‹ Recherches historiques sur le luxe chez les AthéniensChapitre 17 sur 21 · L. XII · texte numérisé non relu

L. XII

On employa aussi de certains arbres, ou du moins leur écorce , calceos prœterea ex papyro texili subligavit.

On emprunta , selon Pline , des bergères es-

pagnoles, la mode des souliers de jonc ou de genêt. On mit en œuvre la laine , le lin , la soie , mais le fond du tissu reçut bientôt quelques ornemens étrangers.

Si nous en croyons quelques auteurs, nonseulement les souliers furent ornés de feuilles d’or, mais on en vit même dont les semelles étaient d’or massif, socculuni cturutum , irno ctureum.

Plaute , dans sa comédie des Bacchides, fait dire à un valet, que son maître interroge sur la richesse de Théotirne : «Vous me demandez si un homme est riche , lorsqu’il porte des semelles d’or à ses souliers ! »

. Etîam rogas?

Qui auro habeat soccis subpactum solum (1).

Plaut., Bcicchides , act. II, sc. 2.

La vanité ne s’arrêta point là : le luxe fut porté si loin que , non-seulement le dessus du soulier, mais le soulier tout entier était enrichi

(i) On s’est peut-être appuyé trop légèrement du texte de Plaute pour dire que les anciens portaient des semelles d’or à leurs souliers. Ce luxe paraît bien extravagant , et cet usage bien peu commode en même temps. D’ailleurs, le dernier traducteur de Plaute ne voit, dans le passage cité , qu’une métaphore, et tout porte à croire que son sentiment est très-juste. Voyez Théâtre complet des Latins, t. IY, pag. 5 g 5. {Note de V Editeur.)

JO

de pierreries , gemmas non tantum crepidarum obstragulis , sed et lotis socculis addunt.

La mollesse et la galanterie varièrent la forme de la chaussure. La mode s’introduisit d’une sorte de soulier grec , nomme sicyonien y il avait plus de lègèretè et de délicatesse que les autres, cc Si vous me donniez, » dit Cicéron au premier livre de l’Orateur, «des souliers sicyoniens, je ne m’en servirais certainement pas ; c’est une chaussure trop efféminée. J’en aimerais peutêtre la commodité , mais à cause de l’indécence, je ne m’en permettrais jamais l’usage. »

On employa le liège pour hausser le soulier et élever la taille, à la manière des Perses : cet usage était commun. Les coquettes se servaient de souliers ainsi exhaussés pour les hais , et les actrices sur le théâtre, surtout dans les rôles de la comédie; et, s’il est permis de rapprocher des choses infiniment opposées , les prêtres s’en servaient aussi dans les sacrifices.

Tous les souliers de femmes étaient blancs pour l’ordinaire. « Etudiez-vous , » leur disait Ovide , « à d issimuler vos défauts : qu’un pied mal fait soit toujours caché sous un cuir bien apprêté et blanc comme la neige. »

Pes malus in niveâ semper celetur alutâ.

Ovid. , de sirte amandi, 1. III.

Martial reprend dans Cinna trop de négligence dans ses habits, et en même temps trop d’affectation et de recherche dans sa chaussure , de telle sorte que , par l’effet d’un goût assez bizarre , il joignait la malpropreté d’un homme à la coquetterie d’une femme (1).

Les dames romaines avaient aussi des chaussons, qui n’étaient autre chose que des bandes dont elles s’enveloppaient plus ou moins le pied ; fasciœ pedales. Les chaussons étaient, du moins c’est ce qu’il y a de plus certain , une pièce différente de la chaussette , dont elles connaissaient encore l’usage , au rapport de Quintilien , fasciœ quibus crura vestiuntur. Les chaussettes étaient de couleur, et le plus ordinairement rouges, selon le témoignage d’Alexandre Napolitain, fondé peut-être sur ces paroles de Cicéron, dans une de ses harangues , purpureis fasciolis. 11 est probable qu’une partie s’en laissait voir par toute l’ouverture du soulier ou brodequin , qui , sans doute , ne se fermait pas exactement , et dont la matière était si mince ,

(i) Sordidior cœno cura sit toga , calceus autem Candidior prima sit tibi , Cinna , nive ;

Dejecto quid , inepte, pedes perfundis amictu?

