépuisable de railleries : « Je suis en danger d'oublier bientôt le peu de françois que je sais, et de n'être plus intelligible à Paris. » Chez lui, comme chez M^^^ de Scudéry, c'est une attitude, c'est un thème épistolaire, et ils en tirent tous deux les mêmes eiïets. On voit se créer une tradition qui s'épanouira avec Daudet et Tartarin. Déjà, sous Louis XIV, pour parler brutalement, c'est de la littérature. En somme, la réalité qui frappe ces nouveaux venus, c'est la ville et l;i Ixturgcfiisie parlanl ]»atois. Et de cette réa-
(1) Le tiout de roioillc perce quand elle dit d'une donioiselle : « elle ])arle françois comme si elle était née à Paris. » Pkkruui, lor. cit., p. 50.
(2) Ed. des Gr. Ecri\'ains, Ifachelle, t. VI, p. M 2 sijii.
(3) Ibid., p. 'il G. Lettre à M. Vitart, 15 nov. 1661.
lilé, ils nous donnent un tableau stylisé à l'usage des lecteurs parisiens.
Faut-il une réfutation par les faits ? A Valence, où sensément on n'entend pas le français, on donne, dès 1500, des représentations de mystères en cette langue. A Lzès, le curé, nous dit-on, ne parle pas français (1) ; et pourtant il s'en sert dans les registres paroissiaux, et même c'est vers 1664 qu'il abandonne définitivement le latin dont il usait çà et là auparavant. Et plus généralement, ces troupes de comédiens, — celle de Molière, — qui parcourent le Midi, de la Garonne au Rhône, jouent donc devant des banquettes vides ? Et que signifient ces représentations en français, que M. Poupé a signalées dans les villages provençaux depuis la fin du xvi*^ siècle (1). D'autre part, la réserve d'auteurs moins infectés de bel esprit a sa valeur. Chapelle et Bachaumont semblent bien trouver à qui parler en Languedoc et à qui adresser « le compliment gaillard ». M"^^ de Sévigné qui visite Marseille, Aix, qui assiste aux Etats de Lambesc, et qui a le sens si vif du pittoresque, ne fait aucune allusion au parler de la société où elle est reçue. N'en voilà-t-il pas assez pour montrer ce qu'ont de volontairement caricatural les témoignages de ces voyageurs dont le titre ou le nom font tout le crédit ? ,
Il conviendra de même, d'accueillir avec précaution les allégations suivantes. « A Dax, j'étais ravie, dit M^^^ de Montpensier (3), de voir des chèvres et des vaches et d'entendre ce que l'on disoit, parce que le gascon a bien plus de rapport au françois (4). Presque tous les gens du pays l'entendent et s'en servent bien plus facilement qu'en Provence. » M'"^ d'Aulnoy (5) écrit des dames de Bayonne : « Je vous rendrois mieux raison de leur enjoument si j'eusse entendu ce qu'elles disoient : ce n'est pas qu'elles ne scachent toutes parler françois, mais elles ont tant d'habitude au langage de leur province qu'elles ne peuvent le quitter et comme je ne le say point, elles
(1) Inv. sorti. Arch. com. Uzès, GG.
(2) Bull. hist. et phil. du Corn. -Doc. relatifs à des représentations scéniques en Proi'ence, XV J^ et XV 11^ s., (1903 à 1906).
(3) Mémoires (Coll. Michaud, t. XXVIII, p. 348).
(''t) Assertion bien inattendue. Notons qu'en Provence, elle ne dit rien de l'usage linguistique.
( ) lielalion du i'oyage d'Espagne, 1693, Lyon, t. I, p. 3.
faisoient entre elles d'assez longues conversations où je n'entendois rien. » Au début du xviii^ siècle, le Père Labat (1), dit des Marseillais : « Ils sont idolâtres de leur langage ; il y a cinquante ou soixante ans qu'on y entendoit le françois à peu près connue le haut allemand ; on l'entend mieux à présent, et même on le parle et ceux qui s'en mêlent, le parlent fort correctement : cependant un prédicateur bien au-dessous des plus médiocres, qui prêche en provençal, effacera, à coup sûr, les plus éloquents qui prêcheront en françois... » Le même, à Béziers, fut interpellé par une vieille femme, en languedocien, qui s'étonne de n'être pas comprise (2). Et le président des Brosses (3), au milieu du xviii^ siècle, déclare en arrivant à Avignon : « Il faut dès à présent que je me désabuse d'entendre le peuple du pays, ni d'en être entendu. »
Ces remarques, par leur concordance, font impression : il s'agit donc, non pas de les récuser, mais de les remettre au point. II faut faire la part de la surprise, et celle des préjugés mondains. La persistance des parlers locaux dans le Midi avait de quoi étonner ces gens du Nord qui, de Paris ou de Versailles, pouvaient n'imaginer point que l'unité linguistique du royaume ne fût pas intégrale. De plus, pour la plupart, beaux esprits, gens de salon, gens de lettres, ils adoptent le ton de Paris, et sont naturellement portés à mettre l'accent sur ce qui, à leurs yeux, est grossièreté, barbarie. Qu'on se garde donc de les prendre à la lettre, et qu'on retienne le seul fait caractéristique : dans les provinces méridionales, même la société polie n'avait pas encore renoncé à l'usage quotidien du parler maternel (4).
(1) Voyages du Pire Labat de l'Ordre des Frères prêcheurs, en Espagne et eu Italie (Amsterdam, 1731, t. II, p. 21). Pour ces textes, voir encore Bru- NOT, op. cit., t. V, chap. vi.
(2) Ibid., p. 19-20.
(3) Ed. Colomb, 1858. Paris, Didier, I, p. 12.
('i) Il faudrait aussi rappeler que les voyageurs sans prétention ne parlent pas une seule fois de ce phénomène qui frappe les beaux esprits. Voir, par exemple : Doubdan, Voyage en Terre-Sainte (Paris, 1661) ; Journal de voyage de Monconys (Lyon, 166.'>) ; Voyage d'Italie, de Dalmatie et de Grèce (1675-1676), par Jacop Spon et Georges Vuheler (t. I, 1678, Lyon) ; Préchac, Relation d'un voyage en Provence (1683) ; Voyage littéraire da deux religieux bénédictins (1717, Paris) ; sans parler du voyage de Chapelle et Bachaumont (xviie s.), de Pompignan (1740), de Papon (1780). J'ai consulté
Ce fait ressort éifaleiueiiL des témoignages locaux. Dans les dossiers du grand procès de sorcellerie (1) (jui fut fait à Marseille, entre KJOO et 1030, contre l'abbé Gaufridy, et Madeleine de Deniandoix, les propos imputés aux prévenus, et leurs déclarations sont en provençal ; les entretiens de Madeleine avec sa mère sont en provençal. C'est en provençal que Gauffridy, — qui, de par ailleurs, emploie souvent le français, — pousse des clameurs quand il est soumis à la question : il y a là tout un groupe de gens qui, visiblement dans la vie courante, n'utilisent que le parler maternel. Et bien longtemps après, vers 178(3, le marquis Vento des Pennes, dans un discours prononcé devant l'Académie de cette ville, parlant des premiers académiciens (1726) qu'il avait connus dans son enfance, disait : « Nos citoyens les mieux élevés ne parlaient que provençal parmi eux... très peu de femmes entendaient le français et il fallait parler leur langue pour en être écouté : celles même qui recevaient la meilleure société n'avaient jamais parlé que provençal. Plusieurs de nos anciens confrères m'ont avoué qu'ils pensaient en proi>ençal en composant et qu'ils étaient obligés de traduire... (2) » A Toulouse (3), pareillement, les femmes les plus distinguées parlaient le plus souvent « la langue de la patrie » et cependant elles faisaient des vers français avec talent. On a signalé une situation analogue à Montauban et en Périgord (4).
ainsi un grand nombre de récits de voyage que possède la Bibliothèque de Marseille, et je n'y ai trouvé aucune indication sur le fait de langue ; sans attribuer plus d'importance qu'il ne convient à ce silence, il signifie pourtant que le narrateur n'a pas été embarrassé pour se faire comprendre dans le Midi : cela mérite d'être opposé aux propos tendancieux des beaux esprits. Seul J. SiNCERUS (Itinerarium Galliae, Genève, 1627), p. 140, dit : « Linguae dialectus in hac Galliae parte [Languedoc] viget pessima : ut qui Gallicum sermonem dediciturus in haec loca pénétrât et diu subsistit, pessime sibi consulat. »
(1) LoRÉDAN, Un grand procès de sorcellerie au XVII^ siècle, p. 114-15, p. 164, p. 217, p. 220, p. 305, p. 323.
(2) J.-B. Lautard, Histoire de l'Acad. de Marseille 1826, p. 50. Reproduit par BoHY, Mémoires Acad. Marseille (1858-64), p. 177 sqq. De l'étude, de la langue française, etc.
(3) A. DU Mège, Histoire des Institutions de la ville de Toulouse, 1844, t. I, p. 111.
