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gères, suite d’une vive impression qui, une fois tombée , ne laisse que des traces de fort courte durée.
Aucun auteur, depuis les temps anciens jusqu’à celui-ci, ne se distingue par un aussi bon esprit d’observation que le médecin que nous analysons. Loin que son livre soit embarrassé des explications théoriques qui remplissent les autres, il se compose presque exclusivement d'histoires de maladies. Cinquante-quatre exemples d’aliénation y sont tracés avec une grande exactitude et offrent le plus grand intérêt. On y trouve un grand nombre de suicides^ des mélancolies avec crainte d'empoisonnement , refus des aliments , violence contre les amis les plus intimes soupçonnés tout à coup d’inimitié et de perfidie. Plater se distingue surtout sur ce sujet , en ce qu’ü observe cette maladie depuis ses plus petites nuances, là où elle n’est perceptible que pour le médecin le plus excercé , jusqu’à son plus haut degré. C’est ainsi qu’il n hésite pa»à mettre au nombre des personnes dont l’intelligence a reçu quelque atteinte, une dame qui, trouvant fort incommode d’être obligée de se vêtir etde se déshabiller matin et soir, le faisait quelquefois avec larmes , et s’en plaignait avec douleur à son confesseur ; et une autre dame, d’une grande propreté et d’une recherche extrême , qui ayant un jour vu tuer un cochon, et arrêté sa vue sur les intestins de cet animal, ne put penser, sans un dégoût chagrinant, qu’elle avait dans
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son propre corps des objets aussi répugnants. Cette pensée continua de la tourmenter, et elle ne pouvait concevoir qu’on en pût rire et ne point partager, au contraire, son chagrin.
Le même auteur cite deux exemples de monomanie homicide. Le premier est celui d’une femme qui chérissait son mari et qui éprouvait le désir de le tuer lorsqu’il dormait. Plater dit que le démon tente en effet les hommes de cette manière, et il guérit la malade, avec Taide de Dieu, dit-il, en lui ouvrant plusieurs fois la veine et en lui faisant de salutaires exhortations (1). Le second exemple est celui d’une mère qui ressentait de vives tentations de tuer sou enfant pendant sa grossesse, et plus tard lorsqu’elle l’allaitait. Cette femme désolée voulait se donner la mort : elle avait déjà éprouvé les mêmes envies dans une précédente grossesse. Pteter » la guérit par les saignées, les vomissements et les purgations.
A l’occasion de 4’éloge qu’il fait de la saignée en particulier, il raconte le fait suivant: Une jeune femme devenue maniaque après de mauvais traitements de la part de son mari (2), déchirait ses vêtements, morcelait sa paille, était nue et enchaînée: dans cet état elle fut confiée à un ignorant empi-
(1) Felicis Plateris observ. in hominis , etc. Basileæ, 16^1, p. 48, 49.
(2) P.nge 86.
rique qui la saigna septuagesies unâ septimâ venis diversis in locis apertis, aique wiirerso penè illi sanguine detracio : elle fut guérie. De retour chez ses parents, faible et pâle, son mari étant mort, elle en épousa un autre avec lequel elle exista jusqu’à quarante ans, mais stérile et avec un mauvais teint.
Plater parle * fréquemment des prisons et des chaînes des aliénés. 11 dit qu’un maniaque fut trouvé gelé dans son cachot (1), et rapporte l’observation d’un autre (2) renfermé pendant quarante ans dans une prison sale et obscure, entouré de moyens de violence, et qui cessa d’être agité et reprit une partie de sa raison dés qu'il fut libre.
Senneit, quelques années plus tard, distingue les sens internes des sens externes, en ce que ces derniers sont affectés directement par les corps extérieurs, tandis que les premiers ne reçoivent leur action que de celle des sens externes. On a beaucoup controversé, dit-il, sur le nombre des sens internes, et il est très difficile de le déterminer. Toutefois, il nous parait indispensable qu’il y ait un sens commun, un centre de perception qui préside au discernement de tous les objets, et distingue, par exemple, la couleur du son, le son de l’odeur, l’odeur de la saveur, la saveur de la chaleur, le chaud du noir, etc. Ce centre sensorial est comme un
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(2) Page 87.
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agent intermédiaire entre les sens externes et les sens internes, reçoit ses impressions des premiers pour les communiquer aux autres : aussi peut-on le comparer au centre d’un cercle auquel aboutissent cinq rayons.
Si l’on ne peut préciser quels sont tous les sens internes, au moins peut-on en déterminer quelquesuns, et par exemple :
1” La réflexion qui s’empare des objets une fois qu’ils ont été perçus par le sens commun , et les examine en leur absence, les compare, les pèse, les mesure comme s’ils étaient présents.
2° La mémoire sans laquelle la réflexion ne pourrait s’exercer, puisque c’est elle qui conserve les éléments de l’action de réfléchir.
Ces deux facultés se distinguent quelquefois fort bien l’une de l’autre dans certains états morbides. L’expérience prouve que l’une peut être suspendue, altérée ou perdue sans l’autre. Il arrive souvent que des malades conservant toute leur mémoire croient sans raison à la présence de joueurs de flûte ou d’autres personnes , ou bien essaient de ramasser des fétus ou des flocons qui n’existent pas.
On ne peut s’expliquer comment s’effectue cette faculté. On pense généralement que les objets s’impriment dans le cerveau ou l’organe de la mémoire, comme un cachet sur de la cire, de manière que l’impression reste lorsque le cachet n’y est plus, et de là on a conclu que ceux qui ont le cerveau sec et
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dur apprennent diflicilement, mais retiennent bien, que ceux, au contraire , qui ont le cerveau Immide et mou apprennent facilement , mais conservent beaucoup moins fidèlement et moins de temps ce qu’ils ont acquis. Il vaut mieux avouer notre ignorance que de faire de tels raisonnements.
Les médecins pensent et les philosophes ne peuvent nier que le cerveau est l’instrument des sens internes dont tonies les actions se font en lui et par lui : elles souffrent dés qu’il est lésé, et dans ce cas, c’est vers lui et non ailleurs que doivent être dirigés les moyens thérapeutiques. 11 exécute par sa propre substance, qui ne peut être remplacée par aucune autre, toutes les facultés auxquelles il pré- ' side. Mais toutes ces facultés naissent-elles de l’ensemble du cerveau, ou, opérations distinctes, s’exécutent-elles chacune dans des portions distinctes de l’organe, ont-elles, en un mot, des sièges différents? Telle est l’opinion des Arabes, qui ont placé la réflexion dans la partie antérieure, le raisonnement dans la moyenne, et la mémoire dans la partie postérieure du cerveau (1).
Cette opinion s’étale sur la fréquence de la lésion d’une faculté sans altération des autres. Mais l’opinion contraire a aussi ses justifications, et il est difficile de se prononcer en toute connaissance pour l’une ou pour l’autre. Il faut rester dans le doute
(l)S^’nnerf. Paris, 1641, p. 292.
si souvent raisonnable en présence des œuvres de la nature.
Après ces idées générales si remarquables, nous ne trouvons touchant les maladies , comme dans tous les auteurs de ces temps, que les théories amplifiées de Galien (1). L’humeur mélancolique se divise maintenant en plusieurs espèces, alimentaire, excrémentielle, naturelle et outre nature. Les substances qui contiennent beaucoup de terre et de suc épais la produisent : ainsi la chair de hœuf, de sanglier, de cerf, de lièvre, le fromage, les choux, les légumes, le poisson", les viandes fortement assaisonnées et fumées.
Sennert fait une description exacte de la mélancolie. La raison, dit-il , est souvent peu altérée, ou ne l’est que sur un seul objet. Le malade se trompe constamment sur cetobjet, etraisonne juste sur tous les autres. Tel était ce jeune homme qui n’avait que le travers de se croire le monarque de l’univers , et qui du reste dissertait fort bien sur les plus hantes questions, celle par exemple de l’administration de l’état ; tel encore ce marchand très entendu et très
(1) Les vues philosophiques de Sennert dominent cependant toutes les parties de ses livres. Ils sont semés des réflexions les plus judicieuses. On y remarque partout la conviction des avantages delà méthode dans la science. Plusieurs chapitres sont consacrés à l’importance de la séméiotique, aux différcncesdes signes, à leur valeur relative, à la précision du diagnostic, aux aftèctions organiques.
