C:iU PITRE T
curer de nouvelles pour partager ces bénéfices qu'allait révéler un avenir prochain. Les actions s élevèrent à 500 livres' etLaw, en donnant ainsi du crédit à son système, et en préparant le» esprits à daventureuses spéculations, s'enrichit en même temps par l'acquisition de titres qui, dans quelques mois, allaient avoir, comme il le prévoyait, une valeur dix et quinze fois plus considérable ^
La Compagnie semblait d'ailleurs mériter cette bienveillance par ses eflorts, son activité et ses premiers travaux. Créée au mois d'août 1717, faible et languissante jusqu'à la fin de 1718, elle possédait, en mai 1719, 3,577,000 livres dans ses caisses, plus de 750,000 livres en marchandises dans ses magasins de France, vingt et un bâtiments dans les ports et sur les mers. Dix de ses navires faisaient voile vers la Louisiane, emportant avec eux toutes les munitions nécessaires pour la nouvelle colonie, sept cents hommes de recrue et cinq cents habitants. Et déjà ceux qui les avaient précédés commençaient à tirer des trésors de cette terre vierge et s'étonnaient chaque jour de son inépuisable fécondité. La chasse était abondante ; des castors moins traqués qu'au Canada, et d'innombrables troupeaux de buffles errants sur les rives du fleuve, avaient permis de rassembler 20,000 peaux. Le tabac était supérieur à celui de la Virginie; on en avait récolté 96 milliers, et on avait l'espérance de voir bientôt prospérer l'éducation des vers à soie et la culture de l'indigo ^ . Pourquoi fallut-il que de vaines chimères détournassent les yeux de la France de cette admirable perspective, et lui fissent oublier, après un début si heureux, la plus vaste, la plus riche, la plus pacifique des conquêtes qu'elle ait jamais tentées?
Law ne crut pas compromettre son œuvre en lui donnant une
* Dutot, Réflexions politiques.
^ Les actions, achetées par Law en mai, valaient six mois après, eu novem bre 1719, de iOàl2,000 livres. Law fit donc un bénéfice de plus d'un l,900.0<o livres.
^ Forbi^nnais, t. VI, p. 285 et 286. I^ Compagnie du Sénégal, outre ses vai^ seaux, lui avait laissé en marchandises trois millions pesant de gomme.
plus grande étendue. Son rêve allait être accompli; et ce n'était pas au moment de toucher le but après tant de peines et tant d'efforts, qu'il pouvait reculer, effrayé' des consé-inences d'un système qu'il méditait depuis ^ingt ans. Repoussé par tous les souverains auxquels il s'était adressé, il était venu en France à une époque de misère, après une guerre désastreuse et sous un roi mineur, dont les ressources d'argent étaient entièrement épuisées. Il avait convaincu, séduit le régent par ses théories et par ses promesses ; il avait cherché des soutiens dans l'amitié de ceux qui avaient sa faveur, il s'en était servi pour écarter les obstacles : TÉcossais avait fini par triompher du duc de Noailles, du chancelier d'Aguesseau et du Parlement. Sa banque avait été autorisée, et, dès les premiers temps, en avait vu les immenses services qu'elle pouvait rendre au commerce. L'État l'avait encouragée en ordonnant à ses officiers comptables de recevoir et d'échanger à vue ses billets, et bientôt son fondateur était parvenu, grâce au succès, à lui donner son véritable caractère en la confondant avec l'État : elle était devenue banque royale et souveraine créatrice du numéraire.
La seconde partie de l'édifice s'était élevée en môme temps et au milieu des mêmes oppositions. Avant l'institution de la banque royale, Law avait obtenu la création de la Compagnie d'Occident. Cet établissement, d'abord mal accueilli dans un pays où tant d'associations de ce genre avaient échoué, avait, par le talent de son directeur, forcé la faveur pubUque. Privée des premiers instruments de travail, elle les avait trouvés en achetant la Compagnie du Sénégal. Manquant de marchés, elle s'était assuré le monopole de la ventp du tabac. Décriée parmi les négociants et les financiers, elle avait, par d'adroites combinaisons, relevé la valeur de ses marchandises et celle de ses actions. Enfin Law, en trois ans, avait fait reparaître l'argent enfoui; rétabli la confiance; ranimé le commerce; délivré l'Etat d'une somme considérable de billets; lancé sur les mers des bâtiments qui n'osaient plus s'y montrer depuis la paix d'Utrecht; révélé, pour ainsi dire, à la France l'existence et la richesse d'une magnifique colonie, jusque là négligée; et ren-
94 ':hapitr£ V.
du à la vie un royaume qui semblait auparavant condamné à une éternelle langueur. De pareils résultats auraient enivré un homme moins persuadé de 1 infaillibilité de ses projets. L'enthousiasme du régent et les applaudissements intéressés de la cour, étaient encore autant d'excitations qui devaient pousser le système jusqu'à ses dernières limites. Dès le mois de mai tout était bien préparé; et Law entra résolument dans un nouvel ordre d'opérations par lesquelles il prétendait transformer la France en une immense compagnie de coimnerce.
(conspiration de Cellaraare. — Humiliation du premier président. — Création de la Compagnie des Indes (mai 1719). — Discussions à ce sujet dans le Parlement. — Réunion de la Compagnie d'Afrique. — Création de .50,000 actions (filles) en mai 1719. — Commencement de l'agiotage. — Émissions de billets. — La Compagnie obtient le privilège de la fabrication des monnaies (20 juillet 1719). — Création de 50,000 actions nouvelles (petites filles), le 27 juillet. — État de la Compagnie. — Les fermiers généraux. — La Compagnie obtient le bail des fermes (27 août). — La vente des tabacs rendue libre. — Les receveurs généraux. — Leur suppression (10 oct. 1719).
Pendant que le public commençait à donner son attention aux opérations financières de Law et à ressentir pour la première fois les émotions de Tagiotage, il se jouait parmi la noblesse une comédie dont le dénouement ridicule achevait de fonder l'autorité du régent et de décréditer l'opposition de ses ennemis. Les minorités des princes en France ont toujours été signalées par des troubles; depuis la ligue des seigneurs, sous Louis IX, les partis vaincus et les ambitions humiliées n'ont cessé de protester contre leur défaite à la faveur des embarras d'une régence ; mais leur résistance a toujours été plus vaine, à mesure que Pautorité royale a été plus forte et la France plus unie. Au xvi^ siècle, les sanglantes guerres de religion, qui ont plus d'une fois failli changer les destinées du royaume et qui ont épuisé ses forces, ont commencé sous les minorités de François II et de Charles IX. Sous Louis XIII, des intérêts égoïstes tirent naître deux guerres peu dangereuses, qui coûtèrent moins de sang à l'État que d' argent au trésor, chargé de payer de grosses pensions aux mécontents. Sous Louis XIV, lanobless:^ et la robe tentèrent dans la
Fronde une deiniere lutte à main armée : l'issue n'en fut pas heureuse pour les rebelles; mais, du moins, au milieu des légèretés de cette révolte, on trouvait des noms justement illustres, du courage et une énergie qui relèvent les vaincus dans les plus mauvaises causes. Sous Louis XV, il n'y eut que duridicule : un complot sans but comme sans moyens d'exécution, tramé dans des fêtes de nuit par des femmes et des fous, et dévoilé par une prostituée : telle fut la conspiration de Gellamare.
Ce prince, ambassadeur d'Espagne, et instrument involontaire d'Albéroni, qu'il n'aimait pas \ avait pour mission secrète de susciter des ennemis au régent et d'attirer les mécontents dans le parti de son maître, qui n'avait pas abdiqué ses prétentions à la couronne de France. Le duc du Maine, entièrement dépouillé par le lit de justice du mois d'août, était son allié naturel; mais la timidité arrêtait chez lui les effets de la haine, et les soins de la vengeance reposèrent uniquement sur sa femme, princesse active, entreprenante, ambitieuse, enivrée de Forgueil de son nom, mais dont le caractère inégal, l'esprit inconstant et sans profondeur étaient incapables de grandes choses -. Elle intrigua, rassembla autour d'elle quelques hommes perdus, donna à Sceaux des fêtes de nuit, eut avec le prince de Gellamare deux entrevues secrètes, dont l'objet le plus important était d'engager le roi d'Espagne à ne pas adhérer à la quadruple alhance et à demander en France la convocation des élats-généraux,etcrutle succès certain, parce que quatre ou cinq marquis le lui avaient dit, et que plusieurs gentilshommes bretons 3, blessés des manières hautaines du gouverneur de la province, avaient promis leui* assistance. Sa femme de chambre, ^P^^ de Launay, qui futchar-
' AlbéronJ avait dépouillé son oncle, le cardinal del Giudice. Marmontel, Histoire de la Régence.
* Voir le portrait qu'a tracé M™e de Staël à la suite de ses Mémoires, t. II, p.. 340. Ed. Renouard, 1821.
* M. de Montesquiou, nommé gouverneur de Bretagne, se rendit en car* rosse aux états de la province, au lieu de se mettre à cheval à la tète de la noblesse. Les gentilshommes irrités refusèrent le don gratuit et il fallut congédier rassemblée. De là les ressentiments et les conspirations. Saint Simon, t. XXVII et XXVIIl.
géo de toute la correspondance, et qui paya de deux années de captivité la part involontaire qu'elle avait prise au complot, déclare naïvement qu'elle se dispense d'en expliquer le plan, parce qu'elle n^ a jamais rien compris, et que peut-être il n'y en avait point \ Dubois n'avait pas eu de peine à découvrir tous les fils de cette trame grossière, et il en suivait les progrès, lorsque le prince de Gellamare chargea un jeune abbé qui retournait en Espagne d'emporter secrètement ses papiers : c'étaient des pamphlets contre le régent, les noms des coDJurés, leurs espérances, leurs projets, que l'imprudent ambassadeur n'avait pas même eu la précaution de déguiser sous des chiffres. Le secrétaire, plus imprudent encore que le maître, alla le soir chez une fille à laquelle il avait donné rendez-vous, et s'excusa de son retard sur la quantité de lettres qu'il avait eu à écrire avant le départ de l'abbé Portocarrero. L'indice était clair; Dubois le sut aussitôt; l'abbé fut arrêté, ses papiers saisis et l'alarme jetée dans le camp des conspirateurs.
Cependant, malgré quelques arrestations, et, entre autres, celle du comte de Laval qui vivait des bienfaits du régent, et qui fut son ennemi le plus acharné, on espérait qu'une partie des secrets échapperait au gouvernement avec les papit-rs d'un abbé Brigaut. On les croyait brûlés : ils étaient dans les mains de Dubois. Une nuit que la duchesse, affectant une sécurité mensongère, jouait au biribi comme à son ordinaire, un monsieur de Ghâtillon s'avisa de dire au milieu de la partie : a II y a une nouvelle fort plaisante, on vient d'arrêter pour l'affaire d'Espagne un certain abbé Bri... Bri... » Il ne pouvait retrouver le nom, et il ajouta : a Ce qui en fait le plaisant, c'est qu'il a tout dit, et voilà bien des gens fort embarrassés, d Alors il éclata de rire ^ La duchesse ne riait pas, et n'en avait pas sujet. Quelques jours après, elle fut arrêtée, et brutalement enfermée dans la forteresse de Dijon, pendant que son mari était détenu au château de Dourlens. Le duc de Bourbon, que les libéralités de Law rendaient
« Mme de Staal, t. II, p. 141
* Mémoireo de Mme de Staal, t. II, p. 161.
98 CHATITRE VI.
dévoué à la cause du régent, se fit le geôlier de sa tante S qui resta prisonnière jusqu'à la fin de l'année 1719, outrée de dépit, compromettant ses amis par ses imprudences, et déshonorant son mari en voulant le disculper, a On se serait, disait-elle, bien eardé de ne rien confier au duc ; car, dans la peur dont il aurait été saisi, il eût été capable de tout révéler au régent ; » et le duc confessait ingénument son incapacité, en protestant de son ignorance «. De tels ennemis n'étaient pas redoutables. Après avoir déployé un grand appareil, nommé une conunission judiciaire, fait instruire le procès des accusés par un secrétaire d'État et par le garde des sceaux, on renvoya couverts de confusion et de ridicule ces conspirateurs de boudoir. Les Bretons seuls, entêtés et ignorants, furent plus maltraités : quatre d'entre eux portèrent leur tête sur l'écbafaud et seize autres furent exécutés en efiigie : c'étaient peut-être les moins coupables.
Le Parlement, uni récemment au duc du Maine par de communes infortunes, avait trempé dans la conspiration, et eut aussi sa part d'humiliation dans la défaite. Le premier président, M. de Blamont, à qui le régent refusait de rendre la liberté, avait peut-être eu connaissance des projets d'Albéroni. M. de Mesmes avait écrit au roi d'Espagne une lettre par laquelle il l'assurait des dispositions bienveillantes et de l'appui de toutes les chambres : cette lettre avait été saisie. IH'ignorait; mais, comme il craignait d'avoir été compromis par l'indiscrétion de quelque complice, il voulut avoir du régent une audience secrète afin de protester de son entier dévouement, et il s'adressa pour l'obtenir à une courtisane, nommée la Chausseraye. Introduit par cette femme dans le cabinet du prince, le grave magistrat jura qu'il avait toujours été étranger à tout complot, et, voyant qu'il n'était pas contredit, il s'enflammait et redoublait ses pro-
» Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, duchesse du Maine, était fille de Henri- Jules de Boarbon, III* du nom, et sœur de Louis III de Bourbon, père de Louis-Henri, duc de Bourbon qui était devenu sous la régence le chef de \i famille. La mère de Louis-Henri était Mademoiselle de Nantes, sœur du duc du Maine.
