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LE PARLEMENT ET LE RÉGENT. 3.H

consacrée par le temps et plus étendue que jamais : il semblait n'avoir donné la dignité de régent que pour en partager l'autorité^ et cette puissance parut confirmée encore par l'édit du 15 septembre : le roi y déclarait que « dans un temps où les avis d'une compagnie aussi sage qu'éclairée pouvaient être d'une si grande utilité, il avait cru ne pouvoir rien faire de plus honorable pour elle et de plus avantageux pour le service du royaume, que de lui permettre de représenter ce qu'elle jugerait à propos avant que d'être obligée de procéder à renregistrement des édits : » c'était le prix dont le duc d'Orléans payait son vote.

Tous les alliés du nouveau maître obtinrent ce qu'ils demandaient : le Parlement, le droit de remontrances ; l'archevêque de Paris, l'expulsion du P. Le Tellier ; le duc de Noailles, l'administration des finances ; et tous , confondus depuis longtemps dans un même intérêt, conçurent l'espérance de gouverner seuls sous le nom du régent.

Cette alliance n'était pas durable. Le droit de remontrances n'est pas compatible avec un gouvernement absolu, et les tracasseries du Parlement devaient tôt ou tard amener une rupture, et par suite l'anarchie, s'il était vainqueur ; le silence de toute opposition, s'il était vaincu. Deux causes pouvaient faire naître cette rupture : les querelles religieuses ou les embarras financiers. Le hasard ou plutôt la détresse de l'Etat voulut qu'elle éclatât à propos des finances, et les circonstances donnèrent à la lutte une vivacité et un intérêt que n'avaient jamais eus en France les questions d'argent.

Le conseil des finances. — Le maréchal de Villeroi. — Le duc de Noailles. — Saint-Simon. — Dubois. — ElForts de Law pour se faire des amis. — Conseil extraordinaire tenu au sujet de la banque proposée par La\s (24 octobre 1715). — La banque repoussée. — Seconde assemblée. — Établissement d'une banque particulière (2 mai 1716). — Statuts de la banque. — Enregistrement de l'édit (4 mai). — Bienfaits de la banque. — La banque commence à se confondre avec l'État dès le mois d'octobre 1716. — Premiers embarras. — Arrêt d;i 10 avril 17i7. — Opposition des banquiers et des receveurs.

Des ambitions^ des rivalités, des intrigues de toute espèœ se pressaient, se croisaient autour de la personne du régent. Le conseil des finances avait pour chef le maréchal de Yilleroy, qui n'avait que le titre sans autorité ; ce vieillard incapable et orgueilleux, toujours vaincu sur les champs de bataille et muet dans les conseils ^, n'avait ni assez de talent pour conduire les affaires, ni assez de résignation pour les voir sans regret conduites par un autre ; toute supériorité lui portait ombrage : il détestait le régent, parce qu'il aurait voulu posséder sans partage l'affection du jeune roi dont il était le gouverneur, et que, fidèle aux souvenirs de la vieille cour, il était resté l'ami des princes légitimés ^ ; il détestait le duc de Noailles , parce qu'il était humilié de le voir discuter et régler en maître les questions de

• La carrière militaire du maréchal est marquée par la perte de Namur, l'échec de Chiari, la surprise de Crémone, les défaites de Yignamont et de Ramillies. Au conseil, il n'opinait que par oui et par non, ou, quand par hasard il voulait en dire davantage, il lisait un avis préparé.— Saint Simon, t. XXVI, p. 145 (Édit. Delloye, 1842, in-12).

' Saint Simon, t. XXVl, p. i iô. — Ducloi. Mémoires secrets^ t. I, p. 335 Édil. Collin, 1808 .

finances. Ce duc, président du conseil, s'était distingué dans la guerre d'Espagne, et, depuis la mort de Louis XIV, il poursuivait activement la liquidation des dettes de TÉtat, aidé d'un ancien directeur des finances, de Rouillé du Coudray ^, qui lui était tout dévoué. C'était à lui qu'étaient dues les vigoureuses mesures qui avaient signalé le commencement de la régence. Il avait beaucoup fait : il avait plus encore à faire, et, flatté de voir qu'on eut besoin de lui, il comptait peut-être sur son importance et ses services pour se pousser au ministère ^. Il tenait à la fois à Tancienne cour par son passé, et à la nouvelle par le service qu'il avait rendu au régent. Il se rattachait aussi par le cardinal aux adversaires des jésuites et de la constitution ^ Le Parlement était du même parti, et les intérêts religieux avaient rapproché la famille des Noailles et la magistrature. Aussi, quand d'Aguesseau reçut le titre de chancelier '* pour prix de ses services de septembre 1715, il devint dans le conseil le soutien et le défenseur du duc. Tous deux luttèrent ensemble pour maintenir les droits du Parlement et pour écarter des finances tout étranger suspect.