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intelligent, mais faussement persuadé qu’il était réduit au plus absolu dénùment.
Les mélancoliques ont presque toujours des idées tristes; ils ne rient que rarement; si tout à coup ils s’adonnent fréquemment à cette expression de joie , on peut les regarder comme menacés d’un accès de manie.
11 n’est cependant pas sans exception que le délire de ces malades soit sombre, celui de quelquesuns est au contraire plus ou moins gai. Les uns s’imaginent être dans l’opulence , d’autres, princes ou rois. MarcellusDonatus rapporte Thistoire d’une femme persuadée qu’elle devait épouser le roi. Tous les corps brillants quelle voyait, les vitres ou de petits morceaux de verre lui semblaient des diamants envoyés par son futur époux; elle les consei’vait dans une boîte qu’elle en avait remplie. Sénèque parle d’un riche vieillard qui avait la manie de vouloir aussi grand que possible tout ce qui devait l’approcher. Il avait en horreur les petits hommes et les petites femmes ; il recherchait les chevaux de très grande taille, ne se servait que de vases énormes, portait des chaussures beaucoup plus grandes que ses pieds, et des vêtements en proportion analogue.
Il est quelques hommes qui sans beaucoup de crainte ni chagrins, ou même sans en éprouver aucunement, ont en tête certaines idées bizarres, souvent peu sensibles, qui ne les empêchent pas d’en-
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tretenir leurs relations et leurs occupations habituelles (1).
La mélancolie revêt les formes les plus multipliées et les plus variables. Il n’est idée absurde qui ne puisse naître dans la tête d’un mélancolique : mi ferait des volumes à en esquisser une faible partie (2). Le genre de vie, de condition, de pensées, et avant tout de constitution particulière, donne lieu à d’innombrables variétés. Les uns rient parfois, d’autres ont les accès de colère et la cxmtention des phrénétiques; quelques-uns s’imaginent avoir commis de grands crimes, et sont tourmentés par la crainte du supplice et par la terreur de la mort; ou bien, voués aux tourments éternels, ils se plaignent d’être dévorés par les flammes de l’enfer : on en voit se croire mourants ou même morts, ou menacés par la chute du ciel. Ils ont des serpents ou des grenouilles dans le ventre , ils sont changés en bêtes brutes ; plongés dans un sombre dés spoir, ils se donnent la mort, ou bien ils entretiennent commerce avec Dieu et les anges ; avares, ils se gardent de parler de richesses, ou superbes et pleins d’idées de grandeur, ils veulent se couvrir d’habits magnifiques et de pierreries. L’un s’imagine avoir un nez d’une grandeur tellement démesurée qu’il l’empê-
(1) &:fmert , lib. I, t. II, cap. VIII , p. 126.
(2) YoyezSchenck, lib, i., observ. îô'i et suiv. — Marcellus Donatus , de hist. medic. miraèil , lib. II. cap. I. — Forestus , lib. X, observ. 12. — Plaler, Ub.l,obscrv.
che de passer par les portes, d’entrer dans les appartements ; un chirurgien le saisit par les narines, feint de les couper, et montre au malade un morceau de chair dont la vue le guérit de l’idée qu’il s’était mise en tête. Un autre se croit mort et refuse de manger : une personne lui dit que, bien que morte comme lui et dans le même tombau, elle n’en continue pas moins à prendre des aliments ; dès lors il n’oppose plus le moindre refus, et reçoit la nourriture qu’on lui donne (1 ).
La mélancolie symptomatique est plus facilement guérie que l’idiopathique.
Celle dont le délire est gai cède plus facilement que celle qui s’accompagne d’idées tristes.
La mélancolie héréditaire ne se guérit pas.
Il n’est pas rare de voir cette maladie amener l’apoplexie, des convulsions, la manie, la cécité, ou l’épilepsie.
Si un mélancolique se livre tout-à-coup, outre mesure, au rire, aux gémissements ou aux larmes, on doit craindre pour lui un accès de manie.
Il faut, selon le conseil d’Aëtius, laisser de temps en temps le malade à lui-même, pour que les moyens mis en usage exercent ensuite plus d’influence sur lui.
Dans la manie, le malade est audacieux, emporté, menaçant; il faut quelquefois t enchaîner, le contenir
(1) Hollrr, lîb. I, de morbis intern.^ c. XV.
8o RECIIKUCIIES HISTORIQUES
avec des Jers (1 )• Il croit à l’existence d’objets qui ne sont pas, ne sait plus distinguer le bien du mal, ce qui lui convient de ce qui ne lui convient pas. Il conserve quelquefois sa mémoire jusqu’à un certain degré, ainsi qu’on en peut juger, comme ledit Aëlius, par quelques chants familiers qu’il n’oublie pas dans ses accès.
Les maniaques qui sont détenus dans les cloilres et les maisons publiques, supportent quelquefois, entièrement nus et couchés sur la pierre, les rigueurs de l’hiver pendant un grand nombre d’années, sans en être nullement incommodés, et si on les louche, au lieu de les trouver glacés, on s’assure qu’ils sont brûlants au milieu du froid le plus rigoureux. Celte vive chaleur ne s’accompagne cependant pas de fièvre.
Cette maladie doit avoir une cause particulière et occulte qui ait une sorte de similitude avec les poisons, et telle quelle puisse meme être produite par certaines substances vénéneuses. Il en est, en effet, qui amènent le délire, et il est hors de doute que plusieurs personnes sont devenues maniaques pour avoir bu certains philtres. Cette cause ignée ou de tout autre nature est dans toutes les veines du corps ou seulement dans celles du cerveau. Aussi retire-t-on souvent un très grand avantage de la saignée. Plater, praticien très expérimenté, rapporte
( 1) .3c/i/(C/7 , lil), 1 , |)arl. II , c:i|>. XV.
SUR LA UOUE.
un grand nombre d’observations de maniaques guéris parce moyen répété depuis vingtjusqu'à soixante fois, soit au bras, soit au pied, indistinetement et sans aueune élection de l’un ou de l’autre.
La manie est assez souvent déterminée par une suppression d’hémorrhoïdes, du flux mensuel, ou de eelui qui suit l’accouchement, ou par l’occlusion de trajets fistuleux, de vieilles plaies ou d’ulcères variqueux. On dit que Marius tomba dans cet état dés qu’on lui eut ôté ses varices. A ces causes et à celles que nous avons déjà indiquées en parlant de l’action des philtres, on doit ajouter l'influence supérieure des démons auxquels Dieu permet de s’associer aux humeurs vicieuses, ce qui explique comment les maniaques disent et font souvent des choses qui ne peuvent être rapportées à des causes naturelles (1). Les malades compris dans cette catégorie reçoivent le nom de démoniaques: ils parlent des langues quils n'ont jamais apprises, prédisent V avenir, vomissent souvent des particules de fer, de plomb, de la poudre à canon, des animaux vivants et autres objets qui ne peuvent se développer naturellement dans le corps. Un paysan iguorant fera des vers latins (2); un
(1) Sennert, dans le Iroisièmc volume de scs œuvres, liv. YI, part. IX , chap. III, IV et V , disserte longuement et gravement sur le pouvoir des démons , des sorciers , des enchantements, de la magie, et reconnaît leur intlucncc sur la production et la marche des maladies.
(2) Anton. Guaincriuf, iractnt. cap. IV.
8 a BKCHERCH£S HISTORIQUES
autre parlera tout à coup un idiome qu’il n’avait jamais appris, et ne pourra plus en dire un mot dès qu’il sera guéri (1). Une femme chantera des hymnes et des poésies latines qu’elle n’aVait jamais connues (2). Un enfant hlessé à la tête fera des syllogismes en langue allemande^ et ne pourra plus proférer une seule expression de cette langue dés qu’il ne sera plus malade (3).