« Marraontel, Histoire de la Régence. Ed. Verdière, I8f9, p. 390.
testations de fidélité. Tout à coup le duc d'Orléans tire la lettre de sa poche : « Lisez cela , » lui dit-il^, et aussitôt il se retire irrité dans son appartement, pendant que le malheureux de Mesmes, atterré, se jetait à ses genoux avec les marques du repentir le plus humble. Il fallut de longues négociations pour calmer la colère du régent, qui voulait le faire arrêter, et le président supplia la courtisane de lui servir de médiatrice, a Le faire arrêter, monseigneur, dit-elle, il le mérite bien, et pis; mais avec cette pièce eu main et Taveu qu'il n'a pu dénier, voilà un homme qui ne peut plus qu'être à vendre et à dépendre , et c'est la meilleure aventure qui vous pût arriver, parce que désormais vous en ferez tout ce qu'il vous plaira sans qu'il ose souffler, ni s'exposer à ne pas être à plait-il maître sans réserve ^ » Le régent suivit le conseil, et M. de Mesmes, déjà suspect à la compagnie, le devint plus encore par les ménagements qu'il fut obligé de garder avec un maître qui possédait un secret si terrible.
D'ailleurs cette défaite de tous les vieux partis assurait au gouvernement une force morale qu'il n'aurait jamais eue avec la molle indifférence du régent et l'impopularité de sa politique. Ce n'étaient pas seulement la duchesse et le Parlement qui étaient humiliés, c était l'impuissance des frondeurs mise augrand jour , c'étaient l'ancienne- cour, l'ancienne politique et les derniers souvenirs de Louis XiV, tombant sous la risée publique quelques années après que le grand roi lui-même avait été conduit à Saint- Denis au milieu des feux de joie de la populace. Les traditions du xvn^ siècle étaient effacées, et, on peut le dire, avec elles disparaissaient la gloire et la grandeur monarchique de la vieille France.
* Cette anecdote est rapportée par Saint-Simon et a été reproduite par divers historiens. Saint-Simon l'avait entendu raconter au procureur général Joly de Fieury, qui la tenait de la Ghausseraye elle-même, et prétend l'avoir mise aussitôt par écrit pour ne pas l'oublier. Malgré la haine de Saint-Simon pour l!^. de Mesmes qu'il appelle coquin et scélérat par excellence, il est impossible qu'il ny ait pas dans cette histoire un fond de vérité. Saint-Siolon, t. XXXIY, p. 5 et suiv. *
100 cnAririiF. n.
Le régent ouvrait une ère nouvelle. On était las des vieux moyens comme des vieilles mœurs; la société se montrait avide de mouvement et de jouissances ; elle voulait être libre et elle abusait de sa liberté comme un esclave qui a rompu sa chaîne. De là cette débauche crapuleuse sur les degrés du trône, ces débordements qui font rougir et qu'on ne saurait comprendre, si les misères du royaume et la triste austérité des dernières années de Louis XIV n'eussent comprimé tous les ressorts de la vie. De là aussi l'activité qui éclatait de toutes parts ; la nation, qui n'était pas corrompue comme la cour, se livrait avec ardeur à l'industrie; la paix avait rendu les marchés au commerce; la banque avait rétabli la circulation, et les esprits s'ouvraient de nouveau à l'espérance : c'était ht temps des spéculations hasardeuses et des nouveautés en tout genre.
La\\- pouvait développer impunément son système, et lancer la France sur les routes, presque inconnues alors, de l'agiotage. L'ordonnance royale du mois de mai 1719 augmenta la puissance et l'étendue dp la Compagnie d'Occident, en lui conférant en quelque sorte le monopole du commerce maritime en France. La Compagnie des Indes Orientales, qui avait eu seule le droit d'acheter et de vendre dans les ports de la mer Pacifique depuis le Cap de Bonne -Espérance jusqu'au détroit de Magellan, et la Compagnie de la Chine, démembrement de la précédente, qui depuis 171-2 languissait sous la direction de cinq associés impuissants, cédèrent à leur rivale leurs privilèges, leurs marchandises et leurs navires, à la seule condition de payer leurs dettes. L'édit attribuait à la mauvaise administration des directeurs le peu de succès de leurs efforts.
« L'entreprise avait été formée avec un fonds qui n'était pas suffisant ; les directeurs ont consommé une partie de ces fonds par df s répartitions prématurées et des droits de présence dans un temps où il n'y avait pas encore de profits, et pour suppléer à ces fonds on avait fait des emprunts sur la place à des intérêts excessifs, jusqu'à 10 p. 0.0, et l'on avait pris en d'autres temps de l'argent à la grosse aventure, à raison de 5 p. 0/0 par mois, en sorte que le bénéfice du commerce se trouvait épuisé et au-delà
COMPAGNIE I>ES LNDL.S. 101
par les charges que l'on y avait mises. Les Indiens ont porté des plaintes réitérées que la Compagnie ne leur payait ni intérêts ni capitaux et que depuis seize ans elle n'avait envoyé aucun vaisseau à Surate. Ainsi ce commerce, devenu languissant depuis plusieurs années, se perdrait entièrement s'il n'y était pourvu, parce que les particuliers qui ont acquis le privilège de la Compagnie, étant obligés de lui payer un droit de 10 p. 0/0, ne peuvent faire un commerce de concurrence avec l'étranger et que d'ailleurs, dans la crainte d"ètre arrêtés pour les dettes de la Compagnie, ils n'osent envoyer leurs vaisseaux à Surate K 0
Cet édit fut envoyé le 26 mai 1719 au Parlement, qui nomma des commissaires et décida qu'on ferait comparaître les anciens directeurs.
Le 16 juin, le président Potier et la commission des magistrats se réunirent en la chambre de la Tournelle. Les deax directeurs delà Compagnie des Indes, le syndic des actionnaires, trois négociants de Saint-Malo, et les députés au conseil de commerce, auxquels se joignit le directeur de la Compagnie de la Chine qui n'avait pas été mandé, délibérèrent de leur côté et furent les uns après les autres introduits devant le tribunal -.
Monsieur de Champigny^ parla le premier au nom de la Compagnie des Indes Orientales. Il chercha à se justifier des accusations que l'édit rédigé par La^\- faisait peser sur lui ; il déclara que, loin de faire des gains ilUcites dans la Compagnie, il ne retirait depuis vingt ans aucun intérêt des 100,000 livres qu'il y avait placées et dont on lui avait promis 10 p. 0,0, et que, depuis 1705, on ne lui payait même plus ses droits de présence. Il est vrai que la société n'avait pas prospéré : en 170 j on avait été forcé de demander aux actionnaires un nouveau versement de 50 p. 0/0, et. en 1711, à la suite d'un procès difficile et coûteux, on avait été réduit à emprunter à des usuriers au taux de 5 p. 0/0 par mois; mais les circonstances seules avaient fait tout le mal, et, si les intéressés ne recevaient plus depuis longtemps
* Duhautchamp, Histoire du système des finances, t. V.
• L'autre directeur se nommait Sandrier. ^ Conseil secret, X, 8i2o, 10 juin 1719.
102 CHAPn'RE YI.
de dividendes, les administrateurs ne faisaient de leur côté aucun bénéfice. Du reste, il était prêt à se soumettre à la réunion des Compagnies, mais il espérait que ses successeurs lui tiendraient compte de la valeur des effets qu'il leur cédait.
On fit comparaître ensuite le syndic de la Compagnie. Il n'approuvait pas la réunion, au moment où la culture du café, nouvellement introduite à lîle Bourbon, commençait à donner de belles espérances et promettait de compenser bien des pertes. La Compagnie pouvait encore se relever avec l'aide des Malouins et avec les ressources de ses grandes propriétés : il ne fallait que mettre un ordre plus sévère dans l'administration et diminuer les dettes « qui avaient presque doublé tous les ans. » Si cependant le Parlement croyait devoir enregistrer fedit, il le suppliait de ne pas le faire avant qu'on se fût entendu sur le rachat des propriétés, et qu'on eût fait une place aux anciens actionnaires dans la nouvelle Compagnie.
Les Malouins, qui faisaient presque tout le commerce de la Compagnie, réclamèrent plus énergiquement encore. En 1707, ils avaient acheté pour 7 millions la permission de vendre sur le marché de Moka, et bientôt après ils avaient passé un traité général qui leur donnait accès dans tous les comptoirs de la Compagnie. Depuis 1708, ils avaient, malgré la guerre, soutenu le commerce maritime, payé ^,500,000 livres à la Compagnie, expédié de nombreux vaisseaux ; en ce moment on attendait une cargaison de 2 millions, et quatre navires allaient revenir de Moka et de Pondichéry. De nouveaux étabUssements s'étaient formés aux iles Manilles, et il était injuste de priver du bénéfice de leurs avances les négociants qui avaient agi sur la foi des édits royaux et d un traité de dix ans qui venait d'être signé en 1715 avec la Compagnie, o Divers négociants de ce royaume, réunis à cet effet, ont, par leurs soins et par leur industrie, et sur la foy de cette continuation, establi dans l'Inde un commerce considérable; on ne peut les priver de Texécution de leur traité sans faire un très-grand préjudice à des gens qui nont procuré que le bien public *. »
* Conseil secret, X, 8425, p. 412.
COMPAGNIE LKS LNDES. 103
Ces réclamations étaient justes ; mais quand le président leur demanda si le droit de 10 p. 0/0 qu'ils payaient pouvait rétablir la Compagnie, ils avouèrent que non, à moins toutefois qu'on ne rendit à la Compagnie les exemptions de droits accordées par les édits de i66i et de 1683.
Cependant les paroles des ]^.Ialouins firent sur la cour une vive impression, que ne détruisirent pas l'indifférence ou les contradictions des autres parties. Le directeur de la Chine se contentait de protester de l'intégrité de son administration, et obéissait sans regret, si on lui accordait une indemnité. Le député de Lyon assurait que le commerc=î des soies et des cotons serait ruiné en France, si l'on permettait l'introduction de marchandises indiennes qui se fabriquaient à vil prix. Celui de Rouen regardait au contraire les soies comme une matière première dont l'entrée devait être permise, et condamnait celle des épiceries. Celui de Saint-jNIalo déclarait avoir confiance dans les administrateurs de rOccident, et approuvait Fédit. Celui de Marseille était du même a\is, tandis que celui de Bordeaux prohibait toute marchandise venue de l'Inde ' .
Chacun avait parlé au nom de son intérêt personnel : de là tant d'opinions différentes. Mais de cette diversité même il ressortait que bien des gens étaient lésés par la création de cette Compagnie, qui détruisait tout pour s'étabhr, sans tenir compte des droits acquis, qui insultait les anciens gérants, qui dépouillait les actionnaires, qui supprimait un privilège régulièrement concédé par le roi, qui enlevait à des commerçants le droit de faire le commerce, et qui faisait aux fabricants français une concurrence injuste, parce qu'elle était privilégiée. Law répondait qu'il délivrait ainsi les Compagnies du fardeau de leurs dettes : c'est ce qu'il eût fallu prouver, non par un édit imposé au nom du roi, mais par une convention librement. faite entre les deux parties ; quil dotait la France d une admirable association : ce n'était pas une raison pour faire violence aux intérêts particuliers.
Il avait cette fois le droit contre lui, et le Parlement voulut
' Archives. Rey. du Conseil secret, X, 8i25, p. 40y et suiv.
profiter de cet avantage. Le samedi, 17 juin^ il ordonna cf que le roy seroit très-humblement suplié de laisser le commerce à diférentes Compagnies et laisser celles auxquelles il luy avait plust accorder des privilèges jouir desdits privilèges jusques à l'expiration du terme porté par iceux*. » Mais on n'écoutait plus le Parlement, et le soir même un arrêt du conseil décida que, d'après la déclaration du 26 août 1718, l'édit de mai serait considéré comme enregistré'.
On entrait dans la phase la plus brillante du système. Law était tout-puissant et l'avenir semblait promettre une inaltérable prospérité. Le régent était moins que jamais disposé à supporter la résistance d'une opposition vaincue, et, depuis ce jour, aucune des nouvelles mesures financières ne fut soumise à l'enregistrement : le conseil décida seul, et pendant près de dix mois on n'entendit plus parler du Parlement. Il se tut au moment où son opposition commençait à devenir légitime, et où sa résistance aurait modéré sans doute l'élan trop rapide du système, s'il avait eu le droit et la force de résister. Mais, selon son habitude,, il cédait devant la puissance, et luttait contre la faiblesse : aussi le verrons-nous reparaître à l'époque de la ruine du système, et augmenter le désordre.
Par l'édit de mai, l'Océan presque tout entier appartenait à la Compagnie. Quelque temps après, elle s'empara de la INIéditerranée, et la France n'eut plus le droit d'entretenir des relations commerciales avec les nations maritimes que par l'intermédiaire de cette Compagnie souveraine ^. Il existait, sous le nom de Compagnie d'Afrique, une société qui jouissait du droit exclusif de faire le commerce entre les États barbaresques : ses comptoirs étaient protégés par les forts français de Bastion de France et de Cap ^'egro 4, où elle tenait garnison. Ces privilèges et ces
« Conseil secret, X, 8425, p. 424.
* Duhautchamp, t. V.
5 II restait encore la Compagnie de Saint-Domingue et le commerce des nègres de Guinée, qui ne lui furent réunis qu'en i720.
* Ces forts étaient situ«Î5 sur la côte entre Bone et Biserte par do,2o et Q*-,'iO' '.nviron de longitude orientale. Ils n'existent plus aujourd'hui.
(10MPAGNIE DES LNDES. lOo
places passèrent encore à la nouvelle Compagnie, qui avait quitté son ancien nom pour prendre celui de Compagnie des Indes i : elle fut dès lors la seule association privilégiée qui existât en France; mais son privilège, immense monopole, embrassait tous les privilèges des diverses associations antérieures.