(4) Galabert, Un coin de la société montalban. du XVI 11^ s. (Bull. Arch. T.et-G., 1908, p. 281), — Bulletin Soc. arch. du Périgord, 1908, p. 15.
Ainsi rassemblées, ces affirmations, avouons-le, sont catéfi^o- Tiques : elles donnent à penser que dans le Midi, le français est ■encore quasi inconnu. Pourtant, on constate que tout le monde écrit en français, qu'on assiste à des représentations en franchis. Ainsi, à Marseille, où la population ignore soi-disant le 1 ançais, les bourgeois et marchands écrivent leurs livres de 3 lison en cette langue et jamais en provençal (1). Il y a là une ( ">nlradiction qui laisse l'esprit perplexe. Pour y voir clair, on s:, reportera au lucide exposé qu'a dressé, de l'usage parlé en 1 inguedoc. l'abbé Sauvages, qui avait, par ses voyages, fait u le enquête digne d'être nommée scientifique, et qui eut une c iriosité avisée pour les questions relatives aux patois (2) : « La langue de la capitale, dit-il, ou de la Cour, a gagné les I rovinces les plus reculées ; le goût de la littérature française s'y est répandu peu à peu et le Languedocien négligé passe déjà chez quelques personnes pour un jargon et porte communément, quoique fort improprement, le nom de patois : c'est cependant encore le langage du peuple, mais même celui des honnêtes gens élevés dans cette province : c'est le premier qui se présente et qu'ils emploient plus volontiers, lorsque libres des égards qu'on doit à un supérieur, ou de la gêne que cause un étranger, ils ont à traiter avec un ami, ou à s'entretenir familièrement dans leur domestique ; le françois qu'ils ne trouvent guère de mise que dans le sérieux, devient pour la plupart une langue étrangère et, pour ainsi dire, de cérémonie ; ils forcent nature lorsqu'ils y ont recours ; il est certain au moins, que s'ils n'ont eu de bonne heure des modèles à suivre, des maîtres pour consulter, et si avec ces secours et celui des bons livres, ils ne se sont pas fait par un long exercice une habitude du français, le tour et l'expression leur échappent, la langue du pays perce : ils croient parler français et ne font que franciser le pur languedocien.
«Les difficultés (jue nous éprouvons à ceL égard viennent en partie de ce que noua pensions en languedocien avant de nous exprimer en français... Toujours est-il certain qu'it/i homme de lettres de ce pays-ci, qui ccrira purement en françois sur diffr-
(1) L'un d'eux, celui de Thonard (xvii« siècle), a été ])ul>lié par la Société des Lang. romanes.
(2) Sauvages, Dicl. languedocien- françois (Nîmes, éd. 178.")). Di.^coiirs préliminaire, ]). II et ni.
DE LA KENAISSANCE A LA REVOLUTIO>f
reiis sujets de Ulléralure, sera somment embarrassé s'il faut s'entretenir (Ions cette même langue sur une infinité de choses qui se passent sous les yeux ; qu'il hésitera dans la conversation, si elle roule sur le ménage de la ville, ou de la campagne, sur les arts, sur les métiers, etc., ou bien pour s'affranchir de la gêne qu'il éprouve, il finira en languedocien un ])ropos qu'il avoit commencé en françois (1). »
Cette page de psychologie linguistique est nette à souhait. Elle permet de résoudre les contradictions qui apparaissent entre les faits et les observateurs. Le français, langue de l'écriture, n'est pas parvenu à s'imposer comme organe familier d'expression ; chez les bourgeois comme chez les ruraux, chez les hommes instruits comme chez les ignorants et les femmes, c'est le dialecte qui assiège la pensée, et qui monte spontanément aux lèvres. Le français est une langue surajoutée ; le dialecte est la véritable langue vivante. Ce qu'il y a d'anormal dans ce dualisme, est souligné encore par un contemporain de l'abbé Sauvages : « Quoique les sermons, instructions, discours, playdoiries, les arrêts, jugements, les actes, conventions, en un mot, toutes sortes d'écrits soient faits en françois, cependant le langage ordinaire des habitans est un patois, doux, moelleux fort expressif... l'on a plaisir d'entendre parler les femmes et les filles dans ce jargon qui donne des saillies vives à leur conversation... Ce qu'il y a de singulier, c'est que les personnes qui écrivent très bien en françois ne pourraient pas tenir une conversation de deux heures en cette langue, sans y mêler quelque période de patois... Enfin, malgré l'usage des bons livres, l'éloquence de la chaire, du barreau, et les discours publics, l'on ne viendra jamais à bout d'interdire l'usage habituel de cette langue naturelle (2). » Le témoignage est ici précieux, parce que le témoin a mis le doigt sur la plaie. Bien que depuis deux siècles, le français soit adopté comme langue écrite, officielle, administrative et littéraire, toutefois, la position respective des deux idiomes semble, du xvi^ auxviii® siècle, n'avoir guère varié .
(1) C'est ce que nous avons constaté si souvent au xvi^ siècle, après l'introduction du français, dans les actes notariés, et en particulier dans la région de Nîmes.
(2) Archives de la ville de Montpellier, Inventaires et documents, t. IV, 1920. Mémoire anonyme : Montpellier en 1768, ch. xxxiv ; Langage, p. 145-47.
On en jugera mieux encore, si l'on rassemble en un tableau les données nombreuses que nous avons pour les derniers temps de l'ancien régime.
D'abord les opérations préliminaires de la grande consultation de 1789 fournissent quelques éléments. En Auvergne, le nombre des illettrés est si considérable qu'à l'assemblée de Riom, on fut obligé de parler patois pour faire comprendre aux délégués ce qu'on attendait d'eux. Et quand on voulut réunir les représentants de la Basse-Auvergne avec ceux de la Haute, l'évêque de Saint-Flour fit remarquer que les paysans ne s'entendraient pas à cause de la différence des idiomes (1). Une objection du même ordre est soulevée dans un mémoire de Garât à Necker, le 18 janvier 1789, pour le Labourd (2). « La plupart des laboureurs ne pourraient pas se concerter avec les Bayonnais qui presque jamais ne savent le basque. » Dans le comté de Foix (3), les délégués des villages ne connaissent que trois mots de français « Avis de Monseigneur », et on proposait de les faire délibérer à part. Mais l'exposé le plus complet de la situation ressort des Mémoires que reçut l'abbé Grégoire lorsque celui-ci se chargea d'une enquête sur les patois (1790- 1791) (4). Bien que ses correspondants s'inspirent plutôt de leur civisme que de soucis objectifs, leurs rapports corroborent ceux que nous avons déjà cités. En voici le contenu sommaire t
Les gens de campagne. — Dans les Landes, dans la région de Périgueux, dans celle de Montpellier, ils ne savent guère ni parler ni comprendre le français. Dans le Gers, dans le pays de Carcassonne, on le sait mieux. En Agenais, « la langue française est devenue plus fréquente et plus commune, mais on
(1) Bull, hi.st. et scienlij. de V Auvergne, 1905 : Mège, Les populations de r Auvergne au début de 1789 ; Mém. de l'Acad. d'Auvergne (fasc. 18) : Mège, Les Elections de 1789, p. 32.
(2) Bull. Soc. Bai/onne, 1919, p. 143.
(3) Arnaud, Histoire de la Révolution dans l'Ariège, p. 46 et sijq. Id. Mém. sur les Etats de Fois, Toulouse, 1904.
(4) Lettres à Grégoire sur les patois de France, publiées par G.vzier, dans la Bévue des Langues romanes (1874 et auuées suivantes), et réunies en volume, Maisonneuv<', Paris.
parle généralement patois ». Dans le Bordelais, en Auvergne, une partie parle français. En Limousin, les paysans le parlent difficilement, mais l'entendent bien. Dans le Diois, tous les paysans j)arlent patois, mais tous entendent le français et plusieurs le parlent avec facilité.
Les gens des villes. — A Bordeaux (1), l'usage de la langue française n'est point universel, le bas peuple parle plutôt gascon, ainsi les harengères, les portefaix, les chambrières ; Jes petits artisans alîectent de parler français. Les négociants, qui parlaient plus volontiers gascon cinquante ans avant, l'emploient encore par plaisir. Dans le Gers, « l'avocat, le notaire, le Monsieur, le ci-devant noble, le curé lui-même, » tout le monde parle patois. Ces gens-là ont bien tous plus ou moins l'usage de la langue française, mais ils se sentent gênés en la parlant ; dans les villes du Périgord, les bourgeois ne parlent que cet idiome, mais vingt ans avant c'était un ridicule de faire ainsi, on appelait cela « francimander ». A Rodez, tout le monde parle patois, à part quelques praticiens, quelques anciens militaires et quelques ecclésiastiques (2). En Limousin, le français n'est en usage que dans les principales villes, sur les routes de communication et dans les châteaux. En Auvergne on le parle couramment dans les villes (3).