La manie est souvent de longue durée, se prolonge des mois, des années, et même pendant toute l’existence. Celle qui est gaie et douce est moins fâcheuse que celle qui s’accompagne d’idées tristes, de fureur, de cruauté. 11 est d’un bon signe que les règles ou les hémorrhoïdes continuent de couleret que les selles soient régulières. Il faut mettre tous ses soins à les rappeler si elles sont supprimées et à ôter du sang, car le plus grand espoir de guérison repose sur les grandes évacuations de ce liquide et de l’humeur mélancolique tour à tour. Il est très-utile aussi d’appliquer des sangsues aux tempes, aux oreilles, à l’anus, après quoi on tentera de provoquer le sommeil. 11 faut proscrire l’usage du vin, tout en accordant quelque chose à l’habitude. Ceux qui font de cette liqueur un usage ancien et habituel, en sont moins incommodés que les autres, et en ressentent un plaisir dont on ne les priverait souvent
(1) Erasmus Roterodamus, Medicinœ encomium.
(2) Foreslus , lib. X , observ. 19.
(3) Foresius in schol.
SUK LA FOLIE.
pas sans de grands inconvénients. H ne faut pas croire que la manie démoniaque soit inaccessible aux moyens curatifs. Le traitement agit sur les malades que les démons abandonnent dès qu’ils ne les trouvent plus propres à leur domination. Erasme raconte qu’un démoniaque qui n’avait pu être guéri par les exorcismes, le fut par les médicaments qui amenèrent l’expulsion de plusieurs vers, après quoi il cessa de parler les langues étrangères.
Un pareil mélange de faiblesse et de raison, chez un homme comme Sennert , est plus capable que tous les raisonnements de caractériser son époque et de donner une idée de l’influence que les croyances superstitieuses exerçaient alors sur la science.
Sydenham, qui écrivait en 1 650, ne dit que quelques mots de l’aliénation, et se borne à conseiller pour le traitement de la manie , les saignées et les purgatifs. Au même temps , Willis avança beaucoup l’étude anatomique du cerveau et de tout le système nerveux. C’est lui qui, le premier, signala les imperfections de la méthode d’examen de l’encéphale , par des coupes qui détruisent tous les rapports. 11 indiqua et décrivit le déplissement du cerveau, à l’aide duquel on découvre très bien la présence des deux couches grise et blanche, et leur séparation sur la ligne médiane de chaque circonvolution. Il exprima l’opinion que la manie est si voisine de la mélancolie , que souvent ces deux affections se remplacent mutuellement, et que l’une
prend le caractère de l’autre ; et ailleurs, que la phrénésie n’est pas toujours produite par l’inflammation des méninges , mais bien quelquefois par celle de la substance même du cerveau (1).
Vers les mêmes années, Guillaume Croone émit la croyance d’une circulation dans les nerfs, analogue à la circulation du sang (2).
Highmore a laissé une description de la mélancolie, dans laquelle il n’oublie ni la constipation opiniâtre et l’aridité des matières rendues, ni les douleurs abdominales, les palpitations, les lypothymies et la suffocation, ni les battements incommodes qui se font souvent sentir à l’hypocondre. Les malades, dit-il, éprouvent quelquefois de si violentes douleurs à la tête qu’ils s’imaginent qu’on sépare leur cerveau de leur crâne. Ils ont souvent des vertiges et de véritables accès de manie. Si les douleurs et le vertige sont continuels , ils ne tardent pas à tomber dans l’épilepsie, les convulsions ou la cécité, ou à éprouver ces deux genres d’accidents, ou bien en-
(1) Acproindè quoti'es ccreiri coiiglohati moles secalur, loties ferè necesse est ut assulâ abscissâ, parlium dii'ersarum portiones unà cohærentes secum auferal. Quapropter, ut vera et genuina cerebri descriptio exhibeatur, priksquàm ejus sübslantia aut continuilas dissolvalur, antè omnia, tota ejus moles explicari et membranarum nexit penitus soluto, singulte parles in proprias dimensiones evolvi cl expandi dehent. {IFillis, cerebri anatome. Ainslclodami , î667).
(2) De ralione motus musculorum, studio Gulielmi Croone, Amslelodami, 1667.
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core l’apoplexie. La mémoire s’éteint, les yeux sont obscurcis comme par un nuage, les oreilles incommodées par un bourdonnement plus ou moins fort » la parole s’embarrasse, la langue cesse d’être libre. Il survient de la crainte , de la tristesse, de fausses terreurs, comme celle d’être fasciné ou d’être en proie à une maladie déterminée. Des lassitudes dans tous les membres donnent une grande paresse pour toute espèce de mouvement. Des douleurs remarquables ^ des espèces de pincements ou de ï engourdissement, et des piqûres de jourmis se font sentir à l’extrémité des doigts et des orteils. Des veilles fatigantes, ou un sommeil troublé par des songes effrayants , principalement vers le milieu de la nuit, agitent et affaiblissent le malade. La face rougit après le repas, soit entièrement, soit seulement aux joues ou au nez.
Cette affection offre autant de variété et de bizarrerie dans ses signes que dans sa marche. Elle s’amende souvent à la suite d’une hémorrhagie nasale, du flux mensuel , de celui des hémorrhoïdes ou d’une diarrhée. Mais il n’est pas rare de voir les malades tomber dans le scorbut , l’hydropisie , et mourir dans le marasme. Le siège de la mélancolie est l’estomac , ainsi que l’avaient dit Hippocrate et Dioclès.
Les principaux moyens de traitement sont la saignée, les purgatifs peu actifs, car les drastiques causent une action trop vive, et augmentent le mal.
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les boissons rafraîchissantes , un régime peu réparateur , l’abstinence de toute préparation excitante, l’éloignement de toute occupation sérieuse , surtout du travail du soir.
Après ces moyens sages , conseillés depuis tant de siècles , Highmore prescrit les préparations de fer, l’acier en nature , et même les boissons vitrioliques , comme propres à exercer par leurs propriétés astringentes une action salutaire sur l’estomac relâché. Un morceau de drap , dit-il , trempé dans une préparation vitriolique, pour être soumis à la teinture , s’y durcit et y contracte plus de roideur que n’en ont les parties qui n'ont pas été atteintes par le liquide : il doit en être de même de l’intérieur de l’estomac, qui, crispé et resserré par l’action du médicament , reprendra plus de contractilité , embrassera avec plus de rudesse les matières alimentaires , se débarrassera plus facilement de leur résidu , et ne permettra plus que les intestins deviennent le siège d’accumulations plus ou moins considérables de matières qui s’aigrissent.
Tout ce que cet auteur a dit de raisonnable sur la mélancolie aval té té écrit par les anciens : ce que nous venons de rapporter en dernier lieu montrera si la science avait acquis ou perdu. Une citation plus longue pourrait jeter plus de jour sur cette question, si l’on ne devait craindre de fatiguer ses lecteurs : nous y verrions Highmore s’emparer avec empressement de la bile, de l’atrabile et du suc acide des anciens,
renohérii' sur eux touchant le râle de ces liquides , leur influence sur tous les organes, leurs différentes altérations et leurs mouvements en tous sens dans toutes les parties de l’économie.
Théophile Bonet , en 1 660 , sentant l’importance de collecter un grand nombre de faits pour avancer la science , réunit toutes les observations qu’il peut obtenir de ses confrères (1 ). Il rapporte d’après Marceflus Donatus , George Greiselius , Schultz , Schmidius et beaucoup d’autres , une foule de faits d’aliénation pleins d’intérêt , et fait remarquer combien sont fréquentes ces sortes de maladies avec des idées de luxe et de domination. C’est un orfèvre qui travaille et raisonne bien six mois de l’année , et se croit roi pendant les six autres mois ; ou un marchand qui s’imagine être roi de Pologne , empereur de Moscovie, grand-duc de Lithuanie, de Russie, de Prusse , etc. Il annonce qu’à l’exemple des rois hébreux il va avoir sept cents femmes dont trois cent cinquante unies à lui par le mariage, et autant en qualité de oourtisanes.il possède toutes les connaissances humaines , et interroge les savants de toutes les classes (2).
(1) Medicina septenlrionalis collât. Genpvæ, 1684.
(2) Le médecin Athénée (*), sous Trajan, rapporte cpie Thrasllée , fils de Pythodorc, se croyait ipaître de tous les vaisseaux qui mouillaient dans le port du Piréc. Il les comptait, leur donnait leurs ordres de départ, les recevait à leur entrée dans le
(*) Deipno$oph., lib. 12.
