CHEZ
DEPUIS LES TEMPS LES PLUS ANCIENS , JUSQU’A LA MORT DE PHILIPPE DE MACÉDOINE.
Parmi les auteurs modernes (1) qui ont écrit sur le luxe , aucun n’a expliqué cl’une manière juste et satisfaisante ce que l’on entend ordinairement par ce mot. Tous ont envisagé le luxe sous un seul point de vue; tous ont exagéré ses effets en bien ou en mal. Cependant ces auteurs ne manquaient ni de connaissances ni d’habileté pour approfondir une telle ma-
(1) Hume, Traité sur le luxe; Home, Esquisses de VHist. de V homme; Stewart, Traité d'économie politique ; Geno vesi , Principes de l'économie domestique ; Montesquieu, Esprit des Lois ; Pinto, Traité sur le luxe, et Helvétius, de l'Esprit. Les quatre premiers font un panégyrique outré du luxe, les trois autres le censurent avec partialité.
tière; mais sans cloute ils n’avaient pas recueilli assez cle documens , ou ne les avaient pas assez prësens à l’esprit , lorsqu’ils parlèrent du luxe , et qu’ils jugèrent ses avantages et ses inconvéniens. J’espère qu’une recherche critique cle l’origine et des progrès du luxe chez les Athéniens ne sera point tout- à -fait indifférente; elle jettera nécessairement un certain jour sur l’histoire , les mœurs , et la manière cle vivre de ce peuple célèbre ; elle servira de guide à ceux qui aiment à étudier la constitution politique des Etats; enfin, elle leur fera mettre dans leurs jugemens plus d’exactitude et de soin que l’on n’en a trouvé jusqu’ici.
En observant attentivement les progrès du luxe , et les formes diverses sous lesquelles il s’est montré à Athènes , je ne crois pas possible d’en faire une définition et plus juste et plus complète que celle-ci : Le luxe est la consommation des revenus , soit de tout un peuple , soit cle quelques familles, soit même de quelques individus , clans le but d’acquérir la possession et la jouissance d’objets inventés et perfectionnés par l’industrie des hommes; tous objets, en général , qui ne servent ni à procurer une nourriture saine, ni de bons vêtenfens, ni même des moyens cle défense contre l’intempérie des sai-
sons ou l’attaque de l’ennemi , mais plutôt propres à satisfaire et à flatter les sens ou quelques passions dominantes telles que l’ambition ou la vanité.
Avant de chercher à approfondir l’histoire du luxe , avant surtout de balancer ses avantages et ses inconvéniens, il faut toujours avoir soin de distinguer le luxe des Gouvernemens de celui des particuliers, le luxe public du luxe privé : car l’un peut exister sans l’autre , ou bien ces deux espèces de luxe peuvent ne pas être portées ensemble au même degré. Par rapport au luxe public, il est encore essentiel d’examiner si l’Etat déploie son luxe en monumens et en grandes entreprises capables d’enflammer le génie des citoyens, et d’inspirer un sentiment durable d’admiration, non-seulement aux contemporains , mais encore à la postérité la plus reculée ; ou si , peu attentif aux besoins les plus urgens, il ne fait que dissiper follement ses trésors en fêtes et en spectacles , qui n’offrent que des plaisirs grossiers ou passagers , et qui , loin de donner un aliment à l’esprit d’activité et d’émulation , étouffent plutôt l’industrie et le goût des travaux grands et durables.
Quant au luxe privé , on doit s’attacher principalement à reconnaître s’il est enfanté par
l’ambition , par la vanité , par une organisation plus délicate , ou simplement par la sensualité et tous les dérèglemens qui en sont la suite nécessaire, la dissolution, la débauche et la mollesse; si ce luxe a pour but immédiat le plaisir des autres ou l’amour de soi ; et enfin si , dans l’un comme dans l’autre cas , il tend à satisfaire des passions plus ou moins nobles , l’ambition ou la vanité. Je désirerais que mes lecteurs se pénétrassent bien de ces observations préliminaires ; elles les aideront à apprécier le luxe dans son origine , à suivre ses progrès, et à mieux juger du degré de luxe qui fut le plus utile ou le plus nuisible à la société.
Il est impossible , sans contredire l’histoire et détourner le mot luxe de sa véritable acception, de fixer l’époque où le luxe commença à mériter quelque attention, et à influer sur les mœurs et la constitution de l’ancienne Grèce, principalement d’Athènes, avant l’invasion des Perses, ou au moins avant Solon. Pendant le siège de Troie, et peu après cette époque , des rois , d’anciennes et puissantes familles, possédaient, à la vérité , des armes et des objets précieux; mais, ou ces objets étaient de peu de valeur, ou l’on ne s’en servait qu’aux jours solennels, et ces raretés étaient conser-
vées avec le plus grand soin dans les trésors des familles.
Quand on lit qu’à Delphes , malgré le culte religieux des anciens pour te temple d’Apollon, il n’y avait aucun ustensile sacré d’or ou d’argent avant ceux que consacrèrent les derniers rois de Lydie et les premiers rois de Sicile ; quand on voit que Sparte ne put se procurer dans la Grèce entière assez d’or pour dorer une seule statue ; et qu’enfin, Hiéron de Sicile, après avoir fait chercher long-temps une modique somme d’argent dans Corinthe , ville si renommée pour son opulence , ne trouva qu’un seul particulier capable de la fournir, encore était-elle le produit de l’épargne de beaucoup d’années (1), on peut aisément se convaincre, qu’avant l’époque que nous signalons , il n’existait certainement pas de véritable luxe parmi les liabitans de l’ancienne Grèce : il ne péné- ' tra dans ce pays qu^’après avoir déjà infecté les mœurs dans les colonies moins anciennes d’A-
sie, d’Italie, de Sicile, et agité ces villes par les plus terribles révolutions.
Je sais que l’on peut m’opposer les témoignages de plusieurs auteurs , contraires à ce
(i) Theopomp. apucl Athen. VI. 4. — Her. I. 69.
que j’avance ; mais ou ces témoignages ne justifient pas les inductions que plusieurs en ont tirées , ou ils ne méritent aucune créance , et seront réfutés par tout ce que je puiserai dans la suite aux sources les plus pures. Thucydide dit, à la vérité, que de tous les peuples de l’ancienne Grèce, les Athéniens , les premiers, corrigèrent dans leurs moeurs cette espèce de barbarie, suite de guerres cruelles et sauvages; que les premiers aussi ils cessèrent de porter des armes en temps de paix ; qu’ils adoptèrent un genre de vie plus doux; qu’ils portèrent des tuniques de lin, et ornèrent leur chevelure de cigales d’or (espèce de crochet pour relever les cheveux) ; mais de ce passage peuton conclure qu’il existait alors un véritable luxe à Athènes ? Si les Athéniens polirent les premiers leurs mœurs , faut-il l’attribuer à ce qu’ils étaient plus riches , plus industrieux que les autres peuples? Aon ; c’est que , moins souvent attaqués, moins souvent inquiétés que le reste des Grecs, jamais ils ne furent chassés loin des loyers de leurs pères , ni forcés , par suite de défaites sanglantes, à se mêler avec deshordes étrangères et barbares (1). Les vêtemens produits d’un sol
(1) Thucyd. I. c.
étranger étaient encore rares, l’or ne parait point encore la tête des personnes de la classe moyenne ; ces ornemens étaient réservés à un petit nombre de riches , les premiers de l’Etat qui avaient exercé , ou qui exerçaient encore des emplois considérables (t). De tels personnages , dans un gouvernement aristocratique comme celui d’Athènes avant Solon , se distinguent toujours par certaines marques d’honneur , même quand la pauvreté et la plus grande simplicité régnent parmi leurs concitoyens : autrement il faudrait qu’un peuple vécût entièrement isolé de toutes les autres nations (2). Héraclide de Pont, auteur des plus crédules et des plus suspects, a pris à contre-sens ce passage de Thucydide , d’ailleurs très-conforme à l’histoire , si l’on veut le bien interpréter. Non-seulement il en a altéré le véritable sens , mais il a emprunté quelques traits encore h des écrivains et des poètes qui ont peint les mœurs d’un autre âge que celui dont parle Thucydide. Non content de faire porter aux anciens Athéniens des ornemens d’or sur la tête ,
(1) C’est ainsi qu’il faut traduire le mot rrpsffGvrspoi, comme Périzonius l’a déjà remarqué avec raison. Ad. Æl. , IV7 22.
(2) Témoins les toges et la chaise curule des anciens magistrats romains.
et des tuniques tissues de lin , cet auteur leur prête aussi l’usage d’étolfes teintes en pourpre , et bordées de diverses couleurs ; il ajoute encore que, par excès de mollesse , ils se faisaient porter des sièges dans les places publiques (a). Tous ces faits sont aussi faux que les jugemens de ce même écrivain sur les effets du luxe. «Le cc luxe , dit-il (1) , et les plaisirs qu’il procure , c( inspirent la valeur et la générosité : aussi tous cc les conquérans et les peuples les plus vaillans cc parmi les barbares, furent, et sont encore « adonnés au luxe et à toutes ses séductions, cc Le plaisir et la volupté, voilà l’apanage de . cc l’homme libre. Le travail, au contraire, qui ce avilit l’âme autant qu’il abrutit le corps , voilà cc le partage de l’esclave. Les Athéniens furent cc grands tant qu’ils s’abandonnèrent au luxe et cc à la volupté ; car ces hommes, amis des plaicc sirs, furent les héros qui triomphèrent des cc Perses à Marathon , et anéantirent les forces cc réunies de l’Asie ».
Déjà Héraclide avait avancé quantité de faits qu’il ne pouvait prouver ; cependant Elien , le plus inexact et le moins véridique de tous les compilateurs grecs et romains, s’imagina avoir lu quelque circonstance de plus dans cet auteur,
ou dans Athénée , et se crut assez autorisé pour faire encore un pas et tirer une conséquence qui avait échappé à Héraclide. Il trace, d’après lui, le tableau du luxe des habits et de la parure des anciens Athéniens; puis il ajoute que la somptuosité de la table , et leur manière de vi- , vre , répondaient à leur goût pour la magnificence (1).
Diodore se laissa séduire aussi par les fables d’Héraclide (2). 11 assure que Solon réforma par ses lois , les mœurs de ses concitoyens déjà entièrement corrompues par une dissolution et une mollesse ioniennes , et qu’il sut enflammer leur cœur du vif amour de la vertu , de la gloire et de la patrie. Mais quelle erreur de la part de Diodore de penser, comme Héraclide, que les Athéniens étaient adonnés au luxe et à la débauche avant Solon, et d’attribuer à ce législateur le mérite d’avoir étouffé ces germes vicieux ! Dans les lois de Solon , rien ne fait soupçonner l’existence des vices que Diodore suppose aux liabitans de l’Attique ; on rencontre même dans l’histoire de ce sage ,
(2) On voit clairement, par ce que Diodore rapporte de l'éducation de Solon , qu’il a suivi Héraclide ou quelque autre écrivain aussi suspect.
et dans celle de son siècle, des preuves nombreuses du contraire.
