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L ETAT DES TRAVAUX. L ETAT DE LA QUESTION

La pénétration de la langue française dans les Provinces du Midi touche à des problèmes de tout ordre : problèmes purement linguistiques, ■ — • influence réciproque du parler importé et du parler local ; dégradation de celui-ci en patois ; français régional, etc.; problèmes sociaux, — quelles furent les premières classes atteintes, les dernières qui résistèrent ? quelle est la part imputable aux fusionnements de populations, inter-mariages, service militaire obligatoire ? Il en est d'économiques, de géographiques, et aussi naturellement d'intellectuels et de moraux. Sans négliger ces divers points de vue, ■ — et d'ailleurs serait-il possible d'isoler de tous les autres un élément particulier d'une question générale ? ■ — et les envisageant, mais à titre subsidiaire, il en est un qui domine tous les autres : c'est le point de vue historique. Il y a eu un temps où les peuples du Midi, dotés d'un parler propre, ne connaissaient pas plus le français que toute autre langue étrangère. Puis une ère a succédé, où le français est devenu la langue littéraire, la langue administrative, la langue universellement écrite, et, par extension, la langue parlée de ces mêmes populations. Il y eut donc une date à comjiter de laquelle les méridionaux sont devenus bilingues. Fait d'histoire, n'est-ce pas, et d'histoire poli!ique, tel est le caractère spécifique du phénomène que nous étudions ; telle est la raison pour laquelle, toute autre

Brun 1

considération restant secondaire, c'est son aspect historique qui est primordial et qui mérite d'être poussé au premier plan. Avant tout, il y a lieu de démêler et de fixer une question de chronologie.

Même ainsi étroitement circonscrite, cette histoire n'a encore tenté personne, parce que, pour se conformer aux strictes obligations d'une méthode rigoureuse, elle exigerait plusieurs vies d'hommes. C'est ce qu'avait compris le Comité d^ études historiques et philologiques du Ministère de V Instruction publique, lorsqu'à partir de 1897 (1), il convia les membres des sociétés savantes à rassembler les matériaux destinés à cet édifice, appel qui a suscité de trop rares bonnes volontés. Paul Meyer, que le problème avait occupé, semble avoir voulu prendre à son compte la direction de l'entreprise avec ses Documents linguistiques du Midi, dont il publia un volume, avec l'assurance avouée qu'il n'en verrait pas la suite. C'est Jà, en effet, une œuvre de longue haleine qui suppose des équipes de travailleurs et une organisation du travail : toutes choses qui répugnent au génie français. L'impulsion venue d'en haut fit long feu. Et pourtant une coordination d'efforts orientés vers un but, était la condition nécessaire de la réussite. Aussi, bien que le sujet ait attiré l'attention, la bibliographie en est courte. A part les notices incluses dans l'ouvrage de P. Meyer, elle ne comporte que des monographies localisées : la première en date serait celle d'ArpRE pour Rodez et l'Aveyron (entre 1874 et 1878) (2), pour ne rien dire de celle de BoRY, sur Marseille, qui est antérieure, mais sans précision. Dans les Congrès des Sociétés Savantes, entre 1897 et 1910, ont été présentés : un mémoire sur l'église de Fournes (Aude) par M. Anglade, un sur Narbonne par M. Blanc, un sur la région de Gap par M. Guillaume, un sur Limoges et un sur le

(1) Bulletin histor. et phil. du Comité 1897, p. 134. « Rechercher à quelle époque, selon les lieux, les idiomes vulgaires se sont substitués au latin dans la rédaction des documents administratifs... Distinguer aussi entre l'emploi de l'idiome local et celui du français et fixer à quelle date le second a remplace le premier ». La question était posée pour le Congrès des Sociétés Savantes des départements ; elle fut reprise aux années suivantes. Les travaux qui en résultèrent sont ceux d'Anglade, Blanc, Guillaume, Leroux, Marbot, Pottier, Vignaux, que nous signalons plus loin.

(2) On trouvera les indications bibliographiques complémentaires dans les chapitres concernant chaque région.

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Limousin jjar M. Leroux, un sur Aix-en-Provence par M. j\Iar- BOT, un sur Moissac de M. Tottier, un sur Toulouse par M. Vignaux. Ajoutons les renseignements procurés sur l'Auvergne et sur Saint-Fiour (1) par M. Boudet, sur le Gévaudan par M. Cl. Brunel (2), sur la Gascogne par M. Lanusse (3), sur le Dauphiné par M. Devaux (4), sur Arles par M. Range (5). En somme les sources se composent de quelques articles épars en des périodiques ou des travaux très divers et souvent malaisément accessibles et par suite tombés la plupart dans l'oubli, rarement cités ailleurs que dans les répertoires spéciaux, et que personne n'a encore cherché à confronter pour en tirer une conclusion qui les coordonnât.

