‹ Recherches historiques sur le pays BasqueChapitre 7 sur 16 · AUGEREAU · texte numérisé non relu

AUGEREAU

L'état de Pellot était, en effet , déplorable : ses énormes blessures, par suite des grandes chaleurs, s'étaient envenimées à tel point que les chirurgiens de l'armée et autres gem de Tart réunis en consultation décidèrent l'amputation d'une cuisse. Le patient proteste en disant que les deux jambes sont nécessaires à un corsaire. Ils étalent leurs instruments : Pellot, dans un accès de rage, se lève, saisit un des tranchants, promène un regard menaçant sur son entou-

ra^a, qui s'empresse d'évacuer la salle. Quelques jours après, Pellot revenait des bains de Tercis (Laadea) arec un œil de moins, mais avec ses deux jambes.

Le mois de février, sur le corsaire le Jieioitr , il croisait sur la route des navires anglais vers le Portugal. Lui-même, protégeant la retraite , faisait conduire un jour k ses liommea deux bonnes prises au port de Vi[fo, quand deux corvettes anglaises font voile vers lui. BiLMitûC la mitraille pleut sur son bord; menacé d'une entière destruction, il se rend h discrétion, et il est conduit k Cork, témoin de son dernier triomphe. Toute la population accourut sur son passage. Les autorités et les notables de la ville lui firent l'accueil le plus bienveillant. Comme il était loin d'être guéri de ses blessures, chacun se dispute l'honneur de le Eerrir; une dame surtout se fait distinguer par les soins qu'elle prodigue au célèbre captif. C'était M»'" Killy, la veuve de son redoutable adversaire du William SeoU. Après cette mémorable b-;itaille, Pellot avait eu soin d'envelopper dans un linceul le corps du capitaine Killy et de l'envoyer à Cork dans un canot avec quatre matelots à qui il avait rendu la liberté. La veuve venait donc témoigner sa gratitude pour ce service j uatement apprécié.

Notre corsaire fut placé k l'entrée de la ville dans une maison habitée par un officier de la yeomanry (gendarmerie k cheval). A peine sentit-il ses forces revenir, qu'une nuit, au moyen de ses draps de lit, il descend d'une fenêtre, et, aprèa avoir mis ses souliers les pointes tournées vers le talon, il arrive k Waterford, o(i il est arrêté par des constables ou officiers de police. Il se fait connaître, et on le ramène parmi ses compagnons d'infortune. A quelques jours de Ik, moyennant quelques bonnes guiuées, il se fait admettre dans l6 sac d'un marchand de choux parmi les légumes, et réussit k se faire transporter ainsi jusqu'à Kilmare, où il se fie h seà

jambes. Il est arrêté et dévalisé par des voleurs dans les montagnes de Leinster. On le ramène à Corck pour être placé avec quelques-uns de ses compagfnons dans un îlot formé par une rivière qui a son embouchure dans le canal Saint-George. L'infortuné corsaire est sans ressource, et un homme sans argent ne saurait aller loin ; il prend un parti désespéré : il attache sur son dos un pain et une outre vide, et se jette dans la rivière; il arrive à terre, et suit le cours de Teau jusqu'à ce que, trouvant près de Tembouchure une barque de pêcheur, il s'abandonne là-dessus à la mer.

Des marins anglais, dont quelques-uns de ses anciens prisonniers, l'arrêtent à une lieue de Calais, et le conduisent à Plymouth. Après divers avis émis sur le mode de le garder, Adam Simler, officier chargé de la garde des prisonniers français, opine que Pellot peut tromper des imbéciles , mais non des clairvoyants, et avec jactance prend sur lui le soin de le maintenir. Il le place sous la surveillance d'un gardien, homme d'une fidélité éprouvée, avec ordre sévère de ne le jamais, quitter. Pellot, toujours jovial, quelquefois même excentrique, amuse son argus, mais ne cesse en même temps de s'informer des Wilson, de ces contrebandiers à qui il était lié par des services réciproques. Un patron de barque de Wight lui apprend qu'ils étaient dans cette île. Il leur écrit. Ses anciens obligés, accourus, lui promettent de le transporter en France s'il parvient à tromper son gardien;

ils lui donnent des habits neufs et de l'argent. Pellot revit. Il réussit enfin à enivrer son argus ; il gagne le rivage de la mer, où, recueilli par les contrebandiers, il est déposé à l'île de Bats. De là il va à Morlaix.