Pour nous convaincre qu’au temps de Solon Athènes n’était point livrée à un luxe capable d’influer sur les mœurs de ses citoyens, examinons un peu l’étendue du territoire de l’Attique , la nature de son sol , la manière de vivre de ses habitans , enfin la constitution et les lois que leur donna ce législateur.
Les Athéniens habitaient un pays stérile. Moins propre à l’agriculture qu’à nourrir des bestiaux , la terre fournissait à peine , dès les temps les plus reculés , aux besoins de ses habitans (1). De riches mines que l’on exploitait , vraisemblablement avant Solon , donnaient , à la vérité , à l’Attique un grand avantage sur les pays plus fertiles de la Grèce (2) ; mais les blés et les autres denrées importées, sans doute de Corinthe etd’Egine, devaient anciennement absorber la plus grande partie de leur produit. Une loi de Solon, qui ne permet que l’exportation de l’huile , nous fait connaître combien le commerce était alors borné (b).
(î) Thucyd. I. 2. — Xenopli. } de P roventibus , I. xvvnysTix. c. 12. — Plut, in Solone. I. 36o. 364. cdit. Rciskii.
(2) Xenoph. , de Provent. , 1 et IV c.
Quelles fabriques, en effet, quelles manufactures importantes pouvaient s’établir clans un siècle où il n’existait, pour ainsi dire, pas de commerce , et dans une ville en fermentation et déchirée par les fureurs de diverses factions ennemies ? Les institutions de Solon, assez fortes pour remédier au mal , furent trop faibles pour le détruire entièrement. Les arts et les artistes étaient encore étrangers à ce peuple agité par la discorde, abruti par la misère. Les farces grossières de Thespis, que Solon désapprouvait, sans prévoir sûrement les funestes atteinles qu’elles porteraient un jour aux mœurs, loin de faire pressentir les beaux ouvrages dramatiques des Grecs, à l’époque de leur gloire, ne pouvaient guère se comparer qu’aux pantomimes et aux spectacles d’un peuple sauvage et barbare. Les oppressions, les violences d’une aristocratie despotique, les séditions, avaient tellement dépeuplé et affaibli ce malheureux Etat, qu’après une lutte longue et vaine avec les Mégariens, au sujet de l’île de Salamine, les Athéniens, découragés, firent une loi portant peine de mort contre quiconque proposerait à la tribune de reprendre cette ile (1). La
(i) Plul. in Sol. I. 327.
sagesse de Solon leur en assura, il est vrai, la conquête, et, depuis, elle céda une seconde fois à la valeur de Pisistrate ; mais bientôt après Athènes perdit encore pour long-temps et Salamine et Nisée (1).
Si ce tableau fidèle de la misère (c) , de la faiblesse et des troubles qui accablaient alors cette ville, ne suffit pas encore pour démontrer combien Athènes était loin d’être livrée aux séductions du luxe, considérons encore les lois de Solon , qui partagent les citoyens en plusieurs classes , et règlent la nourriture de ceux que l’Etat, pour prix de leurs services , entretenait à ses frais.
De la bouillie d’orge , du pain seulement aux jours de fêtes, voilà tout ce que la république fournissait à ces derniers (2). Les citoyens qui recueillaient cinq cents mesures de fruits secs et liquides composaient la première classe; ceux qui en recueillaient trois cents , la deuxième ; la troisième comprenait ceux qui n’en recueillaient que deux cents ; et la quatrième , tous les citoyens dont le revenu était encore plus modique (5). Maintenant, prenons cinq cents mé-
(1) Plut, in Sol. 555 p.
(2) Ath. IV, 1 57 p. 1
(5) Plut. I. 549. in Sol.
climnes (i) pour terme moyen du revenu des plus riches Athéniens ; évaluons le médimne à une drachme (2), et nous verrons que tel, dont la récolte s’élevait à quatre cent cinquante fr. à-peu-près , pouvait passer, à Athènes , pour un homme riche (cl).
Malgré cette pauvreté et cette frugalité extrêmes , les mœurs n’étaient rien moins que pures et innocentes. Solon lui-même dépeint les grands de son temps comme des oppresseurs du peuple (5) et des dépositaires infidèles des deniers publics : ses lois (4) , qui tendent à protéger l’innocence des enfans , attestent les mœurs infâmes de cette époque. Sans doute il voulut apporter quelque remède à ces excès en introduisant des courtisanes (5).
11 me serait facile de trouver la source de cette corruption prématurée, soit dans les principes constitutionnels de l’Etat, soit dans certaines institutions civiles et domestiques qui lui étaient propres ; mais cette digression m’éloignerait du but que je me suis proposé , celui
(1) Environ deux mille boisseaux.
(2) Environ dix-huit sous.
(3) Fragm. Sol. ap. Demostli. p. 55, edit. Wolf.
(4) Æsch. or. p. 171, et seq. pet. leg. Att. , 295-297.
(5) Athen. XIII, 3-669.
(l’écrire l’histoire du luxe, et non celle des mœurs des Athéniens.
Sous les Pisistratides, qui régnèrent soixantehuit ans (1), la population, les lumières, la force intérieure de l’Etat , prirent des accroissemens considérables. Pisistrate conquit Salamine , Nisée etNaxos(2). Des lois justes, l’infamie attachée à la fainéantise (5) , forcèrent les Athéniens à s’appliquer au travail. La populace oisive, distribuée dans la campagne, s’occupa de la culture des terres et de l’olivier. Selon quelques écrivains, ce prince rassembla, le premier, les poésies d’Homère et de quelques autres poètes célèbres (4). Pendant le règne de son fils Hypparque , les plus grands poètes de ce tems vinrent à Athènes , attirés par les libéralités du prince; des Hermès, sur lesquels étaient gravées des sentences, décorèrent les rues et les places publiques (5) ; enfin les Pi-
(1) Depuis la première année de la cinquantième Olymp. jusqua la quatrième année de la soixante-quatrième. Meursii Pisistrat. , c. i5-
(2) Meurs. , c. 8.
(3) Ibid.
(4) C’est ce qui fait dire à Gell. VI. c. ult. , et quelques autres écrivains, que Pisistrate forma dans la Grèce la première bibliothèque.
(5) Plato. in Epa^aiç, p. 234 , ed. Has. Græc.
( iS )
sistratides ont la gloire d’avoir élevé les premiers , à Athènes , de grands monumens publics , et surtout d’avoir commencé le temple de Jupiter Olympien , qu’ils ne purent voir achever (1). Les grands éloges que les meilleurs écrivains grecs , malgré leur haine pour la tyrannie, ont prodigués à ces princes, jusqu’à l’époque où Hyppias, aigri par le meurtre de son frère, s’abandonna à la vengeance (2) , permettent de soupçonner la véracité de quelques auteurs, qui rapportent qu’Hyppias et Hypparque , entourés constamment de courtisanes, offrirent aux Athéniens les premiers exemples d’une excessive débauche (5).
Aussitôt après l’expulsion des Pisistratides , par Clisthènes et Alcibiade , et le rétablissement de la démocratie telle que Solon l’avait fondée (4) , on recueillit les fruits de la douce et sage administration de ces princes. La liberté reconquise inspira plus de force et plus d’enthousiasme (5) ; vainqueurs de tous leurs enne-
(1) Arist. de Civ. , Y. II.
(2) Herod. Y, 66.
(3) Atlien.', XII, 8.
(4) Olymp. Il , 432.
<b) Her. Y, 66. 78.
mis, les Athéniens soumirent Encora, la Chersonèse , Lemnos, et le reste des Cyclades : ils peuplèrent ces îles de tous les citoyens que la patrie ne pouvait nourrir, et jetèrent ainsi les fondemens de ce commerce étendu et de cette puissance maritime qui assurèrent dans la suite , à Athènes, le premier rang parmi les autres Etats de la Grèce (i).
Les glorieuses victoires remportées sur les Perses , par les Grecs , et principalement par les Athéniens, victoires dues moins à leur bravoure qu’à l’intrépidité et à la prudence de leurs généraux ( 2 ) , donnèrent une nouvelle existence à toute la Grèce. Plusieurs écrivains , Aristote entre autres , font remarquer l’influence qn’exercèrent ces victoires et les tré-
(1) V. Herod. , I. c. , et Corn. Nep. in Milt. vit. Miltiades conquit la Chersonèse , Lemnos et les Cyclades , au commencement de la soixante-septième olympiade. On voit , par un passage de De'mosthènes ( Adv. aristocr. ) combien ces conquêtes, surtout celle de la Chersonèse, furent importantes dans la suite. La Chersonèse ne payait que trente talens (162,000 fr.) de tribut , mais elle en rapportait plus de deux cents (1.080,000 fr.) en impôts.
(2) A Marathon, troisième année de la soixante-douzième olympiade (4go ans avant J. C.); à Salamine , première année de la soixante-quinzième (48o) ; à Platée, deuxième année de la soixante-quinzième (479) ; près de l’Eurymedon, troisième année de la soixante-dix-septième (470 ans avant J. C.)
sors qui en furent le prix , sur le moral , et la manière d’être des peuples de la Grèce (1). Bientôt Athènes obtint le sceptre de la mer, arracha les îles et les colonies grecques au joug des Perses , et en meme temps se mit à la tête de cette espèce de confédération; bientôt les efforts réunis de Thémistocle et d’Aristide altérèrent sa constitution, et le peuple acquit une prépondérance marquée sur les grands. Cependant, malgré la supériorité politique des Athéniens sur leurs alliés , et celle du peuple sur les riches et les nobles , on ne voit , ni les uns , ni les autres , abuser de leur puissance jusqu’à la quatre-vingtième Olympiade (2). On peut même assurer que jamais des mœurs plus pures ne régnèrent à Athènes que pendant les trente années écoulées entre la première invasion des Perses, et l’époque où les attaques d’Ephialtès parvinrent à affaiblir l’autorité de l’Aréopage. Les Athéniens ne s’amusèrent point à dissiper en des ouvrages d’art ou de luxe les trésors enlevés aux Barbares ; ils les employèrent à relever les murailles de leur patrie dévastée , à équiper des flottes , à creuser un port
(1) Arist. , de Civitcit. , VI [I t 6 ; Diod. , XII , p. 478.
