ÉTAT DES FINANCES A LA MORT DE LOUIS XIV
billets de monnaie on avait vu les billets des receveurs généraux^ ceux de la marine, d'ustensiles^ d'assignations ^, enfin les billets de Legendre, dont la caisse soutint le trésor pendant cinq années et succomba elle-même au commencement de 1715^ Ce papier, sans pouvoir rétablir la confiance e? le commerce, surchargeait l'Etat de lourdes dettes, et, lorsqu'à la mort de Louis XIY le conseil vérifia les comptes de finances, il se trouva qu'il était dû en effets de diverse nature une somme de 596,696,959 livres \
L'inutilité de ces expédients, Tinsuffisance des ressources précaires qu'on en tirait, avaient forcé l'Etat à recourir à un moyen plus direct, à la création d'un nouvel impôt, et en 1710 on avait levé le dixième de tous les biens S comme à la fin de la guerre précédente, on avait imaginé la capitation qui frappait toutes les têtes '". Point d'exemptions ; le Dauphin lui-même était porté le premier sur la liste des contribuables \ La misère conduisait à la justice et à l'égalité; malheureusement on y avait songé trop tard ; on n'avait pas osé se décider plus tôt, et on demandait un surcroît d'impôts à la France, au moment où elle était ruinée, où les cultivateurs, écrasés par la taille et par ses augmentations successives, par les gabelles et par la capitation rétablie en 1701,laissaient leurs champs incultes, où les commerçants n'avaient plus de crédit, où la magistrature et la noblesse, ne recevant ni loyers de leurs fermiers, ni pensions du roi, partageaient la détresse universelle". Le dixième, qui avait un moment jeté le trouble parmi les ennemis victorieux de la France.
* Il y avait encore les promesses des gabelles, les billets de l'ordinaire et de l'extraordinaire, de l'artillerie, des fortifications, etc. Chaque service avait son compte particulier, et tous ces effets figurent sous 41 chefs au visa de décembre 1715. Forbonnais, t. V, p. 312. Voir l'appendice A.
* Mémoires de Desmarets cités par Forbonnais, t. V, p. 40.
* Forbonnais, t. V, p. 320. Le conseil réduisit cette somme à 281,41 1,781 I.
* Ord. du U octobre 1710.
» Établie le 18 janvier lG96 pour toute la durée de la guerre. Supprimée le 1«^ avril 1C98. Enc. 7nf7.
^ Le Dauphin formait la r« classe des rontribuablcVel payai^2000 livres. ^ Dutot. Ii''pcxions pol. lid. duillaumin.
10 CHAPITRE jer.
ne rapporta jamais plus de 2i millions ^, et peu à peu l'inégalité s'introduisit dans cet impôt comme dans les autres : le clergé se racheta à perpétuité au moyen d'une somme de 8 millions ^ et ce dixième, plusieurs fois supprimé et rétabli, alla plus tard^ sous le nom de yingtième % grossir le chiffre des contributions que payaient presque exclusivement Tagriculture et le commerce. Il y avait chaque année diminution de revenus, augmentation de dépenses; le gouffre allait toujoiu^s se creusant et s'élargissant, et les hommes d'État n'en sondaient la profondeur qu'avec effroi. Ni les impôts nouveaux, ni les affaires extraordinaires ne parvenaient à combler le vide, et pourtant depuis deux ans les hostilités avaient cessé * : c'est que le mal dont souffrait le trésor avait profondément atteint la nation. Malgré les 16 millions d'augmentation sur la taille, les fermes, le tabac et les postes, les impôts qui, en 1683, rapportaient 114 millions, n'en rendaient que 95 à la fin du règne de Louis XIV ^ ; la diminution portait presque entièrement sur les aides et sur les douanes : témoignage irrécusable de l'anéantissement du commerce ; et cette diminution était en réalité de plus de 35 millions ^ Pendant l'administration de Desmarets, le chiffre annuel des dépenses ne s'éleva jamais à moins de 200 millions, sur lesquels il resta toujours une somme de 20 à 50 millions que ne purent fournir ni les emprunts ni les anticipations'. En sept années, l'État avait pu, au moyen des affaires extraordinaires et des sacrifices les plus coûteux, payer une somme
' Forbonnais, t. lY, p. 394.
* Enc, met, : Dixième. Le clergé s'était déjà racheté de la capitation moyennant 24 millions.
5 En 1750. Par ordonnance de décembre 1749.
■• Les préliminaires de Londres avaient été signés le 8 octobre 1711, les traités d'Utrecht le il août I7l3. Les traités de Rastadt et de Bade ne furent conclus, il est vrai, qu'au mois de mars et de septembre 1714 ; mais la guerre avait cessé d'être sérieuse, en cessant d'être européenne.
^ Forbonnais, t. VI.
« En 1683 l'argent valait 26 livres le marc; il valait 30 liv. 10 sous en 171.=». Les revenus de 1683 tujmicnt donc valu en monnaie de ITliprès de I3i million^
' Forbonntis, t. V.
ÉTAT DES FINANCES A LA MORT LE LOUIS XIV. Il
de 1 milliard 564 millions-, bien que ses revenus ordinaires ne lui eussent pas rapporté pendant le même temps plus de 268 millions^; et pourtant il restait encore, au 1" septembre 1715, un formidable arriéré de 369 millions ^ qui avaient été convertis en billets des receveurs généraux, en billets de Legendre et autres.
