‹ Recherches historiques sur la maison de chasse des ducs de Brabant et de l'ancienne cour de Bruxelles; précédées d'un aperc̡u sur l'ancien droit de chasse en BrabantChapitre 14 sur 26 · LES CHASSES DE JEAN IV · texte numérisé non relu

LES CHASSES DE JEAN IV

Quoique faible d’esprit et de corps et toujours maladif, le (ils d’Antoine était passionné pour la chasse, et durant sa courte carrière, qui fut traversée par tanl de vicissitudes, il se livra avec assiduité à ce plaisir, principalement dans la forêt de Soigne. Dès sa tendre jeunesse, le duc, son père, le faisait déjà courir sus aux biches dans le parc de Bruxelles. Ne nous étonnons donc pas si, avec un goût aussi prononcé pour la chasse, Jean IV entretint une maison de chasse plus considérable que celle de son père, qui était du reste un prince prudent et économe, qualités qui n’excluent pas le courage, et qui ne brillaient guère chez Jean IV. La vénerie de celui-ci se composait donc de deux maîtres veneurs, de doux piqueurs

ou veneurs à cheval, de quatre valets de limiers et de trois valets de lévriers pour le cerf, d’un nombre pareil de valets pour les limiers et lévriers aux sangliers, de sept valets de la meute : en tout vingt-cinq personnes. La meule surpassait de beaucoup celle du duc Antoine; elle comprenait, entre autres, trois couples de chiens blancs qui paraissent avoir été d’une race peu commune.

Par suite de son mariage avec Jacqueline de Bavière, Jean IV avait vu accroître ses Étals des comtés de Hainaut, de Frise et de Hollande. Il lui arrivait donc parfois de chasser dans ces contrées, lorsque les événements politiques l’y appelaient. Mais le véritable théâtre de ses chasses était la forêt de Soigne, toujours si chère à tous les souverains qui habitèrent Bruxelles. Ceci s’explique assez par sa beauté et par sa proximité de la capitale. Entre autres chasses qu’y lit le prince qui nous occupe, je mentionnerai particulièrement celles qui eurent lieu, dans des circonstances fort critiques, les 27 et 29 août, 5 et 4 septembre 1420, en compagnie de seigneurs qui lui étaient tous dévoués, mais qui exerçaient sur lui une fâcheuse influence. Nous y voyons messire Guillaume d’Assche, seigneur de Grimberghe, qui avait encouru la haine des Bruxellois, et devait bientôt leur livrer sa tête. On rapporte que le duc était éperdument amoureux de sa fille, la belle Lauretle d’Assche, qui ne put toutefois

sauver les jours de son père. Puis viennent Jean d’Aa, naguère banni et condamné au pèlerinagede Jérusalem pour s’êlre mêlé de choses contraires au bien du pays; son filsCoslin,dontlatêtefut miseàprix par les Bruxellois; Jacques d’Abcoude, seigneur de Gasbeck, conseiller de Jean IV et comblé de ses faveurs; les sires d'Hoogslraelen , de Bredcrode et de Wcsemael; le bâtard de Wesemael ; le maître d’hôtel de la cour, Jean d’Assche; Waulhier de Quaderebbe; Jean Taye, qui fut proscrit; Guillaume Van Mons, décapité en même temps que Guillaume d’Assche; euün il y avait encore d’autres nobles de moindre renom. Quatre jours ensuite, le vieux castel de Boilsfort vil arriver le duc et sa brillante suite, parmi laquelle tel seigneur, comme le sire de Gasbeck, n’était pas accompagné de moins de douze chevaux : on comptait cinquante-six coursiers en tout, tant de maîtres que de serviteurs. Certes, ce serait bien ici le moment de se mettre en frais d’imagination et de décrire les incidents d’une chasse à courre; de dire, par exemple, comment on se réunit gaiement à l’assemblée * qui est en un beau lieu délectable et secret ( 88 ), » en attendant le rapport des veneurs; comment ceux-ci vinrent présenter au duc, un genou en terre, les fumées d’un cerf dix cors; comment le cerf fut lancé, couru et forcé, après mille fatigues de la part des chasseurs et mille ruses vaines, hélas ! du noble animal. Que le lecteur se crée