(2) 46o arts avant J. C.
sûr et spacieux (1). Les maisons des grands, à la ville, étaient aussi simples que celles des autres citoyens, et moins commodes que les maisons de campagne où ils passaient la plus grande partie de l’année (2). La plupart des Athéniens ne venaient guère à la ville ; les fêtes ne les y attiraient pas , parce qu’elles n’étaient point encore célébrées avec cette magnificence qu’on déploya dans la suite (5). Ces plaisirs corrupteurs, contre lesquels tonna depuis l’éloquence des Isocrate, des Démosthène , et des autres orateurs, n’étaient pas encore familiers à la jeunesse. Les pauvres n’étaient pas abandonnés à tous les vices qui les rendirent dans la suite si méprisables (4). Le peuple vivait du travail de ses mains , prenait les terres des riches à loyer , ou servait sur les vaisseaux. La classe des citoyens plus distingués se livrait aux exercices du Gymnase , à l’équitation , à la chasse et aux affaires de la république (5). Loin d’envisager les emplois publics comme des moyens de piller et de s’enrichir aux dépens de
(1) Isoc. II , 206. — Thuc. 1 , 92-93. — Plut. 1 , 475. — Andocidis or. I , p. 227, ed. Hanoviens. 1619, 8 et III, p. 267.
(2) Demostli. i3. 71. p. ed. Wolf. , et Isocr. I, p. 337.
(3) Isocr. , Ibid.
(4) Isocr. , ibid, 335.
(5) Ibid.
lEtat , on ne les regardait encore que comme des charges plus pesantes que désirables (i). Aussi Platon appelle-t-il le siècle d’Aristide le temps du règne des lois ; et dit-il, qu’à l’époque ou les Athéniens, redoutés de leurs ennemis, étendaient leur empire sur les autres peuples , eux, à Athènes, fléchissaient sous l’autorité des lois , volontairement soumis aux institutions de leurs pères (2).
Lorsque les victoires d’Athènes , entre la 77 e et la 80e olympiade (5) , firent affluer toutà-coup dans son sein tant de richesses, le par tage n’en put être égal, et quelques familles riches et puissantes durent nécessairement acquérir davantage que cent autres familles sans nom. Aussi remarque-t-on , même avant la 80e olympiade, non-seulement une grande inégalité dans les biens, mais encore des fortunes particulières qui pourraient sembler colossales pour ce temps-là et même pour les siècles sui vans. Du temps d’Aristide, Callias passait pour le plus riche
(1) Cependant, si l’on s’en rapporte à Plutarque , les personnages qui, même dans ce siècle, exerçaient les emplois publics , n’avaient pas une conscience plus délicate que ceux du temps de Solon et des siècles postérieurs. It 488. III. iq5. ed. Reiskii.
(2) De Leg. , 3 lib. , 537, ed. Bas. C*r.
(3} De 472 à 420 ans avant J.-C.
citoyen de la Grèce (1). Afin d’obtenir la fille de Miltiade , sœur de Ciraon , il paya l’amende de îootalens (54o,ooofr.) àlaquelle sonbeau-père avait ëtë condamnë (2). Thëmistocle , aidë par ses amis, sauva, lors de son bannissement, une grande partie de ses biens; néanmoins, la valeur <le ce qu’il ne put emporter , et qui fut versée dans le trésor public , montait à la somme de 100 talens ( 54o,ooo fr. ), ou selon Théophraste , de 80 talens ( 432, 000 fr. ). Il n’en possédait pas trois ( i6,2oofr. ) avant de parvenir aux emplois publics (3). Mais les riches ne dissipaient point alors leur grande fortune en folles dépenses , qui n’ont pour but que de flatter les sens ou la vanité; ils consacraient leur superflu aux plaisirs (4), ou au bien-être du peuple : ils habillaient les pauvres citoyens , les nourrissaient, faisoient les frais de leurs funérailles , ou dotaient leurs filles (5). Ce que rapportait de Thëmistocle un certain Téléclide (6) ,
(1) Plut, in Arist. 11. 538.
(2) Plut, in Cim. IÏI. 180.
(3) Plut. , Oper. I. in ejus vit. , p. 487.
(4) Comme Thëmistocle, qui, à la représentation d’une tragédie de Phrinicus , était chorège. Plut. I. 44g.
(5) Comme Cimon, Plut. I. 606. III. 192. — Cicer. de Offic. II. 64. — Théopomp. ap. Athcn. XII, c. 8.
(6) Ap. Athen. XII , c. ult. , p. 553.
nous paraît assez vraisemblable. Cet auteur avouait que ce grand homme aimait plus le faste qu’ aucun de ses contemporains ; mais cependant, disait-il, le choix qu’il fit d’un gendre moins riche d’argent que de vertu et de probité (1), semble une preuve éclatante que l’amour de la magnificence , loin d’être chez Thémistocle une passion , était plutôt une conséquence nécessaire des grands emplois qu’il exerçait. 11 ajoutait encore que différens bruits couraient sur le compte de Thémistocle , les uns lui reprochant une avarice sordide , les autres une prodigalité excessive (2). Mais un fait entièrement incroyable , c’est celui que cite Athénée , d’après Idoménée. Thémistocle , selon lui , se serait montré en public , sur un char, accompagné ou traîné par une foule de courtisanes (5); et son exemple aurait excité la jeunesse d’Athènes au libertinage et à la débauche. Quand cette fable ne serait point tout-à-fait en contradiction avec le caractère de sagesse que l’histoire donne à Thémistocle , plusieurs raisons doivent encore empêcher d’ajouter foi à un pareil récit; car Idoménée passait pour dénigrer les
(1) Plut. I. 475.
(2) Plut. ib. p. 448.
(3) Athen. XII. 8. p. 533.
plus grands hommes de la Grèce (1) , et de plus se contredisait souvent lui-même, attribuant à Thémistocle ce qu’il avait dit ailleurs des fils de Pi si strate (2).
Sous l’administration de Pêriclès, Athènes devint tout-à-coup le foyer des arts et des sciences; des manufactures s’établirent; toutes les diverses branches d’industrie furent cultivées , et bientôt sa puissance, sa population , son opulence , son commerce , et surtout le luxe public , s’élevèrent au plus haut degré qu’il lui fut jamais possible d’atteindre. Mais la constitution fut ébranlée , et les mœurs publiques se corrompirent de jour en jour. Une fois les droits et l’autorité de l’Aréopage affaiblis par l’entremise d’Ephialtes (5) , une fois le parti aristocratique humilié, ou plutôt anéanti par le bannissement de Cimon, et peu après celui de Thucydide ; une fois le pouvoir suprême remis aux mains de ce peuple qu’il gouvernait d’ailleurs despotiquement, Pérfolès s’empara de l’argent que les alliés d’Athènes envoyaient chaque année à Délos, pour former
(1) Poy. , entre autres exemples , Plut, in Pericl. I. p. 610.
(2) Athen. XII. p. 582.
f3) Olym. 80. 1. (420 av. J.-C.)
une espece de trésor commun destiné à faire la guerre aux Perses. Cet argent, selon l’évaluation d’Aristide , pouvait former une somme de 46o talens (2,484,ooo fr.) (1). Périclès, en augmentant ce subside ou cet impôt d’un tiers environ, l’éleva jusqu’à 600 (3,24o,ooo) (2 )• coup hardi , qui tripla presque les revenus d’Athènes , en les portant à 1000 talens ( 5,4oo,ooo fr. ) (3). Périclès, administrant avec sagesse ces revenus, opéra bientôt des prodiges qui étonnèrent toute la Grèce , et n’excitèrent pas moins de crainte que d’envie parmi les ennemis de la République. Il entretenait de plus grandes armées que l’on n’en vit jamais sur pied avant et après lui (4) , il faisait construire et équiper chaque année plus de vaisseaux, et cependant, depuis le commencement de son administration jusqu’à l’époque où éclata la guerre du Péloponèse , il avait mis en réserve près de 10,000 talens (54, 000, 000). Des ouvrages d’art, desmonumens publics consommèrent , il est vrai , une grande partie de cet argent ; mais tant qu’Athènes subsista, ils firent
(1) Plut. II. 535. 36 , et non de cinq cents talents, comme le dit Diodore. S. 44o.
(2) Plut. ib. et Thuc. II. i5
(3) Xenoph Anabas. II. c. 26.
(4) Voy. Thuc. et Xenoph. II. cc.
pendant des siècles la gloire de cette ville et celle (le Périclès ( e ).
Ces statues, chefs-d’œuvre de l’art, ces vases sacres, ces ornements précieux, ces bains publics, ces gymnases et ces temples, dont plusieurs coûtèrent plus de deux millions huit cent soixante mille jr. ; ces réjouissances, ces fêtes multipliées, où présidaient le goût et la magnificence; toutes ces merveilles , l’ouvrage de Périclès , attirèrent bientôt à Athènes les artistes les plus célèbres , et une multitude d’étrangers , les uns cherchant le bonheur , les autres apportant le tribut de leurs richesses ou de leur industrie (1). Ainsi Périclès sut faire éclore les arts, exciter leurs progrès, encourager les métiers, employer les matériaux inusités avant lui (f) , occuper, comme il le dit lui-même dans Plutarque, tous ceux qui , ne servant ni dans les armées , ni dans les forteresses , ni sur les vaisseaux , n’étaient pas à la solde de l’Etat (g), et répandre enfin l’activité et l’aisance dans toutes les classes des citoyens.
Par le génie de ce grand homme , et surtout pendant les quinze dernières années de son administration, aucune ville n’égalait Athènes
(i) Plut. I. 6iê, 17. — Xenoph. , surtout de Repubî. Aihen. , 1 et 2.
pour la splendeur , la population , l’opulence , et de plus , elle était le centre commun du commerce de toute la Grèce ( [h ).
Il faudrait être ennemi bien opiniâtre du luxe pour vouloir nier les heureux résultats de cette espèce de luxe public dont j’ai tracé jusqu’ici le tableau. Si Périclès n’eût pas été plus loin, sans doute qu’il immortalisait son nom et son siècle , affermissait la puissance d’Athènes et prolongeait l’existence de sa patrie ; mais les manœuvres de ses ennemis et son autorité toujours chancelante , le forcèrent à flatter de plus en plus ce peuple, dont la faveur l’avait élevé , dont la faveur seule pouvoit le maintenir ; dès-lors il précipita , malgré lui , l’Etat dans une espèce de luxe public et dans une profusion pernicieuse. Il captiva, et enchaîna les esprits par des plaisirs aussi neufs que piquans , tels que les combats de musique à l’époque des Panathénées (1) , parla magnificence des fêtes, une fois plus fréquentes à Athènes que partout ailleurs (2) , par l’appareil pompeux des sacrifices publics auxquels la populace prit une part solennelle (i), par la
(1) Plat. I, 621.
