‹ Recherches historiques sur la folieChapitre 3 sur 6 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Il faut rappeler à ceux qui voudront bien consulter ces recherches historiques , qu’un travail de cette nature ne peut guère être lu par portions détachées si l’on en veut tirer quelque fruit et en faire des ajjplications utiles au présent. En médecine comme dans toutes les sciences , l’étude et la contemplation des âges n’offrent d’intérêt que par le rapprochement et la comparaison qui eu résultent : c’est une chaîne non interrompue dont il faut savoir retrouver les anneaux d’or sous la rouille des temps.

Nous avons principalement examiné les travaux d’Arétée , de Soranus , de Galien, de Paul d’Egine. Nous avons maintenant à promener nos regards sur les époques suivantes qui vont nous prouver jusqu’à quel excès d’aveuglement peuvent se laisser aller ceux qui se livrent à tout jamais et sans examen à une croyance considérée comme une nécessité. Dans une pareille situation , on ne peut employer ses moyens qu’à des efforts de détail. On

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ne fait le plus souvent que soumettre de complaisantes et fausses applications au dogme fondamental qu’on s’est fatalement imposé. C’est ce dont nous allons acquérir la preuve au prix de l’examen fastidieux de .toutes les suppositions de l’humorisme, de la coction des humeurs, de leur fermentation acide ou alcaline.

Jacob Sylvius , en 1480, ne fit qu’exagérer et travestir toutes les hypothèses de cette doctrine. « L’humeur mélancolique , dit - il , est si âcre qu’elle altère sensiblement toutes les substances qu’elle touche : elle fermente rapidement , corrode les tissus vivants , a une saveur aigre et une odeur très forte : jetée sur la terre , elle bouillonne et la détruit; aucun animal n’est tenté de la goûter. Elle est de deux espèces ; l’une est dans les veines , sous le même aspect et dans les mêmes proportions que la lie. dans un tonneau ; l’autre est formée par une bile jaune ; c’est la plus malfaisante. Si elle ne s’échappe par quelque ouverture visible ou cachée, et qu'elle reste long-temps dans le corps , elle se putréfie ; car aucune humeur ne peut y séjourner qu’elle ne s’altère , même celles qui sont bienfaisantes , à plus forte raison celles qui sont si nui.sibles qu’elles ne sauraient subir une coction favorable à la nutrition (1).

Sous la longue influence de son action délétère le sommeil sc perd , les nuits deviennent agitées,

(1) Jacohi SyU’ii oprrnmcdica. Genevæ, niino IGÔO, p. 522.

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les rêves efirayants , le caractère sombre, l’intelligence se trouble.

On ne doit jamais s' approcher seul, des mélancoliques, et sans bien observer leurs mains , leurs pieds , leur visage , car beaucoup d’entre eux paraissent d’abord avoir toute leur raison, et peuvent tout à coup frapper les médecins et autres assistants. Il faut bien remarquer leurs caprices afin de pouvoir y complaire ou y résister au besoin. Les uns doivent être -querellés , d'autres frappés ou attachés ; tous doivent être constamment entourés de gardiens robustes. La mélancolie se traite par cinq moyens , dont les uns préparent l’humeur mélancolique à l’action qu’elle doit subir (1), les autres la détournent du cerveau pour la porter vers les parties ignobles , etc., etc.

La paralysie se traite également par cinq moyens, les uns propres à favoriser la coction de la pituite, à la dessécher, l’inciser; les autres à détourner celle qui coule vers la moelle épinière , etc., etc.

La phrénésie est l’érysipèle des méninges. On découvre quelle partie de la tête en est le siège , en appliquant sur cette région du corps une certaine quantité de craie délayée : le mal est là où elle sèche le plus vite.