Prédication. — ■ La prédication religieuse et le catéchisme se font en patois dans toutes les campagnes, Carcassonnais, Rouergue, Agenais, Landes, Limousin. Dans le Gers, les évêques ont préconisé l'emploi du français, les curés s'y sont opposés ; en Périgord, les prêtres débutants emploient le fran-
(1) Baurein, Variétés bordeloises, Bordeaux, 1784-86, 6 vol., p. 52-55. A Bordeaux, où le français est devenu la langue dominante, le pur gascon ne s'y parle plus,... cité dans Behrens, Bibliographie des patois gallo-romans.
(2) Le correspondant est Chabot, sa communication est infectée de sectarisme. Il est le seul toutefois à fournir les éléments d'une statistique : d'après lui, sur 40.000 personnes, 10.000 entendent le français, 2.000 le parlent, 3.000 à peine le lisent.
(3) Pour la région de Nîmes et Montpellier, G. Frisch, qui y voyage en 1786, 87, 88, déclare que le français se parle même dans les basses classes et fait de grands progrès. Le patois y est d'ailleurs la première langue que les enfants, même les plus riches, apprennent avec les nourrices et les domestiques. « Dans les maisons où le français est le plus usuel, il s'est comme greffe sur l'idiome local. » G. Frisch, Briefe uber die siidlichen Provinzen von Franheich, 1790, p. 179.
çaisj mais sont vile obligés de parler [»éri«i<>ur(liii pour èlre entendus. En Bordelais, on ne prêche plus ([u'en français, mais le catéchisme se fait encore en patois (1). Dans les villes du Carcassonnais, à Rodez, Villefranche, Millau, en Kouergue. dans celles d'Auvergne, à Limoges, dans le Diois, on n'emploie que le français. Mais à Limoges, dix ans auparavant, le prône se faisait encore en patois aux premières messes des trois principales paroisses, pour les domestiques et les artisans ; à Die. de même, l'emploi du français est récent.
Enseignement. — L'enseignement des écoles est signalé comme fait en patois dans le Carcassonnais, à Mezin près Xérac ; et comme fait en français dans l'Agenaisj et dans les Landes. La lecture sur des textes latins persiste encore en Rouergue, en Bordelais, en Agenais.
Lectures. — Les livres qui se rencontrent entre les mains des paysans sont peu nombreux : à part les livres pieux : Paroissiens, Almanachs, Vie de Saints, Heures, le Chemin du Ciel, l'Imitation, et la Bible dans le Diois protestant, on ne lit guère que les Quatre fils Aymon, et, dans les Landes, des contes de fées, ou Barbe-Bleue.
Il convient de noter, par comparaison, que dans la plupart des anciens pays de la langue d'oïl, les correspondants du Maçonnais, de la Bourgogne, de la Bresse, de la Franche-Comté, du Poitou, du Centre sont unanimes : dans les villes, on ne parle que français ; les paysans l'entendent, quelquefois le parlent, mais entre eux préfèrent le patois ; la prédication à l'église, l'enseignement à l'école, se font en français.
Peut-on, avec des informations lacunaires, avec des on-dit. des boutades, des citations et des anecdotes, avec des beaux esprits qui persiflent, ou des citoyens ({ui se prétendent émancipés, peut-on représenter ce que fut en son évolution et ses modalités, ce bilinguisme franco- niéridional .* (îràce à leur
(3) Friscm, ibid., p. 272, dit que en LajigueiJoc on apprend le caléchismc sur un livre lraui;ais auquel les enfants des campagnes ue compieuucut rien.
47G DE LA HKNAISSANCE A LA HÉVOLUTION
concordance sur certains points, on peut tout au moins répondre à quelques questions.
Ce bilinguisme présente-t-il des variations dans le temps, et des variétés dans l'espace ? ou fut-il immobile de siècle à siècle, et uniforme en tout lieu ? Depuis le moment où le français a été imposé comme langue écrite, la pratique orale s'est fort peu modifiée, et ce qui est vrai pour la période des guerres de religion, est vrai, à cjuelques atténuations près, en 1740. Quelques décades seulement, avant la Révolution, nos informateurs signalent en divers lieux, et avec insistance, quelques progrès dans l'usage du français ; et cette transformation coïncide avec le renouvellement des méthodes pédagogiques dans les collèges et les petites écoles. En somme, avant 1789, le français a consolidé les positions qu'il avait occupées à la suite de l'ordonnance de Villers-Co.tterets, sans les élargir, et les parlers locaux ont conservé intégralement celles qu'ils avaient d'abord retenues, dans l'usage oral. En second lieu, ce qui est vrai d'une région, est vrai de toutes les autres, ceci avec les réserves de droit. On admettra que certaines villes comme Bordeaux, certains cantons comme ceux du Diois, se francisent à fond, un peu plus tôt, d'autres, comme Marseille, un peu plus tard. Mais ces particularités sont négligeables devant ce fait essentiel : dans toutes les portions du Midi, pour un groupe social donné, il n'y a pas évolution entre 1550 et 1789.
Quels sont maintenant les caractères que l'on peut dire sociologiques du phénomène ? Parmi le menu peviple des domestiques, des ouvriers, des artisans dans les villes, parmi les paysans des campagnes, la persistance de la prédication en patois, serait en soi un "indice probant. Les curés, mêlés aux petites gens, s'adressent à elles dans la langue familière. Est-ce à dire que le français fut inconnu des basses classes ? N'admettra-t-on pas que la lecture des actes, celle des livres, l'obligation de signer un reçu, de vérifier le cadastre, le désir de s'instruire, le contact des petits bourgeois dressés au français par le latin, ne procurât des occasions fréquentes d'employer bien ou mal un langage plus ou moins français ? Une certaine ambiance, qu'il ne faut ni exagérer ni méconnaître, contribua à exercer la masse à un maniement plus ou moins maladroit de la langue française. A ces causes s'ajoutait le prestige indéniable de celui qui s'élevait au-dessus de ses pairs en sachant
le français. Mais racquisillon cITechNe de celui-ci clanl laissée au hasard, le parler local avait peu soulïert de sa concurrence. Le fait singulier, celui qui symbolise la lenteur de la pénétration, qui choque les étrangers, et que nous imaginons difficilement, parce que, de nos jours, on ne le constate plus, c'est que même dans la bonne société, dans les maisons bourgeoises, parmi les classes dirigeantes, le français n'est pas la langue de la conversation courante. Sur ce point, tous les témoignages, ceux des voyageurs, ceux des indigènes, celui de l'abbé Sauvages, sont d'accord. Incontestablement les hommes savent le français qui est, au collège, le bénéfice surérogatoire des études latines ; mais dans le privé, on revient au patois. De plus, les sœurs de ces collégiens, dont l'éducation fut toujours négligée, étaient exclues de cet avantage, et l'embarras des femmes de la bonne société à s'exprimer en français, a été signalé par tous les voyageurs : elles n'étaient ni préparées, ni exercées. Ainsi le bilinguisme se répartit dilTéremment selon les sexes, en raison même des différences de l'instruction.
Pour illustrer tout ceci d'un exemple, il suffit de citer Marseille : aux textes déjà fournis on pourrait en ajouter d'autres. « La langue française, dit un auteur (1), était assez généralement connue dans les classes aisées, et cependant on n'avait pas l'habitude de la parler, et le provençal était toujours seul en usage dans les familles et dans les sociétés. » — « Un arrièreneveu de M. Fortia de Pilles, dernier viguier en exercice à Marseille, dit un autre (2), m'a bien des fois raconté que sa grand' mère recevant à dîner un personnage du Nord, lui ex|)liquait en ces termes la confection d'un gâteau : on prend de la modèle de pain, on la fait espouti dans du lait, et cojfer sur de recario. » « Ce n'est que depuis une trentaine d'années, dit-on dans le Tableau de Marseille de 1807 (3), que la langue française est généralement accueillie par les Marseillais, et qu'on la parle dans les sociétés. La quantité d'étrangers dont la ville abonde... a beaucoup contribué à la répandre : bientôt les parents ont cru de leur devoir comme du bon ton d'en exiger l'usage de leurs enfants, en sorte que la langue que l'on i)arle dans toute l'Europe n'est plus étrangère pour la jeunesse marseillaise... »
(1) Statistique du dép. des B.-du-Bhône, 1826 {l. III, p. 197 et sqq.).
(2) G. Louche, Marseille et ses habitants à la reille de la Réivlution.
(3) Sorte d'Ann uaire, p. 15G.
On ajoute que les avocats, les prêtres, les négociants plaident,, prêchent et conversent en patois. A peu de chose près, il semble en avoir été de même dans toutes les villes du Midi.