{2) XeïJ. C. 2 .de Hep. Athen.
libéralité avec laquelle il prodiguait les trésors de l’Etat à cette meme populace , pour payer sa place au théâtre (1) ; enfin , par la loi décernant un droit de présence aux juges qui depuis que le peuple exerçait la plus grande partie de la juridiction, étaient choisis dans ses rangs (2). Tous les anciens écrivains regardent unanimement ces lois et ces habitudes comme la source du relâchement des moeurs et de la décadence de la république. Je ne veux citer ici qu’une seule des funestes conséquences que ces lois de Périclès entraînèrent après elles , dans le siècle suivant et plus encore dans les autres siècles : elles énervèrent les citoyens , paralysèrent l’industrie, et transformèrent les Athéniens en un peuple efféminé, bavard, lâche, paresseux et misérable.
La grandeur d’Athènes , sa puissance et l’état florissant de son commerce , qui provoquèrent i’ésso^' des arts , attirèrent tant d’argent dans son sein, et mirent le gouvernement en état d’exécuter de si grands ouvrages et de si grandes entreprises , frayèrent aussi aux particuliers le chemin de la fortune , inspirèrent aux citoyens
(1) Plut. 6o5. 606. — Petit. Leg. Att. , p. 583. u. f*
(2) Ibid.
de toute classe , de tout sexe , de tout âgo , le goût du luxe , le penchant vers les plaisirs des sens , introduisirent de nouveaux besoins , de nouvelles jouissances, et le vif désir de les satisfaire par quelque moyen que ce soit. D’après ces considérations , pour faire un calcul exact de ce qu’ Athènes gagna effectivement à l’accroissement de son commerce et de ses richesses , il faut balancer avec les avantages qu’elle retira du luxe public , les inconvéniens qu’entraîna après soi le luxe privé , suite de la progression successive de la puissance et des richesses de l’Etat. La domination des mers
assura bientôt aux seuls Athéniens le monopole du commerce ; ils privèrent les autres villes de tous leurs marchés , au moins des plus importans , et s’instituèrent les seuls et les premiers négocians de la Grèce (1). Aussi Athènes , dit Xénophon , était-elle l’entrepôt général de toutes les productions de la Sicile , de l’Italie, de l’île de Chypre, du Pont, du Péloponèse, de l’Egypte, de la Lydie (2). Au milieu d’une telle abondance de produits rares et précieux ,
(1) Xenoph. , de Rep. Atlien. , c. a. — Plut. 1 , 648 , Hn vitd Per ici.
(a) Xenopli. ib. et c. 5. de Prov. — ïsocr. I. i3çp
naquit naturellement chez les Athéniens le désir de les posséder et de les approprier a leur usage; dès-lors les armes, les meubles, les habits des hommes, les parures des femmes devinrent plus magnifiques , la profusion régna plus que jamais dans les plaisirs de la table (1), quoiqu’en ce genre Athènes soit toujours restée inférieure aux autres nations de la Grèce (2). Dans les premiers temps , du pain, des légumes cuits , des fruits étaient la nourriture des riches et des pauvres ; le pain ne fut plus qu’un accessoire , et les légumes , parmi lesquels on préférait ceux qui excitent à l’amour, un horsd’œuvre pour irriter l’appétit. Les principaux plats se composaient , au contraire , de plusieurs espèces de viandes préparées de diverses manières , et des sucreries ou des pâtisseries terminaient le repas*(5). Du temps de Socrate , on voyait déjà des citoyens qui n’attendaient pas , pour se mettre à table (4), l’instigation de la nature, ils la prévenaient en se gorgeant de toutes sortes de mets sans ressentir l’aiguillon de la
(1) De Prov. c. 4. — Xenoph. Memor . Socr. III. 10.
(2) Athen. IV. 4. p. i32.
(3) Athen. IV, 5. 6. — Xenoph. Memor. Socr. III. i4. — - Arist. Nubes , 758, et ap. Athen. IX. 3 et seq.
(4) II. I. Memor. Socr. § 3o.
faim. Ils avaient recours à l’art du cuisinier, aux vins rares et exquis, rafraîchis dans la glace pendant l’été , pour réveiller les désirs assoupis et l’estomac paresseux. Ils cherchaient sur le duvet un sommeil fugitif, qu’il semblait trop pénible d’appeler par le travail et les exercices du corps. Afin de rendre les plaisirs de la table indépendans du cours et de l’intempérie des saisons , on avait déjà trouvé le secret de conserver toute l’année , même pendant l’hiver, les plus belles fleurs, les fruits et les légumes les plus délicats (1). Les parfums et les plantes odoriférantes étaient indispensables dans un festin; les convives se parfumaient et se couronnaient de fleurs (2). En vain Solon avait-il interdit aux hommes la fabrication des parfums et des essences (5) ; en vain Socrate en avait-il blâmé l’usage , comme trop efféminé (4) , on ne laissa pas d’en fabriquer toujours en quantité, et d’en faire depuis un usage immodéré.
Les Athéniens ne se contentaient pas de mettre en œuvre l’art du cuisinier, du parfu-
(1) Frag. Aristoph. ap. Athen. IX. 5.
(2) Athen. IY. 5.
(3) Athen. XIII. cap. ult. p 612.
(4) 1b. Xenoph. Symp. c. 2.
meur , du jardinier ou du fleuriste (1). Pour relever , pour compléter , en quelque sorte , les plaisirs de la table, ils admettaient aux festins des bouffons de profession, qui égayaient les convives par leurs saillies, ou devaient se prêter volontiers à toutes les railleries bonnes ou mauvaises (2) 5 outre ces hommes méprisables , on introduisait encore des enfans ou d’autres gens , qui amusaient la société par des tours de force , ou de petits drames pantomimes (5).
Les hommes ne furent pas seuls dominés par le luxe et la volupté, le poison pénétra jusque dans les appartemens des femmes et des jeunes Athéniennes. Ces appartemens , séparés ordinairement de ceux des hommes par la salle de bain, formaient barrière corps-de-logis, et toute communication pouvait être fermée pendant la nuit (4). A Athènes, les femmes ne paraissaient guère en public que les jours de fête ; les amis de la maison ne leur parlaient jamais ; leurs parens, leurs époux même , ne communiquaient que ra-
(1) Professions inconnues avant la quatre-vingtième olympiade.
(2) Xenoph. Symp. I, et Athen. I. 16.
(5) Xenoph. Symp. c. 7.
(4) Xçnopli. Æconom. c. 9.
rement avec elles ( 1), et cependant elles furent livi *ées aussitôt, et plutôt peut-être que leurs maris, aux raffinement du luxe , à la vanité, et aux plaisirs des sens. Dès-lors on remarqua, comme chez les hommes, plus de délicatesse et de recherche dans leurs lits et dans leurs vêtemens, plus de richesse dans leurs bijoux; et la sévérité de leurs moeurs , leur attachement aux devoirs domestiques diminuèrent sensiblement (2). Du temps de Socrate, l’usage du fard et des parfums précieux (3) était déjà commun aux femmes , et passé en habitude , quoique l’ami de ce philosophe , auquel Xénophon prête un entretien avec son maître , l’interdise à sa femme (4). Les Athéniennes n’avaient pas moins de penchant que leurs maris pour les plaisirs de la table ; de sorte qu’exclues, à cause de leur sexe , des festins publics et solennels (5), ce goût leur suggérait des désirs, et les portait à des actions dignes de véritables courtisanes (6). Sous Périclès , on vit naître ,
(1) Xenoph. Æconom. 3. 7. 10.
(2) Xenoph. de Prov. 4. c., et Arist. Nubes V, 5o et sq.
(3) Xenoph. Syrap. c. 2.
(4) Æcon. c. 10.
(5) Aristoph. V, 5o et seqQ Nub.
(6) Ibid.
surtout chez les femmes , une sorte de passion pour certains oiseaux rares, passion qui fut portée jusqu’à la fureur , selon l’expression des Grecs (1). Les grands alors élevaient beaucoup d’oiseaux de cette espèce ; et Périlampus , ami de Périclès , passait pour envoyer de ces oiseaux rares , principalement des paons , aux dames de distinction que Périclès aimait, et dont il avoit reçu des faveurs (2).
Ces nouvelles habitudes , contractées par les deux sexes , apportèrent des changements notables dans l’éducation des enfans et les mœurs des jeunes gens. Ceux-ci commencèrent à négliger les exercices gymnastiques , qui leur conservaient la vigueur et la santé, pour s’adonner de bonne heure à l’étude de certaines danses lascives (5). Leur voix , leur démarche , tout , jusqu’à l’espèce de musique qu’ils étudiaient , était efféminé , et la pudeur antique déserta les écoles (4). Après cela est-il surprenant de voir les enfans prostituer leur innocence , et les jeunes gens dissiper leur patrimoine ou la fortune de leurs parens , pour acheter des che-
(1) Chrysipp. apud. Atlien. XI. 3 opTuyo/xavia , opviôoptavia.
(2) ln Periclidis vilà 6s5. 1. Plut.
(3) Aristoph. Ni/b. 950 et seq.
(4) Ibid.
vaux de prix, ou entretenir des courtisanes insatiables (1). Les sophistes eux-mêmes auxquels ils confiaient leur éducation, et dont ils payaient les leçons et les ouvrages au poids de l’or, contribuèrent bien moins à éclairer leur esprit qu’à corrompre leurs mœurs.
De tous les désordres enfantés par le luxe et la débauche , et qui prirent naissance sous l’administration de Périclès, c’est-à-dire , pendant le temps écoulé entre la 80e et la goe olympiade (2), aucun ne fut plus favorable à l’art du peintre et du statuaire (Æ) , mais en même temps plus fatal aux bonnes mœurs , que le penchant des Athéniens pour les courtisanes.
Les germes de cette inclination vicieuse se multiplièrent dans ce siècle, et ne firent que croître et se fortifier de plus en plus dans la suite. Rien encore ne porta des coups plus mortels aux vertus civiles et domestiques que l’art de la galanterie, dont Aspasie donna à Athènes les premières leçons et les premiers exemples , et sur lequel le plus sage de tous les Grecs s’entretenait , à sa manière , avec Théodota (5). Cet art, ainsi que tous les au-
(1) Àristoph. Nu b. , g5o et seq.
(2) De 46o à 420 ans av. J. G.