Nous avons voulu indiquer l’état de la science à

(1) Jacobi Sj lvii melanch. morb. ciiralio, p. 4l3. GeneviU,

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cette époque. Depuis Galien tous les auteurs , mais surtout ceux de ce siècle , ne font que délayer et étendre les doctrines du maitre (1). Toutefois , un mouvement particulier se fait remarquer alors. Au moment où on commence à s’occuper de chimie, on en mêle les applications naissantes aux croyances des temps passés. 11 est facile de trouver déjà quelques traces de cette tendance dans ce que nous venons d’exposer de Jacob Sylvius, et cette direction fut la conséquence toute naturelle des travaux alchimiques qu’on faisait alors , et de la recherche de la pierre philosophale. Mais ce. fut Paracelse qui, appliquant à la manifestation d’une doctrine qu’il regardait comme sienne, toute l’ardeur d’une im.igination exaltée , exerça le plus d’influence sur les opinions du siècle. Il s’écarta tout à fait de ses contemporains , en ce que, loin de soumettre ses explications alchimiques à la doctrine de Galien , il déclara au contraire la guerre à tous ses devanciers. Cette audace fut remarquable , alors que tant de siècles s’étaient succédé sans qu’on se fût permis le plus léger doute, et c’est à ce moment que se prépara, pour un avenir encore éloigné, l’ébranlement de la doctrine de l’humorisme.

(1) Il est remarquable que dans Jacob Sylvius en particulier, toutes les maladies se traitent par un nombre fatal de moyens, ordinairement trois ou cinq, (Jac. Sylv.,p. 9Ü5, Genevs, 1630).

Quelles que pussent être les causes particulières de cette violente attaque , qu’on les attribue aux emportements personnels d’un caractère jaloux, ou à la révolution nécessaire de la science, au moins est il incontestable qu’elle ne fut pas sans action sur l’avenir. Les explications chimiques de Paracelse, exagérées et spiritualisées par Vanhelmont , excitèrent toute l’indignation de l’école de Paris , et jetèrent l'incertitude et partant le besoin de travailler , là où une croyance aveugle paralysait depuis si long-temps tous les efforts. Mais, ce qu’il y eut de bien digne d’attention, c’est que cette doctrine chimique, qui ne fut réellement qu’une branche de l’humorisme , et dont on trouve même les premiers germes dans les anciens philosophes et médecins grecs antérieurs à Galien, fut bizarrement mélangée par ceux qui suivirent Paracelse et Van-, heimont avec les théories si profondément enracinées du galénisme ; en sorte que si elle prépara les acquisitions de l’avenir et la marche plus rationnelle de la science , ce fut beaucoup moins par sa propre valeur que par l’exagération choquante qu’elle imprima à la doctrine contre laquelle elle avait prétendu s’élever. Tous les auteurs du temps se font en effet remarquer par le mélange de toutes les suppositions de l’humorisme, avec celles de la chémiatric. On ne trouve partout que fermentations, distillations, effervescence des humeurs.

Le dix-septième siècle se distingue par de nom-

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breux travaux , tous entrepris sous l’influence des mêmes idées, mais au milieu desquelles se font remarquer des observations bien faites, des réflexions judicieuses, et une tendance vers la voie de l’expérimentation ouverte par le grand réformateur Bacon.

« Quiconque , dit Sylvius Deleboë en 1G20, ne sait traiter les maladies de l’esprit, n est pas médecin. J’ai eu à soigner un grand nombre d’affections de celte nature ; j’en ai guéri beaucoup, et bien plus assurément par les impressions morales et le secours du raisonnement, qu’à l’aide des médicaments (1 ).»

La stupidité est ou native ou accidentelle , ei fréquemment elle accompagne ou suit certaines aft’eclions graves , principalement les alTections soporeuses ou les grands chagrins. La première n’est pas curable, la seconde l’est diflicilement, et par les médicaments propres à combattre la torpeur des esprits animaux, à dissoudre, à corriger ou à éconduire la pituite viscide. L’exercice de l’esprit, l’action des sens sur les objets auront aussi leur utilité. Les erreurs de jugement seront corrigées en suspendant constamment la précipitation de cette faculté, en l’arrêtant sur les choses examinées, et en ne désemparant pas qu’elles n’aient été bien jugées.

(1) l'rancisci Deleboë Sylm mediçinœ pralicœ Opéra, 253. Venetiis, 1733.

St'R LA lOLlK.

