‹ Recherches historiques sur la folieChapitre 2 sur 6 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les exemples les plus anciens d’aliénation qu’on connaisse sont ceux de Saül , l’an 1 095 avant Jésus-Christ, d’Ajax, vers l’an 671, et de Nabuchodonosor, en l’an 600. Les idées poétiques ne manquèrent pas de prêter tout leur merveilleux aux récits qui nous en ont été conservés. C’est ainsi que Saül , atteint d’accès de manie , a été peint comme poursuivi par l’esprit malin , Ajax par le courroux des dieux mythologiques, et que Nabuchodonosor, frappé de lycanthropie, fut représenté comme une victime de la vengeance céleste, et condamné à paitre pendant sept années l’herbe des champs sous la forme d’un bœuf. Si ces traditions

sont entièrement fabuleuses , elles fournissent au

moins la preuve que ceux qui les auraient inventées avaient quelque connaissance de l’aliénation. Cette question , d'ailleurs, peut-elle être mise en doute? Les maladies de l’intelligence ont pu être moins fréquentes que de nos jours, mais doivent êlre aussi anciennes que le monde.

Bien qu’il ne nous soit pas parvenu d’écrits de Pythagore , qui vivait 530 ans avant Jésus-Christ , on apprend cependant, par les philosophes qui l’ont suivi , que l’épilepsie ou mal sacré , morbus comiiialis , ne lui était pas inconnue. Or, on sait quels fréquents désordres eette maladie amène dans les facultés intellectuelles.

Hippocrate, 460 ans avant Jésus-Christ, fait une longue description du mal sacré , et parle fréquemment du délire , de l'insanie et de la frénésie. « Une in*ésolution continuelle et inusitée, dit-il , le changement de la voix , surtout si elle devient criarde et mal réglée , un tremblement de la langue , une parole saccadée, annoncent l’aliénation. Une respiration fréquente indique un état maladif des organes situés au-dessous du diaphragme; une resfûration grande , et ne se faisant qu’à de longs intervalles , annonce une affection de la tête » (1 ).

(1) Na\n magniis et rarus spirilus, proprium et simul inseparabile desipientiœ estsignum.

Cette distinction est remarquable à une époque aussi reculée; il est impossible d’indiquer d’une manière plus claire la volonté

SÜK LA FOLIli.

Les Abdéritains avaient envoyé chercher Hippocrate pour guérir Démocrife qu’ils croyaient fou ; il les accuse eux-mêmes de folie pour avoir pu croire à la déraison d’un sage adonné aux travaux les plus utiles et les plus dignes d’admiration.

Ce même médecin, au chapitre de morhis , traite de la mélancolie. Il décrit l’anxiéié de ceux qui en sont atteints, leur penchant pour les lieux sombres, les terreurs, les songes effrayants qui les tout mentent , leurs digestions pénibles , le malaise qu'ils ressentent, lorsque leur estomac est vide ou qu’il contient trop d’aliments. 11 conseille, dans un pareil état, une vie tranquille, régulière, l’absence de tout excès, la sobriété, la diète végétale, Tusage d’aliments fort peu assaisonnés, la continence, l’exercice sans fatigue , jamais au so'eil , et la saignée; « Lorsque la tète est gorgée de sang, dit-il , les malades sont quelquefois comme ivres ; il faut ouvrir la veine. Mais alors on fait souvent de vains efforts pour soustraire plus de sang qu’il n'en reste dans l’organe envahi. »

Trois cents ans avant l’ère chrétienne , Dioclès , médecin d’Antigonus, décrivit cette même maladie, et tenta d’en expliquer les causes (1 ). Vers le même temps , Érasistrate et Hérophile firent des recher-

<ie distinguer les signes directs de l’altération d’un organe, de ceux qu’il fournit par réaction sympathique.

(1) Galien, De lacis affectis, cap. VII.

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ches importantes sur le cerveau. Tertullien dit qu’Hérophile avait disséqué plus de six cents hommes pour bien connaître la structure du corps humain. Érasistrate, à cette époque éloignée, dit que les nerfs sont à la fois la source du sentiment et du mouvement. Asclépiade, plus de 80 ans avant Jésus-Christ , voulant éviter de prendre la cause pour l’effet , place le siège , la substance même de la phrénésie et Je toute aliénation , dans l’altération seule des sens ou des voies sensoriales. Le même auteur dit que la cause de la léthargie est dans la lésion des membranes du cerveau , avec fièvre et sans consensus (1).

Si nous arrivons à une époque plus avancée, aux commencements du christianisme, nous trouvons en première ligne, Arétée de Cappadoce. Ce grand homme, qui vivait l’an 80, sous Titus et Domitien, entrevoit déjà la circulation, qui ne fut bien comprise et expliquée que quinze cents ans plus tard (2).

11 place dans le cerveau le principe du mouve-

(1) On trouve clans cel auteur la distinction nettement indiquée des signes directs, ou idiopathiques, de ceux qui ne sont que sympathiques :

« Siquidem hi mcnie alienaniur qui papauer nul mandragoram, oui altercum libcrint, aut immensu ira, aut nimio timoré correpti, vel inœsliliâ ctiain cuinpressi , aut cpil‘‘ptiiâ sunt agitati passione, sine consmsu, nam pleuriticut vel peripneumonicm phrenilicus cavendum est ne hahealur, qui in vigore passionis, septimâ vcl octaud die , sape mentis erroribus agitatur.»

(â) Avtenarum puisas sanguinein propellunt.

ment et de l’intelligence; il décrit l’entrecroisement des nerfs, et en déduit les observations les plus judicieuses sur les paralysies. On a peine à comprendre, en lisant ce livre, qu’il ait été écrit à une époque si reculée. Il semble qu’une foule de pages de cette production des temps anciens soit le fruit des travaux de nos jours. Les affections y sont localisées comme les organes. La pneumonie , la pleurésie , l’angine, la pbthisie, la néphrite, les affections de la vessie, la métrite, l’apoplexie et ses résultats, la pbrénésie, le tétanos, l’épilepsie (1), la gastrite, sous le titre de stomochi affeclihus, l’entérite, la dyssenterie, le volvulus, y sont décrits avec une admirable sagacité. Si une altération , dit son auteur , a lieu au-dessous de la tête, à la moelle de l’épine , les parties correspondantes sont frappées de résolution; les droites, si les nerfs droits sont lésés, et réciproquement. Mais si le désordre a lieu à la tête, l’altération des nerfs droits détermine la résolution des membres gauches, celle des nerfs gauches, la résolution des membres droits. La cause de ce phénomène est l’entrecroisement des nerfs à leur origine, de telle manière que ceux de droite et de gauche se

(l) La description que fait Arétée de l’êpilepsie est d’une vérité frappante. Cet habile observateur avait bien constaté l’action de cette horrible maladie sur l’intelligence : « Interdüm « morbus iste membra oculosque convellens ac distorquens do- « lores ciel : interdüm cl menlem in firrorern ndegit,» (De morbo « eninitiali.)

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traversent réciproquement comme les deux branches de la lettre X (1).

Le toucher ou le mouvement, ou l’un et l’autre, peuvent être lésés : l’intelligence peut l’être , ou quelqu’un des sens. Rien ne détruit une apoplexie considérable : toute légère qu’elle soit, elle est déjà grave. Les organes peuvent être altérés très partiellement, un sourcil, un doigt ou une main, ou les organes pairs tels quejes yeux, les deux mains ; une narine peut être prise, la langue, la moitié de la bouche ou bien l’estomac, l’anus, la vessie, et alors, ou cette cavité laisse écouler le liquide qu’elle ne peut retenir, ou elle ne peut le rendre lorsqu’elle en est remplie. Le même auteur s’élève ensuite à des distinctions empreintes du meilleur esprit d’observation sur la fréquence relative de la perte du sentiment ou du mouvement, sur les mouvements involontaires, la convulsion canine, les contractions musculaires d’un seul côté, la dilatation ou la contraction de la pupille. Les causes les plus fréquentes de ces accidents sont les blessures, les coups, le froid, les excès vénériens, l’abus du vin, les fortes Impressions morales, la frayeur, le chagrin, les teneurs chez les enfants, quelquefois une grande joie inopinée.

Les corps gras, athlétiques, chargés de sucs, doués de peu d’activiti', sont très sujets à la para.-

(1) ArétiV, T>p. nervnrum resolulionp.

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lytie. L'invasion en est ordinairement brusque t elle peut cependant s’annoncer à l’avance par de la pesanteur, de la difficulté dans les mouvements , de la torpeur, un sentiment de froid, parfois un excès de chaleur, un sommeil court, des pensées véhémentes oü des appantions, après quoi survient subitement la résolution. Dans ces sortes d’accidents, on peut voir tout à coup une inclinaison des traits de la face, des parties droites à gauche , des gauches à droite, une mauvaise disposition des yeux, le strabisme, un tremblement des lèvres, leur rigidité ou celle des paupières, ou l’immobilité et la fixité de l’œil.

J’ai voulu donner une idée des travaux sur le système nerveux à cette époque, et je n'ai pas cru m’écarter de mon sujet en me livrant à ce rapide examen.

On va trouver de nouvelles preuves de l’excellent esprit d'observation d’Arétée dans l’examen qu’il fait de l’aliénation. Toutefois, nous aurons à bien distinguer ici, comme plus tard, les explications théoriques de l’exposition des faits. Les désordres signalés sont dus à la bile qui produit des accidents différents, selon qu’elle est appelée aux parties supérieures ou inférieures. Cette théorie d’inimitié pour un liquide si essentiel à la conservation de l’existence est la plus ancienne, celle qui a exercé le plus d’influence sur le langage médical, et partant sur les idées. Elle a traversé les siècles, et est venue pres-

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que jusqu’à nous, tant il est difficile de ruiner une opinion scientifique qui a pour elle la sanction des âges , et à laquelle se sont pliés et conformés tous les travaux partiels qui se sont faits depuis. Que d’erreurs, que de complaisantes et fausses déductions peut entraîner une doctrine mal fondée? L’esprit humain ne peut alors la ruiner que par efforts de détail. Celte manière de procéder par en bas est lente et paresseuse : une idée générale de toute vérité féconde au contraire presqu’à l’infini les conceptions intellectuelles , et imprime à la science le caractère de certitude et la confiance sans laquelle sa marche n’est qu’un pirouettement continuel.

Séparons donc bien, dans les médecins dont nous examinons les travaux, et en ce moment dans Arétée, la théorie qui ne vaut rien de l’observation qui est pleine d’exactitude.