Enfin, malgré tant d'expédients et tant d'engagements divers pris par TÉtat, il restait encore une lourde dette flottante à laquelle on n'avait encore assigné aucun fonds de paiement. Cette dette se composait des 30 millions que les négociants de Saint-jNIalo avaient avancés à l'État en 1709, de 38 millions dus aux créanciers du munitionnaire Fargès dont les fournitures n'avaient pas été payées % des arrérages des pensions, des intérêts de la rente et des appointements des magistrats qui ne s'élevaient pas à moins de 100 millions % des dépenses faites par les fournisseurs de la cour et des sommes dues aux électeurs de Bavière et de Cologne : le total ne faisait pas moins de 185 millions ^.
v^ Louis XIV laissait à son successeur, à un enfant de cinq ans ces tristes fruits de sa dernière guerre :
86 millions en rentes dont le remboursement aurait coûté plus de 1^ milliards;
542,063,078 livres en charges et offices divers et en augmentations de gages ;
596,696,959 livres en billets divers;
137,222,259 livres en dépenses anticipées sur les revenus des années suivantes ^ ;
* Forbonnais. Dutot dit que le revenu ordinaire ne s'élevait' qu'à 38 millions : ce qui confirme l'assertion de Forbonnais.
* Forbonnais, t. V, p. 208, donne 309,111,593 livres. ^ Forbonnais, t. V, p. 325.
* Forbonnais, t. YI, p. 98. Evalué dans le compte rendu du 17 juin 1717 à 95 millions,
» 30 millions -f- 38 + 100^ ICS. Or la Cour dépensait à elle seule plus de 20 millions par an.
* Je mets ces 137 millions au nombre des dettes de Louis-XIV, bien que la somme des billets des receveurs pénénux qui représentait ces anticipations
Et environ 185 millions de dettes diverses dont le paiement
n'avait pas encore été assigné ;
En totale une dette de plus de 3 milliards 460 millions; et, pour faire face à tant de difficultés, une épouvantable confusion dans les comptes, un trésor, qui, au mois de septembre, contenait à peine huit cent mille livres et ne devait pas recevoir dans la dernière partie de Tannée plus de quatre à cinq millions ^ ; un crédit entièrement ruiné, un peuple écrasé d'impôts nouveaux et incapable de les payer, et le triste spectacle d'im pays, naguère commerçant et riche, aujourd'hui sans culture, sans industrie, presque sans habitants 2^ et réduit à une affreuse misère, rendue plus sensible encore par le contraste de l'opulence des traitants qui spéculaient sur sa détresse.
Le nouveau gouvernement accepta pourtant le legs de cette terrible liquidation, et fit en même temps la promesse de ne pas demander à la France de plus grands sacrifices. « Au milieu dune situation si violente , dit le régent, nous n'avons pas laissé de rejeter la proposition qui nous a été faite de ne point reconnaître des engagements que nous n'avions pas contractés. Nous avons aussi évité le dangereux exemple d'emprunter à des usures énormes; et nous avons refusé des offres intéressées dont Todieuse condition était d'abandonner nos peuples à de nouvelles vexations^. » Le conseil des finances se mit courageusement à Toeuvre sous la direction énergique du duc de Xoailles ^ Les comptes furent vérifiés; les dettes discutées; les billets vi-
ne fût que de G3, 969, 406 livres (Forbonnaiè t. V, p. 299 j, parce que les autres sommes dépensées par anticipation ne figurent pas parmi les billets soumis au visa. (Voir Forhonnais, t. V, p. 312). 1 Forhonnais, t. V, p. 210.
* « La culture des terres est presque abandonnée ; les villes et les campagnes se dépeuplent. » Fén. Lettre à Louis XIV.
* Préambule de l'édit du 7 décembre 17 là.
* Dans ses lettres à Madame de Maintenon avec laquelle il entretenait une correspondance suivie et qu'il allait voir souvent, il se plaint des difficultés de sa position :
. « La difficulté est de rattraper le courant qui, malheureusement, est fort arriéré. Ce que j'.' puis vous dire est que l'on fera l'impossible et que la situa-
ETAT DES FINANCES A LA MORT DE LOUIS XÏV. i3
ses. L'erreur et la fraude avaient multiplié les papiers de toute espèce émis au nom de l'État; ils furent annulés, réduits de plus de moitié et convertis en "250 millions de billets d"État, qui rapportaient un intérêt de 4 pour 100 K Les traitants avaient fait d'énormes et injustes bénéfices : on créa une cbambre de justice pour lespoursui^Te et pour leur faire restituer leurs gains illicites : TÉtat s'adjugea ainsi 219 millions ^ Les rentes avaient été, dans les dernières années, acquises à vil prix ; on en
lion des affaires, quelque fâcheuse qu'elle soit, ne prévaudra jamais sur l'envie de vous satisfaire; je ne vous nierai pas cependant qu'on a trouvé les choses dans un état plus terrible qu'on ne peut le dépeindre : le Roy et ses sujets également ruinez, rien de payé depuis plusieurs années, les revenus de deux ou de trois mangés d'avance, la confiance entièrement détruite, en sorte qu'il n'y a guère» d'exemple d'avoir vu la monai'chie dans une pareille situation quoyqu'elle ayt été deux ou trois fois Lien près de sa ruine. Mais comme le désespoir est la dernière de toutes les ressources, on est bien éloigné de s'y abandonner. Plus le mal est grand, et plus il faut que le courage nous soutiene pour tâcher à le réparer. C'est à quoy on travaille présentement. Chacun met du sien et tout le monde se livre de bonne foy avec toute l'union et le concert que l'on peut désirer. C'est au tems à faire le reste ; il y auroit de la témérité d'espérer un changement bien subit après un dérangement qui prend datte de si loin; mais ce qui ne se fait pas en six mois se fait en un an ; ce qui ne se fait pas en un an se fait en quatre, et ce qui ne se fait pas en quatre se fait en dix avec de la persévérance. Voilà, Madame, l'état où nous sommes. La peinture n'en est pas agréable, mais je puis vous assurer qu'elle n'est que trop vray. L'on travaille à présent à prendre des arrangemens pour le papier; c'est un article d'une grande conséquence. »
Lettre du 21 septembre 1715.