là-dessus les plus riantes images el supplée, s’il le veut, ù la sécheresse des documents qui mentionnent ces chasses, sans toutefois entrer dans le moindre détail. Pour moi, je n’y vois qu’un but politique et un prétexte pour se réunir loin des turbulents habitants de Bruxelles, qui frémissaient alors de l'ineptie de leur souverain et des fautes déplorables que ses courtisans lui faisaient commettre. Ce fut sans doute là, dans l’épaisseur de la forêt, que les partisans de Jean IV se concertèrent sur la ligne de conduite qu’ils avaient à tenir dans les circonstances critiques où ils se trouvaient ; il est même probable qu’on y médita l’espèce de fuite que ce prince effectua quelques semaines plus tard (*»). En tout cas, la présence, parmi les chasseurs, d'Edmond, de Dinter el de Jean Marchant, secrétaires du duc el ses conseillers intimes ( 9o ), ne laisse aucun doute sur le caractère politique de ces chasses, où chacun s’occupa peutêtre bien plus de ses propres intérêts que de la poursuite du cerf. Cependant, l’audace, l’insouciance et l’amour des plaisirs des seigneurs de la cour de Jean IV nous sont trop connus pour ne pas supposer, d’un autre côté, que les soucis, sinon les tristes pressentiments de quelques-uns d’entre eux, furent momentanément oubliés à l’aspect de la belle forêt et au bruit des trompes et de l’aboiement de la meule. Le quatrième jour de chasse, un cerf trouva, à ce que je

vois, la mort dans les étangs du prieuré de Groenendael, à l’aide de vingt et une couples de chiens courants et de quatre limiers. Tel était, le chiffre ordinaire avec lequel Jean IV chassait le cerf. La plus grande meule dont il se soit servi dans ce genre de chasse est de vingt-huit couples de chiens courants et six limiers, et la moindre de dix couples, secondées par trois limiers ( 9 ‘). Au commencement de son règne, il y employait, à l’exemple de son père, une meute de lévriers et de chiens mâtins dont il ne paraît plus avoir fait usage dans la suite. Le nombre des cerfs qui furent pris ù force dans la forêt de Soigne seulement, durant les années 1416, 1417, 1418, 1419, 1420 et 1421, s’élève à quatre-vingt-quatre, soit quinze cerfs par saison. Plus de la moitié de ces cerfs trouvèrent la mort dans les différents étangs de la forêt, notamment dans celui nommé den Flos-vyver , qui se trouve près de l’ancien couvent de Rouge-Cloître. Jean IV s’élail interdit lu chasse des biches, sans doute pour repeupler la forêt de gibier. Il en fut autrement des sangliers, dont un bon nombre alla, durant son règne, approvisionner le lardier du château de Boitsforl. Ce prince chassait ordinairement ces redoutables animaux avec une meute de douze à seize couples de chiens courants, de dix-huit à vingt lévriers, de six à huit mâtins et de quatre limiers.

Jacqueline de Bavière ne paraît avoir suivi que

très-rarement les chasses de son époux. Cela aurait lieu de nous étonner pour une femme d’un caractère aussi singulier, si nous ne savions que des dissentiments éclatèrent au bout d'un an de mariage entre le duc et la duchesse, dissentiments qui dégénérèrent bientôt en une haine mortelle et réciproque. D’après l’historien De Dinler, il paraît que Jacqueline, lorsqu’elle eut épousé le duc de Glocesler, aurait médité le dessein de s’emparer de la personne de Jean IV et de l’emmener en Angleterre. Il raconte qu’à cet effet, elle choisit un jour (le 6 décembre 1420) que le duc chassait le blaireau, près de Tervueren, et fit aposler deux de ses allidés dans les taillis, d’où ils devaient se jeter sur lui; mais les coupables furent découverts avant d’avoir pu exécuter leur projet, et l’un d’eux, Jean Chevalier, natif des environs d’Alh, avoua, après de longues tortures, qu’il était un agent de Jacqueline et dévoila les desseins de celle-ci.

Telles sont les seules particularités, relatives à notre sujet, que je connaisse pour le règne de Jean IV, qui mourut, âgé de vingt-quatre ans seulement, le 17 avril 1427. J’aurai encore moins à dire sur le compte de son frère, Philippe de Saint-Pol, qui lui succéda comme duc de Brabant, et qui mourut également, au printemps de l’âge, le4aoûl 1430 : il n’avait que vingtcinq ans. Philippe abandonna le soin de sa vénerie à son maître veneur, Jean Ilinckaerl, chevalier, sei-

gneur d’Ohain, châtelain de Tervueren et grand forestier de Brabant. A cet effet, il lui céda temporairement la jouissance du château de Boilsfort et des revenus de la vénerie ( 9l ), comme la duchesse Jeanne l’avait fait naguère en faveur de son cousin, le comte de Zeyn. De même que celui-ci, messire Hinckaert était tenu de pourvoir aux gages des veneurs, d’entretenir la meule, de bien garnir le garde-manger de son maître et d’organiser ses chasses.

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