Les malades qui sont livrés constamment à des idées de vanité et de domination doivent être considérés comme incurables.

Il arrive quelquefois (1) que les erreurs de jugement congéniales se suspendent dans le cours d’une maladie pour reparaître après la guérison.

La mélancolie est très souvent héréditaire.

Les mouvements volontaires peuvent être abolis par la paralysie ; simplement diminués avec faiblesse et tremblement ; augmentés comme dans les convulsions ; dépravés comme dans le tic douloureux.

Sylvius Deleboë passe en revue les symptômes propres aux affections du système nerveux, et trouve l’explication de chacun d’euxdans les différents genres d’altération , de fermentation de 1 humeur pituiteuse dont les vivisections faites chez les animaux , les recherches anatomiques et chimiques prouvent l’existence à divers états. Selon, dit-il, que le sel lixiviel y est en plus ou moins grande proportion, ou que cette humeur est plus ou moins poisseuse, elle est ou plus volatile et agi table, ou plus débilitante. Le principe acide donne des renvois acides; la corruption de la bile, des renvois nidoreux. C’est la négligence qu’on apporte dans l’examen de toutes ces influences relatives, qui fait que l'hypo-

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condrie se guérit si rarement, si imparfaitement et avec tant de lenteur.

Le traitement indiqué par Sylvius, est en rapport avec ces divagations ; il consiste à altérer ou corriger les humeurs peccantes, à les faire évacuer toutes les fois qu’on ne peut agir sur leur nature, et à réparer les pertes.

Lorsqu’on vent appliquer à de pareilles considérations les démonstrations matérielles des recherches anatomiques, il est impossible de méconnaître jusqu’où peut aller l’entrainement de l’erreur : elle soumet à son caprice jusqu’à la forme des choses observées, ce qui doit faire dire qu’il ne suffit pas d’expérimenter, mais qu’il faut encore être dans une bonne direction.

Ce n’est pas sans surprise et sans une sorte de délassement qu’on trouve après ces folles rêveries, cette réflexion sage qui indique déjà une bonne tendance: «C’estTexpérieneequi donnela connaissance des choses naturelles par l’action des sens. L’esprit humain recherche, par l’enchaînement de ses raisonnements, les causes et les effets des phénomènes qu’il constate ; mais chaque homme ne peut être sûr de la vérité d’un fait que lorsqu’il l’a expérimenté lui-même.»

Un grand nombre de personnes, dit Plater, ont une intelligence fort peu développée (1). Cette im-

(l) Filices Plaleri obtervat. inhominis affectibu^ plerisque. Biisili-æ , l()4r

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perfection s annonce dès leur jeune âge, au moment de leur première éducation : il leur faut un espace de temps considérable pour connaître leurs lettres, pour les assembler et en former des syllabes, des mots et des phrases. Plus tard, si l’on dirige ces hommes vers l’étude des sciences et des arts, on les voit sans aptitude et bien différents de ceux qui se montrent ingénieux, disposés à tout saisir, à bien juger et à exécuter avec la même perfection.

Cette diversité, je l’attribue à la variété de l’organisation , tantôt dirigée dans un sens et tantôt dans un autre ; imprimant aux fonctions intellectuelles plus ou moins d’aptitude, de promptitude ou de lenteur, ainsi que nous le voyons chez les animaux d’une même espèce qui ont souvent des penchants différents L’organisation humaine a les mêmes variétés individuelles. On trouve dans certaines familles une générosité, une noblesse de caractère héréditaires, ou beaucoup de prudence et d’adresse, ou une grande facilité pour toute acquisition de l’esprit, ou au contraire une pesanteur et une disposition négative remarquables pour tout travail’ intellectuel.

Mais il arrive parfois que certaines personnes sans aptitude, modifiées par l’habitude qui est une autre nature, façonnées par une bonne éducation et l’exercice continuel des sciences et des arts, changent tellement qu’elles deviennent ingénieuses, pleines d’industrie, de même que quelques animaux sauvages et

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féroces peuvent s’adoucir et s’apprivoiser, et d’autres encore imiter quelques expressions de notre langage ou quelques-uns de nos actes.