Dans une lettre au baron de Câpres du 8 octobre 1715, il dit « qu'il faut espérer que le tems, qui est le grand maître de toutes choses, ramènera la confiance qui était totalement perdue. »
Il travaillait lui-même avec beaucoup d'ardeur. « Je suis bien fâché, ma chère tante, dit-il dans une lettre à la marquise de Villette du 12 janvier 17 IG, de n'avoir pu aller moi-même savoir de vos nouvelles dont j'ay été fort en peine; il faut s'en prendre aux occupations de la présidence qui ont été jusqu'à présent des plus vives et qui m'ont privé presque de tout commerce avec gens que j'aimerois beaucoup mieux voir que ceux dont on est accablé. Correspondance du duc de Noailles. S. F. 2232. ♦.. XXIL Voir l'appendice C sur l'administration du duc de Noailles.
' Forbonnais, t. V, p. .311.
* Cette chambre instituée le 17 mars 171G fut supprimée le 22 mars I7i7.
retrancha une partie, et le trésor gagna encore par cette opération 24 millions* sur le capital. Les charges et offices furent en partie supprimés^ et le remboursement en fut assigné sur le produit des taxes. Malheureusement les billets d'État perdirent bientôt sur la place 72 pour 100 - ; les procès des financiers firent disparaître le peu d'argent qui restait ; la diminution des rentes augmenta la défiance, et de nouveaux changements dans les monnaies ^ achevèrent de détruire toute espérance de crédit. Malgré la suppression du dixième % les campagnes étaient toujours incultes^ les paysans accablés de dettes, le commerce sans mouvement, l'argent sans circulation, les esprits sans confiance dans l'avenir : il était prouvé que les vieilles méthodes et les moyens ^'iolents ne pouvaient rendre ni la prospérité au trésor, ni la \ie à la nation.
A la fin de I7i7, les traitants avaient à peine payé la moitié des 219 millions. Forbonnais, t. V, p. 292.
* Forbonnais, t. V, p. 258.
a Dutot. Réfl. poZ. — Voyez aussi Eug. Daire. Préface des Œuvres de Law, Ed. GuillaumiD.
' Il y eut deux fixations dans les trois derniers mois de 1715 ; une en 1716.
* Ord. du mois d'août 17 17.
Lawj sa vie. — Le principe du système. — Des premières relations commerciales des hommes. — De l'influence de la monnaie sur le commerce. — De la nature de la monnaie. — Des avantages de la monnaie de papier. — Comment Law concevait la banque. — Ses espérances et ses promesses. — La Compagnie de commerce. — Elle enrichit l'État et les particuliers. — Erreurs de Law. — Distinction de la monnaie et du capital. — La monnaie doit avoir une valeur réelle. — Ce qu'est le crédit. — Principes faux. — Jugement sur le système.
Le duc de Noailles avait agi avec vigueur et mis en œuvre tous les grands moyens de la finance : le visa, la chambre de justice, la diminution des rentes, la refonte des monnaies. Mais il n'avait pas innové, et, dans ses projets, il ne demandait pas moins de onze années pour rétablir l'équilibre entre la recette et la dépense.
Le régent voulait des moyens plus expéditifs. Il y avait alors à la cour un homme qui, au moment où les financiers aux abois ne parlaient que de banqueroute, proposait un moyen infaillible, disait-il, non-seulement de prévenir toute catastrophe et de payer les dettes de TÉtat, mais d'élever la France à un degré de prospérité auquel ni elle, ni aucune autre nation n'étaient encore parvenues. C'était l'écossais Law, joueur intrépide et brillant seigneur, dont la parole ardente et convaincue ne pouvait manquer de plaire au PalaisrRoyal.
Jean Law était né à Edimbourg, en avril 1671. Par sa mère, Jeanne Campbell, il descendait de l'illustre et antique maison des ducs d'Argyle. Son père, riche orfèvre d'Edimbourg, et propriétaire des deux terres seigneurales de Lauriston et de Rand-
lésion, joignait le commerce de la banque à ctlui des bijoux, et, dès ses premières années, l'enfant apprit à connaître la puissance de l'argent. Il aimait le plaisir, et, quand il fut devenu majeur et maître de la fortune que son père lui avait laissée en mourant*, il s'empressa de quitter Edimbourg pour se rendre à Londres. Il était « grand et fort bien fait, d'un visage et d'une physionomie agréables 2; » il plut aux femmes et se fit une réputation par ses galanteries et ses succès au jeu. Ses intrigues amoureuses ne tardèrent pas à lui susciter des querelles ; il eut un duel avec un gentilhomme nommé Whilston, le tua, fut arrêté et condamné à mort. Il obtint sa grâce ; mais bientôt il se vit emprisonné de nouveau dans la tour de Londres sur les pressantes sollicitations delà famille du mort. Quelque temps après il parvint à s'échapper et se réfugia en Hollande. Pendant son séjour à Lonrires, il avait vu(169i) la création de la banque d'Angleterre, et déjà il avait pu étudier les effets du crédit. A Amsterdam, il trouva une banque d'un autre genre, depuis longtemps établie : il voulut l'étudier aussi, et, pour être plus à portée d'en observer le mécanisme dans tous ses détails, il se fit secrétaire du résident anglais d'Amsterdam. Il apprit ainsi à connaître la puissance fécondante de l'argent; il crut avoir trouvé le secret de la richesse des nations, et dès lors il conçut luimême le plan d'une banque bien plus vaste que celles qu'il avait ^-ues. Il parcourut successivement Gênes, Venise, Florence, Rome, Naples, Bruxelles, complétant son système et s'enrichissant par le jeu. Mais il avait besoin d'appliquer ses idées. Il proposa aux Écossais d'établir une banque territoriale ; il écrivit à ce sujet un mémoire qu'il alla porter lui-même au parlement^ et qui fut soutenu par la faction du duc d'Argyle : le projet fut cependant rejeté. Repoussé par ses compatriotes, il s'adressa, dit-on, au roi de Sardaigne qui lui répondit qu'il n'était pas assez riche pour se ruiner ; puis il vint à Paris. C'était
' Il avait quatorze ans à la mort de son père.