<( La mélancolie, dit-il (1), ne trouble pas tout à coup les facultés intellectuelles. Les malades sont tristes , consternés ; leurs digestions deviennent pénibles, ils ont des flatuosités, des éructations fétides, exhalant une odeur de poisson. Parfois, de sombres accès de fureur succèdent à leur chagrin : la description que fait Homère du courroux mélancolique d’Agamemnon peut donner une idée d’un pareil état : « Le puissant roi des rois est plongé dans la tristesse, son cœur est oppressé sous le poids

(1) Arétée, De melnnchotid.

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d’une noire fureur , ses yeux ont l’éclat du feu le plus ardent, m Tels sont en effet les mélancoliques en proie à un accès violent. Les angoisses de leur espritsont fixées et inhérentes sur une même pensée ; ils sont sans fièvre (1). La mélancolie paraît être le commencement et une simple modification de la manie (2). Dans ce dernier état cependant, les malades sont tantôt livrés à la violence et tantôt à la joie : les mélancoliques sont au contraire communément adonnés à la tristesse et au chagrin. Les maniaques sont presque constamment délirants, commettant ou voulant commettre des actes hardis,

(1) Melancolia in unâ re aliqud est lapsus, constante in reliquis judicio. ytnimi angor in unâ cogitalione defixus atque inhœrens, ahsque fehre et furore à phantasmate nielancolico ortus. (Aroeteiis, lib. I, de causis et signis morb. diulur., cap. V.)

(2) M. Pinel fils a publié celle même opinion, qui avait déjà lté émise depuis plusieurs années, et que lui et ceux qui l’ont précédé ont ignoré appartenir à un médecin du premier siècle. Près de cinq siècles après Arétée, Alexandre de Tralles avait encore émis cette manière de voir.

« Solet equidem mania melancholiœ sœpè succedere,et causa saltem ac symptomalum vehementid ah istd difjerre nonnullis videtur : quâ de causa, Tralliano nihil aliud est^ quant inlentio melancholiœ ad majorem feritutern.» (Sennerl, lib.i, pars.II. cap. XV.)

Boerhaave, en 1700, a répété ce qu’avaient dit à cet égard les médecins de l’antiquité :

« La manie ne diffère qu’en degrés de la mélancolie •, elle est produite par elle, vient des mêmes causes, et .se guérit ordinairement presque par Icsmèmesremèdos.» (Boerliaavc, Âpltorisme 1119. Paris, 1739.)

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quelquefois atroces. Les mélancoliques ont plusieurs formes de délire. Ils craignent qu’on ne veuille leur donner du poison, ou bien, pris de haine pour les hommes, ils fuient dans la solitude , ou s’adonnent superstitieusement aux pratiques religieuses, ou prennent la lumière et la vie en horreur. Leurs sens et leur esprit acquiérent quelquefois un redoublement de finesse et de pénétration ; ils deviennent soupçonneux et d’une habileté extrême à voir partout des dispositions nuisibles. Si parfois ils éprouvent quelque relâche à de pareilles angoisses, ils se livrent à une hilarité immodérée , à de véritables emportements de joie qui les jettent bientôt dans la fureur. La mélancolie commence souvent sans aucune cause connue : les malades deviennent inquiets, tristes , abattus, tombent dans la torpeur , entrent facilement en colère, cessent de dormir ou se réveillent fréquemment en sursaut ; ils tremblent au moindre bruit, ou sont continuellement saisis de terreur si l’affection fait des progrès ; ils sont changeants, inquiets pour les moindres choses , avares , dissimulés, ou tout à coup prodigues, pleins de franchise et de libéralité, non par vertu ,' mais par mobilité d’esprit. Toutes ces modifications de l’étai naturel ne se rencontrent pas chez le même homme , mais se présentent dans une grande généralité de cas , avec des nuances particulières. A une époque plus avancée , ils se plaignent de mille futilités , et désirent la mort. Il n'est pas rare de voir leur sen-

sibilité et leur intelligence tomber dans un tel état de dégradation, que, plongés dans une ignorance absolue, s’oubliant eux-mêmes, ils passent le reste de leur existence comme les bêtes brutes ; l’habitude de leur corps perd toute sa dignité humaine ; leur peau se couvre insensiblement d’une couleur sale , mélange d’une teinte de noir et de vert. Malgré une très grande capacité pour les aliments, ils sont exténués par l’agitation de leurs veilles et l’absence d’un sommeil réparateur ; leur ventre est aride , ne laisse rien s’échapper ou seulement des matières sèches , rondes , colorées superficiellement par une bile foncée, mais sans mélange parfait; l’urine est rare et âcre : les malades ont des éructations d'une mauvaise odeur , aussi fétides qu'une lagune d'eau rroupie. Les battements artériels sont petits, misérables, fréquents et, du reste , en rapport avec les nuances particulières de l’affection. Dans cette sorte de maladie , \a tête, peut être affectée primitivement ou par consensus. Les femmes sont moins fréquemment atteintes que les hommes, mais lorsqu’elles le sont, elles éprouvent une plus violente agitation. L’âge, le genre d’existence, peuvent déterminer une très grande prédisposition à cette affection : elle est plus fréquente en été et en automne qu’en toute autre saison, et se juge au printemps.

« La fureur ou ma‘'i e est très variée dans son mode, mais n’est réellement qu’une dans son genre :

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elle consiste dans l'aliénation continue de l’esprit, sans fièvre; car si elle s’accompagne de fièvre, elle prend un autre nom, et peut reconnaître des causes et offrir des circonstances différentes. Le vin trouble la raison et amène le délire par Tivresse : quelques autres substances produisent le même effet; mais ces accidents surviennent tout à coup et se dissipent de même. La manie est stable et permanente; elle est également distincte du délire sénile qui est la calamité du dernier âge. Le délire sénile est sans intermittence et incurable ; la manie au contraire est intermittente et peut se guérir entièrement par un bon traitement. Mais la chute des accidents n’est pas toujours sincère ; on les voit se réveiller après un certain temps de repos, surtout lorsqu’ils n’ont pas été conjurés par une médecine convenable, ou par une température et une saison favorables. Quelques malades qui semblaient guéris sont retombés dans leur état morbide par une erreur de régime, un accès de colère provoqué par quoi que ce fût, ou toute autre action vive. Les hommes les plus sujets à la manie sont les gens naturellement irritables, violents, aisément adonnés à la joie, d’un esprit facile à la plaisanterie et aux choses puériles, ou ceux que leur position applique beaucoup aux affaires. La mélancolie atteint au contraire le plus souvent les hommes qui paraissent pesants, tristes, qui apprennent difficilement et mettent promptement en oubli ce qu’ils ont appris. C’est à l’âge on

Sun LA noi.ii;.

il a le plus de sang et de chaleur que l’homme est le plus exposé à la manie, au moment de la puberté, dans la jeunesse et la virilité. Les excès de table, l’ivresse, l’abus des plaisirs vénériens, ou les désirs long-temps prolongés qu’ils peuvent exciter, sont des causes fréquentes de cette maladie. Il en est de même de toute suppression d’une fonction habituelle, telle que sueur ou hémorragie périodique, de celle des régies chez les femmes, ou de la difliculté qu’elles peuvent avoir à s’établir chez les jeunes filles auxquelles il ne manque plus que cette condition de nubilité. Les malades dont le délire est gai, rient, jouent, dansent jour et nuit, s’irritent sans contrainte en présence de tous les assistants, se couvrent la tête de couronnes comme s’ils revenaient victorieux du combat, et n’essaient de faire mal à aucun de ceux qui les rencontrent. D’autres, au contraire , plongés dans un délire furieux, déchirent leurs vêtements, sont disposés à tuer leurs surveillants, à maltraiter tous ceux qui se trouvent devant eux, et à diriger leurs coups contre euxmêmes. Quelques-uns acquièrent une facilité et une concentration d’esprit telle que des souvenirs qui n’étaient qu’imparfaits chez eux se réveillent tout à coup avec la plus grande lucidité; ils savent l’astronomie, la philosophie sans paraître les avoir apprises, la poésie comme s’ils avaient été en rapport avec les muses, tant il est vrai qu’une bonne éducation manifeste son intluence jusque dans l’état de maladie ! Des hommes habitués au

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travail physique peuvent, dans cette situation, porter des poids énormes : on en voit se livrer assidûment à des occupations manuelles, à la poterie ou à tout autre travail, à la ciselure des pierres. Quelques-uns ont en tête certaines idées merveilleuses qu’on ne peut leur ôter. L’un s’imagine être une bouteille d'huile dont il craint à chaque instant la chute; un autre, se croyant une motte de terre, refuse de boire de peur de se ramollir. Certains lieux exercent beaucoup d’influence sur l’état des malades : Un charpentier était un habile ouvrier tant qu’il était chez lui; il mesurait très bien son bois, le taillait, l’aplanissait, l'assemblait parfaitement, traitait fort raisonnablement de ses ouvrages et de leur prix avec les architectes, enfin avait toute son intelligence tant qu^il restait sur le lieu et dans le cercle de ses occupations. Mais s’il allait sur la place publique, ou au bain, ou en quelque autre lieu, il soupirait d’abord profondément en déposant les instruments de son état, puis en sortant rapprochait ses %

épaules avec une sorte de frissonnement, et enfin commençait à déraisonner et même à éprouver des transports d’une agitation plus ou moins vive loi’Squ’il avait perdu de vue son atelier et ses ouvriers. S’il y retournait vivement, il revenait à lui avec la même promptitude, tant il y avait de connexion et de sorte de parenté entre l’esprit de cet homme et le le lieu dans lequel il s’exercait d’une certaine manière.

SDH LA FOLI£.