88 RECHEKCHES HISTORIQUES
Un ecclésiastique soutient une thèse avec beaucoup de vivacité : son cerveau se trouble de ce mouvement immodéré , il s’imagine que sa tête a quitté ou est sur le point d’abandonner son corps, et il ne veut plus ni se lever, ni s’asseoir, ni marcher; à peine consent-il à prendre quelques aliments. On lui donne sans beaucoup d’utilité les médicaments d’usage , ceux dont l’effet est de réprimer l'âcreté de la bile et de fortifier les sens irUernes : son état s’améliore sous l’influence des entretiens de ses amis , de leur propos gais , agréables , plaisants , et de l’absence de toute chose sérieuse ; il se rétablit complètement.
Borrichius rapporte qu’une dame, se croyant morte, exigea qu’on l’ensevelît et qu’on la mît dans un cercueil, se plaignant de la lenteur qu’on apportait à remplir ce dernier devoir, et ajoutant qu’elle avait mis plus d’empressement à le faire exécuter pour ceux de ses domestiques qui avaient éprouvé le même sort ; que comme on feignait de complaire à son désir, elle fit des observations sur le linge qu’on employait, sur les inégalités des plan-
porl , et leur désignait les places qu’ils devaient y occuper, avec tout autant d’empressement et de joie que s’ils lui eussent réellement appartenu. Dès qu’il était instruit de la perte d’un navire , il cessait de s’en informer, mais recevait au contraire avec grande joie ceux qui arrivaient, passant ainsi la vie la plus heureuse. Il guérit de cette erreur et dit qu’il n’avait jamais eu plus de bonheur que pendant sa folie.
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ches mal jointes qu’on lui destinait, et que lorsqu’elle fut guérie à force de soins et de douceur, elle ressentit un grand étonnement de se trouver vivante.
Le traitement de la mélancolie consiste à détruire une conviction fausse profondément établie ; il faut alors agir en sens contraire de la tendance remarquée, mais on ne doit jamais le faire avec la moindre violence : les accès des mélancoliques sont plutôt exaspérés que diminués par les moyens brusques. Il faut se comporter avec prudence et modération en leur présence, et souvent concéder beaucoup aux mœurs des malades {molliler suaoiterque melancholici tractandi). Les médecins savent avec quelle difficulté s’effacent les convictions fausses qui constituent celte affection : ils l’augmenteront plutôt qu’ils ne l’affaibliront s’ils n’emploient la douceur et ne mesurent leur conduite sur la nature de chaque cas particulier. Ceux qui ont recours à la rudesse et à la violence provoquent souvent d’atroces accès de manie. Aussi un grand médecin, Job. Crato, dit-il sagement qu’on ne peut penser qu’il soit possible de guérir la folie en délirant soimême, et que ceux-là sont plus fous que les malades, qui se servent de leur autorité pour effrayer des gens qui ont peur, et qui essaient de réprimer, par de l’opiniâtreté et de l’agitation, l’agitation et l’opiniâtreté qui sont le commencement de la maladie.
90 RECHERCHES HISTORfQÜES
Fanarolus, dans un moment où l’ardeur des études sérieuses avait produit beaucoup de mélancolies à Rome, jugea convenable de traiter ceux qui en étaient atteints, par des paroles d’espérance et de bonté beaucoup plus que par les médicaments. Sa méthode obtint un grand succès. L’action seule des conversations agréables dissipa plusieurs fois des accidents que n’auraient pu faire disparaître ni le bonnet de plomb dont Philodotus (1 ) chargea la tête de son malade pour lui prouver qu’il ne l’avait pas perdue, et auquel eut encore recours un autre médecin dont parle Forestus prés d’un homme qui se croyait acéphale, ni la fausse tête dont parle Agricola. L’expérience de tous les jours nous apprend que la conversation et les rapports habituels exercent en bien et en mal une très-grande puissance sur les esprits. Une jeune fille mélancolique en fit tomber quatre ou cinq autres dans le même état, parce qu’elle demeurait avec elles; dès que ces dernières furent soustraites à cette vie commune, elles guérirent avec une grande facilité.
On fait beaucoup de mal par l’emploi des médicaments trop actifs ou en trop grand nombre (2), ou bien en mettant trop d’empressement et d’opiniâtreté à combattre les convictions du malade. Un homme se croit trop grand pour pouvoir passer par
(1) Aétius appelle ce médecin Pliilotimiis , et Alexandre de Tralles lui donne le nom de Philodotus.
(2) Medicin. septentr., Gen., p. 188.
aucune porte : on s’empare de lui et on lui en fait franchir plusieurs à sa grande résistance. 11 crie, se plaint qu’on le mutile, appelle assassins les hommes qui fracassent ainsi ses membres, et ne tarde pas à mourir à la suite des mauvais traitements qu’il croit avoir reçus ; car il arrive souvent qu’un mal imaginaire amène un désordre réel. Jean-Antoine Limianus (1) dit qu’il ne manque souvent à la santé des aliénés que de se croire bien portants, et que s’ils ne'guérissent pas, c’est qu’ils croient toujours avoir besoin d’être traités. Manardus (2) écrit à un ami mélancolique : « Si tu le voulais, tu retrouverais facilement toute ta santé ; garde-toi de faire venir des médicaments des rivages lointains jii d’évoqner Esculape : tu as en toi ton contrepoison et personne ne peut être pour ta personne UQ meilleur médecin que toi-même. )>
On peut voir , dit Bonet, se succéder chez le même malade des accès de mélancolie et de manie : on a vu un homme maniaque l’été, mélancolique l’hiver (3), auquel on aurait pu donner le nom de maniaco-mélancolique.
Le scorbut est une complication très fréquente de la mélancolie (4).
(1) Consil de Nemier, mensir,, §292.
(2) Lib. IF, epist. med. .'i.
(3) Medicin. seplentr. Gcnev., 1684 , p. 188.
(4) Cette rein.'U’que aviiit déjà été faite par Highmore ; Exercilat, de affect, hypoch., cap. I , par Rolfincius : De partie.
ga RKCHERCHÊS HISTORIQUES
Je n’accorde rien ou presque rien à l’art magique, attribuant tous les évi^nements rares et insolites à la nature et aux maladies que nous ne connaissons pas assez. Les hypochondriaques souffrent beaucoup de choses qu’ils attribuent à une cause surnaturelle : on ne manque pas alors de voir des miracles, d’accuser les démons, les magiciens; la crédulité humaine concède tant aux uns et aux autres qu’elle leur reconnaît une influence sur notre destinée.
Il est bon de mettre cette déclaration positive de Bonet en opposition avec les croyances superstitieuses de Sennert une cinquantaine d’années auparavant. Il reproduit les mêmes réflexions à l’article de la démonoraanie et des enchantements, etexplique^ par les lois de la physique et de la physiologie la présence de certains objets dans le corps humain, jusqu’à lui attribuée aux sorciers et aux fascinations.
Il rapporte l’histoire d’un maniaque guéri par la transfusion du sang, et combat à cette occasion l’édit du parlement de Paris qui proscrivit cette opération, comme cent ans auparavant il avait, dit-il, proscrit l’émétique dont plus tard il jugea convenable de permettre l’emploi.
Il considère la manie comme résultant de l’abord immodéré du sang à la tête, et l’ivresse, la colère,
corp. adfect. , cap. XÏI , cl par Charlelon ; De scorbut , cap. I.
SUR LA. FOLIE. y3
comme produisant une sorte de manie. Il déerit l’agitation des maniaques, leur foree extraordinaire , leurs insomnies , leur insensibilité à l’aetion du froid.
Il donne l’observation tracée jour par jour des résultats déplorables des frictions mercurielles sur un hypoehondriaque. A l’ouverture du cadavre, on trouva deux ulcérations dans l’estomac. Il peint à cette occasion les suites funestes de l’emploi inconsidéré de ce médicament, la ruine des organes digestifs , l’ébranlement et la chute des dents, la destruction des gencives , les lésions du système nerveux , le tremblement , les paralysies , les convulsions, les contractures des membres, les maladies des poumons , la phthisie (1).
Baglivi conseille de ne pas négliger dans les affections cérébrales, de donner une grande attention à l’état des voies digestives. Il recommande de ne point faire sans discernement un usage constant et exclusif des purgatifs , des saignées , des applications froides et des délayants, mais desavoir aubesoin recourir à l’influence des impressions morales, gaies , douces ou vives , selon la nature de chaque cas particulier.