Collige, Cinna, togam ; calceus ecce périt.

Mart. , 1. VII , 02.

qu’il faisait l’effet d’un bas bien tendu , au moyen d’une jarretière qui en arrêtait le haut , et qui cependant, au rapport de Tertullien, ne serrait la jambe que mollement, crus periscelio lœtatum : c’est ce qui donne lieu de croire que cette jarretière n’êtait autre chose qu’une sorte de ruban assez large , d’or ou de pourpre , et le plus souvent blanc, avec lequel on faisait plusieurs tours qui se croisaient; tel à-peu-près que cette jarretière blanche de Pompée , qui ressemblait à un bandeau royal, et dont Favonius voulut lui faire un crime, comme si ce capitaine eût affecté par là de montrer au peuple le désir d’usurper le titre de roi. «Qu’importe, » lui disait Favonius, «en quelle partie de ton corps tu portes le bandeau royal?»

Les dames romaines se servaient aussi de pantoufïles dans leur intérieur. Perse , dans une de ses satires , introduit deux personnages d’une comédie de Ménandre. «O mon cher Dave,» dit un jeune homme plus amoureux qu’il ne croit l’être , «tu peux ajouter foi à mes paroles ; je veux sortir de la douloureuse situation où je me trouve. Voudrais-je déshonorer mes ancêtres , et achever de dissiper leur succession dans une maison dont je connais l’indignité? Irais-je , dans le trouble de ma raison ,

éteindre mon flambeau à la porte de Chrysis , et chanter sous ses fenêtres? » — cc Gardez-vous* en bien , » dit le confident , « allez plutôt sacrifier aux dieux qui vous ont rendu à vousmeme. )) — <x Ne crois-tu pas, mon cher Dave , » répond le jeune homme aussitôt , « qu’une telle resolution lui coûtera bien des pleurs?))

.... Sed censen’ plorabit, Dave, relictâ?

— « Dites plutôt , )) reprend Dave , « qu’elle vous répondra par un coup de sa pantouflle. »

INugaris, soleâ, puer, objurgabere rubrâ.

Pers. , sat. V.

Nous apprenons trois choses par ce passage : la première , comme je viens de le remarquer, que les dames romaines se servaient de pantoufïles dans leur chambre ; la seconde , que les souliers rouges n’étaient pas ceux qu’une honnête femme osait porter ; et la troisième enfin , que , dans tous les temps , les courtisanes se sont distinguées par leur chaussure.

. Soleâ, puer, objurgabere rubrâ.

Mais soit que les bienséances soient subordonnées à la mode, ou que le caprice règle celte dernière ; soit que quelques femmes comp-

tassent assez sur leur vertu, pour s’affranchir de la tyrannie d’un usage qui contraignait le goût et l’inclination, celles qui se piquaient le plus de régularité portèrent impunément des souliers rouges long-temps avant le règne d’Aurélien , qui leur en permit l’usage , et l’interdit en même temps aux hommes , calceos mulleos ... viris omnibus tulit, mulieribus reliquit . L’ordonnance de ce prince fut d’autant plus gracieuse pour les dames, que lui et ses successeurs se réservèrent cette couleur, à l’exemple des anciens rois d’Albe , au rapport de Dion. Cet usage régna long-temps dans le Bas-Empire , et passa même des Empereurs d’Occident aux Papes, qui achevèrent d’effacer les traces de sa première destination.