(S) Mcmor. Socr. , HT. 11.
très vices, était originaire des îles grecques de l’Asie , et ne pénétra que très-tard eu Europe. Dans les colonies asiatiques , non-seulement on tolérait les courtisanes , mais on les honorait encore comme des Prêtresses de Y énus : elles adoraient des divinités, et célébraient des fêtes particulières • elles fréquentaient et fondaient des temples pour elles seules (1). Les Corinthiens , chez qui parurent les premières courtisanes , et Solon qui , le premier, les attira à Athènes et les mit sous la protection des lois, avaient le même culte pour elles. A Corinthe, lorsqu’aux fêtes de Yénus on suppliait la déesse de continuer à la ville sa puissante protection, c’était une ancienne coutume de se recommander toujours aux courtisanes, dont on croyait les prières et plus favorablement écoutées et plus facilement exaucées (2). Après la défaite de Xercès , ces mêmes Corinthiens attribuèrent leur salut et celui de la Grèce aux prières efficaces des femmes qui s’étaient vouées volontairement au service des autels de Yénus et aux plaisirs du public (5); aussi firent-ils pein-
(1) Atlien. XIII. 2. — Plut. I, 637. 58. Voyez ce qu’il «lit d’une courtisane nommée Thargelia.
(2) Jbidf C. 4. p. 575.
(5) Ibid.
dre ces pieuses beautés, comme les Athéniens firent peindre les héros qui combattirent à Marathon (/). 11 était encore très -ordinaire aux Corinthiens de promettre à Vénus un certain nombre de prêtresses , si elle daignait faire réussir telle ou telle entreprise (1). On peut croire que Solon considérait aussi les courtisanes comme des Prêtresses de Ténus, ou du moins , qu’il voulait qu’on les regardât comme telles, puisqu’en les introduisant à Athènes, il dédia un temple à Ténus publique et terrestre i dont ces femmes devaient être les fidèles Prêtresses (2).
Néanmoins , jamais à Corinthe ni à Athènes , aucune courtisane , avant Aspasie , ne fixa , comme elle , les regards de la Grèce entière; il ne paraît même pas, qu’avant cette femme célèbre , les Prêtresses de Ténus aient eu beaucoup d’influence sur les mœurs et les habitudes des Grecs; mais Aspasie, par la grande renommée et la considération attachées à son nom, laissa bien loin derrière elle celles qui l’avaient précédée et celles qui marchèrent sur ses traces. On croyait généralement qu’elle donnait des leçons de politique et de philosophie aux plus
(1) Athcn. c. 4- p. 673.
(2) Ibid .
grands hommes d’état et aux plus sages philosophes de son temps : que non-seulement Périclès sacrifiait à ses charmes, mais encore déférait à ses prudens conseils: que Socrate , enfin, rendant hommage à sa sagesse , allait apprendre auprès d’elle Part de bien connaître les hommes (1). Quoique ses occupations, comme le dit Plutarque (2) , ne fussent guère honorables , car elle formait, dans sa maison, de jeunes filles au métier de courtisane, pour ensuite les vendre ou les louer; cependant, les Athéniens les plus distingués ne laissaient pas de mener leurs femme’s chez elle apprendre le secret de plaire et d’enchaîner les cœurs. Les auteurs comiques de son temps dirent publiquement , et les historiens postérieurs répétèrent, dans la suite , qu’elle avait puissamment contribué aux entreprises les plus importantes de son siècle : la conquête de Samos , entre autres , et la guerre du Péloponèse (5). Grâce à ses soins , Athènes et toute la Grèce se peupla à l’infini de courtisanes séduisantes , et la galanterie fut soumise à de certaines règles enseignées , après elles, aux jeunes filles, comme l’éloquence et la philosophie
(1) Plut, in Pericle.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
aux jeunes gens (1). Aspasie, vraiment auteur de la guerre du Péloponèse, eût fait moins de maux à la nation, qu’elle n’en causa en effet, par cette espèce de guerre intestine déclarée, pour ainsi dire , aux mœurs. Non-seulement la fréquentation des courtisanes ruina de bonne heure la santé des jeunes gens, s’opposa à la culture et aux développemens de l’esprit , étouffa dans les cœurs la pudeur, les nobles sentimens , l’héroïsme , l’amour de la gloire , mais encore favorisa la profusion, la dépense pour la parure et les étoffes étrangères; le goût pour tous les excès de la table (car les courtisanes assistaient aux festins), et l’aversion pour les nœuds du mariage (2). Après Socrate , les philosophes, les orateurs, les poètes, les artistes les plus célèbres, les hommes d’état même gardèrent le célibat, ou entretinrent des femmes dont les artifices les éloignèrent de leurs épouses (5). Déjà , sous Périclès , non con-
(1) On trouve une peinture de ces courtisanes dans un fragment d’Alexis ap. Atlien. XIII. 3.
(2) On peut consulter, dans le i3e et i4c livre d’Alhéne'e, les passages des auteurs comiques grecs, ou l’on voit les descriptions des festins, du faste et de la richesse des courtisanes. V. encore Xen. , Mem. Socr. , III. j 1. — Gell. Noct. Att.I, 8, où ce dernier cite le prix énorme auquel Laïs mettait ses faveurs.
(o) Ath. XII. n.p. 543. — Plin. 35. c. îo. — Ath. XIII. 6.7.
tentes d’énerver les citoyens à Athènes, et pendant la paix , on vit des femmes suivre les hommes à la guerre, et s’embarquer sur la Hotte qui , sous la conduite de cet homme d’état , alla conquérir Samos (i). Dans la suite, la superbe Athènes resta toujours la terre classique , pour ainsi dire , de la galanterie , comme celle de l’éloquence et de la philosophie, et envoya peut-être dans la Grèce autant de courtisanes qu’une des villes les plus peuplées pouvait à peine compter d’habitans (2). Les courtisanes fréquentèrent aussi les écoles de philosophie, et rédigèrent, à l’instar des philosophes, des espèces de codes qui réglaient la conduite que leurs amans devaient observer à leur égard , principalement à table (5) ; quelques-unes écrivirent et même avec succès; d’autres fournirent le sujet de quelques ouvrages : en effet , plusieurs auteurs connus ont rapporté leurs aventures et leurs bons mots (4).
En voyant les progrès elfravans et rapides du luxe et de la débauche à Athènes, on demande, avec raison, si cet Etat bien organisé,
(1) Athen. XIII. 4. p. 57 a.
(4) Athen. Deipnosoph. L. XIII, cite les noms de ces auteurs.
au moins pendant un certain laps de temps , Savait aucune loi , aucun magistrat capables d’arrêter le cours d’un pareil désordre. Assurément il' existait des censeurs dès les temps les plus reculés; c’étaient les Aréopagites qui veillaient sur la conduite des citoyens, et possédaient le droit de reprendre ou de punir arbitrairement tous ceux dont la manière de vivre offensait les. bonnes mœurs (1) : mais Ephialtès leur enleva çe droit de censure , ainsi que presque toute leur autorité; et, du tçmps d’Isocrate, ils ne l’exerçaient déjà plus (2), Ainsi , lorsque l’Aréopage cita à son tribunal un descendant de Démétrius de Plialçi;e , pour ses profusions et d’autres dérèglemens (5) ; de même que lorsque du temps de Démostliènes, il condamna un coupable déjà absous par le peuple (4) , dans ces deux occasions il agit sans mission ; maisle peuple fermait quelquefois. les yeux, par un reste de respect pour ce tribunal auguste. Outre les, Aréopagites, on élisait encore d’autres magistrats , appelés Gynéconomes (vuv ar/.ovo^oe) : ceuxci avaient le droit d’entrer dans toutes les mai-
(1) Isocr. I. 3.29. 334.
(2) Ibid.
(5) Athen. IV, 19. 167. p.
(4 •) Plut. IV, iu vit. Dcmosth,
sons, pour informer si le nombre des personnes priées aux repas n’excédait pas celui fixé par la loi (i) : on voyait encore de ces magistrats du temps de Ménandre : mais je doute qu’ils aient réussi à mettre un frein à la débauche de la table, et qu’ils aient exercé leur emploi, comme l’assurait Philochorus, conjointement avec les Aréopagites (2).
Quoique, sous l’administration de Périclès , le luxe public, de même que la débauche et le luxe privé , nous paraissent portés à un trèshaut degré, cet âge , cependant, nous offre encore plusieurs exemples d’économie et de fru galité qui le distinguent des âges suivans. Les maisons des grands n’étaient guère plus belles et plus spacieuses que celles des pauvres , et n’avaient la plupart, à ce qu’il paraît, qu’un etage (5). Ces cabanes malsaines et misérables , 011 les habitans de la campagne vinrent se réfugier et s’entasser (4) au commencement de la
(1) Athen. VI. 11.
(2) Je ne suis pas bien certain non plus qu’il faille regarder lesOpsonomes (o^covo^ot), dont Athénée parle d’après Androclès (VI. c. 2.), comme des magistrats chargés de réprimer le luxe de la table.
(5) Demosth. p. i3. 71.
(4) Plut, in Pericl. vità.
guerre clu Péloponèse, furent sans cloute la principale cause des maladies épidémiques qui se répandirent à cette époque. Les tables des citoyens les plus riches n’étaient encore couvertes que de vaisselle de terre (1) , et cet usage se conserva jusqu’au temps d’Alexandre et de ses successeurs ; enfin, les chefs de l’Etat, Périclès surtout, vivaient, dans leur intérieur, avec une « frugalité et une simplicité remarquables , et ne cherchaient pas encore , comme il arriva dans la suite , à capter les faveurs du peuple par des profusions de toute espèce (2).
Sous INicias et Alcibiade, successeurs de Périclès (3) , dans le gouvernement de l’Etat et le commandement des armées , le luxe , la débauche , les profusions des grands , ne laissèrent pas d’aller toujours croissant, malgré les ravages de l’ennemi, les arméniens ruineux, et les défaites sanglantes qui épuisèrent la république. Nicias, surnommé le Riche , quoique guidé, peut-être, par de meilleurs principes, n’avait pas, à beaucoup près, la sagesse de
(1) Atlien. VI. 3. p. 229.
(2) Plat, in vit. Pericl.