Ils étaient puissants , mais ils avaient des ennemis redoutables. A leur tête se plaçait le haineux duc de Saint-Simon, adversaire implacable du duc de Noailles. Derrière ces illustres noms s'agitait un être obscur et méprisable : l'abbé Dubois. Sorti des derniers rangs de la société, il s'était élevé à force de bassesses, et commençait à faire quelque figure dans l'État ; il avait

* Rouillé avait été successivement procureur général de la chambre des comptes, directeur des finances, conseiller d'État. Il était entré au conseil des finances en 1715. Il était débauché et ivrogne, et pourtant financier habile et administrateur intègre. « Un jour qu'en plein conseil il s'exprimait avec sa liberté ordinaire, le duc de Noailles lui dit : « M. Rouillé, il y a ici de la bou- .) teille. » — « Cela se peut, Monsieur le duc, répliqua Rouillé, mais jamais de >> pot de vin (Mém. de Duclos, t. V^, p. 236). »

* Saint-Simon le prétend ; mais il faut toujours se défier de Saint-Simon lorsqu'il parle du duc de Noailles.

= Saint-Simon, t. XXIX, p. 180.

* D'Aguesseau fut nommé rhancelipr le 2 février l*lt!. Il était aiipirnvrnt procureur eénéral.

^ CHAPITRE lY.

été chargé de plusieurs ambassades;' sans avouer des prétentions dont on eût ri alors^ il aspirait secrètement au minis tère^ et travaillait par tous les moyens à la ruine du duc de Noailles^ dans lequel il voyait un compétiteur. Pour ne pas se faire oublier, il avait besoin d'agir, et il était prêt à se lancer dans toute intrigue à travers laquelle il pourrait entrevoir une espérance de fortune ou de crédit.

Law avait l'habitude de la vie des cours ; il sut démêler ces intérêts divers et comprit que, pour réussir, il fallait compter avec eux, et chercher des appuis solides contre des inimitiés irréconciliables. 11 s'adressa d'abord à Dubois : la liaison ne fut pas difficile. La^v était riche ^ ; ses idées étaient séduisantes et capables de perdre le duc de Noailles ; Dubois usa de son argent *, prôna ses idées, et continua d'affecter la plus grande déférence pour le duc \ Il chercha ensuite dans Saint-Simon un patron plus sérieux et plus respectable. Ce seigneur n'était pas partisan du système ; dans le conseil de régence, il vota avec franchise contre rétablissement d'une banque dont il voyait les dangers; mais Law^ sentant de quelle importance il était pour lui de mettre un tel homme dans ses intérêts, le séduisit à force de respects, employa même l'autorité du régent pour l'obliger à le recevoir *,. et finit par aller régulièrement, chaque semaine, Vinstruire de l'état de ses affaires : dès lors il craignit moins Topposition du duc de Noailles et de la ligue parlementaire avec laquelle la lutte était sur le point de s'engager.

Elle commença dès le mois de septembre. Le régent parlait toujours des projets et du talent de La^', et remployait souvent aux travaux des finances, malgré le secret dépit du duc de Noailles^. 11 se décida enfin à réunir une assemblée extraordi-

'^* Ou sait que La w possédait à son arrivée en France 1,000,000 livres, le marc étant à 28 livres (Law . Mém. justificatifs). - Saint-Simon, t. XXIX, p. 188.

* Idem, ihid.

* Idem, t. XXVI, p. 147 et suiv.

* Idem, ibid., p. 125.

Dans une lettre du 19 septembre I7li> adressée à M. Amelot, le duc de

naire qui devait examiner la banque et lui donner une sanction. Saint-Simon mentionne ce fait, mais ni lui ni aucun autre historien ne nous font connaître les détails de cette séance, dans laquelle, pour la première fois, le système se produisit en public et fut apprécié par des hommes d'État. Le procès-verbal existe pourtant dans les papiers du duc de Noailles, et, malgré son étendue, mérite d'être reproduit en entier.

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