Ainsi se dessine la part (jui revient à chaque langue dans la vie de tous les jours. A la maison, on parle l'idiome local qui est encore littéralement l'idiome maternel, celui qu'emploie la mère. Ni l'esprit ni l'oreille ne sont assouplis par l'accoutumance aux sonorités et aux nuances des locutions françaises. Sauf à l'intérieur du collège (1), avant comme après l'âge des études, c'est le patois qui prévaut : aussi les académiciens de Provence, comme les Languedociens de l'abbé Sauvages, reconnaissent-ils qu'ils pensent en patois. Entre eux, les gens du Midi parlent surtout patois : une juridiction strictement professionnelle et locale, indépendante de l'ordre judiciaire officiel, comme celle des prud'hommes-pêcheurs de Marseille, de La Ciotat, rend des arrêts en provençal depuis le xv® siècle, et encore de nos jours. Dans les assemblées communales, dont les procès- verbaux sont rédigés en français, la discussion se poursuit sans doute en patois (2). Parler patois est, chez le Méridional, paysan ou bourgeois, comme un réflexe spontané.
En revanche, on parle français quand on veut se distinguer du commun. En particulier, il y a un certain français, « qu'on entend dans la bouche des enfants de bonne maison, dit l'abbé Sauvages (3), parce que leurs parents les obligent pour les mettre sur le ton des honnêtes gens de parler une langue dont ils ne peuvent leur donner des leçons ni des exemples, ayant eux-mêmes manqué... d'un bon instituteur. » Mais dans l'ensemble, le français n'est que la langue d'apparat, celle des cérémonies, celle de la politesse. Ce caractère lui est conféré par son origine, et par son emploi dans l'écriture : son prestige honorifique est utilisé dans les relations officielles, dans les entretiens avec les supérieurs, et pour recevoir les hôtes de distinction. Le patois, pourrait- on dire, est la langue de tous les jours,
(1) Dictionnaire de Beronie : Notice sur M. Beronie. « Alors, les enfants quittoient le françois à la porte du collège et c'est pour les y ramener qu'il [M. Beronie] était obligé d'étudier le patois. »
(■-) J'ai assisté encore, en 1920, dans un village de Provence, à des enchères qui se faisaient en provençal, à la mairie, par devant notaire : les criées municipales se font encore en maint lieu en patois.
(3) Diction, languedoc, art. puio.
le français est la langue des dimanches, et qui dit endimanché, dit emprunté. Celle démarcation se révèle naïvement dans les Noëls populaires : l'enfant Jésus, les anges, les saints s'y expriment en français, et les autres personnages en patois. Dans un ?Soël languedocien, les paysans décident d'envoyer une délégation auprès du « divin enfant ». On cherche quelqu'un qui pourra lui parler en termes convenables. Un berger propose
Cal prendre Jean Frances Que sap parla frances.
Et Jean François, arrivé devant Jésus, le harangue en français (1).
Ce bilinguisme ainsi caractérisé, et durable, a aggravé la contamination respective et réciproque des deux parlers en présence, contamination qui, en d'autres conditions, aurait pu, à la longue, s'atténuer. Les dialectes n'ont cessé de dégénérer, de siècle en siècle, par l'introduction dans le lexique, de mots savants, par la substitution de formes nouvelles, par la transplantation de locutions françaises à peine dénaturalisées (2) ; les écrivains patoisants écrivent le plus souvent une langue qui n'est patoise que par les terminaisons. Le français, de son côté, s'infecte de termes locaux : c'est un sujet désormais traditionnel de risées pour les gens cultivés. Le subdélégué du Vivarais, Blachère (3), écrit ses Mémoires dans une langue si peu correcte que l'intendant prescrit de mettre en français les passages intéressants à transmettre. Les législateurs du jjurisme s'attacheront à redresser et répudier ces « gasconnismes >', comme ils disent. Les auteurs de dictionnaires méridionaux témoignent, on l'a vu, de la même intention. Cette évolution interne des deux langues par pénétration réciproque se continue encore de nos jours.
(1) Bull. arch. et liisi. du Tani-ct- Caroline (1889, p. 7).
(2) Baurein, op. cit., sifïnale à l'orJeaux la jirojiapation tU' l'iniplui des jironoms sujets devant le verl)e dans le jraseon du wiii^ siècle sous l'inilucncc du français.
(3) Cité par J. Régné, Aimales du Midi (19 Kl), p. 523.
Ce bilinguisme si vivace a eu une conséquence d'ordre plus général ; il a contribué, malgré la centralisation administrative, à sauvegarder quelques parcelles des originalités locales. Il exj)lique notamment la persistance des patois comme langues littéraires. Cette renaissance méridionale, qui coïncide avec l'abâtardissement des parlers d'oc et avec l'introduction du français, peut être, comme on l'a montré précédemment, attribuée à une réaction spontanée contre l'invasion d'une langue imposée par le roi. Mais aucun de ces écrivains, ni Auger Gaillard, ni Belaud de la Belaudière n'a pensé à renouveler pour son pays natal la Défense et Illustration de du Bellay ; de plus, toute réaction n'a qu'un temps et finit par s'assoupir quand le fait nouveau est devenu un fait acquis. Si, à ces poètes d'autres ont succédé d'âge en âge, au xvii^ siècle, Cortète de Prades, d'Astros, Goudelin, Brueys ; au xviii^, Peyrot de Pradinas, l'abbé Fabre, Toussaint Gros et Coye, les uns Gascons, les autres du Languedoc, les autres Provençaux, s'il y a là une veine qui ne s'interrompt pas, jusqu'après la Révolution, si l'on a pu écrire une histoire littéraire des patois méridionaux (1) du xvi^ au xviii^ siècle, n'est-ce pas, avant tout, parce que ces écrivains avaient un public ? L'imprimerie répandant de préférence le livre en français, et les provinces du Midi non moins ouvertes que celles du Nord aux plaisirs de l'esprit, mais trop superficiellement francisées, n'ayant où se prendre, ces productions répondaient à un besoin. Et quelquefois c'est sans arrière-pensée, par fantaisie pure, que les Goudelin et d'autres ont écrit en parler local, peut-être aussi pour s'épargner l'effort de « penser en français ». Tant il y a. que cette littérature, surtout dans les genres populaires, si elle n'a donné aucun chef-d'œuvre, a été d'une intarissable fécondité, et a obtenu de vifs succès. Si, après les troubadours et les poètes du Gay saher, il y a eu un tel réveil de l'inspiration méridionale, dès le moment où le français est devenu langue officielle et langue écrite, cette coïncidence même signifie que les progrès du français ont été limités : la coexistence de deux littératures dans le Midi est le symbole de son bilinguisme.
(1) Voir les travaux bien connus de Noulet.
Deux conclusions de portée plus haute se dégagent de ce chapitre et des précédents.
On voit à quel point sont liées la dilîusion de la langue et celle de l'enseignement. Ce qui a manqué à la pluralité des Méridionaux, c'est la connaissance méthodique du français. A part une élite, cju'une situation privilégiée ou des loisirs exceptionnels, a mise en mesure de se perfectionner en approfondissant des notions acquises au hasard, la masse n'a disposé d'aucun moyen pour diminuer son ignorance. Ce qu'une ordonnance avait inauguré, l'école seule pouvait l'achever. Si le bilinguisme que le xvi^ siècle a inauguré s'est perpétué sans variation notable jusqu'aux approches de la Révolution, c'est faute d'organes appropriés et permanents d'instruction publique. La question du français et des patois est une question pédagogique.
C'est aussi une question d'Etat ; c'est par un coup d'état que le français a été, sous François I^^, établi et intronisé clans le ^lidi ; c'est la carence de l'Etat c[ui a arrêté l'exploitation ultérieure des succès déjà obtenus. Si l'autorité avait voulu et agi, elle aurait trouvé chez les Méridionaux des sujets aussi malléables et dociles devant une législation scolaire, qu'ils le furent devant l'ordonnance de Villers-Cotterets. Mais l'autorité s'est abstenue. Et ce n'est pas ici le lieu de l'en féliciter ou de l'en blâmer. Ce qu'il faut souligner, c'est qu'elle n'a pas été suppléée utilement par les pouvoirs locaux ou par l'initiative privée. L'histoire que nous retraçons révèle donc à quel point est invétérée dans nos populations, la tendance à tout attendre de l'intervention de l'Etat. Aucune des questions relatives à la langue française, que ce soit celle de son expansion à l'intérieur ou au dehors, cjue ce soit simplement la réforme de l'orthographe, ne peut se résoudre chez nous, tant qu'elle n'est pas devenue une affaire de gouvernement.
Urun 31
A mesure que se développait notre enquête, une idée devenait prédominante qui est celle-ci : la question du français a été dans notre pays, moins une question de civilisation, qu'une question politique.