A cette exploitation nouvelle il fallait nécessairement assurer de nouveaux capitaux. Ce n'était pas avec un fonds de k millions que Law pouvait acquitter ses nouvelles dettes et donner au commerce dont il prenait la succession une impulsion plus énergique, une direction plus heureuse. Il le savait, et depuis longtemps il avait compté sur cette nécessité. La première création d'actions était un acte tout politique par lequel il annulait 100 millions d'effets royaux tombés dans le discrédit : c'était une prime payée à l'État. La seconde allait être une opération commerciale qui devait enfin mettre entre ses mains des valeurs considérables et lui donner les moyens d'agir. Cinquante mille actions furent créées à 500 livres : c'était 25 millions dont allait disposer la Compagnie, et qui lui seraient comptés en espèces, c'est-à-dire en billets de banque et en monnaie d'or et d'argent.
Il n'était pas difficile de créer des actions par ordonnance : le talent consistait à les faire accepter, et Law déploya dans cette circonstance une habileté profonde. Il sut mettre en jeu la passion des richesses, soulever par l'espoir du gain toutes les classes de la société, éblouir l'imagination et donner à des fictions une valeur que la réalité n'aurait jamais eue. C'était la science de l'agiotage qui commençait, c'était une puissance nouvelle qui se révélait, puissance toujours mobile parce qu'elle dépend de l'opinion; toujours immorale, parce qu'elle ne peut produire qu'une activité stérile, sans profit pour la société ; souvent terrible et désastreuse, parce qu'elle naît des passions les plus violentes et les plus désordonnées. Law lui-même ne la connaissait pas par expérience; après lui avoir imprimé le premier élan, il fut luimême entraîné dans son mouvement aveugle et porté à un point
' La réunion d<j la Ojmpagnie dAfriquc est du mois de juillet.
d'où il ne pouvait plus que tomber d'une chute irréparable. Les actions de l'Occident s'étaient élevées au-dessus du pair : Law voulut mettre celles des Indes au même niveau et faire profiter la Compagnie du bénéfice de cette augmentation. Tout acheteur dut donner une prime de 10 p. 0/0 ou de 50 livTes par action. La Compagnie gagnait ainsi 2,500,000 livres, et les actionnaires se jetaient avec un empressement plus vif sur ces papiers magiques, qui pouvaient en quelques instants créer des fortunes. D'ailleurs il était si facile de s'en procurer, pourvu qu'on arrivât à temps ! Il n'était pas nécessaire d'avoir les 500 livres : cette somme ne devait être acquittée qu'en vingt paiements égaux de mois en mois, et il suffisait de pouvoir fournir les oO livres de prime et les 25 livres de la première échéance pour avoir une part des bienfaits du système. Les actionnaires sérieux, qui ne cherchaient qu'un placement sur et tranquille de leur argent, pouvaient s'inquiéter des paiements ultérieurs; mais ce n'étaient pas les plus nombreux. Les agioteurs avaient d'autres Mies : pour 75 livres ils achetaient un titre dont la valeur pouvait doubler, tripler, en quelques jours, et qu'ils revendraient alors avec un énorme bénéfice. Qu'avant le second mois les actions montassent à i ,000 livres, et le vendeur ferait un profit de 525 livres ou 700 p. 0/0 ^ C'est ce qui arriva, et c'est ce que pouvait déjà faire prévoir aux moins clairvoyants la hausse des premières actions qui valaient 630 livres, quoiqu'on n'en eût versé que le cinquième. Aussi la foule fut dès l'abord si nombreuse, si empressée, si impatiente, que La^', voulant profiter de la fortune, et hâter plutôt que ralentir la marche précipitée du système, fit rendre un arrêt par lequel il fallait justifier de la possession de cjuatre actions anciennes pour en obtenir une nouvelle-. Les spéculateurs se jetèrent aussitôt sur l'Occident; les deux cent mille actions
• Le vendeur a payé 75 livres une action sur laquelle il reste encdre à acquitter dix-neuf paiements ou 475 livres. Si l'action est à 1000 livres, il la vendra lOOO — 475, ou 525 livres qui font sept fois la valeur qu'il avait déboursée. Aladatedu i6octobre llid,le Journal de la Régence dit qu'on assurait que le duc de Bourbon avait déjà profité de 8 millions au négoce des actions. Journ. de la Rég. S. F. 1886, t. II, f. 1063.
"^ Larrèt est du iO juin.
disputées^ arrachées^ montèrent rapidement. On les désignait sous le nom de mères ; chacun voulait avoir ces mères fécondes sans lesquelles on ne pouvait se procurer de filles au bureau de la Compagnie, et toutes les actions, élevées au même niveau par cette ingénieuse combinaison, circulèrent bientôt sur la place, où elles donnèrent lieu à mille opérations, vente et revente, marché à prime, achat au comptant, et représentèrent, avant la fin du mois de juillet, une valeur de 150 millions ^
Si la France n'avait possédé à cette époque que son ancienne monnaie d'or et d'argent, la circulation n'eût pas été aussi facile, les affaires aussi multipliées, et on n'eût pas vu l'ardeur fiévreuse des agioteurs produire subitement ce prodigieux accroissement de richesses imaginaires. Mais la banque suppléait par ses billets au manque de numéraire, « et, dit Furbonnais, afin (^iie le public n'en manquât pas, ou n'y mit pas un trop haut prix, on avait eu le soin d'en ordonner une nouvelle fabrication -. » Dans les mois de juin et de juillet, on en créa pour une valeur de 290,000,000 M H entrait dans les principes de Law de ne jamais refuser d'argent, et de proportionner, comme il le disait lui-même, la quantité de numéraire aux demandes et aux besoins de la société. INlais de là naissait un danger. On avait pu fabriquer pour 400,000,000 de billets; on pouvait en fabriquer encore, mais on ne pouvait pas aussi facilement se procurer l'or et l'argent, augmenter le poids du milliard de numéraire qui existait en France, et on devait prévoir le moment où la rupture de l'équilibre entre le métal et le papier causerait un immense bouleversement.
Que faire? S'arrêter? La prudence le commandait; mais on ne s'arrête pas aisément sur la pente où courait Law ; et quel danger d'ailleurs ! Cesser la fabrication des billets, c'était entraver la hausse des actions, et par suite provoquer la baisse. Law n'y songeait pas : plein de ses propres idées, et résolu à poursuivre l'application de ses théories, il allait toujours en avant, croyant
' L'action valait 1000 livres.
« Forbonnais, t. VI, p. 289.
'" Les ordonnances sont du 10 juin et du 20 juillet.
108 CHAPITRE Vl.
aller vers le progrès. Ce n'était pas la quantité des billets émis qui l'effrayait^ parce qu'il les considérait comme des richesses nouvelles acquises à la France; mais il craignait qu'on n'attaquât sa caisse par des demandes d'argent auxquelles il eût été incapable de répondre : il redoutait la ruine et non l'extension de son crédit.
Restait un moyen de salut. En remettant entre les mêmes mains la Banque et la Monnaie, on pouvait imprimer aux deux administrations une direction commune, soutenir le papier par les évolutions de l'argent, arrêter les demandes de remboursement par la menace d'une diminution prochaine, ou abaisser le numéraire métallique au niveau du billet par des augmentations successives, et conserver l'équilibre en multipliant les quantités et en réduisant les valeurs : moyen violent qui ne s'accordait guère avec les principes avoués par Tauteur. Mais, comme Agésilas, qui faisait taire la loi pendant un jour pour sauver la patrie, LaAT, qui avait osé dire qu'on pouvait au besoin employer la %"iolence pour établir le crédit *, faisait taire sa conscience et la justice afin de sauver le système.
Le 20 juillet il faisait céder à la Compagnie le privilège de la fabrication des monnaies pour neuf années.
Cette fabrication formait un des revenus de la couronne, et la féodahté ne l'avait si longtemps disputée à la royauté pendant le moyen âge que parce que chaque seigneur y trouvait un bénéfice assuré ^. On frappe beaucoup plus de pièces de monnaie de
' Law. Lettre viii sur les banques. Ed. Guillaumin, p. 630.
- C'est ce qu'on appelait le droit de seigneuriage. Une ordonnance de Pépin le Bref nous apprend que ce prince prélevait le 22^ du poids de métal envoyé aux hôtels des monnaies. Sous saint Louis, le marc d'argent en lingot n'était payé que 54 sous 7 deniers et valait 58 sous en monnaie. — Voir Leblanc. Traité des monnaies ; règne de Pépin.
Le droit de battre monnaie semble sous la fin de la seconde race avoir appartenu à tous les seignaurs. Au commencement de la troisième race, la monnaie royale ne circulait dans les provinces qu'avec le libre consentement des seigneurs. Saint Louis restreignitle premier ce droit : la monnaie royale eut cours lorcé dans tout le royaume, et le? monnaies particulières ne durent pins être reçues quedans létenduedes domaines du propriétaire féodal. Philippe V(i32l]
COMPAGNIE DES INDES. iO{\
nos jours qu'on n'en frappait au xvne et au xviii^ siècles ^; et cet article ne fournit pourtant à la recette qu'un chiifre peu élevé «, parce que des réductions successives ont considérablement abaissé le bénéfice de l'État, et presque établi l'égalité entre la valeur réelle du métal et la valeur nominale de la monnaie *. Mais sous le règne de Louis XIV et sous le règne de Louis XY, la différence était plus sensible : les directeurs gagnaient presque 8 p. O/o sur les monnaies d'or, et 6 p. O/o sur les monnaies d'argent K Les changements si fréquents alors dans la valeur des pièces, les refontes, les augmentations, les diminutions, qui étaient des pertes pour la nation tout entière, multipliaient les profits particuliers de la monnaie, et c'est ainsi que souvent ces bénéfices passèrent 11 millions et qu'ils s'élevèrent en 1707 à 40 millions ^. Il est vrai que l'ordonnance du 20 juillet porte qu'il n'y aura pendant les neuf années ni augmentation d'espèces, ni altération dans le titre; mais cette condition, d'ailleurs mal
essaya inutilement d'établir l'unité de monnaie, en faisant abandonner à la noblesse ses privilèges: il échoua et il fallut les racheter ou les conlisqiierun à un. On trouve des chartes de ce genre en 1 3 1 9, 1 320, 1 328. Au xviiie siècle le seigneur de Boisbelle possédait encore le droit de battre monnaie. Ducange, Moneta.
» Sous le règne de Louis-Philippe, on a frappé 215,912,800 fr. en monnaie d'or, et 1,756,938,333 fr. en monnaie d'argent; de 1726 à 1780 on a frappé î>;)7, 200,000 liv. en monnaie d'or, et l,i89,500,000 liv. en monnaie d'argent : ce qui donne une moyenne annuelle de 45,309,209 au xvni^ siècle, et de 109,002,840 fr. sous le règne de Louis-Philippe. — Voir Necker, Adm. des finances, t. 111, ch. 8, et l'Annuaire du Bureau des Longitudes pour 1853.
* 70,000 francs en 1843 (Pierre Leroux, De la Ploutocratie). — Ce bénéfice provient presque uniquement des médailles.
^ Depuis le 1er juillet 1835^ la retenue sur le kilogramme d'or pour frais de fabrication est de 6 fr., et de 1 fr. 50 (depuis 1849 seulement) sur le kilogramme d'argent.
* D'après le tarif de 172G, la retenue, déduction faite des frais et déchets, était pour le marc d'or de 48 livres, 17 sous, 10 deniers, et pour le marc d'argent de 2 livres, 14 sous, 7 deniers. Les frais étaient de 40 sous pour le marc d'or, de 14 sous G deniers pour le marc d'argent : ainsi la déduction seule des frais faisait une somme plus forte que la retenue actuelle (Necker, Jdm^ des finances.)
^ Voyez l'appendice, ~ Un budget sous Louis XIV.
lîO CHAPITRE VT.
observée ', n'excluait pas les bénéfices des refontes et des créations d'espèces nouvelles.
Ces avantages permettaient à Law de payer cher le droit de disposer des monnaies - : il ne faisait qu'avancer des sommes qu'il avait la certitude de recouvrer, et c'était pour lui une heureuse spéculation sous tous les rapports : TÉtat seul y perdait en renonçant, au prix de quelque argent comptant, à un revenu assuré.
LaY\' s'était engagé à donner au roi 50 millions en quinze paiements égaux de mois en mois. Il fallait trouver l'argent : il y pourvut par son moyen ordinaire. Au moment où Tavidité toujours croissante des joueurs se disputait avec acharnement les mères et les filles, un nouvel arrêt (27 juillet 1719) jeta une autre proie sur la place publique : cet arrêt ordonnait la création de 50 mille actions au capital de 500 li^Tes. ]Mais afin de ne pas refroidir l'ardeur de la lutte, en divisant l'attention et en facilitant la possession des titres, on y mit un prix élevé. Nous avons dit que l'Occident et les Indes valaient 1,000 livres à cettte époque : les actions des monnaies furent liTOes au même taux, et l'acquéreur dut payer une prime de 500 livres. C'était la somme promise au roi : 50,000 fois 1,000 livres faisaient les 50 millions. L'agioteur y trouvait encore son compte; en donnant sou argent contre le papier, il avait encore vingt mois pour s'acquitter du reste de la somme, et. pour 50 livres, il possédait un titre qu'il échangeait aussitôt contre 1,000 livres : l'empressement devait être cette fois ce qu'il avait été précédemment. Aussi^ cette fois encore, Law fit-il décider qu'on n'obtiendrait une action qu'en présentant quatre mères et une fille, sous le prétexte qu'ainsi nul ne pourrait jouir des bénéfices de la dernière émission sans faire déjà partie de la Compagnie et sans lui avoir accordé sa confiance : sous l'apparence de la justice se cachait ainsi
' Voyez lappendice sur les monnaies. Tableau des variations en 1719 et
^ Law fit acheter de grands marais près de la porte Montmartre et commencer la construction d'un hôtel des monnaies, qui n'a jamais été terminé {Journ, de la Rêg. S. F. 1886, t. 11, f. 1036).