« Les maniaques voient bien les objets , mais ne sentent pas leur impression d’une manière régulière. Ils entendent promptement, mais comprennent avec une lenteur extrême ; chez quelques-uns il y a des erreurs des sens, plus ou moins remarquables. Un bruit particulier, un bourdonnement continuel frappera leurs oreilles. Ils penseront entendre sans relâche un concert de flûtes et de trompettes. Ces hallucinations ont lieu à un degré assez avancé de la maladie. Très avides d’aliments , ils sont anxieux et comme gonflés après leur repas. Si leur état s’aggrave, des images bleuâtres ou noires les poursuivent lorsqu’ils sont en proie à la mélancolie, rouges au contraire et couleur de pourpre s’ils sont furieux ; leurs regards sont frappés d’un feu qui a la vivacité de la foudre, ils sont comme menacés de ses éclats ; quelques-uns ont les yeux rouges et comme pleins de sang. Au plus haut degré de leur maladie, ils sont tourmentés par dift'érentes visions pendant leur repos , et poursuivis par un désir immodéré des plaisirs vénériens. Ils ont secoué toute pudeur, ils n’éprouvent aucune honte à satisfaire en public leurs besoins les plus dégoûtants. Ils sont incapables de tout entretien; si on les réprimande, ils s’irritent et entrent même en fureur. Quelques-uns franchissent à la course un espace considérable, et, ne suivant aucune direction, retournent avec la même rapidité au lieu d’où ils étaient partis , ou bien accompagnent pendant long-temps

l(j IlKCUliliCUtS JllSTOUIQTJtS

ceux qu’ils ont rencontrés. D’autres vocifèrent en se plaignant d’un vol ou d’une violence quelconque. On en voit , à une époque avancée de leur mal , en avoir la conscience et s’attrister de leur misère et de leur calamité. Cet état offre aussi parfois une autre forme : les malades déchirent leurs propres membres par esprit de religion , et pour en faire une sorte d’hommage aux dieux qui leur demandent ce sacrifice. Ce genre de délire est la conséquence d’une conviction profonde, et laisse parfois ceux qu’il tourmente, gais, malgré les douleurs qu’ils se font, exempts de tout souci, et comme affiliés aux divinités : leur imagination ardente et mystique est facilement impressionnée par la musique, par tout autre moyen de récréation, par l’ivresse ou par les exhortations. Ces malades sont en général décolorés, maigres et affaiblis par le mal qu’ils se sont fait ou qu’ils cherchent à se faire.

Une vingtaine d’années plus tard, avant le régne de Trajan (1), Soranus, médecin peu connu parce que son traducteur, Cœlius Aurelianus, qui ne vécut que plus d’un siècle après lui, reçut de la postérité tout l’honneur qui lui était dû , continua les travaux d’Arétée, et y ajouta le fruit de nombreuses observations et les réflexions d’un excellent esprit. Cette production valut une telle gloire à celui qui avoue lui-même n’avoir fait que la traduire (2) avec

(1) L’an 95 ou 96.

(2) Cœlius Aurelianus, acutorum lib. 11. Soranus verb cujus

SUIl LA l'OLIi;. 17

peu de modifications, que plusieurs fois on n’hésita pas à placer Cœlius Âurelianus au dessus de Galien.

Soranus exprima cette opinion , estimée généralement beaucoup moins ancienne qu’elle ne l’est, que toutes les maladies (1) tiennent à un défaut ou à un excès de force, et que les indications se bornent à diminuer les propriétés vitales. Son esprit positif se montre dans toutes les parties de ses écrits. En rapportant que Léonides regardait 1 inflammation des membranes du cerveau comme la cause de la léthargie, il condamne cet auteur d’avoir localisé cette affection sans certitude, au lieu de s’être contenté d’en décrire avec fidélité les signes qu’il avait pu observer exactement (2\

Il juge inutile de s’arrêter à l’examen des causes éloignées, affirmant que des causes très différentes peuvent produire des effets analogues , et qu’il importe seulement de bien connaître le résultat pour pouvoir convenablement y porter remède. Il a un grand éloignement pour les médications violentes, pour les émétiques, les purgatifs ; partout il manifeste la crainte que l'inflammation ne soit augmentée par la vivacité du |reméde employé. Il conseille un usage fréquent de la gestation, des fomentations chaudes, des onctions huileuses, des cataplasmes,

hœc sunt quœ latinizanda suscepimus.,., i:ic.

(1) Cœlius, lib. III, cap. xix.

(2) Cœlius Aurel, Acut. lib. II.

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des fumigations, des frictions, de la diète, des bains, des sangsues et des ventouses ; reconnaît à l’air la plus grande influence sur[l’état du malade, soit qu’il soit chaud, frais, pur, sec ou humide , engage les médecins à ne pas négliger le parti qu’ils peuvent tirer de ses modifications, et rejette toute médication empirique et toute formule superstitieuse.

11 fait un long examen delà paralysie. Les parties qui en sont frappées sont privées entièrement ou en partie des mouvements volontaires : le sentiment y est anéanti ou diminué ou perverti ; les organes atteints sont altérés dans {leur forme, leur couleur ou leur volume, par privation de nutrition, et conséquemment atrophie. Les membres paralysés restent dans l’adduction ou l’extension , sont contractés ou allongés. Cette maladie est très grave : elle l'est d’autant plus que les parties sont entièrement privées de sentiment et de mouvement, qu’elle affecte des corps faibles, ou vieux, ou atteints déjà d’autres maladies, surtout de l’épilepsie, et qu’elle envahit une trop grande étendue , et principalement des organes essentiels à la vie (1). Tous les organes le plus fréquemment affectés sont examinés , et l’altération de leur action physiologique , les déviations de la face, celle de la langue^ la chute des paupières , l’amaurose, la paralysie de l’œsophage, de la vessie (2), sont décrites avec la plus

{\)Calius Aurtl. Chrome., Ub. I, c. /.

( 2 } Urina tü>stinctur et neque excluditur nisi adhibito cathe-

SUK LA FOLIE.

grande fidélité.' Il conseille le? saignées abondantes, les applications excitantes sur l’organe atteint , les douches (1), les bains de mer, les eaux minérales naturelles (2), principalement celles qm sont chaudes (3).

Il consacre un chapitre à la recherche du siège de la phrénésie, qu’on place, tantôt, dit-il, à la base du cerveau, tantôt dans ses membranes ou dans l’épaisseur même de cet organe, et définit ainsi cette maladie ; trouble aigu des facultés intellectuelles avec fièvre ardente, pouls petit et fréquent, carphologie et crocidisme (4). Il établit nettement la distinction de la phrénésie et de l’aliénation, (f Dans la phrénésie, dit-il, il y a toujours fièvre , le malade rit tout bas ou par éclats, chante, murmure, pousse les cris d'un enfant, ou lait un chuchotement con-

teri.— Ainsi le calhctérisme se pratiquait du temps de Soranus, peut-être même du temps d’Ërasistrase. ( Gœlius , Chronic. , lib. II, cap. .1)

(1) Chronic,, lih. II, cap. V.

(2) Ibid.

(3) Thémison prescrivait déjà la saignée et les ventouses dans les paralysies. La règle, si invariablement pratiquée pendant long-temps, d’exciter le vomissement dans l’apoplexie et les paralysies, date de Praxagore.

(4) De acutis, lib. I, c. III ; et ailleurs (lib. I, c. II): Phrenitiin esse alienationem mentis celerem cum febri acutd ati/ue manuum vano errore ut aliquid suis digilis adtreclare videantur, et parvo pulsu ac denso ; et ailleurs (lib. I, c. I) : Deliralio vehemens cüm alieruLtione atquefehre, desinens in interfectioaem celerem, aliquandb et in sanüatem.

ao UECHIKCIIKS HISTORIQUES

tinuel, ou, agité par une fureur non interrompue, se laisse difficilement contenir; s’indigne contre ceux qui l’entourent, se frappe , déchire ses vêtements, ou bien veut se cacher par frayeur ; pleure, ne répond pas à ceux qui lui parlent, tandis qu’il entretient conversation avec des êtres imaginaires, comme s’il les voyait, souvent même avec ceux qui n’existent plus ; il se précipite sur les aliments et les boissons, les avale rapidement ou les rejette après les avoir gardés quelque temps dans sa bouche. Ses yeux sont fixes, brillants, largement ouverts, sans aucun mouvement des paupières, ou bien agités d'un clignotement continuel. On le voit avancer fréquemment la main au-devant de ses yeux, comme pour prendre ou repousser quelque chose qui s’arrêterait ou voltigerait près de lui. Ses joues sont tantôt colorées et tantôt pâles ; ses narines laissent souvent s’écouler du sang : il fait entendre des grincements de dents ; il prêle l’oreille, comme s’il percevait tout à coup un bruit qui le captive : il affecte les positions les plus indécentes, essaie d’élever ses pieds jusqu’à ses épaules , attire toutes ses couvertures en haut. Son cou se gonfle, ses mains tremblent, son pouls devient plus fréquent, obscur et incertain , faible et vacillant comme une lampe peu à peu privée d’huile. Il survient de la diarrhée, des hoquets , la langue s’embarrasse , l’articulation des sons est incompréhensible. Le malade tombe dans les convulsions ou le coma. — Sa situation est

Sün LA FOLIK. 2l

toujours d’autant plus alarmante qu’elle s’ëcarte davantage de l'état physiologique.

c( L’aliénation ne se comporte pas de même.

L’absence de la fièvre constitue la] première différence, ainsi que cela a déjà été avancé ; cependant, il est vrai de dire que quelques maniaques ont de la fièvre ; cette distinction est donc quelquefois insuffisante. Mais, chez les phrénétiques , la .fièvre précède le délire : chez les aliénés , au contraire, le trouble des facultés intellectuelles précède la fièvre. Comme cette succession peut ne pas être saisie en temps utile, ou peut être infidèlement racontée, on a un autre signe qu’il ne faut pas négliger : chez les phrénétiques, le pouls est petit et fréquent; il est grand chez les maniaques. Enfin, s’il conserve, ce qui est très-rare , une petitesse et une concentration égales chez les uns et chez les autres , au moins ne voit-on jamais survenir chez les maniaques ni le crodicisme, mouvement par lequel le malade semble vouloir arracher les fils de sa couverture, ni la carphologie , qui consiste dans l’agitation désordonnée de ses doigts, comme pour saisir des corps voltigeant dans l’air, ou en serrer d’autres qui seraient dans ses mains. Ces signes sont nécessaires dans la phrénésie , et s'ils surviennent chez des malades réputés maniaques, on ne doit pas hésiter à déclarer que la phrénésie a succédé à la manie ; de même que, réciproquement, on voit la manie succéder .à la phrénésie, ou, avec d’autres signes, la

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léthargie à cette dernière maladie , ou bien encore un accès phrénétiijue suivre la léthargie. «

Soranus fait une peinture aussi vraie qu’animée du coma, du caïus, delà léthargie. Il mentionne dans chacun de ces états l’hébétude des sens , la lenteur extrême ou l’absence même des réponses , la difficulté qu’on éprouve à obtenir du malade qu’il montre sa langue ou qu’il la retire après l’avoir montrée; l’immobilité qu’il conserve lorsqu’on lui a donné une position , le tremblement de ses membres et de sa langue, l’oubli de demander l’urinoir ou de s’en servir lorsqu’il l’a reçu, et, dans un état plus avancé , la respiration stertoreuse, ou la lenteur extrême de cette fonction , le gémissement qui l’accompagne de temps en temps, la semi-occlusion des yeux, le serrement des dents, ou la chute de la mâchoire inférieure , le tressaillement des lèvres , la lividité des ongles , l’état misérable du pouls, la rétraction des membres, les convulsions , les sueurs froides et visqueuses au visage et au cou, enfin l’écoulement involontaire de l’urine et des matières fécales.