Entre la diffusion du français et le développement du pouvoir royal, le parallélisme est saisissant. Le Moyen Age fait du vieux territoire gaulois un assemblage sans cohésion d'états féodaux, où la langue latine s'est émiettée en une diversité de dialecte.-;J Quand on projette sur le passé les lumières du présent, il semble que, dès l'origine, la royauté capétienne se soit attribué la mission de réorganiser l'unité dans le morcellement • à travers les obstacles, les rébellions, les catastrophes, elle poursuit son but que précisent peu à peu des succès, précaires ici, là décisifs. Et c'est, jusqu'à la fin de la guerre de Cent ans l'incertitude des demi-réussites, la ténacité dans les tentatives mi-heureuses, ml-avortées, au milieu desquelles s'élabore le principe souvent contesté, toujours maintenu, d'une autorité souveraine : en ces temps, le français n'est que la lano-ue des agents royaux ; dans les pays à dialectes nettement différenciés, il n'entre aucunement en concurrence avec eux : il prend pcsition, mais il ne songe pas à les déposséder. C'est la période des temporisateurs patients, en politique comme en matière de langue.
Quand s'est achevé la guerre de Cent ans, des rois énergiques et clairvoyants, un Louis XI, un François I^r^ après avoir brisé les résistances des derniers feudataires, et opéré de nombreuses « reprises » de territoires,s'ingénient à tirer du chaos féodal qui subsiste, l'ordre et l'unité, à rendre leur puissance îiartout effective et présente par des organes administratifs appropriés,
par l'action de fonctionnaires zélés et opiniâtres, qui s'éparpillent jusqu'aux confins du pays. Et le français s'introduit avec ceux-ci dans les villages, s'y affronte avec les parlers locaux, comme la justice du roi en évince les juridictions seigneuriales. Alors commence une crise courte que précipite l'ordonnance de Villers-Cotterets ; la primauté de la langue française comme langue officielle est désormais reconnue aussitôt que proclamée, de même que la souveraineté du roi en toute matière de gouvernement. L'unification de la langue est un cas particulier de l'unification monarchique.
Un acte opportun de François I^^ marque une étape, un tournant. La nécessité d'écrire en langue française implique celle de l'apprendre. Mais les effets qu'on pourrait attendre ne se réalisent guère. Bien que l'évolution de la doctrine et de la pratique royales mène à l'absolutisme, bien que cet absolutisme parvienne à s'exprimer en actes concrets et coordonnés, l'unification centralisatrice admet jusqu'à la fin de l'ancien régime des tempéraments : on tolère des accommodements entre les ordonnances et les libertés particulières : le roi ne va pas jusqu'au bout de son dessein. L'assujettissement de la noblesse n'est pas l'abolition intégrale de la féodalité. L'état linguistique symbolise à merveille ce qu'il y a de partiel, d'inachevé dans la construction : la façade est belle, puisque le français est partout employé comme langue écrite. Mais, au fond des provinces, plusieurs millions de sujets l'entendent à peine, le i:)arlent rarement : en deux cents ans, on n'a rien fait pour en assurer la diffusion réelle, profonde. S'il y a des progrès dans l'emploi du français au ]\Iidi, ils sont dus aux mêmes causes qui ont favorisé son extension dans les cours allemandes, ou en Russie, éclat des lettres françaises, prestige de la culture française ; et ils sont du même ordre, en ce sens qu'ils n'affectent presque rien au delà d'une élite. N'est-il pas surprenant que par incurie ou indifférence du pouvoir, la langue de la diplomatie, de la société polie, de la philosophie, se soit imposée même à des ennemis, et qu'elle reste étrangère à une masse considérable du peuple français ?
Ceux qui, à l'aube de la Révolution, se trouvèrent prêts à constituer l'école dirigeante, étaient trop bien exercés à l'idéologie pour rester insensibles à ce scandale de la raison, et pour négliger les moindres conséquences de leur système. Or, la survivance des patois est un reliquat du passé féodal ; le bilinguisme élargit le fossé entre le peuple des patoisants, et l'aristocratie des « francimands ». Cela déjà suffirait. De plus, la ■conception unitaire qui fait le fond rationnel du sentiment national désormais éclos, exigeait l'unité de langue : à un peuple uni dans une patrie indivisible, il faut un idiome commun à tous. Aussi, dès 1790, peu après la fête de la Fédération, Grégoire (1), par une circulaire aux départements, inaugure une enquête sur les patois, dont le questionnaire est par luimême déjà tendancieux. Non seulement on y demande des précisifns sur l'état présent des patois, mais encore on veut avoir « quelle est l'importance religieuse et politique de détruire les patois (question 29), et quels en seraient les moyens (question 30) ». Les correspondants ne s'y trompent pas : leurs réponses contiennent les éléments de ce qui va former, sur ce point, la doctrine révolutionnaire.
Voici d'abord en faveur de l'unité : « Aujourd'hui que nous avons tous la même loi pour maître, aujourd'hui que nous ne sommes plus ni Rouergas ni Bourguignons, etc., et que nous sommes tous français, nous ne devons avoir qu'une même langue comme nous n'avons tous qu'un seul cœur... (2) ». En Rouergue, en Franche-Comté, on juge qu'il doit en être pour la langue comme pour les poids et mesures. Puis viennent de partout des récriminations anti-cléricales : les curés, y est-il souvent dit, sont des ignorants et ne songent qu'à perpétuer une ignorance dont ils bénéficient (3). Enfin, la connaissance du français est reconnue nécessaire pour que les populations
(1) Lettres à Grégoire, op. cit., éditées par Gazier (in Rei». des L. li.) et réunies en volume (1880, in-8, 353 p.).
(2) Rouergue. Réponse de Chabot qui est, déjà, un jacobin.
(3) Cet anti-cléricalisms se fait jour, en particulier, dans les réponses de Chabot.
soient plus étroitement associées à la vie politique, et puissent lire les lois (1).
Sur la question : faut-il détruire efîectivemcnt les patois, les opinions sont moins tranchées : on le souhaite dans le Puy-de- Dôme, en Diois, en Périgord, à Carcassonne, mais ailleurs (Lotet-Garonne), on déclare que c'est impossible, ou aussi que les paysans auront tôt fait d'altérer le français et de le déformer en un jargon particulier (Bordeaux) (2). En revanche, tous les correspondants préconisent comme seul moyen efficace, la création d'écoles où on enseignerait la langue de la nation (3).
S'inspirant des idées et des faits qui lui sont soumis, ainsi que des conseils proposés, Grégoire adresse son rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française (4). « Nous n'avons plus de provinces, y est-il dit, et nous avons encore environ trente patois qui en rappellent les noms... » Il faut donc « consacrer au plutôt dans une République une et indivisible l'usage unique et invariable de la langue de la liberté... » Il faut supprimer les dialectes qui entravent Vamalgame politique. « Nos frères du Midi... ont abjuré et combattu le fédéralisme politique, ils combattront avec la même énergie celui des idiomes. » Et il expose les moyens d'aboutir, l'école, le zèle des citoyens, des mesures rendant l'ignorance du français éliminatoire des fonctions publiques, éliminatoire même du mariage. L'Assemblée après lecture du rapport, charge le Comité de l'Instruction publique d'étudier « les moyens d'exécution pour une nouvelle grammaire et un vocabulaire nouveau de la langue française », de présenter ses vues sur les changements qui en faciliteront l'étude et lui donneront le caractère qui convient à la langue de la
(1) Rouergue, Landes, Puy-de-Dôme, Armagnac.
(2) Le correspondant, qui a le sens exact des fatalités linguistiques, ajouter on sait à quoi aboutit le projet de langue universelle de Leibnitz. En Diois, on déclare que la destruction des patois est inutile, parce que tous les paysans entendent le français. t^
(3) Armagnac, Pays Basque, Puy-de-Dôme, Carcassonne, Rouergue. On ajoute aussi la prédication, et le développement des voies de communication.
(4) Lettres à Grégoire, op. cil. Le discours est intéressant parce qu'on y assiste à la naissance des « clichés » qui, pendant un siècle, seront repris sur la matière. Voir encore pour le détail : Procès-ver l)aux du Comité d'Instruction publique de la Com-ention nationale, par Guillaume, t. IV, p. 487 (note).
liberté (1) ». Elle adressa en même temps, par circulaire, uue invitation à parler français, aux municipalités, qui est un résumé du rapport de Grégbire (16 Prairial an II) (2). « Citoye-ns, vous avez le bonheur d'être français, et cependant... les uns ignorent complètement la langue natijonale, d'autres ne la connaissent qu'imparfaitement : il est d-es départements entiers où presque jamais elle n'est admise dans le commerce de la vie civile •; néanmoins la connaissance et l'usage exclusif de la langue française sont intimement liés au maintien de la liberté... 11 n'y a plus de provinces, pourquoi donc trente dialectes qui en rappellent le nom... Citoyens, vous détestez le fédéralisme politique, abjurez celui du langage. La gangue doit être une comme la République... »
Désormais ces considérations converties en lieux communs, dotées d'une phraséologie appropriée, envahissent les proclamations, les décrets, les discours. « 11 faut, dit Barrère, dan^ un discours célèbre du 8 pluviôse an II (3), populariser la langue, détruire l'aristocratie du langage. Nous avons révolutionné le gouvernement, les mœurs, la pensée ; révolutionnons aussi la langue : le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton, l'émigration et la haine de la République parlent allemand. La contre-révolution parle italien, le fanatisme parle basque... Nos ennemis avaient fait de la langue française la langue des cours, ils l'avaient avilie ; c'est à vous d'en faire la langue des peuples et elle sera honorée (4). » Propos analogues de Domergue (5) : « Pitt a fait entrer la différence de nos dialectes
(1) Ibid. Le décret, dit GuiUaume, n'a jamais été exécuté.