(5; L’espace de vingt-quatre ans depuis la 4 e annee (le la 87^ olympiade, jusqu’à la ire de la 94e (de 429 ans à 4o4 av. J. C. )
Périclès : il dissipa presque entièrement une fortune considérable, en donnant, à ses frais, des fêtes magnifiques , en fournissant aux gymnases tout ce qui pouvait être utile à ces établissemens, de l’huile, par exemple , pour s’oindre le corps, et d’autres choses de ce genre $ en payant de ses deniers des costumes et des ornemens pour les choeurs qui paraissaient sur le théâtre, etc.... Toutes ces libéralités ne fi^ rent qu’accoutumer davantage le peuple à l’oU siveté, irriter sa passion pour les plaisirs et les fêtes publiques, et le rendre de plus en plus exigeant vis-à-vis des grands (1). Sans compter le revenu de beaucoup d’autres possessions, mille esclaves , loués pour travailler à l’exploitation des mines du territoire d’Athènes, rapportaient par jour, à JNicias, une mine deux tiers ( i5o fr. environ), ou plus de 10 talens par an (54,ooo fr. ) ; et cependant, cet homme, dont on évaluait la fortune à plus de 100 talens (54o,ooo fr.) (12), ne laissa à son fils, en mourant, ni bijoux, ni argent comptant, mais seulement quelque bien de la valeur de i4 talens (75,600 fr.) au plus {ni).
Autant Nicias avait surpassé ses prédéces-
(1) Plut. lit. 359,
(2) Xenoph., de Prou. c. 4>
scurs par ses énormes profusions (1), autant Alcibiade, dont les biens n’étaient pas moins considérables (2), surpassa Nicias à son tour par ses prodigalités , et surtout ses largesses envers le peuple. Son faste extravagant, ses débauches, ses mœurs dissolues, firent l’étonnement de toute la Grèce , et forcèrent ses contemporains et la postérité , éblouis , à reconnaître que jamais, dans aucun siècle , aucun particulier n’approcha de cet homme extraordinaire. 11 envoyait aux courses plus de chevaux que les rois et les villes les plus opulentes de son temps, et il fut assez favorisé de la fortune pour remporter le premier, le second et le troisième prix de la course des chars aux Jeux Olympiques (5). C’est à Alcibiade que les Athéniens durent la mode d’une chaussure plus riche , qui conserva son nom; c’est encore Alcibiade qui, le premier, osa porter des manteaux de pourpre, se servir de coussinsplus délicats , orner l’intérieur de sa maison de peintures, qu’il fit exécuter, de force,
(1) Plut. II, in ejus vità.
(2) Lys. 1. c. p. 55 1.
(3) Plut. II. i S. 19. — Isocr. IL 43y. Les passages de ccs auteurs démontrent que, du temps cT Alcibiade et d’Isocrate , Jes triomphes à la course des chars étaient beaucoup plus glorieux que ceux obtenus dans les autres combats , et qui exigeaient la légèreté et la force du corps
à un artiste célèbre ; enfin, aucun général , avant Alcibiade, n’avait emmené tant de côurtisanes fameuses à sa suite dans les expéditions militaires (1). Lorsqu’il commandait les armées de la république, les quatre villes alliées , les plus riches , durent contribuer à l’entretien du luxe et de la magnificence de son train , et les autres lui fournir le double de ce qu’elles avaient ordinairement fourni jusqu’alors aux généraux d’Athènes (n).
Il payait des chiens et des oiseaux des prix excessifs (o) , et ses dérèglemens , ses débauches de table égalaient sa folle prodigalité et son incroyable mollesse (2). L’excès de son impudence alla jusqu’à se faire un jeu de se moquer ouvertement des lois de sa patrie et des mœurs simples de ses ancêtres. Menacé d’une accusation déjà inscrite et appelée , il fut assez habile pour y échapper (5). Une autre fois, sans provocation et par pur badinage , il frappa , à coups de bâton , deux citoyens des premières familles, Hypponicus et Taureas (4). Son bou-
(1) Plut. II, 29, et Andocyd. Or. IV, inp. p. 298; mais surtout Sa ty rus ap. Athen. XII, 9. 534-35.
(2; Plut, et Satyr. 11. ce.
(3) Athen. IV. 18.
(4) Plut, et Demosth. contra Midiam.
citer, au lieu des enseignes ordinaires des Athéniens , ou de quelque marque distinctive de sa famille , représentait un Amour lançant la foudre. Sur un tableau , il se fit peindre entre les bras d’une courtisane nommée Nemea (i). Le peuple et les jeunes gens applaudissaient à cette conduite honteuse, mais les sages et les vieillards détestaient Alcibiade , et 11e voyaient en lui que le fléau de sa patrie et un monstre de dissolution.
On peut aisément comprendre combien un homme dé ce caractère , adoré par la multi- * tude ; un homme , dont les actions et les folies mêmes étaient, pour les jeunes gens d’Athènes, un sujet d’étude et d’admiration, dut accélérer les progrès du luxe et de la débauche (2). Anytus, un de ses amans, avait, un jour, sa table couverte de vases d’or et d’argent; Alcibiade , aux yeux des convives, en fit hardiment enlever la moitié (5). L’impudeur et l’immoralité régnaient déjà dans Athènes, à un tel point, que l’on voit les premiers citoyens tendre des
(1) Plut, in ejus vitâ. — Satyr. 1. c.
(2) Andocyd. or. IV, 3n.
(3) Plut, in ejus vitâ , et Satyr. 1. c. Alcibiade, dans les occasions solennelles, avait aussi sur sa table des vases d’or et d'argent ; mais ils appartenaient à la ville, et Alcibiade en disposait comme de sa propriété. Andocyd. IV, p. 3o6.
pièges à l’innocence d’Alcibiade enfant, et les femmes les plus distinguées briguer â l’envi son amour une fois qu’il eut atteint l’âge viril (i)i Aussi les poètes Comiques disaient-ils de lui , ce que les Romains appliquèrent depuis à César, qu’il était le mari de toutes les femmes , après avoir été la femme de tous les maris.
Les terribles effets du luxe et de la débauche qu’ Alcibiade avait tant contribué à propager par son exemple , se montrèrent même de son vivant; et ces funestes fléaux précipitèrent sa ruine et celle de sa patrie. Le cœur des citoyens ne brûla plus du feu sacré du patriotisme ; une ambition démesurée vint dévorer les nobles et les riches, qui n’aspirèrent plus qu’au souverain pouvoir, dans le seul but de satisfaire, aux dépens de l’Etat, leur insatiable cupidité. Les citoyens dont le bras et le génie hardi auraient pu soutenir la patrie chancelante , furent les premiers â la trahir et à précipiter sa chute. Théramène, par ses honteuses menées, força les Athéniens à se soumettre à Lacédémone, aux conditions les plus dures (2), et cette dernière abandonna
bientôt la malheureuse Athènes aux trente ty-
rans, dont les rapines et les cruautés furent plus
(1) UTem. fiocr. , I. 2.
(2) Lysi.,s , p. 2 1 G . 1 y et 254-35, ed. Marckl.
fatales que la fureur et l’épée du vainqueur (i)4 Après leur expulsion , les familles illustres étaient anéanties ou ruinées ; quinze cents des principaux citoyens égorgés ; le peuple , en général , réduit à la misère ; le trésor public épuisé ; le commerce , la marine , les arsenaux détruits (2) , les murailles rasées ; Athènes , enfin , sans défense , sans alliés, privée par conséquent des tributs levés auparavant sur eux, était encore observée de si près par les armées et les garnisons de Lacédémone, que tout moyen de remuer paraissait impossible (3).
Malgré la sagesse des lois et des institutions , que Trasybule, l’idole, en quelque sorte, du peuple, et les autres restaurateurs de la liberté , établirent après le règne des trente tyrans ; malgré les heureux résultats de la brillante victoire remportée par Conon sur les Spartiates à Kni dos (4),
(1) Les trente tyrans administrèrent, ou plutôt dévastèrent Athènes pendant l’espace de i3 mois , depuis la irc année de la g4e olympiade, jusqu’au commencement de la 2U de la meme olympiade. (Vide Lysiœ vilam à Marclcl. con.sc. , p. 58. ) 4oi ans av. J. G.
(2) Les matériaux en réserve dans les arsenaux avaient coûté 1000 talens (5,4oo,ooo fr.) ; les trente en retirèrent 5 talens (16,200 fr.).
(5) Demosth. p. 626*
(4) La 3" année de la 96'' olymp. , 694 ans av. J. C.
Athènes ne recouvra ni ses vertus antiques, ni sa constitution primitive, ni sa prospérité antérieure (1). Lacédémone demeura toujours l’arbitre de la Grèce, et força tous les autres peuples , les Athéniens entre autres , à accepter la paix honteuse que négocia le Spartiate Antalcidas avec le roi de Perse (2). En vertu de ce traité , toutes les villes , ainsi que toutes les îles grecques d’Asie, retournèrent sous la domination du grand roi. On proclama la liberté et l’indépendance des autres républiques, mais elles restèrent toujours, dans la suite, soumises à la puissance tyrannique et au joug oppressif de Lacédémone (5).
C’est dans ces temps de calamité , lorsqu’ Atliènes redoutait sans cesse les entreprises des Spartiates , ennemis dangereux et tout-puissans (4) , que Lysias écrivait ses harangues (5). Elles font voir que la passion du peuple pour les fêtes et les spectacles, et l’esprit de prodiga-
(O Isocrate n’emploie qu’une figure de rhétorique , lorsqu’il, dit (I. 25o,II. 98), que la victoire de Conon fitbriller Athènes de son ancien éclat.
(2) La 2e année de la 98e olympiade , 387 ans av3 J. C.
(3) Diod. , vol. I. 725. — Isocr., I. 181 . 186.
(4) Entre la 94” et la 100e olymp. , de 4o4 à 38o av. J. C.
(5) F oyez sa vie , par Markl.
lité des grands n’ont fait qu’augmenter toujours en dépit des maux qui vinrent assaillir la république. Comme les victoires et la politique de Sparte avaient arraché aux Athéniens toutes leurs anciennes possessions (1)5 que ces pertes, jointes au délabrement du commerce , avaient réduit considérablement leurs revenus, alors on se trouva dans la nécessité de décréter des lois violentes pour obliger les riches de contribuer aux dépenses nécessaires et à l’entretien des fêtes publiques , quoique l’état des fortunes permît bien moins qu’auparavant de fournir à ces dépenses excessives. Subvenir aux pressans besoins de la république , donner à ses frais des fêtes au peuple , n’était plus un acte de pure volonté, mais un devoir, et la plupart des grands , pour se concilier la faveur populaire et obtenir des charges capables de les indemniser [et de les enrichir, faisaient encore plus que la loi ne demandait. Selon Lysias , un seul citoyen abandonna , dans l’espace de sept années , tant un peu avant qu’après les trente tyrans, pour les besoins de l’Etat et les réjouissances publiques, plus de onze talens et demi, c’est-à-dire plus de 62,100 francs (/?).
(1) Car on pourrait regarder comme telles les pays de leurs alliés tributaires.