Il condamne Asclépiade et Praxagore de conseiller dans les affections cérébrales, et principalement dans la léthargie , l’emploi des médicaments exci- > tants , tels que le vin pur, le poivre, l’absinthe , le musc , le castoreum , la rue, les baies de laurier, et les substances propres à favoriser l’éternuement, ou à impressionner désagréablement l’odorat, telles

SUR LA POLIR

que la laine , la corne ou les cheveux sur des eharbons ai’dents.ll regardeces médications comme incendiaires. Si des organes aussi vigoureux que les pieds, dit-il , lorsqu ils sont malades , deviennent plus souffrants à la suite du plus petit mouvement, combien doit être augmentée par le plus léger exercice, ou par la plus petite excitation, riqflam-> ■ mation d'un organe aussi délicat et aussi sensible que le sont le cerveau et ses membranes (1)! Il ne peut venir à l’esprit d’aucun médecin de dissiper l’ivresse par l’ivresse : or, cet état est une véritable affection cérébrale de courte durée (2). Les ivrognes 'qui continuent long-temps, et augmentent leurs excès , finissent par tomber dans l’aliénation, ou dans la privation presque absolue du sommeil,

Manie. Après avoir exprimé les opinions des différents auteurs qui l’ont précédé , touchant la manie , Soranus dit que cette affection , fréquente chez les jeunes gens et au milieu de la vie, est rare dans la vieillesse et surtout dans l’enfance ; que son invasion est tantôt subite et tantôt lente, déterminée par des causes ignorées ou connues, parmi lesquelles se font souvent remarquer les excès de table, l’ivresse répétée, les veilles prolongées, l’amour, la colère , le chagrin , la crainte , la superstition , les blessures à la tête , l’action immodérée des sens

(1) Ccelius Aurelianus , Acut. lib. /, cap. XI.

(2) Cœlius Aurelianus, Acutorum, lib. I, cap. xy.

a4 RECHERCHES HISTORIQUES

et de l'intelligence dans un intérêt de gloire ou de fortune ; le long usage de substances médicamen* teuses, principalement de celles qui excitent les organes générateurs ; la suppression brusque des hémorroïdes , des ulcères variqueux et de l’écoulement périodique chez les femmes, cf Ceux qui ne sont pas affectés tout à coup, dit-il, éprouvent à peu près les mêmes prodromes que les épileptiques et les apoplectiques. L’invasion d’un accès de manie est souvent précédée d’embarras à la tête , d’agitations vives, suivies tout à coup du plus profond silence ou de vaines terreurs ; d’anxiété, de défiance, de jactance et de forfanterie, de l’appétence d’une foule d’aliments divers, d’un clignement continuel des paupières , de palpitations, de songes terribles , d’embarras du ventre, d’un grand nombre devents intestinaux , de petitesse , de fréquence et de roideur dans le pouls. Ces signes sont loin de se présenter toujours réunis. Lorsque la maladie se confirme, elle ne s’accompagne pas ordinairement de fièvre, quelle que soit sa violence : elle est, en effet, plus ou moins intense; le délire est gai ou triste, s’exprime par des idées d’une folle vanité, ou par des craintes puériles, telles que la peur des cavernes, des lagunes ou de tous autres objets. Certains malades tombent dans l’oubli complet du passé. Apollonius raconte que le grammairien Artémidore fut pris d’une telle frayeur à la vue d’un crocodile étendu sur le sable, qu’il fut à l’instant même

SÜR LA. FOLIE.

aS

frappé de l’idée que sa jambe et sa main gauches avaient été dévorées par l’animal , et qu’il perdit en même temps la connaissance de tout ce qu’il savait.

À côté de cet oubli du passé, les anciens ont ac-<i cordé à certains maniaques le don de prophétie. Démélrius qualifie d’extension des facultés intellectuelles la manie de peu de durée (1 ).

« Les accès sont, ou continus, ou séparés par quelques intervalles pendant lesquels , tantôt le malade est dans une ignorance complète de l’agitation à laquelle il s’est livré, tantôt en conserve une sorte de conscience ; tous ses sens peuvent être altérés et le mettre dans un état continuel d’erreur, ou bien il s’imagine lui-même avoir pris une tout autre forme que la sienne. L’un se croit moineau, coq, ou vase de terre ; un autre, tuile ou dieu, orateur, acteur comique ou tragique ; celui-ci porte gravement un chalumeau de paille, et s’imagine tenir le sceptre du monde : on en a vu pousser les vagissements d’un enfant, et demander à être portés sur la main, ou bien se croire graine de moutarde, et trembler continuellement d’être mangés par quelque poule, ou bien encore refuser d’uriner de peur de causer un nouveau déluge.

« La plupart de ces malades ont, au commencement de leur accès, les yeux animés, fixes et comme

(1) Notre auteur Soranus parle très légèrement île ce don de prédiction, et semble y ajouter peu de foi.

%6 RECHERCHES HISTORIQDES

pleins de sang. Ils ne dorment pas, leurs veines sont gonflées, leurs joues rouges, leur corps presque msensible : on leur voit quelquefois un courage inusité. Tout leur système nerveux est en souffrance, mais la tête principalement (1). Ils se sont, en effet, fréquemment plaints depuis long-temps, soit de pesanteur, soit de douleur à cette partie qui est d’ailleurs le siège des sens si souvent affectés chez eux.

« Traùernent (2). Les maniaques doivent être placés dans un lieu médiocrement clair, i’une température modérée, et dont la tranquillité ne soit ti'oublée par aucun bruit. Aucune peinture n’ornera les murs de leur habitation : l’air y pénétrera par des ouvertures élevées. On les placera au rezde-chaussée plutôt que dans les étages supérieurs, car la plupart sont disposés dans leurs accès à se précipiter. Leurs lits doivent être très solidement assujettis , et placés de telle manière que les malades ne voient pas les personnes qui entrent, et ne soient pas irrités par la variété des figures. S’ils sont dans une agitation telle qu’on ne puisse leur donner d’autre coucher que la paille, elle doit être bien choisie, préparée, dépouillée de tout ce qu’elle contient de dur, afin que son contact soit doux et inoffensif.

{{)Calius Aurelianus, Chronic., lib.I, cap. V.

(2) Arctée, dont nous avons cité des descriptions si vives et si fidèles, n’a point indiqué de traitement.

SÜR tA FOLIE.

« Si quelque partie du corps a souffert des mouvements du malade, il faut y faire des applications tièdes en le contenant, pendant ce temps, par des tissus mous et d’une grande propreté, passés circulairement autour de la tête, des épaules et de la poitrine. Il faut employer des fomentations d’huile chaude mélangée, à cause de ses propriétés émollientes, à une légère décoction de fenugrec, ou de mauve, ou de graine de lin. On interdira les allées et venues fréquentes, principalement de la part des étrangers, et on recommandera rigoureusement aux surveillants de réprimer les écarts des malades, de telle sorte qu’ils ne les exaspèrent jamais par trop de vivacité, et qu’ils ne les mettent cependant pas dans le cas d’augmenter leurs exigences par trop de faiblesse, mais qu’au contraire ils leur laissent toujours voir que leurs fautes ont été reconnues, et usent tantôt avec eux d’une indulgence motivée, et tantôt d’une réprimande peu amère, avec l’explication de l’avantage qu’il y aurait eu à mieux faire.

« S’ils s’agitent et se laissent difficilement contenir, ou s’ils sont irrités par la solitude,il faut recourir à un certain nombre de surveillants, et leur ordonner de se rendre maîtres des malades pour ainsi dire sans qu’ils s’en aperçoivent, en s’approchant d’eux comme pour leur faire des frictions , afin de ne jamais les provoquer. Si la vue des hommes les irrite, et seulement dans des cas très rares, on emploiera

aS RECHERCMKS HISTORIQUES

les ligatures, mais avec les plus grandes précautions, sans aucune secousse, en recouvrant attentivement toutes les articulations, et avec soin de ne se servir que de liens d’une texture molle et délicate , car les moyens de répression employés sans ménagement^ augmentent etméme Jont naître la fureur au lieu de t apaiser (1). S’ils ont de la crainte et du respect pour une personne, il ne faut pas qu’ils la voient souvent; les fréquentes entrevues compromettent un pareil ascendant. Mais, en cas d’utilité, et lorsqu’ils résistent aux volontés de ceux qui les entourent, il faut recourir à cette autorité de la crainte ou du respect. Si on remarque que la lumière les excite , il faut tâcher d’en priver leurs yeux sans soustraire le reste de leur corps à son action. Il convient d’user d’abord de l’abstinence, et de recourir à la saignée si les forces le permettent. S’il ne se présente aucune autre contre-indication, elle doit être répétée de temps en temps. L’un des meilleurs moyens d’appréciation du degré de force se tire de l’état du pouls ; il faut bien faireattention s’il est fort ou faible.

H On ne doit commencer à donner des aliments qu’avec les plus grandes précautions, et n’en permettre, lorsque le temps sera venu, que de légers, ténus, d’une très facile digestion , comme du pain bouilli ou un léger potage de farine d’épeautre, ou

(l) C(eliu.t ÀHreîianus, Acutor., lib. /, cap. IX.

SUR LA KOLIK. 29

toute autre préparation analogue. Le malade doit être nourri de cette manière tous les deux jours pendant le déclin de l'affèction. 11 ne faut pas négliger de lui donner des lavements, si ses évacuations ne sont pas régulières ; dans un grand nombre de cas, le ventre doit être couvert de cataplasmes émollients qui descendront jusqu’au pubis et à la région de la vessie, afin qu’aucun organe n’éprouve la moindre gêne s’il est possible, car, pour peu qu’il y en ait, elle ne manque pas dans un pareil cas de se faire sentir à la tête. On doit observer avec grand soin la forme du déliré, et recourir à l’influence salutaire des impressions morales, des idées gaies, des nouvelles capables de donner quelque relâche à l’esprit.

U Si la maladie demeure stationnaire , la tête doit être rasée (1). On applique et on promène des ventouses scarifiées, d’abord à la poitrine , entre les épaules , car ces régions supérieures ont d’étroites connexions avec la tête, puis à l’occiput, au vertex et aux tempes. Mais ces applications à la tête ne doivent être ni trop rapprochées ni trop largement faites , car leur trop vive excitation, au lieu de n’agir que sur les téguments , appellerait le sang des autres parties du corps sur celle qui est déjà malade

(1) La section des cheveux a été présentée comme un moyen nouveau dans le traitement de la manie. Les anciens le mettaient fréquemment en usage, tantôt comme agent thérapeutique , tantôt pour faciliter l’emploi d’applications directes sur la tête.