(2) Ibid.
(3) Procès-verbaux du Corn. d'Insir. publ., op. cit. (t. IIT, p. 3'i8 et sqq.). Dict. pédag.^ Buisson, art. Barrère.
(1) Voici encore des spccimens de celte phraséologie : « LirCj écrire, et parler la langue nationale sont des connaissances indispensables ù tout citoyen. L'unité de la République commande l'unité d'idiomes et tous les Français doivent s'honorer de connaître une langue qui, désormais, sera celle du courage, des vertus, de la liberté. » Rapport de Grégoipe sur un concours pour les livres élémentaires de la prrtriière éducation. Proccs-verhaux, t. IH, p. 368. Dans un brouillon de discours trouvé dans les papiers de Lakanal, on lit : Quant à l'étude des langues, je pense, contre l'avis de votre Comité, que la seule qu'on doive enseigner dans les premiers degrés de l'instruction, tJ'est la nôtre : il s'agit de former de bons français, et non de mauvais latins. Proc, verb., t. V, déc. 1792.
(5) Projet d'adresse aux commones et aux sociétés pO|;ulaires (21 PIu- Tiose, an II). Proc. verbaux (t. III, p. ''i'i4 et sqq.).
dans ses moyens de contre-révolution. C'est à l'aide des ténèbres qu'elle répand... que le ministre de Georges^., a fomenté les brigandages de la Vendée, l'infâme trahison des Toulonnais, les oscillations des Marseillais. »
Mais, plus fécond que ces déclamations pour détruire et abolir, amené d'ailleurs par elles, un plan d'action positive s'organise : il s'agit moins d'anéantir les patois que de propager la langue française, de multiplier les moyens, d'encourager les agents de propagande. Voilà l'idée nouvelle que trois ans de Révolution, dès 1793, et surtout en 1794, mettent en valeur. La question du français passe au premier plan des préoccupations législatives. Elle revient sans cesse à l'ordre du jour dans les réunions du Comité d'Instruction publique (1), elle est portée plusieurs fois à la tribune de la Convention (2), Ce n'est j)as le lieu d'en faire une étude détaillée : cet historique mériterait à lui seul un volume. Mais il faut reconnaître qu'on ne s'est pas borné à du verbalisme : on a pris des décisions. Et bien que les difficultés viennent des pays de langue étrangère : Bretagne, Alsace, Alpes-Maritimes, Roussillon, Basse- Navarre, Corse, les mesures adoptées exerceront leurs effets sur toutes les populations patoisantes.
Malgré la fermeté de la doctrine, malgré celle des décisions, on n'aboutira pas. Ce serait un long récit, et curieux, que celui de cet avortement. En voici les épisodes principaux : 1° Dès le 31 octobre 1792, le Comité de l'Instruction publique établit un projet de décret dont l'article I^^ déclare (3) : « l'enseignement public sera partout dirigé de manière qu'un de ses premiers bienfaits soit que la langue française devienne en peu de temps la langue familière de toutes les parties de la République ». Et Lanthemas, rapporteur devant la Convention nationale, commente cet article (4) : « Votre Comité a senti qu'il fallait par des dispositions du premier enseignement public avancer l'époque où l'unité de la République en aura fondu tellement toutes les parties, qu'une seule et même langue les liera ensemble pour toujours de la manière la plus indisso-
(1) Et déjà dans la deuxième séance du Comité, le 31 oct. 1792. Proc. verh.^ t. I, p. 35.
(2) Voir les Proc. verbaux, passim.
(3) Proc. rcrfc,, t. I, p. 35.
(4) Ibid,^ p. 79, Publié par l'Imprimerie Nationale^ Paris, 1792,
lubie... » Et au même moment diverses propositions émanant de particuliers (1), mettent en première ligne l'enseignement du français et l'enseignement en français. Le Comité consacre à cet objet de nombreuses séances, avec une application inlassable.
2** Les résultats de ses travaux sont transmis à la Convention qui, le 5 Brumaire an II, vote un décret (2) : l'article 0 reproduit le texte de la commission déjà cité, et l'article 7 proclame : « Dans toutes les parties de la République, l'instruction ne se fait qu'en langue française. » Après la séance du 8 Pluviôse an II, en conséquence du discours exalté de Barrère que nous avons déjà cité, on décrète (3) l'établissement d'instituteurs de langue française pour les pays de langue étrangère, mesure qui, sinon dans la lettre du texte, du moins dans la pensée des législateurs, s'étendra à toutes les communes du territoire (4). Ce décret est complété par un autre du 30 Pluviôse (5). Le pouvoir législatif a désormais accompli sa tâche : le reste ne concerne plus,semble-t-il, que les agents d'exécution.
3*^ Or, peu après ces votes, la discussion va rebondir. Depuis longtemps au sein du Comité (6), les esprits hésitent entre les deux alternatives d'un dilemme. Pour tous, le but est de répandre les idées nouvelles et l'attachement à la République. Mais si les uns veulent imposer la connaissance de la langue française, parce qu'elle est le meilleur instrument de propa-
(1) Réflexions sur l'Instr. P. de Joseph Serre des Hautes-Alpes (Pr>' i'erb.^ t. I, p. 282). Projet de Dupont des Hautes-Pyrénées, ibid., p. 67 . Voir passim, t. I et t. II. On propose même d'envoyer dans le Nord les e n fants du Midi, et réciproquement, pour faciliter la fusion linguistique [ibid.,, t. I, p. 667).
(2) Proc. verb. (t. II, p. 688).
(3) Ibid. (t. III, p. 348).
(4) Le 27 thermidor an II, le Comité de 11. P. reçoit de l'agent national d'Issoudun une lettre pour savoir s'il doit faire exécuter la loi du 8 pluviôse , Réponse : l'intention de la Convention est qu'on enseigne partout la langue nationale [Proc. verb., t. IV, p. 992 et 997).
(ô) Ibid., t. III, p. 358. Pour établir un instituteur de langue française dans le Meurthe et les Pyrénées-Orientales, qui emploient un idiome étranger.
(6) C'est pourquoi le premier projet du Comité comportait un article III ainsi conçu : « Dans les contrées où l'on parle un idiome particulier, on enseignera à lire et u écrire en français ; dans toutes les autres parties de l'Instruction, l'enseignement se fera en môme temps en langue française et dam l'idiome du pays... » [Proc.-verb., t. I, p. 36).
gande et d'uniflcaiion, les autres craignent qu'en heurtant brusquennent des habitudes linguistiques, on ne soulève des oppositions inopportunes. La difficulté apparaît nue et crue pour l'Alsace : elle est mise en lumière dans une séance de la Convention du 27 Brumaire an III (1). Un orateur, Duhem, ayant présenté et soutenu un amendement catégorique imposant partout l'enseignement en français, Lakanal, après avoir insisté sur l'ignorance encore générale des populations, explique qu'en laissant subsister les idiomes dans l'enseignement, ils serviraient « comme d'un véhicule » qui ferait mieux comprendre la langue française : et il fait adopter l'article III ainsi libellé : « L'enseignement sera fait en langue française. L'idiome du pays ne pourra être employé que comme un moyen auxiliaire. » Disposition transactionnelle, et habile, puisque elle essaye de tirer parti de l'obstacle même. Il va sans dire que pour les écoles centrales, le projet spécifie nettement, art. III : « Dans toutes les écoles centrales, les professeurs donneront leurs cours en français. »
4° On a donc admis une dérogation ; on ira plus loin. En établissant un nouveau projet (2), Lakanal, le rapporteur, reproduit (art. 5) : « l'enseignement sera fait en français. » Après une conférence avec Daunou, on conclut à un ajournement dudit article et après ce travail préparatoire, la loi du 3 Brumaire An IV, qui couronne l'œuvre scolaire de la Convention, prescrit l'enseignement du français, mais a écarté toute mention relative à l'enseignement en français. C'était une régression, une capitulation muette devant l'obstacle ; on revenait au point de départ.
Tels sont les avatars d'un article de loi : d'une part, on le voit, les conventionnels conçurent avec une hauteur de vues remarquable, l'importance qu'avait l'unité de langue comme ciment de l'unité française, et, pour en assurer la diffusion, le rôle considérable que l'école pouvait jouer. On voit aussi que le sens des nécessités concrètes sut chez eux, faire fléchir les exigences de la raison. Devant les conditions de fait, ils eurent,
(1) Proc. verh. (t. V, p. 214 et sqq.). La discussion est reproduite en entier. Noter l'intervention d'Ehrrmann : « Si vous adoptez cette rédaction [celle de- DuhemJ voo« allez porter la consternation dans tous les départements frontières... »
(2) Ihid. (t. VI, p. 579, p. 644).
comme si souvent la monarcliie, la sagesse des renoncements dilatoires (1).
