‹ Recherches historiques sur l'introduction du français dans les provinces du midiChapitre 8 sur 76 · CONSIDERATIONS PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

CONSIDERATIONS PRELIMINAIRES

C'est au xiii^ siècle que la royauté française intervient par un acte énergique et décisif dans les affaires du Midi. Y a-t-il un lien direct entre cet événement et la déchéance des parlers méridionaux ? Est-il vrai que dès lors l'usage linguistique de ces régions, ait ■ — tant soit peu, ■ — varié ? \oilà certes, une façon peut-être polémique de poser le problème, mais il faut tenir compte des préjugés en vertu desquels on a coutume de le présenter ainsi.

Tel sera le premier objet de cette étude. Elle portera avant tout sur le Languedoc qui devint, à cette date, terre du roi, et accessoirement sur le Limousin, la Gascogne, la Provence qui n'échappèrent à une politique purement française, que pour échoir à des princes d'qfigine ou de langue française. Mais au cas où les populations proprement méridionales se révéleraient indemnes de toute contamination linguistique, il pourrait être utile de jeter un regard sur les pays limitrophes, de la Saintonge au Dauphiné, et de chercher, si, dans cette zone intermédiaire, le français tarde aussi longtemps à occuper le terrain. Cet examen subsidiaire fournira un élément de comparaison ; pour tout dire déjà, le fléchissement de la France centrale met en un plus vif relief, la résistance du ^tidi.

Une reinai(|ue ])réalable. Il nous paraît illusoire de relever un à un les textes les plus anciens écrits en français dans le midi. On s'est fait un jeu de dénicher ces raretés, et l'orgueil d'une trouvaille heureuse pousse à investir ces documents d'une importance exagérée. Que de fois au cours de nos dépouillements, avons-nous rencontré de ces érudits qui, pour un document en français découvert par eux, concluaient à une extension précoce de la langue dans les provinces où ils travaillaient ! Et que de fois ce document prouve simplement ceci : il y a eu en tel lieu, à telle date, un individu isolé qui, j)our des raisons souvent inconnues, a préféré le français au dialecte ou au latin. On oublie aisément que l'acquisition d'une langue par quelques-uns et sa diffusion dans la masse sont deux choses distinctes, souvent indépendantes, et que l'une ne prédétermine pas l'autre. On peut éditer des textes méridionaux écrits en français dès les xiii® et xiv® siècles ; par le fait même qu'ils sont exceptionnels, qu'on les a présentés comme tels, il y aurait témérité à y voir l'indice ou l'annonce de la diffusion ultérieure. Quelques personnages languedociens sauront, au xiii® siècle, le français comme une langue étrangère : est-ce à dire que l'invasion du français est désormais com* mencée (1) ? Gaston de Foix, dit Phœbus, parle français au temps de Froissart : mais le Béarn ne sera francisé qu'au xvii^ siècle : ce sont là deux faits du même ordre, mais historiquement indépendants ; il peut n'y avoir entre eux aucune sorte de liaison ; ils ne sont pas le prolongement l'un de l'autre, comme l'effet est, en quelque mesure, le prolongement de la cause. On pourrait citer tel gascon qui, au xiv® siècle, parlait anglais : en concluerait-on que la Guyenne se préparait à adopter cette langue étrangère ? Evitons donc de lier à priori des phénomènes, qui, successifs dans le temps, ne sont pas

(1) Illustrons ceci d'un exemple contemporain : on rencontre dans la Ré- ])ublique d'Andorre des individus qui arrivent à s'exprimer en français : de même on trouvera plus tard, dans les Archives du pays, des textes français émanant de la Préfecture de l'Aricge. Est-ce à dire que le français est en passe de devenir la langue des Andorrans ?

CONSIDÉRATIOiN'S GÉNÉRALES 9

pour cela nécessairement connexes ; et prenons garde qu'à chercher les premières traces du français dans le Midi on ne réponde qu'à un intérêt de curiosité. Un document français noyé au milieu de registres ou de dossiers latins, a fort peu de sens : c'est la proportion, la quantité et surtout la progression dans la quantité qui, seule, mérite attention.

Après ces réserves de méthode, il est sans importance de reconnaître que les premiers vestiges de français dans les provinces du Midi remontent haut. L'importation semble s'être faite à l'origine, par les œuvres littéraires, et surtovit grâce à la vogue des chansons de geste et des romans courtois : témoin les adaptations, les traductions, les imitations qu'elles ont provoquées et les allusions qu'on relève chez les troubadours (1). On cite toujours le descort en cinq langues de Raimbaut de Vacqueyras (2), fantaisie d'amoureux plutôt polyglotte que transi : c'est un exercice de virtuosité. On cite encore une pièce de Gaucelm Faidit (3). En ces siècles où le morcellement politique et linguistique est la loi, si les sciences, la morale, la religion parlent latin, les laïques n'ont comme organe de liaison que la littérature, et l'art poétique est le véhicule de la langue ; mais cela ne dépasse pas quelques cercles restreints ; il n'est même pas sûr que les amateurs lisaient dans le texte français nos contes bretons ou nos légendes épiques. Et si l'on songe que le goût des langues étrangères a pour ferment la pauvreté de la culture indigène {^), l'épanouissement d'une langue littéraire provençale ne poussait pas à apprendre le français.