Les empereurs chargèrent leur chaussure de plusieurs ornemens ; ils y firent broder des aigles enrichis de perles et de diamans, aquilas ex lapillis et margaritis . On peut croire que cet ornement brilla aussi sur les souliers des dames , ou du moins sur ceux des impératrices. Elles avaient été honorées du Laticlave, qui était l’Ordre de l’Empire : leur eût-on refusé un autre ornement qui non-seulement ajoutait à l’agrément de leur personne , mais servait encore à établir la différence des rangs? D’ail-

leurs les pierreries étaient si communes que, selon Pline , les femmes les plus modestes et les plus simples n’osaient pas plus sortir sans diamans, qu’un consul sans les marques de sa dignité. J’ai vu, ajoute le même auteur, Lollia Paulina, femme de Galigula, même après sa répudiation , tellement couverte de pierreries , non à l’occasion de quelque cérémonie ou de quelque fête d’éclat, mais pour faire de simples visites, qu’elle n’avait aucune partie de son corps qui ne fût éblouissante : l’état de ses diamans , qu’elle affectait de montrer elle-même , se montait à quarante mille sesterces , ou un million d’or, encore n’était -ce point des présens du prince ou des pierreries de l’empire, mais celles de sa maison , et l’un des effets de la succession de Marcus Lollius son oncle ; et Pline s’attache à en relever la superfluité , par le contraste qu’il nous présente de la simplicité des triomphes de Curius et de Fabricius , comparée à l’orgueil de Lollia. Selon cet auteur, cependant , ce ne fut pas là le plus grand exemple de la magnificence des dames romaines. Quoi qu’il en soit, nous ne nous croyons pas en droit d’avancer que l’on ait vu sur leur chaussure ces croissans que portaient sur la leur les patriciens et les sénateurs , in calceis fibulœ. ad ins-

tav lance corniculcintes : peut-être n’êtait-ce , au fond, qu’une boucle d’une forme particulière, dont la mode était commune à l’un et à l’autre sexe 5 mais nous n’osons pas insister sur cette opinion, puisqu’ au rapport des auteurs les plus graves, ces croissans formaient une distinction mystérieuse , qui pouvait bien n’être pas toutà-fait du goût des dames.

cc Pourquoi , )> demande Plutarque dans ses Questions romaines , cc pourquoi ces croissans sur les souliers des patriciens? est-ce pour rendre plus respectable le sentiment de Castor, qui établit je ne sais quelle habitation dans le corps de la lune ? ne clierche-t-on pas aussi à nous apprendre par là, qu’après que nos âmes auront été dépouillées de nos corps , elles occuperont une région supérieure à celle de la lune? N’est-ce pas une mode des Arcadiens descendus d’Evandre , réputés plus anciens que cet astre même , et qu’on a appelés pour cela Prosélènes? Que dis-je? n’est-ce pas â ceux que leur propre grandeur éblouit, un avertissement de l’instabilité des choses humaines , pris des divers changemens de ce même astre ? ou ne veut-on point, enfin, suivant la pensée de Parmenide , nous mettre sous les yeux l’exemple de la lune qui jette un regard respectueux vers

la lumière du soleil , par je ne sais quel sentiment secret d’une juste subordination?»

Le fondement de toutes ces conjectures ne paraît pas infiniment sensible ; mais aussi l’esprit humain ne saisit le merveilleux qu’avec beaucoup de difficulté ; et lorsqu’on s’efforce d’interpréter les mystères, il en coûte toujours quelque chose à la raison (1).

(1) On a donné à cet usage des sénateurs de porter sur leurs souliers, ou plutôt sur leurs cothurnes noirs des espèces de croissons , une origine plus probable que toutes les suppositions de Plutarque. Romulus , avant la réunion des Sabins, avait d’abord fixé à cent le nombre des membres du sénat , et c’est , dit-on , en mémoire de cette première institution de leur ordre, que les sénateurs et les patriciens portaient sur leur chaussure, non des croissons , mais la lettre C , qui , en chiffres romains , désigne le nombre cent. M. le baron de Theis , dans ses Lettres romaines , a adopté cette opinion. [Voyage de Polyclèle , tom. /, p. i2.r>9 , première édition ) cet ornement était d’argent ou d’ivoire , et s’appelait lunula.

( Note de r Editeur. )

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