* St. -Simon, t. XXXIV, p. »84.
^ Considérations sur le numéraire et le commerce. 1095.
en nos, sous le ministère de Desmarets, à Tépoque de la plus grande détresse financière de la France. Law se fit d'abord ccnnaitre comme un joueur brillant. « Il taillait ordinairement le pharaon chez la DucloS;, la tragédienne alors en vogue, quoiqu'il fût extrêmement souhaité chez les princes et les seigneurs du premier ordre, ainsi que dans les plus célèbres académies où ses manières nobles le distinguaient des autres joueurs. Lorsqu'il allait chez Poisson, rue Dauphine, il n'apportait pas moins de deux sacs pleins d'or, qui faisaient environ la somme de cent mille livres. Il en était de même à l'hôtel de Gesvres, rue des Poulies. La main ne pouvant contenir la quantité d'or qu'il voulait masser, il fit frapper des jetons qui faisaient bon de dixhuit louis chacune » Le duc d'Orléans, qui le rencontra plusieurs foiSj se laissa séduire par ces manières de grand seigneur et se prit bientôt d'amitié pour lui. Il écouta ses projets de banque, les approuva et en fit part à Dtsmarets qui ne savait comment rétablir le crédit. Desmarcts eut avec Law plusieurs entretiens, conçut une haute idée de ses connaissances en matière de finances ^, mais ne put continuer longtemps cette liaison commencée, parce que le lieutenant de police ordonna à Law de sortir de Paris, a sous prétexte qu'il en savait trop aux jeux qu'il avait introduits dans cette capitale ^ »
Law, banni de France, reprit le cours de ses voyages et visita de nouveau l'Allemagne et l'Italie, continuant toujours à s'enrichir par ses gains au jeu et par ses spéculations sur les efîl'ls publics. Mais, dès qu'il apprit la mort de Louis XIV et la puissance du duc d'Orléans, il accourut de nouveau à Paris, emportant avec lui toute sa fortune qui s'élevait à 1,:)00,000 livres*. Il était accompagné de ses deux enfants, un fils et une fille, et de sa femme, ou de celle qui passait pour telle, et qui appartenait, disait-on, aune noble maison d'Angleterre. Dans \vs premiers jours de la régence, on le vit reparaître au Palais-Royal, et il
' Duhautchamp. Hist. d%i système, t. II, p. 1.
2 St. -Simon. T. XXVI, p. 145.
^ Duhautchamp. T. I.
* Mémoires justilicatif-*, p. 649.
18 CHAPITKE II.
ne tarda pas à reconquérir la confiance qu'il avait su inspirer au duc d'Orléans par ses théories.
Il ne livTait pas encore tout son secret ; mais il laissait entrevoir que ses réformes bouleverseraient le système économique de la France; et cette hardiesse, qui effrayait les esprits timides, et devait soulever l'opposition du parlement, n'était peut-être pas ce qui séduisait le moins l'esprit aventureux du duc d'Orléans. Law offrait d'ailleurs d'engager sa propre fortune dans l'entreprise, et cette garantie ne permettait pas de douter de sa bonne foi.
Quel était ce système, si nouveau et si fécond ? Le duc de Noailles et le parlement l'ont combattu : l'événement lui a donné tort. Mais ni le duc, ni le parlement, ni l'événement même ne sont des juges sans appel : il faut étudier le système en lui-même pour condamner ou pour absoudre son auteur.
Sans monnaie, pas de commerce : tel était son point de départ. Augmenter indéfiniment la quantité de monnaie pour multiplier indéfiniment les échanges : tel était son but.
Quand les hommes, encore barbares, commencèrent à avoir des relations, ils échangèrent entre eux les produits de leurs terres ou de leur industriel Le laboureur céda an chasseur le superflu de sa récolte au prix de quelques pièces de gibier, et celui dont le champ avait été ravagé par la grêle, reçut de son voisin sa nourriture, qu'il paya avec les armes ou les étoffes qu'il avait fabriquées. Ce n'était là qu'une image bien imparfaite du commerce. De pareils échanges étaient renfermés dans des limites trop étroites de temps et d'espace ; le chasseur voyait son gibier se corrompre avant que la moisson fût venue, et, quand les fruits étaient mûrs, le laboureur ne trouvait ni armes ni vêtements chez ses voisins, occupés comme lui de leur récolte. Chacun vivait seul dans son petit canton, et la difficulté des transports empêchait leurs hommes d'échanger leurs produits contre ceux des tribus éloignées. Cet isolement amenait à sa suite la misère
* Law. Considérations sur le numéraire et le commerce. Mémoire présenté en 1700 au Parlement d'Ecosse. Chap. l«^
et la dépopulation : dans un pays fertile en blé, on souffrait du froid parce qu'on ne trouvait pas de peaux de bêtes pour se couvrir, et, à quelques lieues de là, dans la montagne, on vivait misérablement de glands et de viande sauvage au milieu des forêts et des animaux de toute espèce. L'usage de la monnaie tira la société de cet abaissement et fut un bienfait dont profitèrent également le riche et le pauvre. Le désordre qui avait jusqu'alors régné, disparut : on eut une mesure commune par laquelle toutes les valeurs purent être appréciées, un gage certain et inaltérable, qui représentait une certaine quantité de marchandise. Les relations s'étendirent; le chasseur put vendre son gibier en hiver, assuré de trouver à Tautomne du blé avec son argent; et l'on ne craignit plus d'aller au loin chercher des produits étrangers, à Taide de ce métal, qui était accepté et désiré par tous. «A mesure que la monnaie s'accrut, les désavantages et les inconvénients de l'échange furent écartés; on employa l'oisif et le pau\Te; on cultiva une plus grande étendue de terrain; les productions s'augmentèrent; les manufactures et le commerce se perfectionnèrent ; les propriétaires vécurent mieux, et les classes inférieures du peuple furent moins dans leur dépendance ^ . »
La monnaie joue donc un grand rôle dans un État : elle est la source de la richesse, et le principe de la population ; elle a une importance à la fois commerciale et politique. « Une augmentation de numéraire ajoute à la valeur du pays 2, » dit Law, et il en donne pour preuve la prospérité des nations chez lesquelles le numéraire abonde. L'Ecosse ne peut, sur aucun marché, soutenir la concurrence contre la Hollande, et pourtant la vie est moins coûteuse en Ecosse, les produits naturels sont moins chers, les impôts moins lourds. Quelle est donc la cause de son infériorité? C'est qu'elle manque d'argent*. Tandis que le marchand d'Amsterdam se contente du faible bénéfice de i ou 2
* Lau. Considérations sur le numéraire. — Kdit. Guillaumin, p. 471,
* Idem, p. 472.