5o RECllERCHFS IIISTOIUQUES

et augmenterait conséquemment l’aliénation (1). Les sangsues pourront (2) être aussi apposées au front ou aux tempes, en ayant soin de favoriser ensuite l'écoulement du sang par des cataplasmes de pain ou de toute autre substance adoucissante , ou par des éponges imbibées d’eau cbaude. Si les symptômes persistent, on remettra (3) ce même moyen en usage le second ou le troisième jour, et plusieurs fois au besoin. Si les régions couvertes de ventouses et les piqûres de sangsues sont douloureuses , on les humectera, soit avec de l’huile, soit avec une décoction d’eau de mauve , ou on y fera des onctions de cérat.

« S’il survient des veilles fatigantes, il faut recourir à la gestation sur un lit suspendu ou sur une chaise à porteurs , ou même sur les mains enlacées. On peut mettre aussi en usage le bruit de la chute continuelle d’un filet d’eau, d’une certaine hauteur : ce son monotone endort souvent les malades. L’application d’éponges chaudes sur les paupières relâche les duretés dont elles deviennent le siège à la suite d’une longue privation de sommeil , et étend peut-être son action émolliente jusqu’aux membranes cérébrales.

« Lorsque l’accès décline , que le délire se dissipe et que le sommeil reparaît, il faut donner des ali-

( 1 ) Cœlius Aurel., lib. I, c. XI.

(2) Ibid.

( 3 ) Ibid, Chronic. lib. /, c. V.

ments plus varias , médiocrement réparateurs. Quand les malades ont repris des forces, il faut les obliger à la promenade et aux exercices de corps, toujours utiles pour la conservation de la santé, mais bienfaisants surtout en pareille situation. Il faut aussi les engager à exercer leur voix : on leur fera lire des écrits contenant quelques fautes, ce qui offrira en même temps l’avantage d’exercer leur esprit à la constatation des imperfections de style qu’ils ont sous les yeux. Les lectures qu’on leur permettra seront toujours simples et d’tine intelligence facile. On conversera avec eux, on leur fera beaucoup de questions, sans cependant les fatiguer jamais ; car cette sorte de travail et celui d'une lecture assidue , causent une aussi grande lassitude que les mouvements immodérés du corps. On aura recours, après la lecture, aux jeux de la scène, dont la récréation dissipera une tristesse prête à se faire sentir, ou des craintes frivoles sur le point de se réveiller.

« A une époque plus avancée du traitement , on occupera les malades de méditations et de discussions plus graves, pour rendre à leur esprit toute sa capacité , mais avec la précaution que le début des sujets traités soit sans chaleur, que la narration, au contraire, et la démonstration soient claires, complètes, sollicitent un débit animé, et que l’épilogue soit bref et négligé (1). 11 ne doit se trouver

(1) L’effet de ces conseils est sans doute d'éviter de fatiguer

5a u£ciiKncu£8 uisiouiques

parmi les auditeurs que des personnes de la connaissance des malades , qui donnent de temps à autre quelque relâche à l’esprit de l’orateur par leurs approbations bienveillantes. Après cet exercice , on s’empressera de les conduire à la promenade, ou de leur faire des frictions sur le corps.

« Quant à ceux qui sont illettrés , on ne traitera avec eux que des questions de leur étal. On parlera au laboureur de la culture des champs , au marin de la navigation. Si on a affaire à un homme ignorant de tout, on ne lui présentera que des sujets très généraux ou des séries de nombres. On peut , en effet , trouver des aliments convenables à tout genre d’esprit, mais il s’agit surtout de flatter agréablement celui qu’on traite. »

Soranus indique alors comment doivent être faites les onctions et les frictions qu’il conseille : il veut qu’on les fasse d’abord sur les épaules , au cou , légèrement en commençant, puis plus fortement; ensuite à la tète ; après quoi il recommande un bain.

(( La nourriture doit devenir, ainsi qu’on l’a dit, de plus en jdus substantielle. Après avoir donné des légumes , des herbages , on peut arriver aux poissons , à la cervelle des différents animaux, qui

long-temps des intelligences encore peu solides, et de les frapper surtout par les choses positives d’une démonstration. H paraîlj en avoir un autre, c’est l’action d’une déclamation particulière peu expressive d’abord, animée ensuite, négligée à la fin.

Il ne faut pas manquer, dans tout examen historique , de tenir compte de l’esprit et des habitudes de chaque époque.

SUR LA FOLIK.

est un ulimenl de très-facile digestion , puis aux petits oiseaux. On n’accordera que plus tard les oiseaux plus volumineux , les grives , les jeunes pigeons , et on sera encore beaucoup plus réservé à l’égard du lièvre et du chevreuil. On permettra un peu de vin faible et léger , d’abord tous les cinq jours , puis quatre , trois , deux , jusqu’à ce qu’on soit arrivé ainsi par degrés à pouvoir en donner chaque jour.

« Lorsque le malade n’éprouvera plus aucun nouveau symptôme et sera devenu moins impressionnable , le changement d’air lui sera d’un grand avantage. Les voyages de terre et de mer, les distractions de toute espèce , les récréations d’esprit, les conversations agréables , affectueuses , produiront un excellent effet , car l’ennui et les passions tristes reprennent facilement les personnes qu’ils ont affectées; et si des hommes sains et bien portants peuvent tomber tout à coup dans différents états morbides sous l’influence du chagrin , ces effets sont bien plus à craindre pour ceux qui sont à peine guéris, et qui se trouvent pour ainsi dire encore dans l’atmosphère de leur maladie (1). On pourra permettre au convalescent, s'il le désire, d’aller entendre les leçons des philosophes. Elles dissipent souvent la tristesse, la crainte, les emportements, et peuvent ainsi contribuer puissamment au rétablissement de la santé. ))

(1) Ccelius Aurel,, Août. cap. XI.

Si la maladie , au lieu de se guérir demeure ou s’aggrave , Soranus conseille de revenir aux moyens mis en usage, aux applications, aux embrocations , aux ventouses, à la section des cheveux, à l'exposition du corps à l’ardeur du soleil , pourvu que la tête soit soustraite à son action , aux sinapismes (1), aux violents exercices de différente nature. Il établit bien, au reste, la distinction d’une durée réelle de la maladie et de la persistance de quelques symptômes qui n'indiqueraient qu’une influence toute naturelle de la loi de l'habitude (2).

Notre auteur combat ensuite plusieurs conseils donnés par ses devanciers touchant le traitement des maniaques. « Ils prescrivent, dit-il, de les placer, dans tous les cas, dans l'obscurité, sans examiner si fréquemment l’absence de la lumière ne les irrite pas, sans s’assurer si cette condition ne peut souvent contribuer à embarrasser la tête plus qu’elle ne l'est. Ils conseillent aussi une abstinence immodérée ( 3 ) , sans aucune exception , oubliant que

(1) A cette époque on faisait un mauvais usage des applications excitantes : on les plaçait trop près du mal, ne concevant pas qu’on pût appliquer un mo}en ailleurs que là où était la lésion. Ce ne fut guère que Galien qui expliqua bien l’action des révulsifs.

(î) Erit etiam conjiciendum ex mœsliludine quantum permaneat passionis, quantum soluta videalur, non aliter quàm si terebratis oculis ob tardant suffmionem, quanquàni sit perfecla curatio, visûs impedimenta persévérant, quœ quâdam consuetudine potiùs quam passionis prœsentiâ fieri videnlur.

(3) Titus, disciple d’Asclépiade.

SUR LA FOLIK.

c’est un moyen sûr de jeter quelquefois le malade dans une faiblesse mortelle, et de le soustraire à l’action des moyens (jui pourraient être mis en Usage s’il était moins épuisé (1). Ils semblent plutôt délirer eux-mêmes qu’être disposés à guérir leur malades, lorsqu'ils les comparent à des bêtes féroces qu’on adoucit par la privation des aliments et par les tourments de la soif. Séduits sans doute encore par la même erreur, ils veulent qu’on les enchaîne cruellement, sans penser que leurs membres peuvent être meurtris ou fracassés, et qu’il est plus convenable et plus facile de les contenir par la main des hommes que par le poids souvent inutile des fers{2). Us vont jusqu’à conseiller violences corporelles, le Jouet, comme pour forcer le retour de la raison par une pareille provocation : traitement déplorable qui ne fait qu’aggraver leur état, ensanglanter leurs membres, et leur olfrir le triste spectacle de leurs douleurs au moment où ils reprennent l’usage de leur intelligence (3/. Ils veulent qu’on les endorme par l'action des médicaments, du pavot, et

(1) Soranus est loin de méconnaître les bons effets d’un régime peu réparateur dans la plupart des affections dont il est ici question, car il conseille de ne donner que la quatrième ou là cinquième partie du poids d’aliments que prend communément le malade.

(2) MinistrarUium manibus quant inerlibus'vinculis. Chronic . ,

lib.i, c. r.

(3) Titus , disciple d’Asclépiade.

3G IIECIIKUCHES lllSTüIUQUES

provoquent un assoupissement, une torpeur morbide au lieu d’un bon sommeil. Ils frictionnent la’tête avec de l’huile de rose, du serpolet ou du castoreum, et excitent ainsi des organes qui ont besoin de relâchement. Us font un usage peu judicieux de l’application du froid , ignorant combien cette action thérapeutique est souvent excitante. Ils recourent avec aussi peu de mesure aux lavements irritants, et ne retirent souvent de ces injeclions plus ou moins âcres d’autre résultat que la dysenterie.

« Us conseillent l’ivresse (1), comme si la manie n’était pas fréquemment causée par les excès de vin. Us usent sans discernement (2) de l’excitation de la musique, qui peut produire de bons effets lorsqu’on en fait une juste application , et faire au contraire beaucoup de mal dans un grand nombre de cas. On a dit que le rythme phrygien , plein de douceur et de vivacité à la fois , convenait assez à ceux qui sont tour à tour accablés de chagrin et transportés de fureur, et le dorien belliqueux à ceux qui se livrent à des niaiseries et à des éclats de rire puérils ; mais il arrive souvent que de pareils accords déterminent chez les nialadcs une agitation furieuse j ce qui fait dire qu’ils sont possédés de l’esprit divin. On a conseillé aussi de tâcher de rendre les aliénés accessibles à l’amour; mais

(1) Thémison. ■

(2) Asclépiadc et Thémison.

cette passion est souvent la cause de leur maladie. C’est ainsi qu’on en a vu s’imaginer descendre dans les enfers par amour pour Pi'oserpine, et croire avoir obtenu la faveur d’épouser une déesse , bien qu’elle fût la femme d’un autre. Un homme épris pour la nymphe Amphitrile se jette dans la mer. Les vieilles chroniques grecques rapportent qu’une femme d’une naissance royale accablée du repentir de ses faiblesses , massacra ses enfants de ses propres mains. — Il est absurde de penser que l’amour, qui est souvent une fureur, puisse réprimer une agitation furieuse. Il est dilTicile de dire si l’acte générateur doit être permis aux aliénés : la répression des désirs qu’ils éprouvent les agite quelquefois, mais plus souvent encore ils se trouvent dans un état plus fâcheux après l’acte vénérien (1 j.