11 loue l’immersion par surprise et fréquemment
(1) Scniici l parle aussi de l’action funeste du increnre sur l’cstomae , de l’halcine fétide de ceux qui sont soumis à son xisage, et lui attribue quelquefois la paralysie et répllcpsie. (Sennert, p. 1. 6, p. 6, cap. XVII, et part. 4 , cap. XXI.)
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répétée , des malades atteints de manie ou de démence. L’expérience est loin d’avoir confirmé les avantages de ce moyen, dont Robertson, au dire de Baglivi , avait obtenu de si grands succès en Angleterre.
Il conseille les bains fréquents , une alimentation peu nourrissante , un exercice modéré , et lorsque l’affection mentale est peu avancée ou à son déclin, les voyages en pays étranger, la chasse dans des lieux agréables , sur le bord de la mer, le séjour prolongé à la campagne , l’équitation. On observe quelquefois qu’un voyage entrepris par hasard, une navigation, l’exercice de la chasse fréquemment répété, changent la constitution, Ces eft'ets souvent fortuits , il faut savoir les imiter, et réduire en règles pratiques les leçons du hasard.
On peut retirer, dit-il , un bon effet de la musique , même de la danse , de toutes les distractions propres à charmer un esprit chagrin, et à substituer des impressions agréables à celles qui l’assiègent habituellement. Les maladies de l’intelligence naissent souvent d’une trop grande contention d’esprit, d’un genre d’activité trop uniformément sérieux et affairé sans aucun mélange de récréation et de repos. Il faut que les gens occupés , les travailleurs , fuient comme la peste une pareille manière de vivre, et fassent au contraire succéder le délassement à l’activité. C’est ce qu’avait fait Pythagore : sa distribu-
SUR LA FOLIE. g5
tion des heures de la journée était si parfaite, sa gymnastique si bien accommodée avec le temps du repos et du travail , que tout homme occupé ne faisait nullement souffrir ses affaires du temps qu’il donnait à l’exercice. De là, cette admirable longévité, cette salutaire et athlétique constitution, cette rareté des maladies incurables qui font aujour- . d’hui le désespoir de l’art (1). Les hommes affaiiHis, ou livrés à l’étude, doivent se donner chaque jour, ainsi que le conseille Sénèque, quelques moments de relâche et de gaîté.
* Dans la phrénésie, et au moment de l’acuité de toutes les maladies de l’intelligence, les saignées conviennent parfaitement ; les vécicatoires font au contraire beaucoup de mal. Si on les applique pendant la fièvre , lorsque l’aridité de la langue indique l’irritation des voies digestives , on agrave les accidents , on fait quelquefois mourir les malades dans les convulsions. On les mène au contraire plus souvent à bien, si on leur ouvre la veine du front ou du bras, et qu’on leur donne des boissons délayantes. On n’a pas assez recherché quels sont le mode et la succesion des phénomènes de l’action des vésicatoires. J’ai observé, continue Baglivi , dans mes expériences sur Tinjection des cantharides dans les veines , que les premiers effets se manifestent à la tète. Si l’expérience des temps
(l) Voyez Laërce, son traducteur Suidas, Porpkir., Jamblich , etc. , qui ont écrit la vie de Pythagore.
g6 RECUERCHUS HISTORIQUES
confirme ce résultat , il faudra en conclure qu’au moins dans un grand nombre de cas, on doit bien se garder d’employer cette substance médicamenteuse dans les affections inflammatoires et aiguës de la tète('l). On a trop oublié de nos jours les conseils d’Hippocrate, qui avait appris par une longue expérience qu’il faut souvent user avec grande réserve de l’action des médicaments. Leur usage intempestif au moment de l’accès l’augmente et fait souvent passer à l’état chronique, ou rend mortelle une affection bénigne de sa nature (2).
Ces sages réflexions de Baglivi furent long-temps négligées, et n’ont été de nouveau proclamées avec succès que plus d’un siècle après lui.
A la même époque que Baglivi, parut un homme d'un génie supérieur, qui imprima un grand mouvement à la chimie, et qui ne se rendit pas moins remarquable par ses travaux en médecine. Auteur d’une doctrine générale complète , dans laquelle il lit entrer l’explication de tous les phénomènes physiologiques et pathologiques , Slahl établit que la matière est absolument passive, que l’ame qui veille persévéramment à la conservation du corps , qui n’existe que pour y présider, ordonne les mouvements nécessaires pour prévenir sa détérioration. D’autres avant lui, et les plus anciens philosophes
(1) De usu cl abusa vcsicanliitm (Baglivi).
(2) Praxeos medica (Baglivi).
SUU L\ FÜLIF.. (J7
même avaient attribué à l’ame un pouvoir très étendu ; mais Stahl est le premier qui ait systématisé cette idée, et qui en ait fait le corps de doctrine le plus complet que puissent offrir les travaux scientifiques passés. Ses prédécesseurs avaient évidemment préparé son système : depuis un certain temps, le besoin général d’une doctrine nouvelle menaçait le Galénisme d’une chute décisive; les prétentions successives des physiologistes chimistes et mécaniciens, avaient tour à tour ébranlé ou raffermi pour un temps les croyances de I bumorisme. Scaliger, Sennert, Descartes, Malebranche, avaient jeté le germe presque développé du Stahlianisme ; de l’archée de Vanhelmont à l’âme de Stahl, il n’y avait qu’un nom à changer. Mais si le point de départ était le même, l’application est loin d’offrir pareille analogie. Les travaux de Stahl sont immenses : loin de se contenter d’une explication unique , il s’est livré aux recherches les plus étendues et les plus ingénieuses sur toutes les inductions possibles de son système qu’il proclama le seul vrai, le seul que ue pût démentir aucune situation normale ni accidentelle , le seul capable de tranquilliser la conscience du médecin. Il n’est aucun phénomène, en effet, dont il ne prétende trouver la loi .
(1) Theoria medica vera physiolog. et patholog. sistens. Halæ, 1737, in-4. Collegium casuale (Sviderltii , 1634 , iii-4. ~ Ars sanandi cum expectnlioue, apposild arti curandi ntidd expectatione. {O^euhaei , 1730, in-8.)
Les fonctions circulatoires , celles de l’appareil digestif, des sécrétions, de la génération , la veille , le sommeil, l’appétit, l’habitude, l’accroissement , la vieillesse , la mort , l’action des sens, toutes les impressions morales, tous les actes de l’intelligence, sont commentés et expliqués dans leurs phénomènes généraux , et avec toutes leurs variétés. Il en est de même de tous les cas pathologiques, des congestions, des hémorrhagies, des stases, de l’inflammation , etc., etc. L’aliénation en particulier est examinée du même point de vue et soumise à la même loi : cet état pathologique s’explique par l’influence diminuée du principe vital ou de l’ame sur la circulation, et par l’embarras qui en résulte dans les vaisseaux.
Deux considérations doivent frapper dans l’examen du système de Stahl : d’abord, il est le premier qui se soit réellement élevé au fond contre la doctrine de r humorisme. Les prétentions de dissidence, exprimées avant lui , avaient été , malgré la violence de leur manifestation , plus apparentes que réelles ; les chimistes et les iatro-mécaniciens n’avaient fait qu’enter leurs idées sur celles du Galénisme , et redonner même , par le fait , une nouvelle vie et de nouvelles complications à l’altération des humeurs. Stahl , au contraire, attaqua de front cette théorie et en prépara la ruine ( 1 )• En second lieu , bien qu’il ne considérât qu’en sous-ordre , et
(l)On ne doit pas regarder comme analogue aux croyances
comme un effet secondaire , la stase du sang dans les organes ; c’était cejïendant toujours à ce phénomène qu’il s’arrêtait pour saisir ses indications thérapeutiques. Cet esprit, beaucoup plus positif qu’on ne le croirait d’abord , avait recherché , quant à l’application, ce qu’il y a de plus substantiel et de plus appréciable dans l’état pathologique ( 1 ).