' Idem, p. 475.
^2'Ù CHAPITKE II.
pour 100^ qui, renouvelé sans cesse par le mouvement rapide des affaires, et grâce à l'abondance de la monnaie, forme à la tin de l'année un gain considérable, celui d'Edimbourg ne peut livrer ses marchandises qu'en prélevant un intérêt beaucoup plus élevé, parce que ni le pays ni lui ne possèdent assez d'argent pour multiplier aussi souvent les ventes et les achats ^ L'argent est à la société ce que le sang est au corps humain ; il vivifie, il anime, il porte la nourriture jusqu'aux extrémités, et la santé n'est due qu'à sa continuelle circulation-.
Plus il peut se mouvoir rapidement, et plus il rend de ser- \'iœs. Si, dans l'espace d'une journée, une même somme passe successivement dans la caisse de dix négociants, ce sont dix négociants qu'elle enrichit; elle décuple en quelque sorte sa valeur par son mom ement =*, tandis que la même somme , enfouie dans la cave d'un avare, peut rester des années sans rien produire, sans rien ajouter à la richesse nationale. La nature de la monnaie en elle-même est indifférente; la monnaie n'est pour Law que « la mesure par laquelle on évalue les marchandises^;» peu importe la matière dont elle est composée : on ne doit considérer que la facilité des transports et la commodité des échanges. C'est la raison qui fit préférer tour à tour la moimaie d'argent à celle de cuivre, la monnaie d'or à celle d'argent. Mais l'or est rare et coiTteux, l'argent est trop pesant ; et les nations qui sont obligées d'acheter ces métaux à l'étranger s'appauvrissent pour obtenir le signe qui représente la richesse. Il y a une monnaie bien préférable à celle-là : une monnaie qui ne coûte aucune avance de fonds, qui peut être transportée sans voiture aux distances les plus éloignées, qui occupe peu de place dans les caisses, qui est facile à compter, une monnaie dont « la quantité peut toujours être égale à la demande ^ ; » et qui , par conséquent , ne laissera ni produits inutiles, ni bras inoccupés : c'est la mon-
' Law. Consid. sur le nam., p. 175.
2 Idem.
^ Law. Second mémoire sur les banques, p. 679.
■* Law. Cons. sur le Jium., p. 507.
-^ Law . Idem. ,
naie de papier. Elle peut être revêtue de toutes les garanties qui rendent les monnaies d'or et d'argent propres au conunerce ; elle peut porter la signature du prince ou du particulier qui l'émet, et cette signature sera plus difficile à contrefaire que les coins avec lesquels on frappe les pièces. Sa fabrication n'entraînera pas des frais qui retombent toujours en impôt indirect sur la nation, et la facilité de créer de nouveaux billets dispensera les rois de changer la valeur de ceux qui existent : ils acquerront ainsi^ par leur fixité, une supériorité incontestable sur les autres monnaies, dont les augmentations et les diminutions perpétuelles ont jeté le trouble dans le commerce K Par ce moyen, un homme pourra renfermer sa fortune dans son portefeuille, un négociant compter des millions en quelques minutes, acquitter ses dettes, recevoir ses créances, et régler des comptes qu'il eût fallu, sans ce secours, des jours entiers pour terminer. L'énumération seule de ces avantages ne permettrait pas à un prince d'hésiter un instant, quand même il n'aurait pas sous les yeux l'exemple frappant de la fortune de la Hollande et de l'Angleterre ; ces deux pays, en effet, n'ont dû l'immense développement de leur industrie, et ne doivent encore aujourd'hui l'activité prodigieuse de leur commerce qu'à l'abondance de la monnaie de papier et aux facilités qu'elle leur procure.
Dans l'application de son système, Law ne se proposait plus pour modèles ces deux pays dont il admirait la prospérité. Comme eux il voulait créer une banque, mais il la voulait bien plus vaste, bien plus audacieuse. 11 faisait de cet établissement le régulateur universel du crédit, et, confondant ses intérêts avec ceux de l'État, il le constituait dépositaire de l'argent de tous les particuliers, caissier du roi, et premier commerçant du royaume. Tout mouvement, toute activité devait partir de la banque, toute richesse y affluer; pressant ou modérant la circulation, elle prévenait la disette ou l'encombrement de la monnaie et remplissait
' Law. Cons. sur le niim., \). 508. On augmente la monnaie lorsqu'on taille ;m plus grand nombre de livres dans le marc; on la diminue, lorsqu'on diminue le nombre des pièces frappées avec le nuire. Une augmentation rend la monnaie plus laihle ; une diminution la rend ['lus fortf.
en quelque sorte les fonctions du cœur dans l'organisme social. Il la définissait : « un crédit général qui produit des commodités et des avantages à toutes les parties de l'État^;» et, comme on avait déjà remarqué depuis longtemps que le crédit d'une maison de commerce bien dirigée pouvait être dix fois plus grand que son capital % il prétendait, en attirant à lui tout l'argent du royaume, rendre à la circulation une valeur en billets dix fois plus considérable : il allait ainsi, par cette augmentation réelle de numéraire, et, par les commodités si nombreuses de la nouvelle monnaie, presque centupler les richesses de la France. Quelle admirable perspective ! Un tel homme n'avait-il pas le droit de dire qu'il y a des combinaisons financières dont le succès est plus important pour une nation que le gain d'une bataille ?