(( Mélancolie. Les mélancoliques sont irascibles, tristes , ont toute l'habitude extérieure chagrine. Les causes les plus fréquentes de cette maladie ont été exprimées parmi celles de la manie: l’intempérance , l’abus des médicaments , les chagrins , la frayeur. Elle atteint principalement les hommes , et communément ceux de 1 âge moyen. Les prodromes de cette affection sont les mêmes que ceux de la manie. Mais quand la maladie est déclarée , il survient de l’anxiété , du dégoût pour toute so-

(!)A une époque plus nviiuoée , Orihasc conseille le coït Sympos., lib, /, cap. T’'I. Yo\-Qi.U\s : Mania ex semine retento, lili. 10 J ol)?ei v. \XI^ .

38 RFCHEKCHRS HISTOBJQTIKS

ciëté, un penchant continuel pour la soliJude et le silence ; plus tard, tantôt un attachement extrême pour là vie , tajitôt le désir de la mort , ou une défiance continuelle , la crainte de pièges imaginaires, des pleurs, des gémissements , et tout à coup de la joie , surtout immédiatement après le repas qui ne manque pas de provoquer du gonflement; du froid dans les articulations , une légère sueur, des pincements à l’estomac et une douleur qui s’étend jusqu’entre les épaules; de la pesanteur à la tête , un teint d’un vert noirâtre ou livide , de l’amaigrissement , de la faiblesse , des éructations brûlantes , d’une fétidité détestable; des douleurs intestinales, des efforts de vomissements, ou des vomissements de bile ou de matières noires , quelquefois des déjections alvines de même nature. Plusieurs auteurs , entre autres les sectateurs de Thémison , iioni regardé cette maladie que comme une modification de la manie.) mais elle en diffère en ce que dans l’une l’estomac est principalement affecté , dans l’autre, la tête (1). Sa marche est lente , elle doit être rangée parmi les maladies chroniques. Le traitement a été indiqué dans ce qui a été dit sur la manie. »

Cent cinquante ans après Jésus-Christ, sousMarc- Aurèle , s’éleva Galien , homme d’une si haute in-

( 1 ) In melancolicis stomachus in furiosis verb, caput. {Cælius Aurelinnns Chronic., lib.f,c. f^f.)

«LR LA FOLIK. iq

telligence^ d’une imagination si riche et si féconde, qu’i Ifonda par ses nombreux et importants travaux, la constitution scientifique de son époque et des siècles suivants (1).

Sa mission , au reste , fut de commenter , d’examiner les travaux de ses devanciers , d’en faire le travail critique , et de s’élever, à ce sujet, aux inductions les plus ingénieuses et les plus philosophiques. Mais il est probable qu’il vit moins de malades que n’en avaient vu les deux médecins sur lesquels nous avons principalement fixé notre attention , ou que son esprit fut moins frappé de ce genre d’observation , car on est loin de rencontrer dans ses écrits ces images pleines de vie , ces descriptions si vraies qu’on trouve dans Arétéé.

Parmi les travaux de Galien les plus dignes d’éloge , en ce qui touche notre sujet , doit être compris ce qu’il écrit des actions par consensus , ou sympathies déjà constatées par les médecins des siècles précédents, mais parfaitement signalées et appré-

(P Galien écrivit cinq cents livres. Il eut par son importance scientifique une si immense influence sur son époque, qu’elle s’exerça encore dans toute sa puissance sur les quatorze siècles <|ui le suivirent. Pendant cet espace de temps considérable , en effet , la science fut immobile, dominée qu’elle était par les doctrines du maître qui servaient constamment de point de départ, et qu’on admettait comme axiomes fondamentaux. Lorsqu’un homme naît pour ainsi dire en avant de son siede , ses contemporains frappés de sa .supériorité, reçoivent ses travaux comme une révélation pour laquelle ils ont toute la fol religieuse.

4o BECHERCnKS IIISTORIOUES

ciées avec tout cequi leur appartient, dans les écrits du médecin de Pergame (1).

(c 11 faut, dit-il, distinguer les signes propres que les anciens appelaient primaires , des signes sympathiques ou secondaires. Les affections intenses du cerveau déterminent fréquemment le vomissement (2). Sans doute, lorsque dans l’ivresse la pensée se trouble , personne ne dira que le cerveau est sous le poids d’un travail primaire , bien qu’on ne puisse prouver qu’il n’est alors le siège d’aucune affection ; car pour que ses fonctions soient dérangées il faut bien que l’appareil qui y préside le soit lui-même. Lorsque dans une pleurésie ou une pneumonie, il survient du délire, personne ne dira qu’il dépend d’un état morbide de la plèvre ou du poumon : tous les médecins s'accordent à dire qu’alors cette partie dans laquelle réside la faculté de penser est affectée par sympathie : tous, au contraire, reconnaissent que dans la léthargie et dans la phrénésie, cet organe n’est pas pris par co/i.ven^«.v, mais par affectation première (3). Il est de la plus haute

(1) Galien dit à ce sujet que les médecins qui l’ont précédé n’ont fait qu’entrevoir comme dans l’obscurité d’un songe les actions sympathiques qu’il enseigne et qu’il explique; mais il est vrai de dire que celte action avait été nettement signalée avant lui. Il ne l’est pas moins qu’il l’a mieux fait comprendre et lui a prêté toute l’autorité de son immense talent et de son profond savoir.

(â) Gai. Prorrhef, Comment.

(3) In ProrrJiel. Comment.

importance de bien distinguer les affections primitives de celles par consensus-, car il convient avant tout de savoir où il faut appliquer les remèdes. Le cerveau étant lésé par sympathie, si le siège de l’affection primitive est guéri avant que l’organe de la pensée ait eu le temps de subir une modification particulière, il nV reste bientôt rien. Mais si au contraire, à la suite de quelque consensus , cette modification devient permanente, les moyens curatifs doivent alors être dirigés à la fois sur le foyer primitif et sur le foyer secondaire. Lorsqu’un homme , après avoir veillé et déliré pendant son accès de fièvre , dort et raisonne bien au déclin de l’accès , on peut penser que le cerveau n’est le siège d’aucun travail spécial. Une affection doit paraître d’autant plus propre à l’organe qui en est le foyer , qu’elle est plus permanente. Si à l’occasion d’une fluxion de poitrine il survient un délire constant, pensez que la tête est devenue le siège d’une affection tellement propre , qu’elle peut survivre à la guérison de la maladie de poitrine. Cette recherche du lieu principalement malade est d’une grande importance pour tous les organes, mais surtout pour les affections du cerveau. Il ne peut être d’une aussi grande utilité de savoir si cet appareil lui-même ou bien ses membranes sont affectées, car, dans l’un comme dans l’autre cas , les mêmes moyens doivent être mis en usage et dirigés vers le même lieu.

(< 11 convient cependant d’accorder une grande

4a RECHKHCHES HISTORIQUES

attention à la nature de l’affection. Le délire est un accident de l’organe sous la dépendance duquel est la pensée. H en est de même du coma et de l’assoupissement, qui ne reconnaissent assurément pas la même cause. Mais ces accidents peuvent se succéder ou alterner par relation de voisinage ou de communauté d’action des organes (1). Chaque affection a ses signes propres qui se puisent dans les fonctions mêmes du lieu malade , et les modifications qu’elles éprouvent. C’est sur l’estimation de chacun de ces signes que s’établit le jugement du médecin. La nature des crachats est un signe précieux pour les affections des poumons, de la gorge, des organes respiratoires : les affections du cerveau et de ses membranes se décèlent avec toutes leurs variétés par le genre de lésion des fonctions cérébrales, le sommeil, les veilles, les rêves, les convulsions , les tremblements, une douleur à la tête, une surdité subite.

« 11 y a grande contestation entre les philosophes pour savoir si la faculté de penser n’est que résidente en nous, et pour ainsi dire comme dans un domicile momentané, ou si le principe de cette faculté est une portion matérielle du corps. S'il est difficile de juger cette question, au moins est-il permis de dire par expérience que lorsque le trépan est mis

(I) Cum desipientiœ coma adjunclnm fueril, caque cerebrum male habere dcmonstrent, securior nostra erit cognitio, vidcbiturque affectio major.

SUR LA POLIE. 4

en usage, et que l’on comprime le cerveau, le patient perd à l’instant tout sentiment et tout mouvement. Si une inflammation se développe dans cet organe, on voit parfois survenir ces mêmes accidents, et constamment la lésion de la pensée (1). Le délire peut suivre une brûlure à la tête : des coups à cette même partie peuvent amener le carus ou l’assoupissement. Tout violent travail morbide dans le voisinage du cerveau peut' causer du trouble dans l’exercice de la pensée. Il faudrait d’abord sa* voir en quelle partie de cet organe est le siège de l’intelligence. Si l’on connaissait bien l’état pbysio- , logique du cerveau , on trouverait sûrement dans son état pathologique, et le lieu malade et le genre de maladie; quant à nous, nous pensons qu’il est à la fois le foyer des mouvements volontaires, de -l’intelligence, du sentiment et de la mémoire.

« Les muscles sont les instruments des mouvements volontaires ; mais il est démontré que fous ces mouvements, soit qu’ils s'appliquent aux bras ou aux jambes, à la tête ou au corps; à la voix, à la respiration ou aux cris, reçoivent le principe de leur action des neirfs eérébraux. Lors donc qu’une de ces fonctions* paraîtra lésée, on aura à rechercher si la lésion est une affection propre des muscles qui exécutent, ou du système sous l’influence duquel ils agissent. Par exemple, si les muscles thoraciques qui concourent à l’acte de la respiration

(1) Galien, Coffj7ne«t, inaphor.