(1) Cf., en dernier lieu, AiNglade. Ilinl. sommaire de la Littéraliire méri' dionale, Paris, 1921, p. 147 et sqqs.

(2) Texte plusieurs fois publié. Cf. P. Meyer. Recueil d'anciens testes provençaux, p. 89.

(3) Boniface Calvo, un italien, a fait un sirvcntos coni;u dans le même style que le descort de R. de Vacqueyras. Pierre d'Aragon a fait une pièce en français. Ce sont des amusements littéraires. Cola ne compte guère pour la diffusion effective de la langue.

(4) Pour cette raison, les Romains s'engouèrent du Grec ; les Russes et les Allemands du xvmc siècle, s'appliquèrent au français. Sans l'indigence de la production nationale, en eût-il été de même ?

Aussi les emprunts porlent sur les thèmes, les formes lyriques^ les ly])es de héros, un peu sur le vocabulaire, guère sur les formes <irammaticales. L'influence des écrivains français sur le Midi relève exclusivement de la littérature comparée. L'histoire des dialectes n'y est pas intéressée (1).

D'autre part les expéditions militaires, les croisades, les foires et les marchés, les centres de pèlerinage, par leur caractère cosmopolite, par les mélanges et les rencontres les plus disparates, ont pu favoriser la connaissance réciproque des divers parlers, encore que ces gens assemblés par hasard aient eu quelque raison de s'en tenir à une sorte de « sabir » roman... Et là, se bornent les possibilités qu'il y ait, d'admettre, avant le xiii^ siècle, une connaissance à tout le moins sporadique du français dans le Midi. Et encore c'est adopter l'hypothèse la plus favorable que de porter au compte de la langue une part des gains qui sont plus justement imputables à la culture française.

Puis, à l'aube du xiii^ siècle, les choses de France sont portées par les armées de la Croisade albigeoise et vont se répandre sensément avec les autres maux de l'invasion. La Bataille de Muret (1213) prend figure d'un événement fatidique, et l'on verra, de nos jours, un félibre se voiler de noir en commémoration de ce désastre. L'on sait assez quels thèmes lyriques, quels développements oratoires peut tirer de là un certain romantisme historique, soutenvi de verbalité méridionale. A.lors, c'est la perte de 1' « indépendance » par le rattachement définitif du Midi, ■ — du Languedoc, à dire vrai, —au domaine du roi de France. Alors c'est le régime administratif et politique, ce sont les fondements du droit qui sont transformés, c'est l'originalité de la vie intellectuelle et artistique^ opprimée, détruite, l'essor de la poésie brisé, et la langue déchue en patois. Telle est la substance de tant de réquisitoires qui avaient prise sur nous, parce qu'ils réveillaient, avec le mot sinistre d'annexion, des sentiments toujours à vif, des souvenirs trop récents.

Ce n'est pas ici le lieu d'exposer les conséquences politiques de la conquête et d'en établir le bilan, encore qu'à y regarder

(1) Voir toutefois R. Karch, Die Nordfranzosischen Elemenle in Altprovenz... Dissertation de Hcidelberg, 190], dépouiHem'?nt de quelques texte» littéraires.

CONSIDÉRATIONS GENERALES il

de près, on reconnaîtrait, avec les historiens l.s plus autorisés, que « soumis aux rjis de France, les peuples méridionaux ont conservé leurs lois particulières » et que o entre les coutumes du XIII® siècle et celles postérieures, il ny a pas de diflérences révélant l'influence du Nord » (1).

Il n'est pas davantage de notre plan d'examiner si la Croisade a porté un coup mortel au développement littéraire du pays encore qu'en d'autres temps les perturbations politiques aient provoqué l'éclosion de la Divine Comédie, ou des Châtiments (2) ; aussi bien cette littérature portait en elle des germes morbides, avec son lyrisme conventionnel, son caractère mondain, sa pauvreté intellectuelle, sa sécheresse sentimentale. Les troubadours ont disparu, par impuissance de renouvellement, victimes, non, du roi de France, mais de l'artifice qui en eux suppléait au talent. S'il est vrai, d'autre part, que la guerre albigeoise a dévasté ces foyers de culture qu'étaient les cours seigneuriales de Toulouse, de Rodez ovi de Narbonne, il est vrai aussi que tous les Virgiles n'ont pas besoin d'un Augviste pour les accoucher. Enfin la production provençale qui s'est continuée, rappelons-le, bien au delà du xiii® siècle témoigne assez que ce qui manque surtout, c'est le génie.

Reste donc à voir si ces beaux regrets se justifient mieux en matière de langue qu'en matière politique et littéraire, et si la pénétration du français se rattache au fait de la Croisade et à la Conquête.

(1) DoGNON, Les Institutions politiques et administratives du Languedoc du xin^ siècle aux guerres de Religion ; cf. p. 13. On y voit la royauté présider au développement des institutions existantes, et les utiliser suivant ses besoins, qui sont surtout des besoins d'argent ; mais aucune tentative, aucune velléité d'oppression.

(2) Un Peire Cardinal laisse entrevoir des possibilités de renouvellement par la méthode : facit indignatio versum. Mais son exemple est sans second. L'invention poétique est ici morte d'épuisement interne, indépendamment des circonstances extérieures.

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