L'argent se cache et le commerce languit : on voudrait attirer l'un, ranimer l'autre en faisant renaître la confiance ; mais « la confiance est une suite de l'abondance de l'argent ; elle se remettra d'elle-même en rendant l'argent plus abondant ^ » et c'est un miracle que la banque peut seule produire. En sept années, elle devait porter les revenus du royaume à 3 milliards, et ceux du roi à 300 millions. L'immense cfuantité de numéraire qu'elle allait verser dans le commerce devait détruire l'usure , faire tomber l'intérêt de l'argent à 3 pour 100*, augmenter considérablement la valeur des terres, et permettre ainsi aux seigneurs d'acquitter le capital de leurs dettes, à l'État de diminuer l'intérêt des siennes.
Le commerce, libre de la gêne du discrédit, et des mille autres entraves qui l'arrêtaient encore, prendrait un essor plus grand que jamais. La banque lui fournirait son papier; elle ferait plus : comme celle d'Amsterdam, elle se chargerait des comptes de chaque négociant, qui pourrait, sans sortir de chez lui, sans
' LaNv. Second mémoire sur les banques, adressé au régent, p. 578.
* Locke.
* Law. Second mémoire sur les banques, p. 610.
* Law. Lettre V[TI au duc d'Orléan», p. 630.
donner ni recevoir d'argent, payer et être payé par un simple virement de parties ^ sur le grand livre de la banque ^
Tout cet édifice était étayé sur le crédit, et Law voulait le rendre plus durable par la publicité donnée à ses opérations. Dans le mémoire adressé au parlement d'Ecosse, il demandait c|ue « les livres fassent soumis à l'inspection d'un comité, et que l'état de la banque fût rendu public par la voie de l'impression ^ » Mais il était si éloigné de croire que le crédit pût jamais souffrir la moindre atteinte de la part de ceux qui gouvernaient, qu'aux ennemis qui lui objectaient que le prince abuserait de largent déposé dans les caisses, il répondait bardiment que jamais prince ne serait assez fou pour tarir lui-même la source de ses richesses, en discréditant ses billets. Cependant il avait commis lui-même une grave inconséquence ; et, pendant qu'il proclamait avec raison que « la force est contraire aux principes sur lesquels le crédit doit être bâti '*, » il demandait au régent « d'obliger les peuples à recevoir ses billets, même dans leurs payements particuliers, si cela était nécessaire pour introduire ce crédit dans le commerce '\ o Le financier était assez aveuglé par son système pour ne plus apercevoir les principes qu'il touchait du doigt, et l'erreur dans laquelle il tombait devait précipiter la chute de son édifice ébranlé.
Law voyait l'avenir trop riche de promesses pour s'arrêter aux obstacles d'un jour. La nation, contrainte quelque temps, se presserait bientôt d'elle-même aux portes de la banque, quand elle aurait vu le système se développer et embrasser la France entière de son réseau gigantesque. Car il ne dévoilait encore qu'une
* On appelle virement de parties le transfert par simple écriture d'une dette ou d'une créance d'une personne à une autre. Exemple : deux négociants ont un compte en banque, et l'un doit payer tel jour 1000 livres à l'autre; à la date fixée, la banque inscrit les 1000 livres au passif du débiteur et à l'actif du créancier, et le compte est ainsi réglé sans aucun mouvement de fonds.
* Second mémoire sur les banques, p. 580. '" Law. Cons. sur le num. p. 630.
* Law. Lettre VIII au duc d'Orléans, p. 630. —Voyez aussi Lettre XV, p. 638.
^ Idem, p. 630. — Voyez Cohk. sur le num., p. S24.
§4 CTIAPITRK II.
partie de sa pensée. « La banque, disait-il, n'est pas la seule ni la plus grande de mes idées ; je produirai un travail qui surprendra l'Europe par les changements qu'il portera en faveur de la France, changements plus forts que ceux qui ont été produits par la découverte des Indes ou par l'introduction du crédit. Par ce travail, votre Altesse Royale sera en état de relever le royaume de la triste situation dans laquelle il est réduit et de le rendre plus puissant qu'il n'a encore été, d'établir l'ordre dans les finances, de remettre, entretenir et augmenter l'agriculture, les manufactures et le commerce, d'augmenter le nombre des peuples et les revenus généraux du royaume, de rembourser les charges inutiles et onéreuses , d'augmenter les revenus du roi en soulageant les peuples, ei de diminuer la dette de l'État sans faire tort aux créanciers ^ » Ce grand travail, dont il annonçait ainsi les merveilles, sans en livrer le secret, c'était l'établissement d'une compagnie de commerce, dont l'idée lui avait été suggérée par la compagnie des Indes d'Angleterre ^ La banque devait, en créant le numéraire, produire le crédit ; la compagnie devait le soutenir en utilisant l'argent de la banque ; la première fournissait des fonds au commerce, privé de moyens d'échange ; la seconde fournissait en quelque sorte un commerce toujours prêt aux fonds sans emploi. Appuyées l'une sur l'autre, elles étaient inébranlables. « La nation entière devenait un corps de négociants dont la banque était la caisse, et dans lequel, par conséquent, se réunissaient tous les avantages du commerce d'argent et de marchandises... Tous les peuples ont cru de tout temps que le conmierce des particuliers mêmes faisait la plus grande richesse d'un État. Que doit- on penser d'un État qui fait le commerce eu corps, sans l'interdire néanmoins aux particuliers 5?» C'est à l'aide des immenses capitaux réunis dans cette
• Law. Lettre l'e au due d'Oiléans, p. 621.
^ Law. Premier méra. sur les banques, p. 560.