Si la pensée directrice de la Convention aboutit, en matière législative, à un quasi-avortement, on imagine ce que peut être la réalisation efîective de ces hauts desseins. Ce serait une longue et minutieuse enquête que l'on n'a ici ni la prétention, ni les moyens d'esquisser. Quand une enquête sera faite, voici vraisemblablement ce qui apparaîtra :
1° Les patois, ceux du .Midi tout au moins, n'ont guère souffert du « vandalisme » révolutionnaire. Et même, n'est-il pas piquant de constater cju'ils doivent un regain de vie à la nécessité d'associer le peuple aux grands événements dont il est témoin et acteur ? Le provençal reparaît même dans les délibérations communales d'Auriol (2) (Bouches-du- Rhône), d'où il était banni depuis le xvi^ siècle : le sieur Auzière explique en cette langue pourquoi il faut élire des représentants à l'assemblée primaire (2 5 mars 1789). Peu après, dans la région de Draguignan (3), le lieutenant-général de Coincy fait une proclamation par voie d'affiche, et cette affiche est en provençal (1789). A Carpentras et à Venasque (4), en 1790- 1791, quand l'assemblée des citoyens actifs a une décision importante à prendre, le président fait un exposé en provençal ; de même à la société des amis de la Constitution (5) à Aix-en- Provence. La Constituante elle-même avait reconnu l'urgence d'éclairer ainsi le public en prescrivant de traduire les décrets
(1) D'autres mesures furent prises pour assurer l'unité de langue : et tout d'abord on renouvela les ordonnances royalesj sur l'emploi du français dans les actes publics, 2 thermidor an II, etc. Voir Merlin, Répert. de Jurisprudence (art. Idiome]. Diverses propositions furent mises en avant : composer des livres français, créer des concours de langue française, appel aux Sociétés populaires, création de chorales, fêtes récréatives, et m«me étude de l'histoire de la langue. Voir Procès-verbaux, passim, et notamment t. I, p. 541, et t. II, p. 512.
(2) Armanac Marsihes (1892, p 28). Le texte du discours y est publié.
(3) Bull. Soc. d'éludés de Draguignan {U XXXIII, 1900-1901, p. xvin).
(4) Communiqué par M. f'hobaut, bibliothécaire archiviste de Carpcntrai.
(5) Reg. des délibérations. Bilfliothèquc d'Aix. Mss. 872 et 873.
en langue du pays (14 janvier 1790), et Barrère se plaindra plus tard des dépenses engagées à cette occasion (1). Les bibliographies signalent de même en divers lieux des Déclarations des droits de l'homme mises en patois, des discours faits de même dans les cérémonies civiques, et l'usage subsiste jusque sous la Terreur (2). On raconte même en Provence qu'une délégation de Marseillais se présenta à l'Assemblée nationale pour exprimer ses vœux en provençal et que Barbaroux servit d'interprète (3). Il y a donc une quasi-résurrection des parlers locaux qui a pu servir d'argument aux membres du Comité d'Instruction publique, partisans du statu quo (4).
2^ Le français, d'autre part, fait des progrès. D'abord la voix de la Convention éveille des échos dans les provinces : dans le Var, l'agent national écrit (21 Messidor an II) que les instituteurs doivent s'attacher à faire disparaître « le jargon bizarre de cette contrée » (5). A Marseille (6), le Conseil municipal interdit la représentation de pièces en provençal, « l'unité
(1) Proc. i'erb, (t. III, p. 348 sqq.). Rappoi-t de Barrère : « D'ailleurs combien de dépenses n'avons-nous pas faites pour la traduction des lois des deux premières assemblées nationales dans les divers idiomes parlés en France, i En voici une pour la Provence : Bouche, Charle, députa de lo ci davan seuechaussado d'Aix, La consliiucien jrancezo, tradiicho counformamen eis décrets de V asscmhlado naciounalo...^ Paris, Imjjr. nat., 1792, en français et en provençal.
(2) NouLET, Essai sur l'histoire littéraire des patois du Midi de la France au XVIII- siècle, appendice ; Burgaud-Desmarets, Bibliothèque patoise, etc. Y ajouter : Discours patois prononcé par les citoyennes de Pommiers (arr. de Grenoble) à la Société des amis de la Constitution en 1792 [Petite Revue des Bibliophiles dauphinois, Grenoble, 1873-74).
(3) Signalé souvent sans référence, par les historiens provençaux.
(4) Indications conij^lémentaires. Chabot, dans son rapport à Grégoire, dit qu'en Rouergue, il enseigne les décrets en patois. (Gazier, op. cit). Les commissaires de la Convention à Bayonne écrivent (Séance du 6 nov. 1792) j « Il serait à souhaiter que l'on s'occupât de faire traduire pour les Basques au moins les lois principales. » Recueil des actes du Com. de Sal.Publie,A.vLAKD. (t. I, p, 226). La Revue inte -nationale des Etudes basques (1912) a publié une affiche en basque de la période révolutionnaire (p. 172-173). A titre de curiosité, signalons accessoirement les lettres écrites on provençal par Jacques GuÉRiN, prêtre, émigré en Italie, à ses parents, à Ccillac (Hautes-Alpes), 1796. Annales des Alpes, 1897.
(5) Bull. Soc. d'ét. Draguignan. L'Instruction à Bonnes, par Honorb (Arch. dép. Var, L, 1488).
(6) Fabre, Rues de Marseille^ t. III, p. 410.
des Français devant exister jusque dans leur langue » (23 Floréal an II). Dans le Cantal (i), le 12 avril 1793, le Conseil général arrête que, dans les trois collèges du département (art. 4) : « chaque professeur des premier, second et troisième degrés d'instruction enseignera les éléments de la langue française et la mettra préférablement à toute autre au premier rang des études publiques. » A Dax (2), la société populaire, 25 juillet 1794 (7 Thermidor an II), s'engage à seconder « les vues du Comité dans l'anéantissement des patois et dans le projet d'universaliser l'usage de la langue française », Plus tard, on trouve encore les mêmes préoccupations. En l'an VI, l'administration centrale du Var (3) dit des instituteurs qu'ils « doivent... parler correctement la langue française et être exempts de toutes locutions vicieuses » (22 Pluviôse). A Bayonne (4) (avril 1796), le commissaire du Pouvoir exécutif fait des recommandations analogues. Toutes ces manifestations, dont on peut multiplier les exemples, prouvent qu'un état d'esprit hostile aux patois, favorable au français, se généralise, sans prouver toutefois la généralisation effective de celui-ci aux dépens de ceux-là.
Pour d'autres raisons, l'agitation révolutionnaire a contribué, par des influences adventices, à développer la connaissance du français : relations fréquentes des villages mêmes avec le district, lecture des journaux, enrôlements (5), passages de troupes, délégations rurales au chef-lieu, autant d'impondérables grâce auxquels se multiplient les occasions, et se répand l'habitude de parler français. Ainsi, a-t-on écrit pour la Provence, « la Révolution eut seule le pouvoir de rompre les habitudes du pays... Ce peuple qui ne savait que le provençal, crut savoir le français parce que les orateurs des assemblées populaires affectaient de haranguer dans cette langue. D'ailleurs, la
(1) Bull. H^^'-Am'eri^ne : Le collège de Saint-Flour (1908, p. 188).
(2) Proc. verb. du Comii. d'I. P. (t. IV, p. 866).
(3) Bull. Acad. du Var (1894, t. XVII) ; Bourrilly, L'Instruction publique dars la région de Toulon.
(4) Bull. Soc. scienc., lett., arts, Pau (1881) ; Soulice, Notes pour servir à l'FIist. de l'L P. dans les Basses-Pyrénées (p. 24). Le même reconnaît d'ailleurs la nécessité pour les instituteurs de savoir les deux langues.