44 REcnKRcnrs iiistoriqves

tombent dans l’inaction, il convient de chercher si quelqu’un des organes externes ou internes de l’acte respiratoire est lésé : si aucun ne l’est, la lésion est assurément dans le cerveau. Il ne faut pas moins fixer son attention sur le genre de difficulté de la respiration; car Hippocrate l’a déjà dit, une respiration fréquente indique une affection des organes au-dessus du diaphragme : grande au contraire, et à de grands intervalles, du délire. Un homme perdit le sentiment à trois doigts, à la suite d’une chute sur le dos (1). Quelqu’un tomba d'un lieu élevé sur la terre, de manière que le haut du dos fut fortement intéressé. Le troisième jour, sa voix devint extrêmement faible , le quatrième elle fut impossible. Il y eut en même temps résolution des membres inférieurs, sans difficulté aucune dans les supérieurs, sans suspension ni la moindre gêne dans la respiration. Comme la moelle de l’épine était toute prise au-dessous du cou, le thorax se mouvait par le diaphragme et par les muscles du haut qui reçoivent leurs nerfs de la moelle épinière cervicale; mais les nerfs des muscles intercostaux qui président à l’exsufflation étaient tous affectés. Les médecins dirigeaient en cette circonstance tous leurs soins du côté des jambes sans mouvement, et à la gorge à cause de la perte de la voix : j’exprimai mon avis , et j’appliquai le traitement sur le lieu vrai-

, é-.lit. 1G25, Venellis, vol. III de lacis offectis^

SUH LA. FOLlIi.

ment lésé. L’inHammation de la moelle épinière étant arrivée à la fin , le jeune malade recouvra le septième jour la voix et le mouvement des extrémités inférieures. De même que les jambes tombent en résolution par les dispositions indiquées de la moelle épinière, la section des nerfs vocaux ou leur interception par un lacs produisent un effet analogue à la gorge (1). La lésion de ces nerfs et celle des nerfs propres de la gorge, que j’appelle aussi récurrents, entraînent l’altération de la voix. Si dans les expérimentations sur les animaux on incise les museles qui meuvent l’épiglotte, l’animal soumis à l’expérience devient complètement muet, mais non pour la même cause que celui auquel on a fait la section des nerfs. .Te me rappelle avoir vu la voix tellement altérée qu’elle était presque perdue , à la suite d’un refroidissement considérable des nerfs récurrents, par l’emploi de certains moyens chirurgicaux en hiver : ce qui ayant été reconnu, fut combattu avec plein succès par des applications chaudes.

« La perforation du thorax anéantit la voix, parce qu’il ne reste plus d’air qui puisse être fourni aux instruments vocaux ; l’incision totale de la trachée-artère produit le même effet. Au contraire, la dissection de la trachée empêche la voix sans priver l’animal de la respiration.

(1) J’appelle nerfs vocaux ceux que j’ai trouves; car mes maîtres ne connaissaient que ceux qui sont près des artères.

(Galien).

46 llECHERCHhS HISTORIQUES

« Un chirurgien faisait l’ablation de grosses glandes situées profondément à la région cervicale d’un enfant : redoutant la section d’un vaisseau considérable, il déchirait les tissus avec ses ongles (1), au lieu de les diviser avec l’instrument. 11 eut l’imprudence de comprendre dans ses efforts les nerfs récurrents , et rendit l’enfant muet (2). m

A la lecture et à la méditation de ces intéressants passages de Galien , on est surpris et peiné que ses successeurs ne se soient pas avancés dans la voie expérimentale qu’il leur ouvrait , au lieu de s’attacher, comme ils font fait, à la partie théorique de ses écrits , et de perdre conséquemment tout le fruit de ses travaux. On ne trouve dans ses ouvrages que peu de choses qui lui soient propres sur l’aliénation ; car il parait très douteux que le livre de la Mélancolie f qui se trouve compris dans ses œuvres, soit de cet auteur (3 j. Il fait remarquer que les yeux des phrénétiques sont souvent pulvérulents comme ceux des personnes qui viennent d’ê-

(1) Nous apprenons par ce passage de Galien que ce procédé opératoire, souvent mis eu pratique avec succès de nos jours, et surtout par Dupuytren, dans l’ablution de certaines tumeurs, celles principalement de la région cervicale, était déjà connu dans rantiqnitc.

(2) Tous ces passages de Galien sont extraits de lacis affectis, édit. 1()25, Venctiis, vol. III, pag. 6.

(3) Galien loue beaucoup un Traité de la mélancolie de Rufus qui vivait sous Trajan. Cet ouvrage est perdu.

SUR LA. FOLIR. 4^

tre exposées aux grandes poussières de l’été (1) ; que l’épilepsie est ordinairement le résultat d’une prédisposition organique (2).

Il considère comme une chose fort heureuse dans la mélancolie la perte d’une certaine quantité de sang par les tumeurs hémorrhoïdaires , et comme infiniment plus salutaire encore chez les femmes l’écoulement abondant des régies , ou leur retour après une suppression plus ou moins longue (3). Il interdit l’usage du vin aux épileptiques, aux maniaques , à tous ceux qui ont une affection dont le siège est dans la tête (4). Dans les maladies cérébrales, après avoir insisté sur les avantages des émissions sanguines , lorsque le sang se porte en trop grande proportion à la tête et produit le délire, il conseille l’usage des applications révulsives sur les extrémités inférieures (5).

Si l’on goûte à la lecture de cet auteur une vive satisfaction à trouver dans ses écrits tant de choses positives, on éprouve aussi souvent un sentiment pénible en y voyant des explications hasardées qui forment un contraste choquant avec le reste. On est

(1) Galien, ProrrAef. Comment.

m id.

^5) De morb. vulg. Comment. II.

{A) De atténuante victü.r ratione.

(5) Ce moyen thérapeutique avait été condamné par les médecin.s plus anciens, qui s’étonnaient qu’on put proposer une action médicamenteuse sur d’autres organes que ceux qui souffrent. l^yoyez Arétée etCœlius Aurelianus).

48 ni'CUERCHES HISTORIQUES

étonné que toujours dans la bonne voie, et sur le point de trouver la vérité tout entière, il se prive lui-même des moyens d’y arriver. C’est ainsi qu’aprèsavoir dit que chaque organe a ses fonctions, que toute fonction étant altérée il faut en chercher la cause dans le lieu qui l’exécute, qu’on ne peut placer la cause immédiate des désordres de la pensée ailleurs que dans la tête, que le sang est appelé en grande quantité vers toute partie souffrante et conséquemment vers le cerveau quand il est malade, il recherche dans les idées d’humorisme qui l’avaient précédé (1), les explications de ces phénomènes, et leur communique une nouvelle vie au moment où elles semblaient devoir mourir en face de son esprit critique (2;.

Les médecins qui suivirent Galien ne firent que copier ses œuvres et celles de ses devanciers ; mais au quatrième siècle, Marcellus de Seïde, en Pamphilie, fait une description en vers héroïques de la lycanthropie, ainsi nommée, dit-il, parce que les malades errent en hurlant comme des loups, pendant la nuit, dans les lieux déserts ou sur les tombeaux (3).

Dans le même temps, Némésius, premier évêque d’Émése, chei'che à localiser les fonctions cérébrales, et dit que la sensibilité a son siège dans la ca-

(1) ü, Dynamidiis.

(2) De inorbis vulgar. Comment, II.

(3) Suid., tome II, p. 498.

suit iwV l'OLii:.

vite antérieure du cerveau, la mémoire dans la cavité intermédiaire ou moyenne, et l’entendement dans la postérieure (1).

Nous ne trouvons dans Alexandre de Tralles, qui vivait en l’an 5G0, que ce qu’avaient écrit Arétée, Galien et Cœlius Aurelianus, délayé au milieu des développements et des divisions infinies d’une doctrine qui n’avait fait, depuis son origine, que s’accroître et augmenter les embarras de la science. Ainsi Alexandre distingue une mélancolie par excès de sang, une par altération de ce liquide, une autre bilieuse, une quatrième causée par l’atrabile. Il mêle au désordre de ces distinctions ceux d'une croyance presque aveugle à une foule innombrable de médicaments et aux pratiques de la plus absurde superstition. Le seul conseil raisonnable que nous trouvions dans ce livre, touchant notre sujet, est celui de s’informer avant tout, en voyant un aliéné, si quelque écoulement habituel, tel que le flux hémorrho'idaire , n’est pas supprimé ; si c’est une femme , l’écoulement des règles. Alexandre de Tralles conseille aussi, comme l’avaient fait ses devanciers, d'étudier le genre de délire du malade, de converser avec lui, d’approuver quelquefois ses idées pour pouvoir mieux les dissiper. Il raconte l'bistoire, bien souvent répétée depuis lui, de ce malade

(l) Le même auteur dit que les artères doivent recevoir le sang des veines et le distribuer ensuite dans tout le corps.

5o RECHERCHES HISTORIQUES

qui s’imaginait avoir eu la tête coupée par les ordres d’un tyran, et qui fut guéri dès que son médecin (1) eut l’heureuse idée de lui faire faire un chapeau de plomb dont le poids incommode lui fit croire que sa tête lui était rendue. Il rapporte aussi une autre aventure qu’on n’a pas manqué d'attribuer de siècle en siècle aux médecins de chaque époque (2;. Une femme s’imaginait avoir avalé un serpent et le conserver dans son estomac : son médecin la fit vomir , eut soin de jeter dans les matières qu’elle avait rendues un reptile semblable à celui que se représentait son imagination, et la guérit.

A cette époque per.««onne n’ayant rien fait depuis les longs travaux de Galien, qui semblait avoir fixé la science et l’esprit des travailleurs ayant dirigé son activité vers la polypharmacie et les pratiques

( 1 ) Ce médecin était Philodotus.

(2) Lorsqu’on parcourt un certain nombre d’aùteurs de différentes époques, on trouve dans l’enchaînement de leurs travaux la preuve frappante d’une certaine paresse de l’esprit humain, qui fait que chacun se complaît à répéter ses devanciers et à vivre de leurs idées. Les mêmes explications , les mêmes moyens thérapeutiques , les mêmes histoires , sont reproduits avec la plus religieuse fidélité à des distances de plusieurs siècles. Avec une pareille manière de procéder, l’émission d’une erreur est une grande calamité. On ne saurait dire combien sont ancienne.s une foule de croyances ou de pratiques absurdes en vigueur aujourd’hui même , et qui n’ont souvent, sans qu’on s’en doute , d’autre raison de leur puissance que leur respectable vieillesse.