'* Law. Seconde Lettre extraite du Mercure de France, mars i;'20. — Éd. (kiillaumin, p. G53. Ces idées sont développées dans le petit traité : Idée générale du nouieau système des finances, qui parut eu 1720 :
« le nouveau syjèir.e ne fait rien pour augmenter la richesse du peuple
APERÇU rtr SYSTÈME DE LAAV. J5
association que le roi devait rembourser la finance de tous les offices inventés sous le dernier règne, éteindre à jamais les rentes constituées, alléger les charges onéreuses de l'agriculture. A quoi bon écraser le peuple d'impôts pour en tirer péniblement des sommes que la volonté du prince suffisait pour créer? Quel besoin d'employer la contrainte pour avoir un argent qui se précipiterait de lui-même dans la caisse de l'État, soit à la banque, soit à la compagnie ? Le paiement des impôts serait moins un subside fourni au roi par ses sujets, qu'un mouvement plus grand imprimé à la circulation des espèces. La banque donnerait à l'État tout ce qui lui serait nécessaire, et la banque ne courrait aucun risque, parce qu'elle aurait pour fondement les énormes profits de la compagnie qui réunirait en elle toutes les industries, tous les commerces, tous les bénéfices des anciennes compagnies, des traitants, des officiers royaux et des particuliers : marine, colonies, manufactures, fabrication des monnaies, perception des impôts, elle allait tout absorber dans sa vaste unité pour faire tout retomber en pluie d'or et de billets sur la nation rendue par ses bienfaits active, commerçante et riche.
Tel était le couronnement de Fœuvre conçue par le financier écossais. Il transformait la France par l'influence magique de ses billets, dont la commodité garantissait le succès; il forçait l'argent à sortir de sa stérile immobilité, en multipliant indéfiniment le numéraire, relevait le commerce et l'agriculture, étonnait l'Europe
françois, que ce que les premiers législateurs ont fait pour étaJjlir les sociétez civiles.
n Par la réunion de tout dans un même corps, chaque membre de ce corps a tous les autres pour ses protecteurs ou pour ses domestiques; chaque particulier profile de tous les avantages du gouvernement, des militaires pour le défendre, des magistrats pour luy rendre ju.4ice, des paysans, des artisans et des négocians pour fournir à ses besoins, comme si tous étoient faits ou établis pour luy £eul. :; vi;
» De même par la réunion de tous les interests opposez, de tous les crediis particuliers et de tons les fonds séparez, le nouveau système enrichit la nation françoise. C/est cette unité qui fait la richesse aussi liien que la puissance et la force des États. Tous se soutiennent, tous con.^pirent à la niesuie (in ; chacun sert à tous, et tous servent à chacun. Par cette union miiluelle la richesse et la 1 uissance commuue augmentent . » (./. de la Hég. S F. 4i4 1 . T. À, ïo\. '2h:0.)
par la création d'une tanque et d'une compagnie solidaires, dont la puissance, jusqu'alors inouïe, exciterait l'envie de toutes les nations voisines ; et du triste royaume légué par Louis XIV, de ce royaume épuisé par la guerre, par l'usure et par les traitants, accablé d'impôts et pourtant presque sans revenus, écrasé de tant de dettes qu'on désespérait de son salut, il faisait tout-à-coup un État mille fois plus heureux et plus florissant que tous ceux dont on eût jamais vanté le bonheur et la prospérité.
Malheureusement le miracle de cette subite métamorphose n'était qu'un rêve dont se berçait l'esprit de La^", abusé par un principe que son exagération rendait faux. Son système reposait sur la multiplication de richesses par Faugmentation du numéraire. Il est vrai de dire que l'introduction de la monnaie chez un peuple facilite les échanges et fait uaitre le commerce, et c'est ce qu'il avait compris; mais ce qu'il n'avait pas vu, c'est que cette heureuse influence a des limites, et que, dans les relations continuelles des peuples civilisés, chaque nation ne tarde pas à les atteindre. Il circule dans tout pays une certaine somme d'argent proportionnée à la quantité des produits ; si ces produits diminuent, l'argent passe à l'étranger ; s'ils viennent à augmenter, il rentre en plus grande abondance, et toujours le commerce finit par rétablir l'équilibre de la balance. Quand la quantité de monnaie devient plus considérable, sans que cette augmentation soit le fruit d'un développement plus grand de l'industrie nationale, le peuple en est-il d'autant plus riche? Et s'il était possible de décupler tout-à-coup le numéraire en France, serait-il juste de dire que la richesse de la France aurait augmenté dans la même proportion? Non. La monnaie et le capital sont deux choses distinctes; augmentez le capital, c'est-à-dire les produits, marchandises et valeurs de toute espèce, et vous augmenterez la fortune publique ; augmentez la quantité de monnaie, c'est-àdire cette partie du capital qui sert de mesure dans les échanges, et vous augmenterez seulement le prix des denrées. Ce qui vaut aujourd'hui une livre, en vaudra demain dix, et cette inégahté subsistera jusqu'à ce que le trop-plein de l'argent se soit écoulé dans les pays étrangers. Au XYP siècle, l'Espagne a possédé
plus d'or que toute TEurope ensemble, et cet or ne l'a pas enrichie, parce qu'il n'a pu demeurer dans un pays sans industrie, et que les nations commerçantes devaient Tattirer à elles, aussi infailliblement que l'aimant attire le fer. C'est là l'erreur capitale de Fauteur du système. Il croyait forcer la circulation et accroître la richesse par Tabondance de la monnaie qu'il allait créer : il prenait l'effet pour la cause. Cette monnaie, dès qu'elle aurait été répandue dans le public, se serait aussitôt avilie, comme toute marchandise devenue trop comumne; ce n'était pas l'argent, c'étaient les produits qu'il aurait fallu multiplier, et ces produits plus nombreux auraient nécessairement amené une circulation plus rapide et un accroissement de numéraire. Mais ce n'est pas sur l'ordre d'un banquier et dans l'espace d'un jour que l'industrie, le commerce et l'agriculture, sources véritables de toute richesse, peuvent renaître chez une nation languissante, s'étendre et justifier les merveilleuses espérances que Law prodiguait à la France.