COMPAGNÎfe DES INDES. 111
une excitation à l'agiotage. Si les titres étaient restés aux mains de leurs premiers possesseurs, il n'y aurait pas eu de h?aisse; c'est parce qu'ils avaient changé souvent de maîtres, qu'ils avaient acquis une valeur si grande : leur donner un avantage, ce n'était pas favorisej les actionnaires confiants, qui, dès le principe, avaient fourni leur argent et leur appui au système ; c'était forcer encore la valeur déjà énorme des actions, et rendre plus acharnée, plus terrible, plus funeste, la mêlée des spéculateurs qui allaient s'arracher à tout prix les mères et les filles, pour aller, leurs actions à la main, réclamer leur part des nouveaux bénéfices. Il fallait d'ailleurs se hâter : les registres de souscription ne devaient être ouverts que pendant vingt jours. Les bureaux furent assiégés, les actions désignées sous le nom de petite^i filles, rapidement enlevées, et la France enrichie pour un moment d'une valeur imaginaire de 300 millions.
Quelle était alors la valeur réelle des fonds possédés par la Compagnie? Les 100 millions de billets d'État avaient été annulés et remplacés par une rente annuelle de i millions, qui, depuis dix-huit mois, avait dû produire 6 millions '. Sur cette somme, 4 millions avaient été dépensés pour le commerce; 2 seulement étaient réservés pour les actionnaires "2; les bénéfices de la ferme des tabacs pouvaient s'élever emiron à 3 millions ^ ; les filles^ dont on n'avait pas encore fait le second paiement, n'avaient rapporté cfLie 3,750,000 livres, et l'argent des petites filles appartenait tout entier à l'Etat, sans profit pour la Compagnie. Restaient les bénéfices du commerce qu'un historien a évalués à 10 mil-
* M. Daire se demande si l'État avait acquitté la rente. Il n'aurait pas eu ce doute s'il s'était rappelé que la Compagnie se payait elle-même sur les profits de la ferme des tabacs.
a Lettres patentes de la création de la Compagnie d'Occident.
- La ferme des tabacs fut adjugée le 6 septembre 1730 pour huit années, au prix de 7,500,000 livres par an pour les quatre premières années, et 8 millions pour les quatre dernières. Ce bail est le premier qui, depuis la chute du système, ait été fait dans des conditions ordinaires, et il peut servir à évaluer les profits de la Compagnie, qui payait 4,020,000 livres. M. Daire ne porte qu'à 2 millions les profits des tab-ics.
412 CHAPITRE Vï.
lions*. Mais ce commerce existait à peine depuis dix-huit mois; il avait fallu créer des chantiers, organiser une administration, transporter des colons^ défricher des terres, indemniser les anciennes Compagnies : les profits, quels qu'ils fussent, n'avaient pu jusqu'alors ser\"ir qu'à acheter les instruments de travail et ne formaient pas encore un revenu net en espèces. Ainsi en admettant qu'aucune somme n'ait été distraite pour d'autres usages, les 300 millions se réduisaient à moins de 9 millions : le reste ne consistait qu'en espérances.
Il fallait que Law fût hien hardi pour oser dans une pareille situation réunir les directeurs et les principaux actionnaires * et déclarer, le 26 juillet 1719, au moment où il créait les petites filles, que la Compagnie s'engageait, à partir du l^*" jan\ier 1720, à donner par an deux dividendes de 0 p. O/q- C'étaient 60 livres par action ou 18 millions qu'il fallait prélever sur les bénéfices généraux de la société : une telle promesse, quelles que fussent la confiance et les ressources de celui qui la faisait, ne pouvait être alors qu'uH appât fourni à lagiotage.
Mais cet appât lui-même était-il un mensonge prémédité ? et Law croyait -il assez peu à la durée de son système pour promettre ouvertement ce que six mois plus tard il lui eût été impossible de tenir? Non. Il comptait trop peut-être sur l'avenir, mais l'avenir était riche de promesses. Il avait le produit des tabacs, la rente de l'État; il allait avoir les monnaies, qui, daprès ses calculs, ne pouvaient donner moins de 6 millions, puisqu'il en payait 50 pour obtenir le privilège de les frapper pendant neuf ans ^ ; il allait étendre son commerce à mesure que les filles y verseraient
* M. Thiers. Notice sur Law, Dict. de la Conversation. — Il faut pourtant observer que cet auteur ne porte ce chiffre que pour l'année 1 7 20, et que dans ces 10 millions il comprend probablement le bénéfice des tabacs. C'est justemeut parce qu'il parle de l'année 1720 qu'il fixe à 3 millions (voyez Remboursement des rentes) la rente de l'État : M. Daire aurait dû le remarquer.
* Il suffisait de posséder cinquante actions pour faire partie des assemblées générales ^Statuts de la Compagnie d'Occident).
5 D'après le tarif de 1726, le bénéfice annuel des monnaies était environ de 3,S00,000 livres. Il dut être bien plus considérable pendant la durée du système, qui changea si souvent la valeur des espèces.
COMPAG.NIE DES INDES. Il3
de nouveaux capitaux, et le dernier paiement avait lieu au mois 1^ de janvier de Tannée 1721. A cette époque la Compagnie opérait avec un fonds d'environ 35 millions % et, grâce à son monopole, elle pouvait aisément compter sur un bénéfice de 3,500,000 liv. '. C'était donc un revenu annuel de 16,500,000 livres ^ qui, en 1720, ne dépasserait peut-être pas 15 millions, parce que Targent manquerait encore au commerce *. D'heureux expédients pouvaient combler le déficit delà première année; et, dans les suivantes, il ne manquait que 1,500,000 livres pour atteindre le chifire promis. Faut-il s'étonner que Law, ébloui par le premier succès, se soit exagéré les profits du commerce au point de se faire illusion à lui-même ? %Y A* ^^
D'ailleurs un nouveau projet était préparé; il allait éclater au grand jour, et ce projet gigantesque, qui devait compléter l'œuvre, promettait de tels bénéfices à Law qu'il s'inquiétait peu de quelques millions qui pouvaient lui manquer.
On sait qu'alors, comme aujourd'hui, il y avait des impôts indirects et des impôts directs, et que presque tous les revenus de la France étaient perçus par deux ordres d'administrateurs distincts : les fermiers et les receveurs généraux.
* La première annuité des rentes de l'État '«,000,000 liv.
Le capital des filles 25,000,000
La prime de 60 liv. par action 2,500,000
Les revenus de la Compagnie, qui restaient plusieurs mois dans le commerce avant d'être donnés en dividende aux actionnaires environ. . . 3,600,000
36,000,000 liv.
'■' En comptant ses bénéfices à 5 p. 0/0, les retours de l'Inde rapportaient alors jusqu'à 9G p. 0/0. — Voir Morellet. Mémoire sur la situation de la Camp, des Indes. 1769.
* Tabacs 3,000,000 Hy-
Monnaies 6,000,000
Rentes de l'État 4,000,000
Profits du commerce 3,600,000
J 6,600,000 liv.
* Law, comme nous le verrons bientôt, a donné des chiffres bien plus élevés ; mais c'était à une époque où l'exagération du système l'avait jeté hors des voies de la raison.
Af^.
}li CHAPITKE YI.
11 y avait des fermiers depuis qa'il existait des impôts indirects. Mais au xv" et au xvr siècle, ils nadministraient d'ordinaire qu'im diocèse, un revenu particulier, tel que la traite de Ctiarente ' ou le trépas de la Loire ^ Dès 1598, ils avaient pris rang dans les finances avec Brunet dont le bail comprit pour la première fois les cinq grosses fermes jusque là séparées ^ Colbert avait augmenté leur influence en réunissant, sous le nom de fermes générales, la plus grande partie des contributions indirectes de la France, et en les concédant à une seule Compagnie. Depuis 1680, les baux avaient été quinze fois' renouvelés en faveur de dix sociétés différentes de banquiers ; les gabelles, les aides, les domaines avaient été réunis à cette administration ; les redevances portées quelquefois à plus de 50 millions *; et^ depuis que la guerre avait ruiné le royaume, les sociétaires étaient devenus des puissances redoutables et respectées.
Le dernier bail venait d'être signé au mois de septembre 1718 au nom d'Aymard Lambert, valet de chambre de d'Argenson. La Compagnie qu'il représentait avait offert à TÉtat 4-8,500,000 livres et créé, ^pour payer cette somme et exploiter la concession^ dOO,000 actions de 1,000 livres, formant un capital de 100 millions. Ces 100 millions, comme ceux de la Compagnie d'Occident, avaient pu être acquittés en papiers de TÉtat, en contrats de rente et en billets de la caisse des receveurs généraux ^. On copiait La^, mais, en le copiant, on portait un coup sensible
» Droit de douane sur les marchandises dans la Saintonge, l'Aunis et le Poitou.
- Droit perçu sur les marchandises passant sur la Loire entre les ports de Candes et d'Ancenis. 11 remonte à 1369.
^ Les cinq grosses fermes se composaient alors de :
10 Droit de haut passage, domaine forain, imposition foraine ; 2° Droits d'entrée sur les drogueries et épiceries; 3° Traite domaniale ;
4o Droits d'cDtrée sur les marchandises créés en 1581; 5° Impôts dans la ville de Calais.
* En 1083 , le bail fut de ôG millions. Il tomba, en 1703, à 41,700,000 liv, (Forb.).
• ^ Forb. t. VJ.
COMPAGNIE DES INDES. Ii5
à son système; caries bénéfices des fermes, mieux assurés et plus prochains, attirèrent de ce côté la faveur publique, et les actions de la Compagnie d'Occident fléchirent quelque temps devant celles de sa rivale, à laquelle on donna le nom d'anti-système. D'ailleurs les chefs de l'entreprise étaient les frères Paris, paysans parvenus, qui de garçons d'auberge s'étaient élevés par leur intelligence et leur activité au rang de -banquiers, et qui avaient secondé le duc de Noailles pendant son administration. C'étaient eux qui déjà l'avaient forcé à prendre en main la direction des monnaies, en ramassant une grande quantité de billets pour attaquer ses caisses ^ ; Law avait dimiaué la valeur des louis ^ et l'attaque avait échoué. Il les rencontrait encore sur sa route, et, aidé de la toute-puissance du régent, il les vainquit une seconde fois ; il demanda et obtint les fermes, se féhcitant doublement de renverser des rivaux et de donner du même coup un immense accroissement à sa Compagnie.
Le contrat fut signé avec la Compagnie le 27 août, et la redevance fixée à 52 millions -K C'était toujours la même tactique : ofi'rir un bénéfice pour séduire l'esprit du régent et déterminer sa conscience à rompre des engagements pris au nom de l'État. Si quelque chose pouvait faire oublier et pardonner une injustice, on excuserait Law en considérant l'heureuse direction qu'il essaya de donner à cette administration nouvelle. L'auteur du système paraît avoir eu de grandes idées en matière d'impôts ; s'il n'a pas créé l'économie sociale, il a eu le mérite de pressentir quelques-unes des vérités qui ne furent proclamées qu'un demi-siècle plus tard par Gournay, par Smith et par Turgot. Il voulait diminuer les droits oppressifs qui étouffaient le commerce, faciliter les échanges en abaissant les barrières, rendre
* Thiers. Notice sur Law. — Leblanc et Paris retirèrent des sommes con- 5?id('Tables en juillet 1719.
■^ Le 2 juillet les. louis d'or furent portés de 3j à 3i liv. Nul n'avait intérêt à retirer des caisses de la banque une monnaie dont la valeur allait diminuer.
^ Le contrat fut signé au nom d'Amand Pillavoine. L'arrêt du 27 août donna les fermes à la Compagnie; un arrêt du 27 septembre y joignit les droits d'aides, de contrôle, de francs fiefs et d'amortissements. Enc. Met.
ia vie moins coûteuse et ouvrir Its routes à l'activité commerciale, que son immense quantité de numéraire allait, selon lui, produire d'une ntanière infaillible. Ce fut dès le mois de juin 1719 que parut le travail sur le denier royal.
Ces idées, il chercha à les apphquer : le temps seul lui manqua. Afin de diminuer le nombre des petits tyrans qui pesaient sur les contribuables, il ne, voulut céder aucune partie de son privilège, et, pour la première fois, une Compagnie exploita par elle-même les divers revenus sans créer de sous-fermes ^ Loin de diviser elle-même, elle réunit ce qui avant elle était divisé; le 27 septembre, elle s'enrichit des droits de contrôle, de franc-fief, d'amortissement; et, dans le même mois, elle obtint, au prix d'une redevance de 1,4-30,000 livres, la ferme des salines de Moyenvic, des gabelles de Franche-Comté et d'Alsace ^ Law nomma trente directeurs pour la régie des fermes avec 2,000 écus d'appointements, et les choisit presque tous parmi les plus honnêtes des anciens fermiers et des sous-traitants*. Ainsi s'établissait dans l'administration des impôts indirects l'unité, compagne inséparable de l'ordre et de l'économie.
La multitude des droits d'aides de Paris fat abolie et remplacée par un droit unique, moins onéreux et moins vexatoire *. L'organisation des tabacs fut entièrement changée; et le monopole de TÉtat converti en un droit d'entrée. Le privilège de la vente exclusive, accordé en 1718% cessa à partir du i>9 décembre 1719. La liberté du conunerce était hautement proclamée et reconnue d'une manière si éclatante comme le véritable prin-
' Enc. JM. ; Adjudicataire.
2 Piganiol de la Force, Description de la France. Commerce.— Forbonuais, t. II, p. 304.
- Journal de la Régence. S. F. 188G, t. II, f. 1041 et 1053. Après l'arrêt du 27 août, « I-^s écrivit aux fermiers généraux et aux sous-traitants de ne point s'en alarmer et que l'on conserveroit ceux dont la probité étoit reconnue, rt
* Le droit fut fixé à 23 livres pour le muid entrant par eau, et 20 livres pour le muid entrant parterre. Le muid de vin paierait aujourd'hui 52 fr. 00 centimes (le muid contient 2 hect. 68. — L'hectolitre de vin paie 8 fr. 80 pour droit du Trésor et 10 fr. 86 pour droit d'octroi depuis le décret du 17 mars 1852).