Les feuilles publiques lui apprennent dans cet endroit que les Anglais l'accusent d'avoir empoisonné son gardien, et qu'ils l'ont pendu en effigie. La crainte du châtiment avait rendu malade le gardien. Pellot lui avait bien, paraît-il,

administré de Topium , mais non en dose suffisante ponr le faire mourir. Il juge que sou lionneur était en jeu; de plus, il redoute la corde qui a pendu son effigie, pour le jour où il redeviendraîtprisonnieranglais. Il réfléchit, repaaseen Angleterre, et se présente devant le shériff de Plymouth, demandant des fers et un jugement. L'affaire était plus qu'ennuyeuse pour les gens de la couronne et la cour du âanc du roi; mais il fallut s'exécuter, et Pellot, après avoir fait casser le juge* ment rendu par contumace et exécuté en effigie, revint k Morlaix (avril 1806).

Venait dépasser par cette ville, à son retour d'Angleterre, l'amiral Villeneuve, c'est-à-dire l'homme sous le commandement duquel avaient disparu à Trafalgar les flottes de la France et de l'Espagne. Il devait être traduit, disait-on, en conseil de guerre, et plus d'un craignait le courroux de l'empereur pour l'infortuné amiral. Pellot va le trouver h Rennes, et lui offte ses services pour le transporter en tel pays qu'il lu idéaignerait. « Je vous répondrai demain », avait dit l'amiral. Le lendemain, Pellot le trouvait étendu dans sa chambre, frappé de six coups de couteau. Il rentra à Hendaye le cœur navré de douleur.

Le 16 février 1807, Pellot montait le corsaire VFve. Un jour il est réveillé par son équipage devant le canal de Bristol à cent lieues de sa croisière. Les hommes croyaient voir venir trois frégates et deux vaisseaux du côté de la baie de Cardigan. L'habile capitaine reconnaît qu'ils sont le jouet d'un mirage et se rendort. Nouveau rappel, cette fois motivé : c'était un navire anglais chargé de denrées coloniales. La capture en fut aisée; son équipage en grande partie était ivre. Il le fit conduire vers les côtes de la France, et pendant

sa marclier U aoaariûa un petit brick anglais chargé de yins. n dépoaa les deux capitaines prisonniers à Tembouchure du Minho (Portugal), et remplit ainsi un assez singulier engar g^ement qu'on lui avait fait contracter lors de son dernier élargissement d'Angleterre.

Au eommencement de 1809, l'empereur Napoléon passa à IruQ. Pellot lui fut présenté. Le puissant monarque offrit à notre corsaire de servir soit dans la marine de l'Etat, soit dans la marine de sa garde. Le Jean-Bart basque, sans être homme de politique, n'aimait, paraît-il, oi l'autocrate ni son gfOUYememeut. Avec son sans*gêne ordinaire, il répondit qu'il espérait mieux servir le pays sur un corsaire. Pellot gArda sa liberté, mais ne participa point aux faveurs impériales.

En 1810 et 1811, il courut la mer sur le Qéniral'Darmagnae et sur le Cupidon. Le 12 février 1812 il reprit le commandement du premier avec 8 caronades et 45 hommes d'équipage. Placé en observation sous le capitaine de Penas près de Gijon, il gpuetta Nmstra-SeRoradeBego^a, brick-goôlette que la junte de Cadix envoyait aux insurgés du nord de l'Espagne avec divers approvisionnements et de l'argent destiné à attiser le feu de la rébellion contre Tautorité de Joseph Bonaparte. 11 amarina ce b&timent, qu'escortait une frégate anglaise ; mais, d'un côté pressé par celle-ci, de l'autre contrarié par les vents, il relâcha à Bermeo. Il ignorait que ce port fût au pouvoir des insurgés. Pourchassé parles Anglais, il alla tomber entre les mains du gouverneur Salcedo, qui déjà détenait M- Magne de Saint-Jean-de-Luz. hBpwmre renard s'était pris, disaitK)n, dans une toile d'araignée. Le BmrMLgnac et la Beg^Ma étaient la proie des Espagnols.

Le gouverneur du port donna à cette occasion un festin auquel il invita les officiers anglais. Pellot lui-même dut assister au repas donné àroccasion de sa mésaventure. A table

lestâtes s'échauffeut, les Anglais et les EspagncOB se dieputent la propriété des deii^ navires. Pellot, simularit une indispoaitioa, demande un galetas pour se reposer et un peu de paille pour lit; il quitte la salle du festin. A. la nuit tombante il sortait par une lucarne et ae glissait le long d'une corde qu'il portait autour de son corps pour les grandes occasions . D'un bond il arrive au port, trouve encore l'équipage tel qu'il l'avait réparti lui-même. Un moment après, le Darmagnac et la BegoUa gagnaient le large et arrivaient à Bayonne.