Si l’on considère que cette somme excédait le dixième de la fortune des plus riches particuliers , ce fait explique bientôt ce que Lysias remarque et confirme par plusieurs exemples (1), pourquoi la succession de tous les riches, ou du moins de ceux qui passaient pour tels , trompait ordinairement les espérances des héritiers,, et pourquoi aussi tous les citoyens , à qui le peuple confiait le pouvoir, en abusaient scandaleusement pour s’enrichir ou se procurer les moyens de suffire aux dépenses énormes que l’on exigeait ou que l’on attendait d’eux.
Les harangues de Lysias nous donnent moins cl’éclaircissemens que celles des autres orateurs , sur le luxe et la débauche des particuliers. On peut croire cependant que les excès en ce genre ne furent pas portés de son temps aussi loin que dans le siècle précédent, non que l’on commençât à pratiquer de nouveau les vertus antiques, la simplicité, la modération , l’économie ; mais parce que les premières familles épuisées voyaient leur fortune extrêmement réduite. Gardons-nous bien de perdre de vue cette remarque, lorsque nous lisons dans les écrits de Lysias, que son père , l’un des plus riches étrangers qui vinrent s’établir à Athènes,
et l’une des victimes de la tyrannie des Trente , laissa à sa mort plus de six talens et demi d’argent comptant ( 55,ioo fr. ) , et ne posséda jamais d’autres objets de prix que quatre coupes d’argent (1). Il est incontestable que les Athéniens, même au temps où ils se signalaient par les plus grandes profusions , menaient dans leur intérieur une vie très- simple et très- frugale. On trouve la preuve de cette vérité dans la mo dicité des appointemens et des récompenses accordés aux membres des grands conseils, aux orateurs publics, aux juges, aux ambassadeurs ( q ) ; dans le peu de valeur intrinsèque de tout le mobilier d’un Athénien, dont parle Lysias : en cinquante années, cet homme avait dissipé , en fêtes ou en largesses au peuple , neuf talens un tiers (5o,5oo fr.) , et la vente à l’encan de son mobilier ne produisit pas plus de mille drachmes (900 fr.); enfin dans la remarque, surtout du même Lysias , à ce sujet , que , peutêtre jamais confiscation de celte nature n’avait autant rapporté à l’Etat (2).
De pareils témoignages paraîtraient incroyables, si l’on ne savait qu’à Athènes tout en géné-
(1) Lysias, 197-1 98-
(2) Lys., S. 345.
ral était excessivement bon marché. Cinq oboles ( i5 sols ) par jour pour le logement et la nourriture d’une femme et de deux enfans semblaient un prix exorbitant (i), et personne n’osait encore demander plus de mille drachmes par an , 900 fr. à peu près, comme on vient de l’observer, pour le logement et la nourriture de trois grandes personnes et de deux enfans (2).
Après la reprise de la Cadmée , ou citadelle de Tlièbes , sur les troupes lacédémoniennes par les réfugiés Thébains, auxquels les Athéniens prêtèrent un puissant appui (5) ; après la défection de la plupart des alliés de Sparte (4) , enfin après les victoires des généraux lphicrates, Chabrias et Timothée , Athènes, sans que Lacédémone semblât s’y opposer (5) , recouvra son ancienne domination sur la mer , et avec elle presque tout son commerce antérieur. Jamais les historiens grecs n’ont donné plus de renseignemens curieux et importans sur aucune période de l’histoire que sur les quarante années
(1) Lys., S. 5i3.
(2) Ibid y 517.
(3) La 3e année de la 100e olympiade , 378 ans av. J. C.
(4) La 4e année de la 100e olympiade, 377 ans av. J. C. Diod. It , p. 23.
(5) La ire année de la 101e olympiade, 376 ans av. J. C. Diod. ad hune annum, et Corn. Nep. in Timoth. , c. 2
écoulées entre la reprise de la Cadmée et la bataille de Chéronée (r).
Mais ces auteurs dont les témoignages sont unanimes , quant aux victoires, aux défaites et aux variations qu’éprouvèrent la constitution et les mœurs pendant cette succession d’olympiades, paraissent peu d’accord entre eux et avec eux-mêmes («ç), dès qu’ils veulent nous donner une idée de la fortune et de la prospérité de l’Etat.
Ce qu’on peut assurer cependant, c’est que les destinées les plus contraires agitèrent Athènes à cette époque ; jamais elle n’essuva de révolutions plus subites et plus fréquentes, passant tout-àcoup de la plus extrême misère à la plus haute opulence , et du dernier degré de faiblesse au faîte du pouvoir. Enfin , dans le cours des trois olympiades, avant la malheureuse défaite de Chéronée , terme fatal et éternel de sa grandeur, la bravoure et la probité de Phocion, la sagesse et l’économie de Lycurgue, l’activité de Démosthène , son éloquence , son patriotisme firent encore lever pour Athènes des jours de gloire, de puissance et de prospérité , tellement que ses citoyens paraissent revenus à l’âge heureux de Périclès, et même supérieurs à leurs ancêtres de cette époque la plus belle de leur
histoire. Alors Athènes était aussi riche , ou clu moins possédait autant d’argent que toutes les villes de la Grèce ensemble ( t ). Ses flottes n’avaient jamais été si nombreuses (u). Les îles sous l’administration de Lycurgue (1) payaient à elles seules un tribut annuel de douze cents talens ( 6,4 80,000 fr. ) (2) , et ce grand homme avait amassé dans le trésor public six mille cinq cents talens (35, 100,000 fr.) de plus que Périclès (3). , ‘ 1 2 ' '* -
Tout l’éclat de cette grandeur n’était malheureusement qu’un éclair brillant et passager, et l’oeuvre du génie des trois grands hommes déjà cités, Pliocion, Lycurgue et Démosthène. Dans les quarante dernières années qui précédèrent la chute de la république , l’édifice so-
(1) Selon Diodore , II. 149 , Lycurgue administra pendant douze années; et pendant quinze, selon l’auteur de sa vie, beaucoup moins véridique que le premier. Plut. IX. 346.
(2) Fita JLycurg. , p. 357. — Æsch. , de Falsâ legcitione. — Plut. II, in vitâ A rislidis , p. 536, dit, à tort, que les îles payaient un tribut de i,5oo talens. Cette contradiction entre le vrai Plutarque et l’auteur des Fies des Orateurs , démontre que Plutarque jest tout-à-fait étranger à ce dernier ouvrage.
(3' (Paus. 1. c. ) L’auteur de la Fie de Lycurgue confirme ce fait, quoique cette opinion ne soit pas tout-à-fait celle de Pausanias. Selon quelques-uns , dit le biographe, Lycurgue avait augmenté le trésor public de i4,ooo talens ; selon d'autres , de 18,600.
ci al ébranle clans ses fonclemens croulait de toutes parts. Les vertus et les efforts de quelques hommes supérieurs réussirent , il est vrai , à prolonger un peu son existence ; mais une force même plus qu’humaine ne pouvait conjurer plus long-temps sa ruine. Après l’expulsion des trente tyrans, et surtout après qu’ Athènes eût recouvré le sceptre de la mer, la constitution dégénéra en une sauvage ochlocratie , ou tyrannie populaire. Dès -lors la lie du peuple régna despotiquement, et les meilleurs citoyens , abreuvés d’outrages , gémirent sous l’oppression. La populace s’arrogea le pouvoir souverain, le droit de rendre la justice, enfin tous les emplois lucratifs. Des lois rigoureuses, la crainte d’accusations calomnieuses, mais non sans danger, forcèrent les riches à se ruiner en libéralités (1), ou à accepter des charges onéreuses. Dur, injuste envers les alliés et les citoyens les plus recommandables , le peuple se montrait encore rebelle aux ordres de ses
(1) Charès emprunta 60 taleus (024,000 fr.) pour donner un repas au peuple, et chaque fois qu’il'partait pour une expédition importante et lointaine, il laissait à Athènes une partie des sommes qu’il tirait du trésor public, pour corrompre , avec cet argent , les juges et les orateurs. Theopomp. ap. Alhen., XII. 8 , p. 532.
chefs et lâche devant l’ennemi (1). Dédaignant le travail des mains , il vivait ou aux dépens des riches et des alliés, ou des rétributions accordées aux juges (2) ou des deniers distribués lors des fêtes et des spectacles publics à ceux qui chantaient dans les chœurs, ou remplissaient quelques autres fonctions toutes aussi futiles (5).
La plus grande partie des revenus de l’Etat se dissipait en réjouissances, en combats gymnastiques , en sacrifices , en spectacles , en festins, où tout le peuple assistait (4). Et l’on vit même décréter une loi qui punissait de mort quiconque proposerait d’employer, à la défense de la patrie, à l’équipement des vaisseaux, à la levée des troupes les deniers publics nécessaires à des dépenses extravagantes (5). Le théâtre, les fêtes ne suffisaient pas à ce peuple léger ; les délibérations sur les affaires les plus importantes ne l’attachaient plus qu’autant qu’elles favorisaient ses goûts frivoles. Il n’écoutait
(1 ) Xenoph. , de Rep. Athen. — Isocr, , in Are&p.
(2) C’est pour cela que toutes les contestations entre les citoyens des villes alliées furent portées devant les tribunaux d’Athènes, et les procès, de cette manière, multipliés à l’infini.
(3) Ibid.
f/t) Ibid , etTheopomp. apud Athen. Xll. 8.
(5) Cette loi fut décrétée la 4e année de la 107e olympiade (349 ans av. J. C.). Pid. Petr. leg. Attieas, p. 385.
volontiers que ceux qui savaient le flagorner. Les criminels même trouvaient grâce devant lui, pour peu qu’ils entendissent l’art de l’amuser aux dépens de leurs accusateurs, ou de citoyens vertueux ; mais malheur, au contraire , à l’homme assez courageux pour faire entendre des vérités désagréables , il était aussitôt précipité de la tribune (1). Les conseillers du peuple devinrent alors ses plus dangereux ennemis; toujours prêts à flatter la vanité et les oreilles délictites de leurs auditeurs , assez bas pour ramper servilement devant eux , afin de les trahir ensuite et les dépouiller plus sûrement (2). Le peuple tyrannisait les grands; les orateurs ou démagogues , à leur tour, exerçaient un pouvoir absolu sur le peuple , qu’ils corrompaient avec les deniers publics, ou le bien des riches, pour avoir eux-mêmes part au butin (3). Les armées ne se recrutaient plus de citoyens; on confiait la défense de la patrie à des étrangers, à des vagabonds soudoyés qui épuisaient le trésor et pillaient indistinctement amis et ennemis, parce que l’Etat ne pouvait payer leurs services (4).