Boerhaave, en 1700, répète toutes les théories humorales au milieu desquelles s’était complu Sennert (2). Lorsque les parties les plus mobiles de toute la masse du sang se dissipent et laissent les moins mobiles unies ensemble , il ne reste plus dans les vaisseaux qu’un sang noir, épais, gras et terrestre, qui y déposé plus ou moins de lie dont le vice produit la mélancolie. La cause matérielle de ce mal n’est que l’union étroite de la terre et de l’huile épaisse du sang ; et cette matière produit des effets d’au-
qui le précédaient sa théorie de la mixtion animale, c’est-à-dire de la constitution matérielle de l’homme et des animaux entièremeut soumise à l’actiou du principe vital. Il dit formellement que c’est une erreur de croire que l’altération des humeurs est un sujet ordinaire de maladies ; que le sujet le plus général de l’état morbide est le trouble de l’idée qui préside au gouvernement de l’économie animale. (Theoria mcdica vera, pag. 454).
(1) C’est-à-dire les modifications delà circulation dans l’état morbide , et l’influence qu’on peut exercer sur cet état par l’action thérapeutique sur le système sanguin.
(2) Cette répétition non seulement de pensées, mais d’expressions , n’est pas la seule que nous remarquions dans Boerhaave. Son travail a souvent une analogie frappante avec celui de Sennert.
lOO RECHERCHES HISTORIQUES
tant plus dangereux et plus difficiles à guérir, qu’elle a perdu une plus grande quantité de ses parties délayantes, douces , liquides, et qu’elle est plus condensée : parvenue à un grand degré de corruption , elle est d’une si grande ténacité qu’elle égale à peu près celle de la poix, et d’une acrimonie acide, brûlante, qui rougirait les métaux et ferait fermenter la terre ; ou alcaline, saline ettrès corrosive ; ou huileuse, putride, condition la plus funeste de toutes. Échauffée, soit par la chaleur du soleil, soit par celle du feu ou par l’action des muscles, elle devient si mobile et si active qu’elle brise,corrompt, détruit ses vaisseaux, et les change avec l’atrabile même en des vomiques putréGées :[c’est ce qu’on appelle turgescence de l’atrabile. Si cette matière parvenue à ce point se porte au cœur, et qu’elle participe d’un acide coagulant, elle fait naître des polypes dans cet organe, ou dans les poumons, ou dans l’aorte , ou les carotides , et cause la mort. Si elle monte au cerveau, elle cause l’apoplexie, la paralysie, la catalepsie, l’épilepsie, le délire, la manie.
Il est difficile d’imaginer quelle extension ont pu donner à ces absurdes théories, des esprits convaincus qui y ont appliqué toute leur activité. Ils en font le texte de divisions et de classifications sans fin ; on éprouve un véritable dégoût à voir tant de temps perdu, tant de capacité intellectuelle usée sans fruit. Ces futiles explications absorbent tout ; le peu de choses positives qui restent est altéré par ces ri-
Sun LA FOLIE.
lor
dicules croyances. On ne retrouve plus les sages préceptes hygiéniques donnés par les médecins des premiers siècles. Arétée avait conseillé de placer les aliénés dans un lieu qui ne fut ni trop chaud ni trop froid : Boherhaave veut qu’on les mette dans un lieu chaud, et qu’on leur donne des narcotiques. Ce rapide extrait peut donner une idée plus juste que celle qu’on a généralement des travaux de ce grand Boerhaave, qui acquit par eux une si immense réputation.
Nous n’y trouvons quelques considérations un peu substantielles qu’à l’article de la manie : dans cette dernière affection, dit cet auteur, les muscles ont le plus souvent une force prodigieuse, les veilles sont incroyables (1); on supporte l’abstinence et le froid d’une manière surprenante : la plupart des excrétions sont diminuées ou supprimées. La dissection anatomique a constamment fait voir le cerveau des maniaques, sec, dur, friable, jaune dans sa substance corticale, ses vaisseaux gonflés, variqueux, distendus par un sang noir.
Dans le dix-huitième siècle , Morgagni, esprit positif et plein d’ardeur pour l’avancement de la science, sentit toute l’importance des recherches cadavériques, et apprit à les bien faire. Il reconnut que le sepulcretum de Bonet, conçu dans une excellente direction , était cependant à recommencer,
(l)Sennert rapporte l’observation d’un maniaque qui passa quatorze mois sans dormir.
102 RECnERCIlES HISTORIQUES
et il donna à la fin de sa longue carrière, en 1762, son ouvrage de sedibus et causis morborum.
Il y blàme le désir prématuré de tout expliquer avant d’avoir collecté assez d’éléments de certitude, et reproche aux auteurs passés d’avoir souvent mieux aimé inventer des explications que de rester dans le doute.
Ce qui doit, dit-il, rendre difficiles les recherches sur la cause et le siège de la folie , et augmenter l’attention qu’elles exigent , c’est que l’un et l’autre peuvent varier selon la différence des circonstances , selon la diversité des individus, la partie du cerveau lésée, l’état de ce viscère , soit constitutionnel , soit dù à des modifications accidentelles , et une foule d’autres particularités isolées ou réunies.
Un résultat a constamment frappé Morgagnidans ses observations cadavériques touchant l’aliénation, c’est l’endurcissement du cerveau; mais dans la crainte qu’on ne se hâtât d’accorder trop promptement créance à cette modification organique , il s’est empressé de dire qu’elle a aussi été quelquefois remarquée chez des sujets sains, et qu’il faut attendre que de plus longues recherches en aient établi la valeur. Cette remarque et celle de ..’endurcisseraent et de l’épaississement des méninges également constatés par Morgagni, l’avaient déjà été par lîaglivi , Littré, Geoffroy, Ileer, Lancisi et Sanlorini.
SUR UA. FOLIE
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C’est à Bonet et à Morgâgni que la science doit dans les temps modernes une partie de la précision à laquelle elle est arrivée. Le dernier surtout de ces deux grands hommes lui a ouvert une voie nouvelle en habituant à rechercher toujours à chaque cause son effet. De cette constatation des lésions morbides , devait bientôt naître la ruine des forces et des maladies vitales, et cette doctrine générale positive que là où il y a des résultats matériels il faut au moins des causes de même nature ; qu’il n’y a pas de fonctions sans appareils^ peu de désordres fonctionnels sans altération d’organes.
Toutefois cet homme si fécond pour l’avenir n’avait pu lui -même encore faire justice des erreurs qui l’avaient précédé. Dominé, comme ses devanciers, par la croyance de quelque chose dans l’économie, d’une force maligne, d’un virus dont il fallait favoriser l’évacuation pour guérir la maladie, il se livre à la recherche des moyens les plus propres à remplir cette indication dans la manie et la mélancolie ; sous l’influence des mêmes idées , il conclut de ce qu’un exutoire suppure promptement , que le corps est surchargé d’humeurs dont on ne saurait trop favoriset* l’évicuation. L’impulsion donnée par lui ne devait produire que plus tard tous ses résultats.
Il montre toute la réserve de son esprit à l’égard de la distinction des différentes sortes d’aliénation. Vous verrez des médecins, dit-il, ne pas savoir s’ils
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doivent appeler mélancolique ou maniaque le même malade, chez lequel il y aura eu de temps en temps des alternatives de laciturnité et de crainte, de loquacité et d’audace. C’est qu’en efFet ces deux formes de délire se succèdent parfois ou alternent. Si on s’informe de celui qu’ont éprouvé certains malades , on reçoit très souvent des réponses équivoques , quelquefois contradictoires , et qui néanmoins peuvent être vraies.
Morgagni combat le précepte de Celse de violenter et de frapper les aliénés, et loue Valsalva, qu’il a vu, au milieu de ces sortes de malades, recommander de ne les attacher que dans les occasions indispensables, qu’avec les plus grandes précautions, et en mettant entre les liens et le corps des linges mous et épais. Ce même Valsalva, ajoute-t-il, employait un très petit nombre de médicaments, et les plus simples. Les moyens les plus faciles font souvent ce que ne peuvent opérer les plus violents. L’influence des voyages sous la direction d’un médecin raisonnable, les bains, le temps seul, sont quelquefois les meilleurs agents thérapeutiques de l’aliénation.