Par suite de cette affaire, qui eut un grand retentissement, le commandant anglais sir Daniel Jonas fut destitué et le gouverneur espagnol envoyé eu Afrique comme traître ii la patrie. Pellot quitta le commandement de son navire )o 28 juillet 1812. Ce jour fut la fin de sa carrière de corsaire, n se retira à Hendaye.

Le 7 octobre 1813, l'ennemi venait de forcer le passage de laBidassoa; tous les habitants de Hendaye, à l'exception de Pellût, avaient pris la fuite. Wellington se présente dana la maison de notre corsaire, et lui offre une place honorable et lucrative dans la marine anglaise. Pellot refuse noblement l'offre qui lui est faite (1). A son tour, il met sa maison à la disposition de l'illustre général pour en foire un hôpital. Assuré par son célèbre visiteur que les habitants seraient respectés dans leurs personnes et leurs propriétés, Pellot fit rentrer ses compatriotes dans leurs maisons.

Sa maison, au lieu d'u*i hôpital, devint la demeure du général Hope. Pellot n'eut pas à se louer des procédés ni de cet arrogant personnage ni de ceux de sa valetaille. Le roué corsaire se chargea de ae rendre justice lui-même. Par

11] II ne repoussa pas avec non moins de iiié])ris les infâmes propositioas de Hope, tendant à l'aider â faire passer l'Adour Si son corps d'armée, afin de Hurprendre la citadelle lîe Bayonne tt de s'emparer de cutte ville.

suite d*un mouvement en avant de Tarmée anglaise, il fallut vider la maison le 10 novembre; mais au moment du départ, il fut impossible de trouver le cheval de bataille de Hope: Pellot, après avoir écarté quelques planches de son écurie, l'avait soulevé au moyen des sangles et des poulies et logé dans un vide fait dans le foin engrangé sur la tête des chevaux de Hope (1). Ce fut, dit-on, le dernier iour de renurd de notre corsaire.

Pellot avait une petite taille, des épaules larges, des yeux vifs et expressifs, des jambes d'une souplesse extrême. Sa parole, ordinairement joviale et pleine de facéties, devenait incisive et entraînante dans les circonstances difSciles. L'élégant auteur de sa biographie donne au long ses qualités d'esprit , sa tactique de guerre , son caractère, etc. Nous renvoyons le lecteur à ces pages intéressantes. En finissant, il nous reste à dire que l'Angleterre avait promis 600 guinées à celui qui s'emparerait de Pellot, au lieu de cinq promises pour la capture d'un capitaine ordinaire. Cependant cet homme, si redouté de nos voisins d'outre-Manche, ne reçut que le 1"' septembre 1843, jour anniversaire de sa quatre-vingt-unième année, l'avis de son admission dans la Légion-d'Honneur. Il eut un fils, enlevé jeune par la fièvre jaune à l'île de Cuba, et une fille mariée à M. Passement, de Bayonne. Devenu veuf en 1842, il avait dû se charger de ses petits-fils. En 1848, époque où la république échauffait certaines têtes de sa paroisse natale, il adressa ces paroles à ses compatriotes réunis au cimetière en sortant de l'église ;

« On vous parle d'égalité; mais le Créateur, notre maître à tous, a partout établi l'inégalité : il a fait le grand et le petit, le faible et le fort; il a voulu que l'un fût intelligent, l'autre idiot, que les jours de l'un fussent longs ceux de l'autre

(1) C'était le neveu de l'homme de Folkestone.

cottfts. Et je tteos que Dieu â fait tout od* dans sa gnuade aasgQd^é O'est en vain que le gouvernement pravieoire décrète régblité; il ne peut abroger le déoretdu ciel.» Puie^ étendait son bras veri^ les sépulcres; il s'écria : «Ici, ic^ seulement règne Tégalité t » Et, apercevant un débris d'ossement resté à découvert^ il le montre en disant : «t Qui me diifa si ee débris a appartenu à un roi ou à un esclave ? — Esclave ou roi, il a été jugé selon ses œuvres 1 »

Il s éteignit lui-môme et compariït devant le Juge si^trôme le 30 avrill856> h Tftge de 91 ans, muni des secours de la , religion (1).

(1) Nous avons tiré cette notice delà Biographie d'Ei. FeUnt. Montriez' ^ par J. Duvoisin (impr. veuve Lapiaignère, Bayonn^, 1856;.

Les Harriet d'Urcuray et de Halsou

Honor est honiini qui se séparât a contention Uns.

Qui se retire des contestations s'honore.

Page 1