Le même homme qui ne voyait la richesse des nations que dans le seul numéraire, prétendait, par une étrange contradiction, que la monnaie n'était qu'un signe arbitraire de la valeur des objets. /Tantôt il l'élevait, selon les besoins de sa cause, jusqu'à la confondre avec le capital tout entier, et tantôt il la rabaissait jusqu'à mettre au même niveau le métal des peuples civilisés et la coquille du sauvage : une de ces erreurs aurait au moins dû le garantir de l'autre, il touchait presque la vérité, lorsqu'il disait, dans son mémoire au parlement d'Ecosse, que ce n'était pas le caprice qui avait fait frapper les pièces de monnaie en or et en argent ; s'il avait poursui\-i cette pensée, il se serait aperçu que ces métaux, aisément divisibles et inaltérables, n'ont pas dû à ces seules commodités la préférence qu'on leur a accordée. Leur rareté est leur principal avantage; on ne se les procure qu'au prix des plus grandes peines, et le travail que coûte leur recherche constitue leur valeur. Quand un négociant échange ses produits contre de l'argent, il ne donne sa propre marchandise que pour recevoir une autre marchandise. Il n'enferme pas seulement dans sa caisse un signe de sa richesse, une abstraction
mais une garantie réelle, une valeur égale à celle qui est sortie de ses magasins. De là la confiance et la possibilité du commerce.
Il est donc bien certain que ni le hasard, ni le caprice n'ont présidé à la fabrication des monnaies, etLa^v n'avait pas le droit de dire que la matière dont elles sont composées importe peu à leur circulation. Frappez des pièces de plomb, auxquelles vous donnerez le poids et la valeur des pièces d'or, et personne ne voudra les accepter ; l'intérêt personnel est trop clairvoyant pour se laisser abuser par de pareils mensonges et pour livrer le fruit du travail contre une chimère créée par la volonté d'un homme. Mais le crédit, direz-vous? Le marchand ne reçoit-il pas en paiement de sa marchandise des efi'ets signés par son voisin ou des billets émis par la banque, valeurs fictives et qui n'ont d'autre soutien que l'opinion? — Tout crédit contient implicitement une promesse de paiement en argent. Qu'un débiteur donne à son créancier des papiers de l'État, lui signe une lettre de change, ou lui fasse une simple promesse d'acquitter sa dette dans quelques mois, il lui assure toujours pour une époque détermi née la possibihté de toucher en argent ce qui lui est dû ; ce sont des valeurs d'opinion, mais d'opinion fondée sur une richesse réelle : que l'État ne paie pas ses billets, que le particulier manque à ses engagements, et aussitôt État et particulier perdent leur crédit.
La monnaie de papier ne pouvait donc pas se substituer entièrement à la monnaie d'argent, et, malgré les avantages, quelquefois contestables, qu'énumérait son défenseur, elle était obligée, pour se faire accepter, de se présenter toujours sous le patronage de sa rivale. Cette humble condition bornait considérablement son rôle, et lui interdisait le magnifique avenir que semblait lui ouvrir le système : car dès lors le roi ne pouvait plus à son gré créer des billets pour satisfaire aux dépenses d:' l'État, aux besoins du commerce et même aux prodigahtés de la cour, comme Lav\' le laissait complaisamment entendre.
Ainsi le système reposait sur deax principes faux. Law avait méconnu ces deux vérités :
ArEIW.C J)U SVàlE-ME i>E LAW . 29
l*' Une augmentation de monnaie ne produit pas unu augmentation proportionnelle de la richesse d'un pays.
2° La monnaie n'est pas seulement un signe arbitraire de la valeur.
C'est en cela qu'il a failli comme financier. Dans Tapplication pratique de ses idées, il a commis, par inexpérience politique, deux fautes qui ont eu pour lui des conséquences plus funestes encore que ses erreurs économiques.
1° Il a cru que le prince ne serait jamais assez fou pour ruiner sa banque en dépassant les limites du crédit.
2° Il a dit quon pouvait employer la violence pour forcer les peuples à accepter le système.
Le cours naturel des choses aurait peut-être, sans secousse violente, rétabli l'équilibre de la richesse, déplacé par des théories erronées. Mais les fautes politiques ont des résultats plus immédiats : la première épuisa la banque et détermina la banqueroute ; la seconde mit la France à la torture et créa des misères profondes qui pendant longtemps sont retombées en malédictions sur la mémoire de Law.
Malgré ses contradictions et ses erreurs, le système n'en reste pas moins l'œuvre économique la plus remarquable qui eût paru jusqu'alors, et son auteur, par la nouveauté de ses vues et parla hardiesse de ses conceptions, s'est placé au premier rang des réformateurs. Il y avait, avant lui, des banques; mais personne n'avait fait comprendre aussi clairement l'utilité de ces institutions et proclamé aussi haut la puissance du crédit. Il est facile de signaler les vices de ses théories et de critiquer les imperfections de son projet aujourd'hui que la société vit depuis de longues années dans la pratique du crédit et que des idées de ce genre sont chaque jour produites, discutées par la presse et contrôlées par les faits. INIais alors tout était nouveau dans un tel sujet et on ne rencontrait autour de soi qu'obscurité ou contradiction. Agiter à cette époque de pareilles questions, consacrer des années à les démontrer et à en former un système suivi, exposer sa vie et sa fortune pour les mettre en pratique, c'est déjà l'indice d'un génie supérieur. Réussir dans l'exécution d'un pareil projet.
eût été l'œuvre dun profond politique; et peut-être, sans la fortune trop rapide du système qui donna le vertige à tous les financiers et multiplia les profusions du régent, Law aurait-il réussi à doter la France d'une banque, que le commerce attendit encore pendant qnatre-^ingts ans.