Peu d’années après Morgagni, Lieutaud, dans son Synopsis de médecine pratique, fixe l’attention sur les tintements d’oreilles et les douleurs gravatives de tête qu’éprouvent les mélancoliques ; sur leurs palpitations , le .sentiment de constriction qui les tourmente, l’interruption des battements de
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l’aorte abdominale, du tronc cœliaque ou des artères mésentériques supérieures (1). La plupart d’entre eux, dit-il, ne délirent que sur un seul point. On considère comme une variété de cette affection la nostalgie ou maladie du pays. La mélancolie est tantôt héréditaire et tantôt entièrement due à une cause accidentelle. Les recherches cadavériques sont peu satisfaisantes. Le crâne enlevé , on trouve les vaisseaux qui rampent autour du cerveau remplis d’un sang noirâtre et épais, différentes parties de cet organe lui-même pleines de sérosité, les plexus choroïdes enduits de mucosités , la glande pinéale augmentée de volume ; le cœur a quelquefois été trouvé complètement vide, d’autres fois rempli de concrétions polypeuses ou bien de sang liquide, mais comme plein de lie.
L’abus des moyens médicamentaux fait souvent un très grand mal. Les saignées, les délayants, l’eau simple en grande quantité, le lait dânesse, de chèvre, le petit lait, les eaux minérales froides, les bains, les applications réfrigérantes, composent les agents le plus généralement applicables. Mais audessus de tous ces agents thérapeutiques s’élève l’importance d’une manière de vivre convenable et régulière. Le régime alimentaire et les distractions exercent en effet une grande puissance sur les ma-
{l)S/nopsts universa praxeos mcdicn. Anistelodami , 17G5, p. 145.
Io6 RECHERCHES HISTORIQUES
ladies. Les narrations, la promenade, l’équitation, un peu de temps après le repas, favorisent ehez eux l’action digestive.
La manie n’est très souvent qu’un accroissement de la mélancolie. Une organisation particulière, celle, par exemple, des gens chez lesquels on remarque l’aptitude intellectuelle connue sous le nom de belesprit, mais avant tout l’hérédité, constituent des prédispositions à la manie. Les maniaques se font remarquer par leur force prodigieuse, et supportent admirablement la faim et les veilles. Les exemples de guérison de manies récentes sont nombreux ; cette affection lorsqu’elle est ancienne se guérit au contraire rarement. Elle se juge fréquemment par des hémorrhagies, un flux mensuel abondant, des hémorrhoïdes, de la diarrhée ou une fièvre intermittente. Les malades guéris conservent ordinairement beaucoup de chagrin et même de honte de leur état passé: ils osent à peine se montrer en public, et sont souvent poursuivis par la crainte des rechutes.
A l’ouverture des cadavres on trouve le cerveau ferme, sec, comme élastique et retenu avec peine dans sa boîte osseuse, les vaisseaux gorgés d'un sang noir ; quelquefois de la sérosité épanchée ; une hydatide ou un grand nombre d’hydatides se font parfois remarquer au plexus choroïde variqueux. La méninge peut être épaissie et calleuse , la faulx du cerveau presque ossifiée, le cervelet ramolli. Lieutaud ajoute qu'on peut trouver
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aussi des vers dans les sinus frontaux et dans la substance même du cerveau. Les os du crâne sont quelquefois singulièrement épaissis, leurs sutures effacées. On a vu la vésicule du fiel remplie de bile verte et glutineuse.
C’est dans le eas de manie aiguë que les émissions sanguines conviennent éminemment au bras , au pied ou à la tête. L’artériotomie , très usitée chez les anciens, délaissée chez nous, a pourtant produit plus d’une fois de prompts et salutaires résultats , non seulement dans la manie, mais dans la phrénésie et les fortes céphalalgies. Les sangsues au front et au siège peuvent être aussi utilement employées. On ne doit pas négliger de rappeler le flUx mensuel et hémorrhoïdaire.
Les préparations opiacées, les narcotiques en général produisent rarement un bon effet et exaspèrent communément la maladie : des calmants d’une autre sorte doivent leur être préférés, tels que les fleurs de nymphœa, de violettes. On a retiré de bons effets du camphre. Le sucre de Saturne, employé pour calmer la fureur, doit être proscrit de toute clinique raisonnable. Quant à ce qui regarde l’ellébore tant vanté autrefois , il faut savoir que eelui que nous avons n’est point du tout la plante à larges feuilles, à tige élevée et à fleurs pourprées , dont parle Hippocrate ; cette plante est orientale. Notre faux ellébore doit être rejeté comme sans action utile ; mais au reste je ne suis guère disposé
I 08 RECnF.RCHES HISTORIQUES
à avoir plus de foi dans celui des anciens. Les bains froids, l’arrosement de la tête, les demi-bains peuvent être utiles. On a loué les bains par surprise, dans la mer principalement, la castration y le trépan, la cautérisation de l’occiput par le fer rouge. On a vu, après une foule de moyens sans effet, la manie céder à un accès de terreur. Ces phénomènes, en dehors des lois communes, ne sont pas simplement curieux ; ils peuvent être de quelque utilité pour le traitement de certaines manies : cette application est d’une grande difficulté, mais n’est pas toujours impossible.
Stoll reproduit les mêmes idées que les anciens sur la bile, dont le génie versatile (1) cause chez les uns des phrénésies cruelles , chez les autres des léthargies et des apoplexies. Le meilleur remède pour toutes les maladies de la tête, qui dérivent de la même source, est le purgatif qui entraine la bile. Toutefois, cédant à l’influence d’une marche plus positive, Stoll ouvrait tous ses malades, et dans tous les cas de phrénésie qu’il rapporte , il trouva des altérations matérielles, soit dans les ventricules, soit entre les membranes.
A la fin du dix-huitième siècle , Cullen réunit tous ses efforts pour imprimer une bonne direction aux travaux sur l’aliénation. 11 est convaincu que le seul moyen d’y parvenir est de découvrir la
(1) Méà. prat., (om II , p.
SUU LA rOLIK. lOf)
cause prochaine de cette maladie, et toutes ses recherches tendent vers ce but. L’importance de ses nobles efforts, et l’immense influence qu’ils ont exercée sur notre siècle , nous forcent de donner quelque attention à ses idées principales.
Il est très difficile, dit-il (1), de déterminer les états différents de l’action cérébrale, et les médecins regardent communément cet objet comme tellement obscur qu’ils désespèrent d’en avoir quelque connaissance. Mais ce désespoir absolu et la négligence qu’il inspire sont très blâmables, et je vais tenter de faire cesser cette immobilité, dans l’espéraneeque quelques pas faits dans les recherches de ce genre , avec une certaine assurance, nous mettront à même d’aller plus loin.
Le délire est caractérisé par un jugement faux ou erroné de la part d’une personne qui veille , sur les rapports d’objets qui se rencontrent le plus fréquemment dans le cours de la vie, et sur lesquels tous les hommes portent le même jugement ; le délire est évident surtout quand ce jugement est fort différent de celui que la même personne avait coutume de porter. Le délire fébrile diffère de celui de la manie. Dans les maladies inflammatoires la force des fonctions circulatoires et respiratoires est considérablement augmentée, celle des fonctions céré-
(2)Cullen : Des dérangements des fonctions intellectuelles , de la mélancolie.
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braies peu changée ; mais au contraire dans la manie , les fonctions animales qui dépendent toujours du cerveau, sont vivement exagérées sans que l’action du cœur soit modifiée. De là naît la facile conclusion de la présence d’un autre agent que le sang pour produire l’excitation cérébrale, agent qui manifeste quelquefois ses effets par le développement d’une force prodigieuse chez des personnes habituellement faibles et délicates, qu’on peut voir alors rester inébranlables aux impressions ordinaires. Il y a chez elles un état violent du cerveau , semblable à celui qui accompagne tous les degrés de colère : ces malades résistent communément à l’action de l’opium.