Le contrat avait été passé au nom de Jean l'Amiral.
cipe de la consommation et la richesse, que la Compagnie, en sacrifiant son monopole, s'engageait à servir toujours la même rente à l'État. La vente était libre; mais, sous prétexte d'assurer les droits du fisc, personne ne pouvait cultiver cette plante en France. Tout le tabac venait de l'étranger, et, pendant que le tabac d'Espagne supportait un impôt de 300 livres par quintal, celui des colonies, qui ne pouvait arriver que par les vaisseaux de la Compagnie, n'était taxé qu'à 60 livres; celui de la Louisiane, encore plus favorisé, n'en payait que 25. Cette liberté, ainsi entravée de privilèges, ressemblait bien encore au monopole, et pourtant elle dut être restreinte davantage. Des fraudes nombreuses obligèrent Law à reprendre le privilège de la vente par arrêt du 17 octobre 1720; la Compagnie fit seule désormais entrer des tabacs dans le royaume, et la liberté des particuliers ne consista plus qu'à pouvoir les façonner et les revendre aux consommateurs ' .
Joindre aux fermes les recettes générales, c'était réunir sous une même administration tous les revenus, et créer en quelque sorte une Compagnie générale des finances du royaume.
L'institution des receveurs généraux remontait au xiv^ siècle. Créés par les états révolutionnaires de 1355 et de 1356, auxquels la France doit sa première administration financière, ils furent un instant supprimés par la royauté victorieuse, qui ne tarda pas à comprendre la nécessité de les rétablira François l^"" porta leur nombre de quatre^ à douze, et détermina leurs fonctions en confiant le soin de la justice à des officiers particuliers '^ ; dans la suite, il y eut vingt généralités •' que quarante receveurs administraient alternativement. Ils n'habitaient pas le pays, et, presque étrangers à la perception, ils se contentaient, aux époques
* Enc. Met. : Tabac.
* Créés le 28 décembre 1355. Le 17 août 1364, Charles V établit trois généraux des finances. On attribue aussi à Charles IV l'institution des receveurs.
- Languedoc, Langue d'ouy, Normandie, outre Seine et Yonne. Cette organisation subsista jusqu'au temps de François ler.
* Par la création des généraux de justice en r»43.
^ L'i généralité d'Ane]) venait d'être créée en 17 16.
fixées^ de recevoir l'impôt de la main des receveurs des tailles ; et Targent arrivait toujours^ parce que les collecteurs et les receveurs particuliers ne s'exposaient pas volontiers aux amendes qui frappaient impitoyablement les retardataires. Véritables banquiers, ils gardaient en caisse les revenus ou les versaient au trésor, suivant les besoins de l'État ; souvent même ils avançaient des fonds au roi et se remboursaient eux-mêmes sur les produits de leur recette. Pendant les derniers temps du règne de Louis Xr\^ on avait exigé d'eux de fréquents sacrifices de ce genre, et le chiffre de leurs billets avait dépassé 66 millions'. Mais ces avances, faites souvent avec l'argent des contribuables, étaient des placements qui portaient intérêt, et, malgré quelques ser^-ices apparents, les receveurs pesaient lourdement sur les finances. Ils recevaient des gages qui variaient de 10 à 20,000 li^TCs; ils touchaient l'intérêt de leur finance, qui valait en moyenne 200,000 livres - ; ils prélevaient sur leur recette, c'està-dire sur les 40 millions des tailles et sur les 30 millions de la capitation, une retenue de 5 deniers par livre ^ : c'était une somme d'environ 2 millions et demi qaeleur payait le roi ^, et qu'augmentaient encore les profits de leurs avances.
Law les fit supprimer par ordonnance du 10 octobre 1719. L'argent des receveurs des tailles fut versé dans les caisses de la Compagnie, qui, à l'échéance, payait elle-même au trésor royal, et devait acquitter, dans l'espace de quinze mois, le total des im-
* Au mois de novembre 1715, leurs billets s'élevaient à 66,022,817 livres. Ceux de Legendre, qu'ils avaient endossés, à 6,634,040 livres. A cette époque, les recettes leur appartenaieut presque entièrement jusqu'à Tannée 17 18. Ils consentirent pourtant à fournir 2,500,000 livres par mois au lTésoT..,Enc. Met.
* La plus forte, celle de la généralité de Paris, était de 400,000 livres ; celle d'Alençon, une des plus faibles, n'était que de 100,000 livres. Règlement de 1717.
» Ord. de .1717. Au-dessus de 1,.SOO,000 livres 1^ rclonue nVlait iilus que de 3 deniers par livre. Les droits accordés aux receveurs généraux étaient avant Colbert de 5 sous pour livre.
* Gages 15,000 X40
Finance 200,000 x^OX 0,05 > 2,458,333 livres.
Retenue 70,000,000 X i -i^
positions de l'année ^ C'était encore tin pas vers l'unité et la centralisation administratives. Substituer pour le môme travail une seule Compagnie à vingt bureaux différents, et laisser toujours sous une même et unique direction ce qui auparavant changeait de mains tous les ans, c'était simplifier les rouages de la perception, diminuer les chances de l'erreur et déconcerter la fraude ; c'était épargner aux contribuables les tiraillements d'une double administration, retrancher une partie des frais, supprimer la faveur et surtout les rivalités des receveurs, qui retombaient sur les campagnes en mesures tyranniques ; c'était enfin augmenter le crédit de l'État par la réunion de tous ses revenus et par la formation d'une caisse capable de suffire aux exigences des situations les plus critiques. Quelle qu'ait été la fortune de cette idée, on ne saurait en méconnaître la grandeur, quand on voit les plus habiles ministres lui rendre en quelque sorte hommage par leurs actes : le duc de Noailles créer pour le paiement des billets la Caisse commune de receveurs généraux ; Turgot supprimer par économie les doubles charges de receveurs des tailles; et Necker étabUr, presque sur le modèle donné par Law, une seule Compagnie centrale chargée de percevoir et de verser dans le trésor tous les revenus directs du royaume. Si Necker pouvait ajuste titre se vanter d'avoir par cette réforme, réduit la dépense de 2 millions -, Law avait Je même honneur; et, en outre, sa conception, plus vaste et plus profonde, embrassait les finances tout entières, et, du premier coup, établissait l'unité la plus complète, en créant une caisse qui, sous différents titres, allait annuellement verser entre les mains du roi une somme de 1-25 millions. C'était la brillante perspective des bénéfices attachés à la perception de cet argent qui avait ébloui Law et lui avait fait promettre hardiment à ses actionnaires un dividende de 12 p. 0;0 : heureux si les illusions du crédit ne l'eussent jamais entraîné à des fautes jjlus graves !
1 C'est ce qui a lieu aujourd'hui.
* Necker, Adm. des finances.
Créations de rentes en France. —- Law en propose le remboursement. — Légitiniité de cette mesure. — La Compagnie prête à l'État 1 ,500,000 liv. — Création de 100,000 actions nouvelles ;i3 sept. 1719;. — Empressement des acheteurs. — Privilèges aux créanciers de l'État. — Seconde création de 100,000 actions (28 sept."). —Troisième création de 100,000 actions ;3 oct.). — Création supplémentaire de 24,000 actions (4 oct.). — Ordonnance du 20 octobre sur le paiement des souscriptions. — Hausse des actions. — La rue Quincampoix. — Allluence des étrangers. — Prix des loyers. — Fortunes et prodigalités des agioteurs. — Avilissement de la noblesse. — Assassinats. — Le comte de Hom. — Corruption des mœurs.
Les rentes, cet expédient si naturel d'un financier sans argent, paraissent avoir apparu pour la première fois en France sous le règne de François I" * ; une pareille innovation devait dater du plus prodigue et en même temps du plus pauvre des princes. De tout temps les emprunts avaient été la ressource ordinaire des gouvernements comme celle des particuliers ; mais emprunter sans s'inquiéter du remboursement, recevoir tout d'un coup une somme considérable, sans qu'il fût nécessaire de payer chaque année au prêteur plus de la quinzième et même de la vingtième partie de cette même somme, c'était un bien autre avantage qui devait infailliblement séduire les gouvernements, et mettre en faveur un genre d'affaires qui se prêtait admirable-
' Sully rej. de 1604) parle de rentes antr'rieures au r.^gne de Charl^i VI , créées en l3T.i.
ment aux nécessités des temps et dont les conditions paraissaient d'ailleurs légères aux esprits bornés. Aussi les rentes, comme les impôts, avaient-elles perpétuellement augmenté, malgré les efforts de quelques ministres. Le roi chevalier n'en avait créé que pour 64,-4UJ livres, et déjà elles dépassaient 3,428,000 li\Tes à la mort de Henri III. Sully sut presque les réduire au chiffre de 2 millions ; mais les troubles et les dépenses extraordinaires du règne de Louis XIII les portèrent en 1636 à 19,9i6,9l0 li\Tes ^ La minorité de Louis XIV aggrava encore le mal; etColbert, devenu contrôleur général après la chute du magnifique dissipateur Fouquet, gémit de voir les plus beaux revenus du royaume chargés d'emprunts ruineux et dévorés chaque année sans profit pour l'État. 11 travailla par tous les moyens, même par la \iolence ', à détruire ce vampire qui suçait le sang le plus pur de la France. Les goûts du roi et l'ambition de Louvois traversèrent ses desseins, et la guerre injuste qui se faisait contre son avis l'obhgea lui-même à recourir plus d'une fois ^ à ces emprunts détestés ; et pourtant nous avons dit qua sa mort il ne laissait le trésor grevé que d'une rente de 8 milUons. Les choses avaient bien changé depuis. Ni les Pontchartrain, ni les Chamillard n'avaient assez d'amour du bien ou assez de talent pour retenir les finances dans la voie tracée par leur prédécesseur , et Desmarets vint à une époque où il ne pouvait plus que déplorer les maux dont il devenait l'auteur. Les rentes multipliées pendant la guerre d'Allemagne, remaniées et réduites après la signature des traités % formaient encore en 1699 un total de 18 millions.
* Enc. Met. ; Rentes.
* Les rentes créées depuis 1656 furent remboursées sur le pied de l'acquisition. Depuis longtemps on ne payait que deux quartiers, et cette banqueroute continuelle avait dans le commerce fait baisser les rentes de plus de moitié. On prit ce prétexte pour déclarer qu'à l'avenir les anciennes rentes de 1000 livres seraient réduites à 400, et le capital fixé en cas de remboursement à 7200 livres. Forbonnais, t. Il, p. 333.
^ Il y eut tous les ans des emprunts de 1673 à 1G79.
* En J697, on créa 7,000,000 de rentes au denier dix-huit pour rembourser 8,800,000 livres au denier douze et quatorze. Eu 1698 et lC9^i, les I6,(i"0,000 livrt^-^df r'MitPsau Jein>r dix-hiiit fmvnt convertis en renies «lu denif^r viiigi.
La France respirait à peine, que les hostilités recommencèrent, ramenant avec elles de nouveaux emprunts. La guerre civile, les fléaux de ]a nature, limpéritie des généraux et le malheur des soldats épuisèrent la France d'hommes et d'argent ; le crédit disparut avec la victoire, et, de 1700 à 1713, il fallut chaque année, presque chaque mois, hvrer aux traitants ou imposer aux sujets des contrats de rente aux conditions les plus désavantageuses. On passait des traités de rentes perpétuelles quelquefois au denier douze S et celles qui étaient en viager ne descendaient pas audessous de 10 p. 0/0. Quand le ministre ordonnait une création au denier vingt, ce n'était jamais que par l'injustice et par la force qu'il la faisait accepter ; il déclarait tantôt que les acquéreurs de lettres de noblesse 2 ou les étrangers naturalisés ^ seraient obhgés de souscrire, et tantôt qu'une partie des constitutions antérieures seraient réduites à ce taux \ Les rentes, tant viagères que perpétuelles, s'élevèrent à 38,32i,893 hvres. Heureusement la paix fat encore une fois signée, et dès qu'on ne fut plus dans la nécessité de subir la loi des prêteurs, on commença à faire peser sur leur tète le joug de l'État. Un édit de 1713 porta que les rentes sur l'Hôtel-de-Ville de Paris seraient converties en nouveaux contrats au denier vingt-cinq, en joignant les arrérages au capital; tous les titres furent revisés, et leur valeur réduite dans la mesure des profits usuraires qu'avaient pu faire les acquéreurs : quelques-uns ne furent remboursés qu'à la moitié du prix d'achat ^. L'État se constituait arbitre souverain dans sa propre cause ; il rompait ses liens de débiteur pour se faire le juge de ses créanciers, et l'énormité de leurs bénéfices ne justifiait pas sa mauvaise foi. C'est pourtant ainsi que se sont traitées presque toutes les afiaires de ce genre sous le règne de Louis XIV; c'était une bascule perpétuelle dans laquelle le plus habile ou le plus fort abusait de son pouvoir. Pendant sa minorité, le désordre
* En 1709 par exemple.
« Création de 600;,ÛOO livres de rentes en 1710. 3 Création de 400^000 livres de rentes en 1700,
* Conrersion de 12,000,000 de rentes en 1710 . » Forbonnais, t. V, p. 28.
REMBOURSEMENT DES REXTE?, 123
fait de l'État la proie des traitants; Colbert arrive, VÉtat renaît, et les traitants sont injustement dépouillés de ce qu^ils avaient injustement acquis. La guerre recommence; on est obligé de faire de nouveaax emprunts au denier quatorze : la guerre cesse, et on rompt \'iolemment les contrats signés. Colbert meurt : nouvelle guerre, nouvelles rentes que la paix ^ient encore une fois modifier et abaisser du denier douze au denier vingt. L'Europe presque entière se ligue contre le grand roi pour chasser d'Espagne son petit-fils, et le grand roi se soumet encore une fois aux exigences des financiers, sans tenir plus fidèlement sa parole. Quand il n'a plus besoin de leur argent, il déclare qu'il ne paiera qu'une partie des dettes qu'il a contractées : manœuvres toujours honteuses quand elles ne sont pas cruelles, toujours indignes d'un grand peuple, et qui tournent rarement à l'avantage de l'État.