Puisqu’une éducation convenablement dirigée peut développer certains ésprils imparfaits, à plus forte raison si elle s’applique à une organisation heureuse, et si dès le premier âge elle la façonne à l’exercice des arts et des sciences , préparera-t-elle les résultats les plus satisfaisants , capables même quelquefois d’exciter l’admiration et de concourir à la gloire de leur époque.

Quelques hommes sont tellement oublieux qu’ils ne peuvent rien conGer à leur mémoire ou au moins l’y retenir long-temps : chez les vieillards cela n’a rien d’étonnant, c’est une inGrmité de leur âge. 11 en est dont la mémoire est si imparfaite, bien qu’ils conservent encore leur jugement, qu’ils perdent le souvenir, non seulement des choses faites depuis long-temps, mais de celles qui se font au moment même et sous leurs yeux : J’en ai vu oublier leur propre nom, ceux de leurs enfants, hésiter longtemps avant de répondre sur chacun d’eux. Une pareille imperfection, quand elle se manifeste avant l’âge de décadence, tient à une manière d’être particulière, et est congéniale. Il en est de même de la disposition opposée : quelques hommes ont une si bonne mémoire, tout ce qu’ils entendent, tout ce qu’ils lisent s y imprime si profondément qu’ils n’en

oublient rien , ni les généralités ni même les détails.

On peut parvenir à se faire une mémoire artificielle. Cet art que quelques personnes enseignent par des traités ou des leçons orales, et dont on se fait même un moyen d’industrie ( 1 ) , consiste à arrêter son esprit sur les images qui frappent acciden- ’ tellement la vue , à y attacher les termes, les époques , les circonstances dont on veut conserver la ’ mémoire , de telle manière que la présence d’un de ces objets éveille facilement le souvenir de ce qu’on y a fixé.

Un état maladif, lecarus, peut laisser à sa suite une diminution ou même la perte de celte faculté , ainsi que je l’ai vu chez un homme qui après un accident de cette nature oubliait tout, et voyait tous les objets doubles.

L’aliénation est congéniale ou acquise. On voit beaucoup d’idiots de naissance, qui indiquent dès leur enfance l’état de leur intelligence par leurs gestes , leurs rires , leur indocilité ; quelques-uns sont impropres à toute autre chose qu’à provoquer le rire par leurs singulières bouffonneries : aussi certains grands en font-ils élever dans leurs cours pour charmer leur ennui. D’autres, moins incapables, peuvent vaquer à des occupations , exceller même

(l) On voit qu’on faisait dcj.\ à cette époque des cours de mnémotechnie.

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dans quelque spécialité avec le travers d’un besoin excessif d'être loués ou de raconter ou de faire des plaisanteries et de vrais jeux d’enfanls. Cette disposition se trouve principalement parmi les artistes , les musiciens , par exemple.

Quelques insensés ont reçu de la nature, outre leur idiotie congéniale , quelque autre imperfection choquante. On peut en rencontrer en différents lieux, mais ils sont en plus grand nombre dans certains pays déterminés. On en voit beaucoup dans un bourg du Valais ; on a I habitude de les asseoir dans les rues devant leurs maisons ; ils ont souvent la tête difforme, une langue énorme, le cou strumeux, un aspect en tout désagréable , les yeux louches, parfois les traits contractés d’un côté; ils jouent avec une paille ou de petits bâtons qu’ils se passent entre les doigts; leurs mouvements automatiques , leurs contorsions , excitent le rire et l’étonnement des passants.

Plater classe l’ivresse dans son chapitre de l'aliénation mentale. Un homme ivre, dit il, prend le clair de lune pour une rivière et se jette à la nage au milieu de la rue ; un autre urine près d’une fontaine et y demeure un temps infini , prenant le bruit de l’eau qui coule pour celui qu’il croit produire lui-même. Quelle différence, autre que la durée, y a-t-il entre ces hallucinations et celles qu’on remarque dans la folie ?

Il est d’ailleurs quelques aliénations très-passa-

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