(5) Déjà Grégoire (op. cit.) comptait sur les bataillons où on parle français : « Cette masse de républicains qui en aura contracté l'usage, la répandra dans SCS foyers. »
nécessité de l'apprendre se fit sentir tous les jours davantage et toute la population se mit à la parler tant bien que mal (1), » A la vérité et dans l'ensemble, les positions respectives du français et des patois, ne sont pas sensiblement modifiées après la tourmente, et les témoignages postérieurs ne diffèrent pas de ceux qui précèdent (1789) (2). Le seul moyen d'enraciner au cœur des pays méridionaux, l'usage du français, celui en qui les conventionnels mettent leurs espérances, n'a pas « rendu ». L'organisation de l'Instruction primaire qui a donné lieu à tant d'elîorts et de décrets, fut une magnifique construction sur le papier. Les « Etats de l'Instruction publique » (3) fournis par les districts au Comité d'Instruction publique en l'an II, et en Tan III, montrent l'application des mesures arrêtées faute de livres, faute d'argent, et surtout faute de personnel. Ce qui manque, ce n'est pas la bonne volonté des administrations locales, ce sont les candidatures aux fonctions d'instituteur : et le Midi, plus encore que le Nord, souffre de cette crise du recrutement. Quand la stabilité sera revenue, avec le Consulat, et que le gouvernement voudra se faire une idée de la situation scolaire, les procès-verbaux des Conseils généraux, les Statistiques des préfets sont à peu près unanimes : « décadence effrayante, instruction nulle, ignorance profonde, pénurie d'instituteurs (4). » Aussi pourrait-on étendre à la plupart des départements méridionaux, ce que dit en l'an XI l'administration de l'Ardèche : « l'enfance (est livrée) en général à l'ineptie des maîtres d'écoles dont la presque totalité n'entend
(1) Statistique des B.-du-Rhône, publiée sous la direction du préfet Ville- KEUVE-BARjEMOiN (t. III, p. 197). Les rédacteurs sont contemporains de révénement.
(2) Voir, par exemple, la collection des Statistiques départementales dressées par les soins des préfets au commencement du xix® siècle. La plupart comportent un article sur la langue, où il est noté que les paysans ne parlent et ne comprennent que le patois. Voir encore Millin Voyage dans les départements du Midi, passim, et surtout, t. III, pp. /i72, 587, t. IV, p. 588.
(3) Proc.-verb., etc. (t. VI). Dans certains districts, le rapport entre les écoles existantes, et celles qui sont nécessaires est de un sixième, un huitième, et même un vingtième. Dans la région de Digne, on compte 4 écoles sur 88.
(4) Des extraits de ces rapports sont publiés dans le Diction, pédag. de Buisson. Voir à l'article consacré à chaque département. Voir Allain, L'œuin'e scolaire de la Révolution (1789-1802) ; Duruy, L' Instruction publique et la Révolution (Paris, 1882). Les textes ont été édités par Rocquain.
rien aux premiers cléments de la langue française. Aussi n'y €st-elle parlée dans les villes, surtout de la partie méridionale du département, que par un petit nondjre de personnes qui tiennent à la classe aisée et, dans les campagnes, les ministres du culte sont obligés de faire le prône comme les juges d'interroger les parties et les témoins dans l'idiome du pays... (1) » Il n'est pas possible d'établir, sur ce point, le bilan de la Révolution ; (luaiid on sait que beaucoup d'écoles fermèrent (2) par suite des circonstances, on se demande s'il ne se solderait })as par un déficit. L'cfîort de la Convention a échoué dans l'exécution positive, frappé de caducité comme l'ensemble de l'entreprise ])olitique dont il dérive (3).
Peu importe au surplus ! L'œuvre durable de la Révolution <îst d'avoir créé un état d'esprit. De ses conceptions, si l'on veut, l'originalité n'est ni foncière, ni absolue, et sa politique de langue est en germe dans les intuitions, dans les ébauches de l'ancien régime. Mais déclarer que le français est plus qu'une langue de gouvernement, qu'il est la langue de la nation, voilà
(2) Voir note précédente, ou Dict. pédag. (art. Ardcche). )
(2) La plupart des maîtres étaient des ecclésiastiques, ou appartenaient à des ordres religieux : ils durent disparaître.
(3) L'histoire du français et des patois, dans le Midi, à l'époque et à la suite de la Picvolution, ne peut être qu'esquissée ici : nous songeons à la reprendre. On méditera, en attendant, une page de M. Meillet [lievue du Alois, 10 janvier 1920, p. 29 sqq.). « Au lendemain de la Révolution, toutes les institutions politiques, administratives, financières et la répartition de la propriété étaient changées, mais la situation linguistique demeurait, en 1800, à peu près telle qu'elle était' en 1789... D'un autre côté, tandis qu'en 1789, la plupart des villageois se servaient couramment de leur parler local et de même les habitants de la plupart des petites villes provinciales, et que seuls les gens ayant quelque culture employaient le français commun, on pouvait constater, un s iècle après, que presque tout le monde en France comprend le français commun... La situation linguistique a donc été transformée du tout au tout par ja Révolution de 1789, mais il a fallu un siècle pour bien rendre sensible l'cllct liuguisti ;ue du changement. »
une nouveauté. Reconnaître que l'unité de langue est la condition inéluctable d'une nation unifiée et centralisée, et que la conversion radicale des masses populaires au français ne s'accomplira que par l'instruction publique, ramasser ces notions en une synthèse claire dont la logique appelle la réalisation, voilà la création vivante, l'héritage que la Révolution nous a légué. Nationalité, unité de langue, enseignement de la langue, voilà désormais trois idées liées dans la conscience des générations ultérieures, parmi les peuples comme parmi les dirigeants. Dégager d'un problème de fait, son contenu idéologique, le mettre en formules, lancer ces formules en circulation, créer ainsi des « idées-forces » et « des préjugés nécessaires », tel fut le mérite propre, — • d'aucuns diront la tare congénitale, — de la Révolution. Ainsi fit-elle pour la question des patois et pour la question du français. Les tendances de l'âge précèdent, confuses, hésitantes, avec du discontinu et de l'inachevé, une fois rationalisées par le jacobinisme, ont fourni un corps de doctrine, un plan de conduite, qu'a recueilli le xix^ siècle. Après la période de préparation dogmatique, viendra celle des résultats concrets. Ainsi nos conclusions sont le prologue d'une histoire nouvelle : la Révolution est à l'origine des grands mouvements qui marquent, pendant la période contemporaine, les rapports du français avec les parlers locaux : lutte contre les patois, expansion de l'enseignement primaire, et réaction inévitable du Félibrige.
Cette histoire nouvelle, si elle se prête mal à une investigation approfondie, est généralement connue dans ses lignes principales. Il n'est pas dans notre plan de la retracer. Aussi bien notre but est atteint. Jusqu'au bout, quand on écarte les contingences, les facteurs adventices, l'expansion du français conserve un caractère essentiellement politique. C'est d'abord un fait administratif, à l'origine, lié au développement de la puissance publique dont il est le reflet et l'indice : l'année 1539 est la date cardinale de ce succès. Toutefois, si le français est désormais promu au titre de langue officielle, il s'en faut pour que la notion de langue nationale soit élaborée, et par suite le souverain ne veille pas à assurer la connaissance et la pratique effective de sa langue chez tous ses sujets : aussi, malgré les résultats inespérés de l'ordonnance de Villers-Cotterets, en raison de cette incurie, l'état linguistique du Moyen Age se
perpétue, plus ou moins atténué, jusqu'à la Révolution. Si le bilinguisme du Midi a survécu si longtemps, c'est donc en conséquence de la politique royale et il a fallu attendre que les Français se sentissent membres d'un corps national, que le royaume fasse place à la nation, pour que la langue, qui était une simple chose de gouvernement, fût considérée comme la chose de tous, comme un élément du patrimoine français. Le nationalisme linguistique est, chez nous, un produit du nationalisme politique.
Or, c'est occasionnellement que les hommes de 1789 ont eu à s'occuper des patois. Leur formule, — nation une, langue une, — • n'était dans leur pensée qu'une « vérité française », valable pour l'administration du territoire et répondant au dessein de répudier, même en matière de langue, le passé féodal. Pourtant cette formule a eu au dehors la même fortune que les idées de liberté, d'égalité, d'indépendance. Né chez nous avec la Révolution, popularisé par elle, le concept de langue nationale s'est imposé aux esprits. C'est devenu un truisme que la langue est le signe de la nationalité ; tous les peuples, qui, au XIX® siècle, ont fait entendre des protestations autonomistes ou particularistes, ceux qui ont voulu se constituer en état unitaire, ont fondé sur des considérations de langue la justification de leur cause, et ainsi la plupart des problèmes de l'histoire contemporaine ont eu un aspect linguistique. Si l'on a accepté si aisément cette équation, — langue, race, nationalité, — • ne serait-ce pas, avant tout, parce qu'elle a bénéficié du prestige qui s'attache aux principes de 1789 ? Et la Révolution n'aurait peut-être pas légiféré pour l'univers en matière de langue, si elle n'avait pas trouvé les patois dans l'héritage de l'Ancien Régime.
Qu'on imagine, par la pensée, les dialectes disparus avant la chute de la monarchie. Croit-on que les exigences des Catalans ou des Flamingants seraient tout à fait ce qu'elles sont ? Par une répercussion paradoxale, les principes posés par la Révolution au profit de la langue nationale et du pouvoir central, ont été exploités en divers pays, non seulement dans le même sens, mais souvent aussi au profit des particularismes. Ainsi la diffusion de la langue française dans les provinces du Midi fournit un chapitre à l'histoire de l'unité française ; et celui-ci à son tour sert, en quelque mesure,
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de prolégomène explicatif à l'histoire de eertaines difficultés qui ont ébranlé, dans les temps présents, le statut politique de l'Europe.
Pbéface I
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