Elles n'empêchèrent pas la France d'avoir à payer, en 1717, 32,443,.4i29 livres de rentes sur l'Hôtel-de-Yille au denier vingtcinq, et 3, '+83,973 livres d'autres constitutions; le capital de cette double dette formait un total de l,359,S-i9,374 livres ^
La^s- avait proposé une mesure à la fois plus hardie et plus légitime que toutes celles des ministres précédents : il est vrai que le système pouvait seul en avoir suggéré la pensée et donner les moyens de l'exécuter. Il ne s'agissait pas, comme du temps de Colbert, d'effrayer les rentiers en retranchant un quartier, ou de réduire le capital au-dessous du prix du contrat sur la place ; il
* Les rentes créées pendant la guerre de la succession d'Espagne jusqu'à la fin de l'année 1713 s'élevaient à 20, :i24,ç93 livres: ce qui faisait avec les anciennes rentes un total de 38,324,8î*3 liv. L'édil de réduction au denier vingt-cinq diminua d'environ 8 millions la dette de l'État; mais de nouvelles créations eurent lieu dès 1714 (500,000 livres de rentes sur les tailles). En ni 5, elles dépassaient encore 3G millions lorsqu'une première ordonnance en octobre réduisit au denier vingt-cinq les rentes créées au denier douze (depuis 1712;, et une seconde en décembre abaissa au même taux toutes celles qui étaient payées hors de l'Hôtel-de-Ville, en supprimant même complètement certaines rentes viagères. Par cette dernière opération, le roi lit un bénéfice de 24,5)29,600 livres .sur les principaux et de 3,l65,6lG liv. sur les intérêts qui se trouvaient presque réduits de moitié. — Forbonnais, passim.
12+ CHAPITRE TIf.
ne s'agissait pas non plus, comme sous Desmarels, d'apprécier l'origine des achats et la moralité des acheteurs ; mais d'offrir aux créanciers la libre alternative d'un remboursement ou d'une conversion, et de savoir donner au nouveau placement un attrait assez puissant pour y attirer la majeure partie des anciennes rentes et pour n'avoir à en payer en argent qu'un petit nombre Mais comment rendre ce placement plus avantageux sans grever l'État d'une redevance plus forte? Là était le nœud de la question que le système déclarait pouvoir seul trancher.
Selon LaT\-, la Banque et la Compagnie avaient augmenté la richesse de la France en multipliant le numéraire et en élevant la valeur des actions; l'argent était moins rare, et perdait une partie de son prix. Les terres et les maisons étaient montées au double et au triple de leur valeur et allaient croître considérablement en revenu *. Les denrées, vivement demandées à cause de la prospérité, renchérissaient; les débiteurs se hbéraient, et les préteurs , grâce à la concurrence, ne demandaient plus de leurs fonds qu'un faible intérêt. Il était impossible que l'État ne profitât pas du bien-être général, en se délivrant, comme les autres, d une partie des charges qu'il supportait. Il était injuste que les rentiers assistassent en spectateurs désintéressés à cette révolution, et continuassent seuls à toucher une rente dont le taux devenait usuraire, pendant cfue le roi trouvait d'autres prêteurs moins exigeants : de là la nécessité du remboursement.
Mais ce remboursement n'était-il pas une injustice? Les rentiers avaient donné leur argent à une époque où il était rare, et on le leur rendait au moment où sa quantité l'avait avili. Il y avait pour eux une perte certaine; mais entre-t-il jamais dans les conventions entre créanciers et débiteurs que l'un ne remboursera l'autre qu'à la condition de le faire à son désavantage ? Le prêt semble emporter l'idée contraire; le remboiu'sement d'une dette ne peut avoir lieu que lorsque l'argent est devenu plus abondant dans la caisse du .débiteur; le remboursement
' l.i'^', preinière I-MU'p S' r le nouveau système des finances, fd. Gvil'ar:min. p. 052.
indéterminé de la rente est plus que tout autre soumis à cette loi. Mais l'État n'est riche que de la richesse nationale, et, quand par ses propres réserves ou par des emprunts plus avantageux il peut liquider sa dette, c'est que la prospérité a fécondé la nation et que le prix de l'argent s'est abaissé : exiger qu'il ne le fasse pas dans de pareilles circonstances, c'est le condamner à rester éternellement débiteur. L'État,dira-t-on, ne peut avoir les mêmes règles de conduite que les particuliers ; il doit ménager l'intérêt des rentiers ses sujets et ne pas les priver de leurs moyens d'existence, en leur rendant leur argent le jour où le placement de cet argent ne leur suffit plus pour vivre. Mais si les rentiers sont ses sujets, les contribuables qui paient la rente le sont également, et c'est à leur sort que doit avant tout s'intéresser un gouvernement, parce qu'ils sont les plus nombreux et les plus pauvres. « Je ne dispute point à la plupart de ceux qui se plaignent du remboursement leur rang et leur dignité, répondait Law; mais je ne leur apprendrai rien de nouveau, ni qu'ils n'aient dit plus d'une fois eux-mêmes, quand j'avancerai qu'en matière de bien public la partie la plus considérable de l'État est composée des laboureurs et des ouvriers, ou du peuple de la campagne et des villes, auquel il faut joindre les marchands. Voilà la source de toutes les richesses d'un royaume, et ce qui soutient tous les autres ordres d'habitants ou de citoyens... Or, je demande si son bien consiste en constitutions et si les rembo:ursemcnts lui font tort K » Une diminution d'intérêt qui ne violait ni la lettre ni l'esprit des contrats allégeait les charges de ce peuple et rendait le remboursement légitime.
Law prétendait plus : il voulait que tous gagnassent à ce changement, l'État, les rentiers et la Compagnie; et dans ses lettres il ne se plaignait que de l'aveuglement des hommes qui ne savaient pas discerner leur véritable intérêt et saisir la fortune. Il promettait à l'État une somme de 1,200,000,000, dont il ne demandait que 3 p. 0/0 d'intérêt : c'était un bénéfice annuel d'au moins 15 millions pour le trésor. C'était aussi un bénéfice pour la
1 Law. Troisième lettre. Ed. Guillaumin, p. 6G7.
Compagûie et pour la France ; car les 36 millions d'intérêts, au lieu d'être infructueusement consumés par d'obscurs rentiers^ seraient tous les ans versés dans un commerce immense qu'ils animeraient ; les capitaux deviendraient productifs et la richesse publique serait accrue. Quant aux rentiers, ils possédaient des valeurs qui par leur nature ne pouvaient augmenter, et qu'avaient même souvent diminuées des ordonnances royales ; avec l'argent du remboursement ils pouvaient se procurer des actions dont les profits étaient illimités. «L'intention de la Compagnie, dit encore' Law, était que ceux qui seraient remboursés fissent acquisition des actions qu'elle exposait en vente au-dessous de leur juste valeur, et qu'en s'assurant à elle-même une rente fixe contre tout événement, l'État fût libéré et les rentiers enrichis *. » « La rente constituée a cette commodité qu'elle ne prend rien ni sur notre temps ni sur nos soins, et ceux qui se sont déterminés à cette nature de bien ont surtout considéré cet avantage; mais elle a aussi cet inconvénient qu'elle ne saurait augmenter comme les biens d'industrie. Les actions participent de la commodité des rentes et des avantages de l'industrie. Occupés d'afiTaires ou plus importantes ou plus agréables, les rentiers devenus actionnaires pourront se reposer du soin de faire valoir leurs fonds sur la Compagnie, dont ils sont bien sur s que les agents ne pourront les tromper : ils jouiront tranquillement du fruit de tout le travail qui se fait dans tout le royaume, dans le commerce, dans la banque et dans la finance; ils verront les fruits multiplier de jour en jour et s'accroi're en leurs mains '-. » Tels étaient les avantages que l'on faisait briller aux yeux éblouis du régent et du peuple.
Ici commençaient les illusions. Si les 1,200 millions eussent été versés dans le commerce, peut-être qu'ils eussent pu avec le temps rendre des bénéfices considérables. Mais ils appartenaient à l'État, et non à la Compagnie; cette dernière ne touchait que l'intérêt de la somme. Or, ou cet intérêt était ensuite payé aux actionnaires, qui, dans ce cas, ne touchaient que les 3 p. 0/0, ou,
' Réponse aux deux lettres, p. 665. — * Idem, p. 666.
IIEMBOURSEMENT DES RENTES. j27
s'il était employé au commerce, il était impossible que les profits dépassassent le capital , et le dividende restait bien au-dessous des 3 p. 0/0.
Néanmoins Law n'hésita pas ; il voyait à la fois dans cette mesure nécessité, justice et profit. Le remboursement des rentes était la condition à laquelle il avait obtenu le bail des fermes ; les deux mesures étaient inséparables ; et, eût-on pu les séparer, le financier dont les grands desseins embrassaient non-seulement une société de marchands, mais l'État tout entier, ne l'eût pas voulu. Le remboursement était pour lui une victoire remportée sur la puissance tyrannique qu'il combattait : l'argent, si hautain sous le règne précédent, était humilié. Il consentit même à fournir une somme plus forte que celle qui avait été stipulée dans le principe. On avait évalué la dépense à 1/200 millions, et les rentes seules faisaient plus de 1,300 millions. Ce n'était pas tout. On détruisait une Compagnie qui avait émis des actions pour la somme de 100 millions : il fallait nécessairement acquitter cette dette. On supprimait les receveurs généraux : il fallait aussi leur rembourser leur finance, qui allait à 8,140,000 livres '. On réduisait à 3 p. 0/0 toutes les rentes payées par l'État : il n'était pas juste que la Compagnie touchât seule un intérêt de 4- p. 0/0, et on lui remboursait aussi ses 100 millions. Enfin, pour efi'acer les dernières traces des misères passées et compléter l'œuvre de régénération, il fallait libérer l'État de toutes les anciennes dettes qui pesaient encore sur lui : des charges et offices qui montaient en 1715 à 542,^250,551 livres, des 66 millions de la Caisse commune des receveurs '^, et des derniers billets de l'État, dont il restait encore près de 50 millions en circulation \ C'était un total de 2,2-26,239,925 livres.
Il n'était pas nécessaire de fournir cette somme tout entière. Les 100 millions des fermes payés en contrats de rentes et en billets de la caisse commune formaient dans l'addition un double
• Enc. Met. : Receveurs généraux. — '^ Ibid.
'" On en avait créé pour 260 millions. On les avait reçus, dans les ventes judiciaires, en paiement des impôts, etc . La Compagnie d'Occident en avait annulé pour 100 millions.
emploi; et le remboursement des fonds de la Ciompagnie était une opératiou fictive^ qui consistait seulement à retrancher un million de la redevance payée annuellement par l'État ; la plus grande partie des charges avait été remboursée en 1716 ^ 1,500 millions pouvaient presque suffire à cette immense liquidation, et la Compagnie les promit.
Cette révolution financière, inouïe jusqu'alors dans les annales des peuples, s'accomplit en peu de jours par une rapide succession d'ordonnances qui allaient jeter dans un déUre frénétique une nation déjà émue par l'agiotage. C'était le 27 août que la Compagnie avait reçu les fermes générales et promis les 1,^200 milhons; le 31 août, la rente et les offices inutiles furent supprimés et durent être remboursés eu espèces ou en billets ; et, le 12 octobre, le prêt de la Compagnie fut porté à 1,500 millions : le succès des premières opérations avait enhardi les novateurs ^
Mais où trouver les 1500 millions ? La Compagnie ne les avait pas, et la France du xvjit^ siècle, qui ne possédait même pas cette somme en numéraire, était loin de pouvoir les porter au trésor. Une société ne dispose librement que des capitaux superflus qui ne sont pas engagés dans la production jom'ualière, et ce n'est toujours que la moindre partie de sa richesse. Le système donnait encore la solution de cette difficulté, a II est bon que la quantité de numéraire soit égale à la demande ^» Or, en créant des actions, Law croyait créer une richesse, et de plus il était certain que cette richesse était vivement désirée. Il ne faisait donc qu'égaler le numéraire à la demande en répandant dans le public une quantité de billets proportionnée au chiffre des actions qu'il émettait, « nombre suffisant pour faire la circulation et former toutes les opérations nécessaires au commerce, » dit l'arrêt du !''• décembre 1719, en parlant des 610 millions de billets qui existaient alors *. Les billets trouvèrent leur emploi, et les actions
• Forbounais, t. V, p. 280.
'Voir Forbonnais, t. VI. Duhautchamp, t. V.
* Lav,', Cons. sur le numéraire, passim. — ♦ Duhautchamp, t,
REMBOURSEMENT DES REiNTES. 129
purent être lancées sans crainte, parce qu'elles étaient assurées de rencontrer des acheteurs.
Le 13 septembre 1719, le roi ordonna, à la prière de la Compagnie, la création de 100 mille actions nouvelles au capital de 500 livres. C'eût été une bien faible somme dans de telles circonstances. Mais, comme par le passé, la Compagnie exigeait une prime qui du premier coup mît ses actions au niveau où la faveur publique avait déjà élevé les anciennes. Or, cette prime était de 4,500 livres, et le total allait former un capital réel de 500 millions *. C'était le tiers de la somme promise.