En l'absence de faits contrôlés, il y a pourtant une théorie en circulation qui paraît être née au xix® siècle avec les études des premiers provençalistes. Elle tient en trois propositions : 1^ la pénétration du français dans les pays de langue d'oc commence aussitôt après l'annexion au domaine royal, c'est-à-dire au XIII® siècle, en conséquence de la Croisade des Albigeois ; 2° les méridionaux, tracassés par le despotisme royal jusque dans l'expression de leur pensée, et malgré leur attachement à tout ce qui constituait leur patrimoine, furent contraints de subir, dans leur langue comme dans leurs institutions, la loi du vainqueur ; 3** cette pénétration s'effectua par un progrès lent, par une absorption tentaculaire, jusqu'à la « titularisation » du français comme langue officielle. Hypothèses qui agréaient aux esprits de diverses manières (•>) ! Tout d'abord

(1) Registres consulaires de St-Flour. Introd.

(2) Documents linguistiques du Gévaudan. Bibl. Ec. Chartres, 1916.

(3) Influence du gascon sur la langue française, Grenoble, 1893.

(4) Essai sur la langue i'ulgaire du Bas-Dauphiné au M. A., 1892.

(5) L'Académie d'Arles. — ■ Ajoutons Berriat Saint-Prix, Coup d'oeil sur l'emploi de la langue latine dans les actes anciens et sur sa prohibition au xvi^ siècle. Mêm... Société antiquaires de France, IV-1824, p. 273 sq. Très général, mais il y a quelques indications relatives à Grenoble.

(6) Voir l'ouvrage récent de P. Lasserre, Frédéric Mistral, dont plusieurs chapitres sont inspirés par ces théories. C'est le témoignage le plus récent

INTHOOrCTION

elles avaient jxmr elles quelque vraisemblance, puisqu'elles s'ajustaient aux idées communément reçues sur la politique envahissante de la monarchie. Elles comportent de plus une sorte de romantisme latent qui se plaît à voir partout des rois en posture de bourreaux, et des peuples persécutés, ou à représenter le pouvoir et la société, en mal d'uniformité niveleuse, s'acharnant contre les originalités, qu'elles soient individuelles ou ethnitjues. N'était-ce pas là un cas où s'appliquait à souhait la philosophie historique d'un Hugo ou d'un Vigny, voire d'un Michelet ? Et n'était-ce pas aussi un thème tout trouvé comme préambule des revendications dites régionalistes ? Et brochant sur le tout, le terme d'évolution, par le seul prestige qu'il exerce, était une justification suffisante de la marche progressive, attribuée gratuitement au phénomène.

Cette théorie, par une heureuse conjoncture, combinait en elle les éléments principaux des conceptions les plus chères aux gens du xix^ siècle. Elle eut du succès, non seulement parmi les publicistes qui l'ont évoquée, mais aussi parmi les savants éprouvés. Elle est, sinon explicitement formulée, du moins sous-entendue chez la plupart d'entre eux. « La guerre des Albigeois, et la destruction de la littérature provençale qui en fut la suite, donnèrent le signal des conquêtes que le français a faites depuis sur les dialectes » (1), dit-on déjà en 1840. Bartsch (2) répétera qu'après le xiii® siècle, l'influence du français est de plus en plus notable en conséquence de la modification de l'état politique. « Le français avait commencé, dès le xiv^ siècle, à s'y substituer, dit Chabaneau, en 1879 (3) ». « Ainsi, dit encore une Chronique de la Rame des Langues Romanes, il est généralement admis que par l'effet de la conquête, les idiomes du Midi subirent de profondes modifications (4) ». « La langue d'oil n'a pas fait en Gascogne une irruption brus(iue, dit M. Lanusse (5)..., elle a pénétré peu à peu ».

d'une adhésion spontanée à des idées incontrôlées, mais qui flattent certains partis-pris.

(1) SciiNA ENBURG. Tublcau synoptiquc et comparatif des idiomes populaires ou patois de la France. Berlin (1840.)

(2) Grundriss zur Geschichte der prov. Literatur. (1872, p. 96).

(3) R.L.R. (1879), Leçon d'ouverture d'un cours sur la littérature du Midi.

(4) Ihid., t. Vlil. p. 1875, p. 256-7.