SUH LA FOLIE.

superstitieuses, la médecine paraît avoir éprouvé un mouvement rétrograde. Il est à peine question dans le livre d’Alexandre de Tralles, de l’importance du régime, de l’air, de la lumière, de l'exercice. Cet ouvrage se compose en grande partie de recettes niaises qui sembleraient en faire un livre à l’usage des garde-malades. On y conseille gravement de prendre le morceau du manteau ensanglanté d’un gladiateur tué, de le brûler et d’en mêler les cendres à du vin J ou bien de boire pendant cinq jours de suite dans du lait, et à jeun, les testicules d’un jeunecoq; d’enfermer un chien pendant quatorze jours, de ne le nourrir que d’os ; le quinziéme, de brûler ses excréments blancs, et d’en faire usage pendant cinq jours ; de s’attacher sur la peau et de porter pendant un certain temps un lambeau du front d’un âne; de fixer au bras gauche du malade un clou d’un vieux vaisseau brisé et d’arracher en même temps le cœur vivant d’un cerf, etc. , ( 1 ).

En l’an 630, sous le calife Omar, les travaux de Paul d’Égine indiquent un état plus avancé et sur- ' tout une meilleure tendance.

En traitant de la phrénésie, après avoir répété ce

(1 ) C’est sans doute à la lecture de ces formules, dont nous ne donnons qu’un très mince apcrqu puisqu’elles sont par centaines pour cbaqiie maladie dans le livre indiqué, que Montaigne dit en parlant des médecins : «Comment ne pas rire d’eux et de leur art, lorsqu’ils vous conseillent gravement de prendre du sang tiré du côté gauche de la crête d’un coq noir forcé à la course? *

J2 RECUEHCIIE5 11 ISTOiUQU KS

qu’il y avait de sage chez les médecins plus anciens, comme le conseil de placer les malades dans un lieu médiocrement éclairé, d’une température modérée et sans aucune peinture, ce médecin recommande les saignées abondantes, les lavements, les boissons délayantes, l’abstinence de tout liquide excitant, du vin, de l’hydromel; dans la convalescence, une nourriture très ténue, le pain bouilli, les concombres, le melon, les laitues. « Si l’urine est rare, dit-il, il faut couvrir la région de la vessie et le pubis de fomentations chaudes. Les malades ne seront visités que par leurs amis les plus intimes. Si leurs mouvements sont désordonnés ilsserontréprimés , chez les riches par": hurs esclaves, chez les pauvres, par des liens flexibles et disposés de telle sorte qu’ils ne puissent jamais blesser ni même causer (Tirritation.

K Des ventouses sèches ou scarifiées pourront être appliquées avec succès à la région occipitale, ou le long de la moelle épinière. Les bains et les onctions auront aussi de grands avantages. Il ne faudra pas négliger les applications de cataplasmes de farine de lin ou d’orge sur le ventre si les intestins sont enflammés. Lorsque l’état est décidément amélioré, et qu’on n’a plus à craindre de désordre d'esprit, il faut relever un peu les forces avec du vin léger étendu d’ eau, puis recourir à la gestation et à différents genres d’exercice; que ceux qui ont été phrénétiques se gardent bien de .s'exposer à l’ivresse, à l’ennjui, et surtout, à laction directe du soleil. »

SUR FOLIK.

Dans la léthargie, Paul d’IÉgine conseille les émissions sanguines, les révulsifs, la piqûre des jambes, l’arrachement des poils, les ventouses, les vésicatoires. Dans le coma vigil ou catochus, il recommande une attention spéciale du côté du tube digestif disposé à s’enflammer chez les malades qui vomissent, et prescrit les affusions sur la tête, froides l’été, glacées l’hiver. 11 pense que cet état est souvent la suite de l’ivresse. Lorsqu’il traite de la mélancolie, il retrace les mêmes réflexions, les mêmes observations que Soranus. Quelques malades, ditil, se croient métamorphosés, et imitent le cri de l’animal dont ils s’imaginent avoir la forme; les uns fient, les autres pleurent sans cesse, ou se croient doués d’un pouvoir supérieur et prédisent l’avenir. La plupart des mélancoliques ont un corps grêle, une peau rembrunie, rugueuse et comme desséchée, une habitude de corps triste, soit que l’affection tienne à une disposition congéniale, ou qu’elle soit la suite de chagrins, de veilles, d’une mauvaise alimentation, d’une suppression quelconque. Cet état s’accompagne souvent d’éructations acides, d’ardeur, de pesanteur à l’estomac, de vomissements : il n’est pas rare de voir la maladie se terminer par de pareils accidents ou par des excrétions abondantes. Lorsqu’il ne survient aucun ou que très-peu de ces signes, on peut dire que le cerveau s’est pris d’emblée.

i( Un lieu tranquille, les bains, les récréations

54 RECHERCHES HISTORJQUES

d’esprit, sont les premières conditions de traitement de cette maladie. Les substances diurétiques, et dans quelques cas particuliers les purgatifs des différentes parties du canal intestinal, en commençant par le haut, les médicaments propres à rappeler les règles et les hémorrhoïdes, les ventouses sèches et scarifiées, les sinapismes, les applications dépilatoires sur le dos et sur le ventre, les épithéraes excitants promenés sur les différentes parties du corps, et toujours suivis d’application de laine, seront utilement mis en usage. On ne permettra qu’une alimentation aqueuse, et on évitera conséquemment la chair des animaux, surtout celle de bœuf, de cerf ou de biche, et également les lentilles, les choux, les limaçons, les vins noirs et épais.

« La lycanthropie est une variété de la mélancolie. Les lycanthropes sortent la nuit de leur domicile , cherchent à imiter les loups , et vont errer autour des tombeaux jusqu’à ce que le jour paraisse. Leur visage est pâle, leurs yeux sont secs, leur regard incertain, leur langue aride, leur soif immodérée, leurs jambes sont souvent déchirées par les buissons dans lesquels ils vont errer : il en résulte des ulcères qui se guérissent difficilement. Le traitement de celle affection est le même que celui de la méla,ncolie. Les saignées jusqu’à défaillance , l’usage du petit lait, celui des bains d’eau douce , sont souvent indiqués avant tout : c’est beaucoup faire

que d'obtenir en pareil cas le retour du sommeil par des aspersions convenables , le silence , l’obs^ curilc , les onctions opiacées aux narines , au mo~ ment où le malade commence à s’endormir.

(( Les maniaques , affranchis de toute retenue , s’abandonnent aux emportements des bêtes féroces, et frappent souvent ceux qui se livrent imprudemment à eux. Leur traitement, à quelques modifica* tiens près , doit être le même que celui des mélancoliques. Il est fréquemment utile de leur appliquer des sangsues à la tête, et de leur faire des affusions vinaigrées sur cette partie. On doit tou|ours user près d’eux de douceur et non de violence , et masquer, autant que faire se peut , le goût désagréable des substances qu’on leur donne. Mais avant tout , il faut les contenir avec les plus grands ménagements, et , par exemple , faire qu’ils soient portés sur un petit coucher suspendu dans l’intérieur d’un lit construit exprès pour eux (1). »

En donnant l’histoire assez étendue des travaux des premiers siècles, j’ai voulu éviter de faire l’inutile exposé de ceux des siècles suivants , toutes les fois qu’ils ne seraient qu’une vaine répétition de ce que nous aurions déjà dit.

Chez les médecins arabes (2), on ne trouve à peu

(1) Pauli Æginelœ opus de re medied. Parisiis, 1532.

(2) Averrhoè's, dans le douzième siècle, fut persécuté, exilé, pour avoir dit que l’intelligence n’existe pas individuellement dans tel ou tel homme, mais qu’il n’y en a dans la nature

près rien de nouveau qui puisse se rapporter à notre sujet. Ils ont tous^ ainsi qu’on peut le voir dans Avicenne et les autres , l’opinion que le cerveau n’est presque toujours pris que par consensus dans la mélancolie , et que les organes qui sont le plus souvent cause première de la maladie , sont l’estomac, le foie, la rate, l’utérus. Le médecin que nous venons de nommer dit fort raisonnablement qu’on a voulu attribuer plusieurs espèces de mélancolie à l’influence des démons , mais que cela ne le regarde pas. Il conseille la saignée avant tout, en tout temps malgré l’avis d’Hippocrate ^ et loue l’exercice de la balançoire.

Les Arabes ont décrit comme une variété particulière de l’aliénation , la mélancolie errante qu’ils appellent kutuhulh , du nom d’un animal toujours en mouvement sur la surface de l’eau stagnante. Les malades sont dans une mobilité continuelle, fuient les hommes, aiment la solitude, sans trop savoir cependant où ils vont. Leur teint est couleur de citron, leur langue sèche , leurs yeux sont toujours secs et creux, tout leur corps aride, leur visage triste. S’ils rencontrent quelqu’un, ils ne le regardent et ne le voient même pas.

qu’une seule, source des intelligences individuelles , comme le soleil est la source de la lumière. Avicenne regardait les esprits vitaux comme une substance aerienne dont l’obscurcisscmcn produit la mélancolie.

Rhazés, accordant un long examen à la manie surnaturelle , dans laquelle , dit-il , les malades font des choses prodigieuses , rapporte que plusieurs mélancoliques illettrés sont devenus tout à coup fort instruits , et ont prédit des événements qui se sont réalisés. Il conseille le jeu d’échecs , comme moyen de traitement de cette maladie.

L’époque sur laquelle nous venons de fixer nos regards nous force à constater ici une rétrocession de la science depuis le premier siècle. Ce n’est pas sans quelque dégoût qu’aprés tant des choses positives, tant de recherches faites dans une bonne direction , nous nous sommes arrêtés à l’examen du plus aveugle et du plus superstitieux empirisme.

• Malgré la marche un peu plus assurée du dernier médecin auquel nous venons de donner quelque attention , quelle difiérence encore entre les écrits de ce temps et ceux des siècles passés ! Et cependant nous avons encore à suivre le mouvement rétrograde

imprimé à la science. Bientôt nous aurons à gémir sur de nouvelles erreurs , car de longues années doivent s’écouler , à partir de cette époque , avant qu’on secoue le joug des vieilles croyances, et qu’on cesse de mêler aux recherches scientifiques les rêves superstitieux de la sorcellerie et de l’incarnation des démons.

Toutefois , ne voyons dans cette succession d’erreurs qu’un mouvement nécessaire de l’esprit humain. On a dû d’abord collecter des faits et s’en-

gager conséquemment dans une voie positive j il a fallu les résumer plus tard : la doctrine qui leur a servi de lien et de constitution s’est ressentie de la nature des théories qui l’avaient précédée, et a transmis aux siècles suivants les vices de son origine. Il ne faut pas croire pour cela quelle n’ait pas atteint son but à l’époque de sa naissance. Elle a établi des croyances qui ont réuni les travailleurs ; elle a jeté les fondements de la science. Mais, plus elle avait reçu d’autorité du génie qui l’avait créée, plus il a fallu d’efforts pour l’ébranler , et pour affranchir de ses vieilles éntraves les travaux des temps modernes.

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