Exiger, comme on l'avait fait précédemment, que la prime tout entière fût immédiatement versée en échange de l'action, était peut-être une mesure sage qui aurait écarté les agioteurs et modéré la fougue des acheteurs sérieux ; mais c'était aussi un obstacle à la hausse, et Law se garda bien de comprimer l'élan. 11 continua de pousser toujours en avant, jusqu'à ce que le système, porté à ses conséquences extrêmes, démontrât lui-même par sa chute la fausseté de ses principes. Il fut décidé que les actions seraient acquittées en dix paiements égaux de 500 livres; et les spéculateurs, attirés par les gains qu'ils avaient déjà faits, purent encore espérer d'immenses bénéfices.
Aussi l'empressement fut-il prodigieux. L'Europe assista pour la première fois à ces grandes luttes de la cupidité dans lesquelles les passions, agitées comme aux époques solennelles de l'humanité, faisaient oublier par leur sauvage énergie la bassesse de leur cause, et dans lesquelles Tégoïsme lui-même acquérait une certaine grandeur. Il n'y avait plus à hésiter : les actions de la Compagnie conduisaient à la fortune ; on le. savait, et ces actions allaient appartenir à ceux qui les demanderaient les premiers. Plus de conditions : il ne fallait posséder ni mcres, ni filles, ni petites- filles; il sufiisait de pouvoir déposer ses 500 hvres dans les mains du caissier. Dans la rue Vivienne -, où la Compagnie venait d'établir sjn domicile, la foule accourut, pressée, hale-
Les filles, mères et petites-filles étaient montées à 5000 livres.
" CommeThôtel de Mesmes,rueSainte-Avoye, nesuffisoit plusà la banque
130 CHAPllJŒ YII.
tante; chacun tenait son trésor serré contre sa poitrine, regardant d'un œil méfiant son voisin, mesurant avec inquiétude la distance qui le séparait de la bienheureuse porte, et enviant le sort de celui qui le devançait sur ce chemin des richesses. « La phalange s'avançait durant plusieurs jours et plusieurs nuits vers le bureau d'échange, comme une colonne compacte que ni le sommeil, ni la faim, ni la soif ne pouvaient démolir ^ » Heureux ceux à qui leur dignité, leur condition, ou même le hasard permettaient de rencontrer le souverain distributeur de ces biens ! Seigneurs, courtisanes et valets imploraient égalemet une faveur de Law, et couraient s'enrichir en vendant les actions que leurs importunités lui avaient arrachées. Ils n a- ^aient pas besoin, comme le vulgaire, de prendre la file, d'attendre pendant des jours entiers, dévorés de la plus cruelle incertitude, et souvent d'attendre en vain. La livrée des laquais de La^v devenait un déguisement protecteur que d'honnêtes gens ne craignirent pas de revêtir frauduleusement pour pénétrer dans les bureaux. Le financier était poursuivi et assiégé jusque dans ses appartements les plus secrets. « Il voyait forcer sa porte, entrer du jardin par les fenêtres, tomber dans son cabinet par sa cheminée ^ » Son antichambre ne désemplissait pas de seigneurs et de dames qui paraissaient uniquement occupés du désir de lui faire leur cour K Les duchesses lui baisaient la main, au grand scandale des rares personnes qui conservaient encore quelque respect de l'étiquette *. Une femme titrée n'ayant pu trouver l'occasion de lui parler, passa en voiture deroyale, il fut résolu de la transférer eu Ihôtel de Nevers, rue de Richelieu, au commencement du mois d'avril (1719).» S. F. 1886, f. 934.
« Le Sr Lass fit lacquisitiou de six maisons de la rue Vivienne depuis le jardin du palais Mazarin jusqu'à la rue Colbert, qu'il avoit résolu de faire démolir entièrement afin de faire construire à leur place^ un grand bâtiment superbe, qu'il desiinoit à y établir la bourse publique, comme à Londres et à Amsterdam, avec les bureaux de la poste qui sont depuis longtemps en la rue des Bourdonnais.» — S. F. 188G, f. 1078.
• Lemontey, Hùfo ire de la Régence, ch. 9.
' Saint-Simon, t. XXXIII, p. 47. — = Duhautchamp.
* Lettres dç la ducheste d'Orléans.
KE3IB0UaSEMEHT DES RENTES. 131
vant une maison où il dînait, « et fit crier au feu par son cocher et ses laquais. Soudain, tout le monde quitta la table pour savoir où le feu s'était manifesté. La^' se présenta aussi. Dès que la dame Fapercut, elle sauta hors de son carrosse pour lui parler. Une autre s'étant fait conduire devant son hôtel, avec intention d'y verser, criait à son cocher : Verse donc, coquin, verse ! Law étant accouru pour la secourir, elle lui avoua qu'elle avait agi ainsi pour se procurer une entrevue avec lui *. »
Cet oubli de toute dignité, et cette fiévreuse ardeur du gain attestaient une profonde révolution dans les mœurs et dans les idées de la nation; la noblesse s'avilissait au milieu de ces saturnales conduites par le démon de l'argent, et 1 amère plaisanterie adressée par Turmenies au duc de Bourbon retombait sur l'aristocratie presque tout entière : a Pi, monseigneur ! votre bisaïeul n'a jamais eu que cinq ou six actions, mais qui valaient bien mieux que toutes les vôtres ^ ! »
En quelques jours, les 100,000 actions furent enlevées par cette cohue de solliciteurs intrépides, et commencèrent à circuler de main en main sous le nom de cinq cents ■^, augmentant sur la place le nombre déjà trop considérable des papiers de la Compagnie. L'avidité fut si grande et en même temps si aveugle que beaucoup d'actionnaires abandonnèrent à tout prix leurs titres pour se précipiter sur la nouvelle proie ; les mères, filles et petites-filles tombèrent un instant à 4,000 livres, pendant que les cinq cents s'élevaient au-dessus de 8,000 livres • ; bizarre enivrement que celui qui mettait une telle différence entre des actions de môme nature et de la même Compagnie !
Cette faveur excita de nombreuses réclamations. On avait fait briller aux yeux des rentiers l'espoir d'une rapide fortune, et on leur enlevait les avantages du placement qu'on leur avait promis. A peine les bureaux de remboursement étaient-ils ouverts,
' LeUres de la duchesse d'Orléans, citées par M. A. Cochut : Law^ non système et son époque.
* Saint-Simon, t. XXXIV, p. 71.
' On leur donna ce nom à cause du premier versement de 500 livres.
* Forbonnais, t. VI, p. 3U0.
132 t:iiAPiTUE VII.
que les actions étaient distribuées et les bureaux de la Compagnie fermés. Le créancier, qui se croyait frustré par rÉtat;,n avait pas même la ressource de réparer sa perte : il ne pouvait être ni rentier ni actionuaire; ou, s'il voulait acheter des cinq cents, il fallait les demander aux premiers acheteurs qui lui faisaient payer 8,000 livres ce qu'il aurait dû avoir pour 5,000. La plainte était légitime ; on y fît droit ; mais, en accordant aux rentiers une juste compensation du sacrifice cpi'on leur imposait, on voulut aussi conserver autant que possible la liberté des négociations. L'arrêt du ii2 septembre décida qu'on ne recevrait désormais en paiement que l-^s billets de l'État, les billets de la Caisse commune, les actions sur les fermes, et les récépissés du trésor; eu un mot. que les valeurs remboursées. Mais un autre arrêté du ■25 modifia le premier, en permettant de payer en billets de banque, sous la condition de donner en sus 10 p. 0,0 : l'or et l'argent étaient entièrement bannis*.
Il manquait encore à Law 1 milliard. Sous prétexte de répondre à l'empressement du public dont les demandes n'avaient pu être satisfaites, il créa, le ^28 septembre, 100,000 autres actions aux mêmes conditions que les précédentes : les rentiers obtinrent pourtant que les récépissés de remboursement seraient seuls roçus à l'exclusion des espèces et même des billets. L'agiotage reflua aussitôt sur tous les contrats de l'État qui n'avaient pas encore pris part au mouvement général; on se les arracha^ comme au mois de mai on s'était arraché les actions de l'Occident, et bientôt on donna partout 11 ,000 livres en or pour avoir en papier 10,0 '0 livres dont on eût à peine trouvé 1,000 écus en
' M. Eug. Daire suppose que cet arrêt ue fut pas exécuté, et sappuie sur le silence de Paris et de Dulot, qui ne sont rien moins que des preuves. L'arrêt du 28 septembre, qui n'admet que les billets de l'État, les récépissés du trésor, etc., et celui du 21 octobre, qui ajoute à ces titres les récépissés povr \e< arrérages des pensions Brriérées semblent indiquer le contraire, i-a hausse de toutes ces valeurs confirme les arrêt? et n'aurait certainement pas eu lieu ?i on n'avait pas eu besoin de se les procurer pour acquérir des actions. Il est mutile de contester par hypothèse un fait appuyé sur d'autres faits incontestables.
RE>fl{nrRSEMENT DES RENTE?. 133
1715 K Ces actions disparurent comme les premières : l'aviditt^ semblait insatiable.
Le 2 octobre, une troisième émission de 100^000 actions compléta les 1,500 millions, et fut suivie, le i, d'une autre création supplémentaire de :>i,000 actions qui n'était pas même sanctionnée par un arrêt du conseil. Après avoir vendu, en moins d'un mois, une valeur fictive de 1 milliard, on en versait encore toutà-coup sur la place pour 600 millions, et nul ne savait où s'arrêterait le progrès de cette colossale Compagnie-, et l'interminable série de ses émissions. Le public fut surpris, bésita, et, pendant quelques instants, les actions llécbirent ; mais ce fut pour se relever aussitôt avec la confiance, et monter, monter toujours, grâce aux soins que prenait Law d'écarter chacun des obstacles qui pouvaient effrayer l'agiotage. La plupart des joueurs, ne cherchant que les profits sûrs nt rapides de la hausse, avaient acheté et achetaient encore sans avoir les fonds nécessaires pour tout payer. Ceux qui ne possédaient que 10,000 livres avaient pu demander 20 actions à la Compagnie, assurés de les céder aussitôt avec un bénéfice de 600 p. 0 0 ; ils pouvaient même acheter encore sur la place, au prix de 5,000 livres, l'action cpi'ils négociaient le lendemain avec un profit de 50 livres ; mais tous n'étaient pas disposés à faire à la caisse de la Compagnie un versement qui ne rapporterait rien, et quelques-uns ne le pouvaient pas; car ils avaient déjà engagé tous leurs capitaux dans leurs premiers achats. L'approche de l'échéance d'octobre les inquiétait, et l'inquiétude, multipliant les ventes, menaçait les actions d'une baisse fâcheuse. Une ordonnance du 20 octobre rendit la sécurité aux agioteurs ; les neuf derniers paiements, qui devaient avoir lieu de mois en mois, furent reportés à la fin de chaque trimestre, en décembre, en mars et en juin : l'action acquittait ainsi à la fois 1,500 livres au lieu de 500; mais le joueur avait deux mois de répit, et la hausse continua^.
• Forboniiais, t. VI, p. 300. — On se rappelle qu'à la mort de l.oui^ X billets de rÉt:il et antre?; perdaient ju-^q /à TO et 8') p. O/'^t. ^ Furb. t. VI, p. 304.
13i CHAPITRE VII.
Pendant les derniers jours du mois, les négociations furent plus vives, la lutte plus animée et plus variée que jamais. Les actions, les billets de banque, les contrats de rente, circulaient pêle-mêle, courant de main en main, toujours offerts et toujours achetés; présentant à l'insatiable activité des agioteurs une variété infime de fructueuses opérations. C'étaient tantôt les récépissés de remboursement qu'on se disputait, et que les habiles savaient céder au moment oùracharnement des acheteurs les avait élevés au plus haut ; tantôt les billets de banque, que les capitalistes échangeaient contre de l'or avec un bénéfice de 5 et 10 p. 0/0. Les actions elles-mêmes, bien que portées toutes au même niveau , avaient en réalité des valeurs différentes , et pouvaient donner lieu à d'heureuses combinaisons de vente et d'achat ; quand elles étaient cotées à 10,000 livres, il sufiisait de 5,500 li- ^Tes pouravoirun cinq cents, taudis qu'une fille en coûtait 9,575 : OQ retranchait de la valeur du cours le montant des sommes que chaque titre devait encore à la Compagnie : les filles avaient à payer i25 livres, les cinq cents 4,500. Tous ces papiers de nature diverse, créés ou relevés en moins de trois ans par le génie d'un seul homme, formaient une somme de près de 1 0 millards, parmi lesquels les actions seules représentaient 6 milliards 333 millions ^
C'est de l'énorraité de cette somme, qui faisait alors la joie et le triomphe du financier, que la postérité peut aujourd'hui demander un compte sévère. Il avait rétabli la confiance et ranimé le commerce : ce fut là un service incontestable ; mais il aurait pu en rendre de plus grands et de plus solides s'il n'eût tendu les ressorts du crédit jusqu'à les briser. Il avait créé des billets de banque, et la nation en avait profité; il ne fallait pas abuser de ce trop facile moyen de produire des richesses. Il avait créé une Compagnie, et la nation en avait profité; ses privilèges étaient immenses ; ses fonds, grâce aux versements des filles, allaient
' Dans cette bomine de lO milliards, il faut compter un milliard de billets de banque, environ un milliard de récépissés et plus d'un million en numéraire.
REMBOURSEMENT DES Rl-NTES. 135
être considérables ; elle pouvait réussir ; mais là aussi il fallait savoir se modérer^ ne pas trop promettre afin de tout tenir, et surtout ne pas favoriser l'élan d'un enthousiasme trop excessif pour être durable. Il ne fallait pas exiger -4,500 livres de prime par action;, et ne pas laisser ces mêmes actions monter à 10,000 livres. Le remboursement était possible, mais il ne fallait pas avoir la prétention d'augmenter la fortune du pays en doublant vX triplant la valeur des sommes dont on déchargeait FÉtat. Law avait agi tout autrement; il avait sollicité la cupidité, pressé la hausse, et il avait cru faire un acte d'homme d'État, parce qu'il avait aveuglé une nation.