(5) Op. cit., p. 109.

l'état des travaux, l'état de la question 5

Yoilà pour les romanistes ; voici les paléographes : « Ce fut, dit GiRY, au cours du xiv® siècle que dans les provinces du Midi, le français devenu la langue administrative officielle, se substitua ptu à peu dans les actes publics aux anciens dialectes (1) » Et RoscHACH reconnaît que la population du Languedoc conserve encore son parler au xiv® siècle, mais il ajoute, « en attendant que la langue royale au progrès lent et continu acquît une prépondérance incontestée (2) ». Cet évangile a passé dans les manuels destinés aux étudiants et aux écoliers. « La terrible Croisade des Albigeois, lit-on dans l'histoire de la Littérature française, de M. G. Lanson (3). fut un grand événement littéraire, autant que politique et religieux : elle porta d'un coup la langue française jusqu'aux Pyrénées et jusqu'à la Méditerranée... ». « La sanglante rivalité des Méridionaux et des hommes du Nord (4) qui se termine par la guerre des Albigeois et la défaite du Midi, porta le coup de mort à la langue d'oc. En 1272, le Languedoc passe à la France et l'introduction du français suit de près cette annexion ». Ainsi, évolution progressive et assimilation par la langue déterminées par les suites de la Croisade, voilà le Credo qui a exprimé la vérité officielle sur la question (5).

Peu importe que la réalité ait été entrevue par quelquesuns. « L'influence (6) de la Croisade des Albigeois fut nulle quant à la langue du Midi de la France, lit-on quelque part ; de 1225 à 1460, et même à 1470 la langue romane resta ii tacte dans ses formes essentielles... » .« Que la langue d'oc (7),

(1) Manuel de Diplomatique, 1894, p. 467.

(2) Hist. de Languedoc, t. XVI, p. 83. Hist. graphique du Languedoc.

(3) P. 5, 12e édition revue (1912).

(4) Brachet et DussouciiET, Grammaire française, cours supérieur, introd. § 8.

(5) La hantise de celte théorie est telle, qu'un écrivain local, après avoir constaté que le Français n'apparaît qu'au xvi^ siècle, pour pallier ce qu'il y a d'hérétique dans sa découverte, s'exprime ainsi : « L'action de la langue française dut commencer à s'exercer sur le patois castrais à la suite de la Croisade contre les Albigeois. Mais elle ne se fit sentir que longtemps après. Los notaires... ne commencèrent à employer le français dans les actes que sous le règne de François P'' ». Blay de Gaïx. Des modifications survenues dans le patois castrais de 1200 à 1500. Rei'. du Tarn, 1908, p. 163.

(6) Dessales. La langue et la littérature romanes. Recueil des Actes de l'Acad. imp... de Bordeaux, 1857.

(7) Revue des Lan g. Rom., juillot-oct. 1896. ■ — Oùnre.s du polie Orl. lîrin-

lit-on ailleurs, ait perdu au xvi^ siècle son caractère de langue officielle, cela n'est malheureusement que trop réel... mais la mémoire de Simon de Montfort ou celle d'Innocent III n'ont rien à y voir, ou plutôt n'en sont responsables qu'à un très infime degré ». Il eût été plus qu'étrange que les érudits locaux qui, dans la familiarité des archives régionales, revivent la vie d'autrefois, n'aient pu concevoir une théorie moins inexacte ;. mais ce fut pour eux une vérité ésotérique dont la science n'a guère profité.

Et nous-mêmes, c'est aux opinions communément admises que nous devons l'idée première de ce travail.

C'est à Avignon, et à propos d'Avignon, que nous entreprîmes quelques recherches. Le terrain était, dans notre pensée, bien choisi, puisque le Comtat et Avignon étaient terres pontificales et, par suite, affranchies, en apparence, de l'influence directe de la royauté française ; ici la théorie ne s'appliquait pas ; les mêmes causes né jouaient plus ; les résultats qu'on pouvait présumer différents, serviraient de contreépreuve aux idées reçues. Ayant vite reconnu que le Comtat s'était francisé, fin xv^, début xvi®, il convenait de comparer avec les pays circonvoisins, Languedoc, Vivarais, Valentinois, Provence, comparaison d'autant plus suggestive, semblait-il, que ces provinces avaient été rattachées à la Couronne en des temps très différents. L'époque de leur francisation devait varier, n'est-ce pas, suivant l'ancienneté de la conquête. Or les premiers sondages nous imposaient une conclusion inattendue ; tous ces pays, à destinée historique si différente, paraissaient s'être francisés en vertu d'une évolution synchronique et parallèle. Ainsi dès l'abord se manifestait caduque la théorie qui avait orienté notre travail. Mais ce qu'il importait de marquer ici, c'est qu'à l'origine nous en avions escompté la confirmation.

De là vient le présent ouvrage qui conduit à des conclusions, sinon entièrement contraires, du moins sensiblement différentes.

guier. Préface de Roque Fehrier, p. XLVI. — ■ Voir dans le même sens ua discours de Bligny-Bondurand, Mém. Acad. Nimes, 1891.

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