Sans doute les changements qu’éprouve le mouvement du sang dans les vaisseaux du cerveau affectent les opérations de l’entendement; mais les médecins qui ont recherché les causes des différents états de nos fonctions intellectuelles , n’ont guère considéré que ce phénomène seul , n’ont fixé leur attention que sur les mouvements ou les conditions de ce fluide ; les opérations intellectuelles s’exercent cependant et même varient souvent sans qu’on puisse apercevoir aucune différence dans l’action de la circulation. Il est très-probable que l’état des fonctions de l’intelligence dépend de la présence et des conditions de ce qu’on appelle la puissance nerveuse, ou, comme nous le supposons , d’un fluide subtil très mobile renfermé ou adhérent , d’une
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manière inconnue, dans chaque partie de la substance médullaire du cerveau et des nerfs, et se portant chez l’homme jouissant d’une bonne santé, d’une partie quelconque du système nerveux à une autre. On a des preuves très évidentes que cet agent se rend fréquemment des extrémités sentantes des nerfs vers le cerveau, et qu’il produit une sensation; il est également prouvé que la puissance nerveuse se porte du cerveau dans les muscles ou dans les organes du mouvement, en conséquence de la volition. Or, comme la sensation détermine l’entendement, que la volition est l’effet de cette opération, et qu’en outre le rapport qui existe entre la sensation et la volition se fait toujours par le cerveau et l’acte de l’entendement, on ne peut guère douter que ce dernier acte ne dépende de certains mouvements qui ont lieu dans le cerveau, et des différentes modifications de ces mêmes mouvements. On ne sait rien encoi’e sur tous ces phénomènes. On n’a pu constater qu’une partie quelconque du cerveau fût plus intéressée que toute autre dans l’acte de l’entendement ; on ignore la part que les différentes parties de cet organe prennent à cette opération : nos connaissances étant aussi bornées, il doit être très difficile de découvrir les conditions du cerveau qui peuvent donner lieu aux différents états de nos fonctions intellectuelles. Ces considérations sur l’état physiologique doivent précéder l’examen du dérangement des fonctions de l’intelligence. Bien que chaque por-
112 RLCJIEUCIIES IMSTOIUQUES
tion du cerveau ait probablement son attribution particulière, il faut cependant qu’il puisse agir d’ensemble pour que le jugement soit parfait. Chez le plus grand nombre des hommes, les idées que conserve la mémoire relativement à la plupart des affaires de la vie commune se réunissent de la même manière; toute association extraordinaire de ces mêmes idées chez un individu doit l’empêcher de porter, comme de coutume, son jugement sur les rapports des objets. Ce genre de lésion consiste dans l’interruption ou l’altération des opérations ordinaires de la mémoire, qui est la base commune et nécessaire de l’exercice du jugement.
La puissance nerveuse jouit en différentes circonstances de plus ou moins de force et de mobilité , par exemple, dans la veille ou le sommeil, ou dans les étals intermédiaires de ces deux situations physiologiques. Au moment qui précède le sommeil complet et le réveil parfait, les idées ont une incertitude et une imperfection remarquables. Ces fausses perceptions, ces associations d’idées confuses, ces jugements erronés ne trouvent-ils pas leur cause dans l’inégalité d’excitement du cerveau, dans le réveil inégal de ses différentes parties ? Le raisonnement et les opérations de l’entendement ne peuvent jamais avoir lieu que si l’on se rappelle avec ordre et exactitude les idées qui doivent être associées, en sorte que si une partie du cerveau n’est pas mise en action, le souvenir ne peut se faire convenablement.
SLR LA FOLIK.
et que si d’autres parties de cet organe sont plus vivement excitées ou plus faciles à émouvoir, elles produiront des perceptions et des associations d’idées fausses, de faux jugements. Dans le sommeil, la dif. férence dans le degré de repos des différentes portions du cerveau produit les rêves. L’état de folie n’est que le prolongement d’une pareille manière d’être; dans le premier cas, la cause étant toute passagère est facilement dissipée, dans le second, au contraire, elle est persistante et déj;i productrice de désordres plus ou moins considérables. Plusieurs organes ont une excitation momentanée très prononcée au moment de leur plus grande activité de fonction, l’estomac, par exemple, le cerveau. Cette augmentation d’activité est plus ou moins prolongée : dans l’état normal elle n’a aucun danger et laisse bientôt l’organe qui en est le siège redescendre à un degré moindre de vitalité. Mais un accident peut la porter au-delà de ses limites ordinaires, lui donner trop de durée, la rendre permanente ou la soumettre à de trop fréquents retours : c’est ainsi qu’une passion violente imprimant un trop vif exciteraent au cerveau peut déterminer la manie. L’exercice commun de notre jugement paraît dépendre non seulement de l’ordre et de la succession de nos idées, mais même de la force et de la rapidité avec lesquelles elles se succèdent. Tout degré de violence et de précipitation dans nos idées y excite de la confu-
Il4 RECHEKCHES HISTORIQUES
sion et quelquefois une manie momentanée. Une violente colère est quelquefois très voisine de cet étal, et jette l’intelligence dans le plus grand désordre. Une application trop vive peut exciter assez profondément le cerveau pour priver pendant long-temps du sommeil : il n’est personne qui n’ait éprouvé une grande difficulté à s’endormir après le travail du soir, ôu une conversation animée , ou bien encore un spectacle qui a causé de fortes impressions. Un commerçant, après avoir travaillé six heures de suite au calcul , resta soixante-douze heures sans dormir, ce qui était un état maladif et eût pu devenir un commencement d’aliénation.
Après avoir ainsi suivi cette voie d’investigation, Cullen établit les avantages des recherches anatomiques, et fait remarquer qu’on trouve fréquemment des changements dans l’état du cerveau des aliénés. Il se plaint, du reste, qu’on n’ait pas assez examiné les altérations relatives des diverses portions de l’encéphale, et soupçonne que les lésions de chacune de ses parties correspondent à autant de nuances particulières de ses affections. Après d’utiles recherches sur la cause de la folie, dit-il, il serait à désirer qu’on pût baser sur la connaissance des causes prochaines de cette maladie, la distinction de ses diverses espèces, suivant qu’elles dépendent de l’état différent et des circonstances particulières où se trouve le cerveau, afin d’établir une méthode
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curative exacte et qui reposât sur des connaissances certaines. On est, en attendant, forcé de s’en tenir aux distinctions simples des anciens, bien préférables aux divisions inutiles et bizarres faites par Sauvage, Sagar et Vogel.
Quant au traitement, il est possible de tracer quelques règles de conduite qui seraient d’une utile application. 11 est nécessaire de modérer la colère et la violence des fous ; mais il faut le faire de la manière la moins gênante pour eux , et une chemise étroite atteint mieux le but qu’on se propose que tous les moyens imaginés jusqu’à présent. Il faut laisser les malades aller et venir à leur gré, les soustraire à la vue des personnes et des objets qu’ils voyaient habituellement, comme leur rappelant plus facilement les anciennes idées, et leurs associations accoutumées. On doit chercher à agir sur leur esprit par la crainte, les punitions, les récompenses (1). Parmi les agents physiques, la saignée est un moyen très-puissant, le premier de tous, le plus fréquemment ulih. Mon défaut d’expérience ne me permet pas de juger si les vomitifs ne peuvent pas nuire en poussant le sang avec trop de force dans les vaisseaux du cerveau. Le froid est souvent salutaire ; l’action de l’eau chaude peut l’être aux extrémités inférieures , pendant qu'on
(1) Cullcn pense (ju’on peut fpicl([uefols, mnis fort rarement, retirer un bon effet des punitions corporelles.
Il6 RECHERCHES HISTORIQUES
verse de l’eau froide sur la tête et sur les parties supérieures; je n’ai aucune expérience sur cette pratique, mais j’ai observé que les bains chauds à la manière dont on en fait communément usage, sont plus nuisibles qu’utiles aux maniaques, en raison de la raréfaction du sang à laquelle ils donnent lieu. On a guéri des maniaques en les astreignant à un travail constant et même rude. L’attention forcée qu’exige la direction de quelque exercice que ce soit du corps est un moyen très-sûr de détourner l’esprit d’une suite quelconque d’idées.
Il est de la plus haute importance de distinguer la constitution des aliénés. Les hommes sanguins deviennent souvent maniaques ; les bilieux deviennent plus souvent mélancoliques. Mais la manie doit être regardée comme différente chez les uns ou chez les autres, le traitement comme également différent. Les sanguins guérissent plus fréquemment et plus parfaitement que les mélancoliques.
Aucun auteur ne nous parait avoir mieux envisagé l’aliénation que Cullen, et surtout avoir cherché à imprimer à cette partie de la science une direction plus favorable à ses progrès. Ainsi que nous 1 avons vu, les sages conseils donnés par les médecins de l’antiquité sur les fâcheux effets des moyens violents de répression étaient méconnus depuis bien des siècles. Cullen est le premier médecin moderne qui ait nettement conseillé de conserver aux aliénés la plus grande liberté possible, et on ne
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