(1) Isocr. I, 56i, et Deinostli. , p. i5. 5g.
(2) Voy. entre autres Deinosth., 48-5o , in Philippum III.
(3) Arist. , de Civilcite , v. 5. — Plat. , in Alcib. H incl. — Isocr. I. 387.
(4) Isocr. I. 584-85. — Deinostli. adv. Timocrat. , p. 44y.
Ces mercenaires, qu’aucuns liens n’attachaient aux intérêts clu pays, étaient plutôt les soldats de leurs généraux, que les soldats de la république. Aussi ne faut-il pas faire honneur de toutes les victoires qu’ Athènes remporta à l’époque dont je parle, à la bravoure <le se scitoyens, mais aux talens et au courage d’un Jphicrates(i), d’un Timothée, d’un Phocion. Ces généraux inspiraient tous (2) plus de terreur aux alliés qu’aux ennemis qu’ils allaient combattre. Sitôt que la renommée publiait le départ de quelque général athénien, crainte d’insulte et de pillage, toutes les villes alliées fermaient leurs portes et leurs ports, excepté devant le seul héros qui sut mériter de ses contemporains l’honorable surnom de Juste (5). Dans les derniers temps , malgré les lauriers cueillis précédemment, malgré les succès nombreux dont la fortune s’était plu à favoriser un général, le moindre avantage que l’ennemi, ou le hasard, obtenait sur lui, la calomnie la plus monstrueuse suffisaient pour le faire bannir et le dépouiller tout-à-coup de ses
(1) C’est ce qui rendait Iphicrates assez hardi pour défendre, contre les généraux d’Athènes, Cotys son beau-père, alors roi de Thrace. Demostli. , contra Aristocr. , p. 447.
(2) Excepté le seul Phocion.
(5) Demosth., p. 58 , 68, et Plut, in Plioc. , IV. 3 1 3 . 517.
biens et de ses charges. Démosthènes reprochait aux Athéniens d’avoir condamné jusqu’à deux et trois fois la plupart de leurs généraux (1).
Au milieu d’un peuple et de chefs aussi corrompus , comment le luxe et la débauche , secondés par l’extrême opulence qui régnait alors, n’auraient-ils pas atteint le dernier période dans une ville comme Athènes? Toutes les harangues des orateurs de cette époque fourmillent de déclamations contre ces excès pernicieux et toujours croissans. Les maisons des chanteuses et des courtisanes ; d’autres maisons où l’on se réunissait pour jouer et boire, lieux qu’auparavant les hommes perdus osaient seuls fréquenter, que les esclaves même, doués de quelque pudeur, évitaient soigneusement, étaient devenus les rendez-vous de la jeunesse (2). Elle passait le temps à célébrer des orgies , où l’on ne rougissait pas de s’abandonner ensemble aux plaisirs les plus honteux. Les personnes médiocrement riches tenaient une table recherchée, avaient des cuisiniers , d’autres esclaves pour servir les convives, et prodiguaient chaque jour,
(1) Philip. I. p. 18,
(2) Isocr. I. 345, in Areop. — Æschines , contra Timarchuni^ p. 176-179. — Tlieopomp. apud Athen. XII. c. 8, p. 532.
en mets délicats, plus qu’on ne dépensait autrefois aux jours de fêtes (1). Ces débauches et ces folies entraînèrent après elles la prodigalité et la misère , qui plongèrent bientôt la jeunesse ruinée dans les derniers excès de la corruption et du libertinage (c).
Nombre de jeunes gens, après avoir ainsi dissipé leur patrimoine , se prostituaient à d’autres, et se faisaient entretenir publiquement comme des courtisanes (12). L’amour des hommes, puni de mort par les lois de Solon, était un crime si commun du temps d’Eschines , que cet orateur pouvait nommer les citoyens qui avaient déshonoré Timarque , sans attirer sur eux la rigueur des lois, ou tout au moins l’infamie (3). Deux amans de cette espèce ne se fiaient pas à leur bonne foi réciproque et aux simples paroles : on dressait, avant cette alliance , une sorte de contrat, où l’un consignait la promesse d’une fidélité à toute épreuve , et l’autre fixait le prix dont il voulait payer cet
(1) Theopomp. ap. Alhen , lib. VI , c. ultim. in fine. Cependant, selon Ménandre, le festin le plus magnifique ne coûtait pas tout-à-fait un talent (5,4oo fr.) Ap. Atlien. IV» 1 1 , p. i46.
(2) Æschin. , 1. c. , et p. i85.
amour inviolable (1). On vit même à Athènes de beaux garçons , aussi bien que de jeunes filles , réserves aux plaisirs du public ; et la taxe imposée sur chaque individu des deux sexes s’affermait comme les autres revenus de l’Etat (2). L’habitude de fréquenter les courtisanes , devenue générale , finit par être, en quelque sorte, autorisée. Chabrias, et les autres généraux, emmenaient avec eux, à l’armée, une foule de chanteuses et de courtisanes , sans donner le moindre scandale ; et Démosthènes (5) , osa dire en pleine assemblée : Que l’on a des épouses pour avoir des enfans légitimes, des concubines pour avoir soin de sa personne, et des courtisanes pour son plaisir (4). Les généraux, les démagogues, les jeunes gens, le peuple , tous étaient livrés à ces deux espèces de dérèglemens , surtout au dernier (5) ; et Démostliènes, dont les mœurs n’étaient rien moins qu’irréprochables à cet égard , ne craignait pas d’accuser les autres orateurs de ne faire con-
(1) Æsch., in p. 193.
(a) Æschin. adv. Tim., p. 186.
(3) Ou l’auteur du Discours contre Neaira.
(4) InNeairam, p. 534.
(5) Excepté les seuls Lycurgue et Pliocion. Vid. Theop. ap. Athen. 1. c.
sister la suprême félicite que clans les plaisirs clés sens, et de sacrifier à ces faux dieux la vertu et le bien public (] ).
Le luxe privé marcha de concert , clans ce siècle, avec la publique profusion et la dissolution générale. Des hommes, sortis des derniers rangs de la société , devenus riches tout d’un coup à force de bassesses et de crimes, élevaient des maisons plus magnifiques que les temples et les édifices publics (2) ; les meubles de ces palais , les habits des propriétaires , répondaient sans doute à ce luxe extérieur. Cependant les écrivains contemporains nous donnent peu d’éclaircissemens importans à cet égard ; on voit seulement que les riches avaient déjà des lits artistement travaillés et incrustés en ivoire (5), des chars fabriqués à Sicyone (4) , des esclaves plus nombreux, moins par utilité que par une vanité puérile (5). Entre autres preuves d’insolence et
(1) Demosth., de Coronâ , p. 345.
(2) Demosth. in Philipp. I1Ï , p. i4, de JRep. ordin. , p. 74 , et contra Mediam, p. 407. La maison de Phocion, au contraire, était aussi petite et aussi simple que son àme était grande et ornée de toutes les vertus. Plut. IV, 325.
(5) In Apliob. Demosth. , 55 1.
(4) Plut. IX, 348.
(5) Demosth., adv. Mediam, p. 407.
ePorgueiî, Dérnosthènes reprochait à Mi (lias soir affectation à se faire suivre toujours par plusieurs esclaves auxquels il donnait des noms' doucereux (1).
Le luxe des habits, la paVure efféminée,, étaient communs non-seulement aux jeunes gens et aux femmes, mais encore auxgénérauxmêmes; et aux hommes d’Etat. Dinarque etEschines (2) faisaient honte à Dérnosthènes de la recherche et de la mollesse de sa toilette ; et Démeas , un autre orateur et le plus vil de tous les flatteurs^ du peuple , à cette époque , était toujours parfumé d’essences précieuses (5). Ce luxe et cette* dissolution , portés au comble , engagèrent les derniers généraux d’Athènes à éviter, autant que possible, le séjour de leur patrie, de peur de blesser les yeux, ou de s’attirerl ’envie et la haine
(1) Ibid. Déjà Xenopli. {de Rep. , c. I.) se plaint de voir, à Athènes, beaucoup d’esclaves porter des habits plus riches et plus élégans que ceux des pauvres citoyens ; du peu de respect que ces memes esclaves portaient aux hommes libres; enfin , de ce que la loi défendait aux Athéniens de châtier les esclaves qui ne leur appartenaient pas.
(3) Plut. IV, 35o. On abusait de 1: usage des odeurs et des parfums , au point de les mêler avec le vin pour laver les pieds des convives, avant de se mettre à table. Plut. IV, 259, in Phoc. , et Athen. XII , cap. ult., p. 353.
de leurs concitoyens : Conon habitait , la plupart du temps, Pile de Chypre; Iphierate , la Thrace , où il avait épousé la fille d’un roi barbare; Thimothée Lesbos, Charès Sigée, et Chabrias l’une ou Pautre des villes alliées (x).
Après la bataille de Cbéronée (1), Athènes, et toute la Grèce avec elle , tomba de la hauteur où elle ne s’était soutenue , dans les derniers temps , qu’avec peine , et ne se releva plus. Philippe mourut quelques années après (2), Ce prince , malgré toute son indulgence pour les Athéniens, leur ôta la souveraineté des îles et de la mer (5); cependant il fut moins l’auteur que l’instrument de la chute des Etats libres de la Grèce. Quelques olympiades s’écoulèrent encore après la mort de Philippe , avant qu’Athènes sentît entièrement s’appesantir sur elle le joug des successeurs de ce roi , et vît ses orateurs impitoyablement massacrés (4) ; alors cette ville fameuse perdit sa puissance et le petit nombre d’hommes dont l’éloquence et la vertu avaient jeté sur elle un
(1) La 5e année de la 110e olympiade, le 7 métageitnion (2 août) , 338 ans av. J. C.
(2) La ire année de la 1 1 ie olymp. , 356 av. J. C.
(3) Paus. I , c. 25, p. 29.
(4) Plut. IV , in Demosth. , 547. 555 , et y4o.
dernier éclat, mais elle conserva toujours dans son sein le germe des vices, premiers principes de sa ruine. Le luxe, la dissolution, le goût des plaisirs suivirent depuis le cours de la fortune publique. Les efféminés , les voluptueux ne devinrent plus rares , que parce que les revenus de l’Etat et les biens des particuliers diminuèrent de plus en plus. Dans la suite , les lois de Démétrius de Plialère contre le luxe et la débauche , lois qu’il apprit lui -même à enfreindre, furent un remède beaucoup trop faible pour détruire un mal aussi invétéré.
Mais ici je retiens ma plume , afin de pas dépasser les bornes qu’une illustre Académie a prescrites à ceux qui voudraient traiter le sujet qu’elle a proposé.