Les joueurs ne songeaient pas alors à lui adresser de pareils reproches. Tous les matins, ils se rendaient en hâte dans le lieu où se traitaient les afiaires, et passaient leur journée entière à suivre avec anxiété les perpétuelles évrJutions de la hausse et de la baisse, qui faisaient et défaisaient leurs fortunes. La rue Quincampoix était le rendez-vous général. Depuis longtemps elle était préparée à devenir le théâtre des drames de l'agiotage. Quand Paris, devenu sous la troisième race la résidence ordinaire de ses rois, avait brisé ses barrières trop étroites pour s'étendre sur les rives de la Seine, deux cités rivales s'étaient élevées presque en même temps autour de l'antique Lulèce : au midi, la cité des arts, bruyante et inquiète, avec son université,, ses collèges, ses docteurs, troublant sans cesse la paix par les clameurs de sa jeune et ardente population, mais faisant l'admiration du monde chrétien par la science et l'éloquence de ses maîtres; au nord, sur la rive droite du fleuve, la cité plus humble et plus silencieuse du commerce, avec ses rues tortueuses, ses sombres boutiques et ses bourgeois âpres au gain.j Là on parlait peu et on agissait beaucoup; là nul ne restait inactif, depuis le petit marchand qui ouvrait son échoppe à la pointe du jour, jusqu'au juif qui, la nuit, pesait secrètement ses pièces d'or à la lueur de sa larnpe. Cette cité n'avait pas la brillante renommée de sa voisine; on n'y raisonnait pas sur les attributs de Dieu; on n'y Lai-tait pas le guet; ou si, par hasard, les habitants montraient leur mécontentement, c'était comme
^3G CHAPITRE YII.
au té-mps d'Élienne Marcel et des Cabochiens, par de terribles se ditions et par de sanglantes guerres civiles. Mais ces travailleurs grandissaient lentement avec les siècles, entassant dans leurs maisons enfumées les richesses que le noble prodiguait sans souci, et un jour, traversant les mers, ils devaient répandre leurs produits dans les deux continents, et faire de Paris la seconde ville du monde.
C'est au milieu de ce foyer de l'industrie, entre les populeuses rues Saint-Denis et Saint-Martin, que s'était élevée la rue Quincampoix, qui d'un côté touchait presque à la rue des Lombards, et de l'autre venait aboutir aux anciennes murailles de la ville ^ Des banquiers l'avaient construite ; un banquier lui avait donné son nom ; là s'étaient établis, depuis des siècles, des préteurs qui fournissaient des fonds aux marchands des quartiers environnants; là on venait négocier les lettres de change et on faisait le comiuerce d'argent. Là aussi, pendant les dernières années de Louis XIV, étaient venus tous ceux qui voulaient se défaire de quelques-uns des nombreux papiers de l'État; la rue s'était animée : le grand roi avait tant prodigué les ressources du crédit, et on avait si peu de confiance dans ses promesses, que chacun s'empressait de venir offrir à tout prix les titres qu'il possédait! Lorsque la Compagnie eut émis ses actions, ce fut aussi là que Ton accourut pour vendre et pour acheter. L'affluence du public augmenta avec la faveur des actions; bientôt même, pour abrég3r les lenteurs du contrat, on cessa de s'adresser au banquier et au changeur; on s'aborda en pleine rue, offrant ou demandant des billets et des actions; des groupes se formèrent, et la foule devint si considérable qu'il fallut interdire l'approche des voitures, transformer la rue en un marché, et y mettre une garde de douze hommes '. Des grilles s'élevèrent à chaque ex-
* Sou3 Philippe-Auguste, l'enceinte septentrionale de la ville, partant de l'extrémité orientale du Louvre (appelée Tour qui fait le coin, et située en face de la tour de Nesle) pour aboutir à la porte Barbelle, vis-à-vis de la Tûiu-nelle, passait à l'endroit où est aujourd'hui la rue aux Ours. Cette enceinte subsista jusqu'à François U^.
« /. de la Reg. S. F. 1886.
REMBOURSEMENT lŒS RENTES. 137
trémité ; ouvertes pendant le jour, elles protégèrent pendant la nuit le repos des habitants du quartier, qui avaient perdu le sommeil depuis que la bruyante et infatigable cohue des joueurs assiégeait leurs maisons. Mais le tumulte recommençait avec le jour; dès le matin, les carrosses stationnaient en longue file dans la rue Aubry-le-Boucher, et se succédaient sans interruption jusqu'au soir; c'était de ce côté que se trouvait l'entrée des seigneurs, qui abandonnaient à la feule celle de la rue aux Ours. Mais Torgueil du sang et la séparation des castes disparaissaient dans l'enceinte de cette bourse en plein air, où l'on ne reconnaissait plus d'autre distinction que celle de la richesse et de l'habileté : seigneurs et laquais, prêtres et libertins, fripons et dupes étaient confondus dans un étrange pêle-mêle. L'auteur du Journal de la Régence s'étonnait de rencontrer dans cette cohue les gens qu'il avait appris à respecter le plus. « On y voyoit des docteurs de Sorbonne, des prêtres et des religieux qui se mêloient à ce commerce aussi bien que toutes sortes de personnes, et dont tout le monde étoit alors comme enchanté *. » C'est le même journal qui nous apprend comment les habitants de la rue obtinrent la permission de la fermer de grilles. « Le 4 novembre 1719, M. le garde des sceaux, passant par la rue aux Ours, fut obligé d'y rester plus d'une heure à cause d'un embarras, pendant lequel plusieurs gens de boutique de cette rue lui représentèrent le préjudice considérable qu'ils recevoient dans leur commerce de jour et de nuit, par le concours extraordinaire de monde que les actionnaires et les agioteurs attiroient dans la rue Quincampoix et dans la rue aux Ours; sur quoy ce magistrat avoit permis d'y mettre ordre. Le même jour, M. de Machault, lieutenant-général de police, fit publier une ordonnance par laquelle il fut fait défense à toutes personnes de s'attrouper dans la rue Quincampoix avant huit heures du matin, avec ordre d'en sortir à neuf heures du soir ^ »
Jamais Paris n'avait vu une foule aussi nombreuse se presser dans ses rues. Le nombre des carrosses était doublé, et malgré
« Joxirnnl de la Bégmct», S. V. IRHC, t. H, f. 109->. — « Ihidpm, f. 1(109.
138 CHAPITRE YII.
cela on en trouvait difficilement quand on en avait besoin*. Chaque jour les étrangers affluaient dans la capitale ; « on prétendoit^ dit le Journal de la Régence à la date du l^'" décembre, que depuis le 15 octobre il étoit arrivé à Paris 25,400 étrangers*; d et quelques lignes plus loin, il porte ce chiffre à 30,000 ^ « On écrit de Lyon, d'Aix, de Bordeaux, de Strasbourg, de Bruxelles, que les carrosses et les voitures publiques y sont retenus deux mois d'avance, et on y agiote les places retenues pour venir à Paris*. »
C'était le temps des merveilles. Pendant qu'en province on se disputait les places des voitures, à Paris on se disputait les logements. Il ne suffisait pas de se trouver dans la rue à Theure des afîaires, on voulait y habiter; on spéculait sur les appartements, et la moindre chambre, la plus humble boutique devenait pour rheureux propriétaire une source abondante de revenus. Des bureaux de changeurs s'étaient ouverts dans toutes les maisons depuis la cave jusqu'au grenier, et ces bureaux étaient loués deux, trois et quatre cents livres par mois. «Une maison de six à huit cents livres de loyer par an en contenait jusqu'à trente ou quarante ^ », et produisait ainsi plus de 100,000 livres. Un procureur au Châtelet louait une salle basse de sa maison à raison 50 livres par jour; quelques locataires construisaient des guérites sur les toits et en retiraient un énorme profit. D'autres enfin prêtaient leur corps et se transformaient dans la rue en pupitres vivants : un noble gentilhomme ne dédaigna pas de faire sa fortune dans cet humble métier ^, et un bossu jovial, profitant de son esprit et des disgrâces de la nature pour éclipser ses rivaux, gagna en un an 150,000 livres "' : que de contrats de vente dut supporter son dos !
Ces bénéfices n'étaient rien en comparaison de ceux qu'accu-
» Journal de la Régence, S. F. 1886, t. II, f. 1 115. — * Ibidem, f. 1 1 14. ^ Journal de la Régence, S. F. 1886, t. II, f. 1115. — "* Ihidem.. ^ Duhautchamp. Hist. du Système, t. IL ^ Nommé de Nanthia. — Voir encore Duhautchamp. ' Dans les caricatures du temps on représente Arlequin servant de pupitre aux agioteurs (Car. sur le syst. de Laïc, a» T864, Q. 12).
mulaient les joueurs favorisés du sort; on gagnait des châteaux en un jour ^ et on compta bientôt les gains par 20 et 30 millions. Les fortunes étaient si rapides qu'il semblait que l'argent ne coûtât plus rien; on prodiguait les billets de 1^000 livres aussi facilement qu'on eut en d'autres temps dépensé des écus. Un agioteur, nommé TEspinasse, dînait avec quelques-uns de ses amis; il lui prit fantaisie d'avoir une gelinotte. A cette époque le gibier était rare et le rôtisseur n'en possédait plus qu'une qu'il avait vendue dix écus au marquis de B***. L'agioteur voulut absolument l'avoir ; il en offrit 200 livres et, avec la permission du marquis, il emporta la gelinotte i .
On citait un garçon de cabaret, nommé Gabriel Bourbon, qui avait amassé 30 millions; un abbé Duval, qui dépensait follement les 18 millions qu'il devait à l'agiotage ; un Savoyard, sans nom et sans argent, que le hasard avait tout-à-coup fait riche de 40 millions; le domestique dun banquier, qui avait gagné 50 millions, et un pauvre hère de Montélimart, spéculateur ruiné et sans crédit, qui en 1720 possédait 70 millions : hommes obscurs ou méprisables que la fortune tirait de la misère et du néant pour les élever d'un tour de sa roue au niveau des plus puissants et des plus orgueilleux seigneurs du royaume. Une mercière de Namur fut plus heureuse encore ; un procès l'appelait à Paris ; elle vint, vendit, acheta des actions, et fit si bien qu'elle gagna plus de 100 millions. La timide soUiciteuse devint une grande dame, eut ses terres, ses vassaux, et se logea magnifiquement dans rancien hôtel de l'archevêque de Cambrai -. Le cocher de Law devint millionnaire. Un jour, il se présenta devant son maître avec deux laquais et lui dit : a Je vous quitte, monsieur, il vous faut un cocher pour me remplacer. En voici deux que je connais et dont je réponds. Choisissez, je prends l'autre pour moi '. » « Quelles fortunes inespérées, incroyables même à ceux qui les ont faites î s'écriait alors Montesquieu. Dieu ne tire pas plus
' Duhautchamp, l. Il, p. 159.
'^ Voir D'ihautchamp. Histoire du Système, i. M, les Cinq Cents, passim.
^ Cité par M. A. Cochut.
liO CHAPITRE Yir.
rapidement les hommes du néant. Que de valets servis parleurs camarades, et peut-être demain par leurs maîtres * ! o
Ces favoris de l'agiotage faisaient Tadmiration du public qui ne parlait que de leurs prodigalités -. Les sottises éclatantes ont eu de tout temps le privilège d'inspirer un certain respect à la foule qu'elles étonnent, et les extravagances de ces grossiers parvenus, qui passaient subitement d'un grabat à des palais, et qu'enivrait leur richesse inespérée, étaient une matière inépuisable à s^s applaudissements. Il n'était pas rare de les voir hasarder sur une partie de cartes des billets de 10,000 livres 3. L'un donnait, pendant une semaine entière, dans son château, des fêtes plus pompeuses que celles de Louis XIV * ; un autre achetait pour 4 millions de pierreries, et disputait victorieusement un service de table commandé par le roi de Portugal. Mais rien n'égala le luxe que déployait à sa table un Mississipien (c'est ainsi qu'on nommait les gens enrichis par les actions de Mississipi) dont Duhautchamp ne nous a malheureusement pas conservé le nom. « Rien n'y manquait de tout ce que le gourmet le plus voluptueux pourrait imaginer. Les desserts qu'on y servait étaient de nature à surprendre les plus experts machinistes. De gros fruits qui auraient trompé les yeux les plus clairvoyants étaient si artistement travaillés, que, quand quelqu'un, étonné de voir un beau melon en hiver, s'avisait de le toucher, il en rejaillissait sur-le champ plusieurs petites fontainefe de différentes sortes de liqueurs spiritueuses qui charmaient Todorat; pendant que le Mississipien, appuyant le pied sur un ressort imperceptible, faisait faire à une figure artificielle le tour de la table, pour y
' Lettres persanes, 1721, lettre 138.
* La caricature ne les épargnait pourtant pas toujours. Dans le ve'ritahle portrait de rnessire Quincampoir, on représente l'agioteur sous la figure d'un gros homme ivre, étendu sur un pourceau, et tenant à la main deux pancartes avec ces mots : Un instant m'a enrichi, vn instant m'a ruiné. (Musée de la Car. t. l", pi. 13.)
' Duhautchamp. Le Journal de la Régence dit qu'on joua't jusqu'à 60,000 liv.
* C'est un nommé Fargès qui avait acheté le château de Mont ferme! 1. [Journal de la Régence, S. F. l886, t. 111, f. 1194).
REMBOURSEMENT DES REMES. {H
verser du nectar aux darnes^ devant qui il la faisait arrêter*. »
Ces folies plaisaient au vulgairfe; mais elles inspiraient des réflexions amères au philosophe qui voyait ces parvenus choyés et recherchés par des gentilshommes qui se piquaient de dignité, a Dans le siècle précédent, dit Duclos, la noblesse et le militaire n'étaient animés que par l'honneur ; le magistrat cherchait la considération; l'homme de lettres, l'homme à talents ambitionnaient la réputation ; le commerçant se glorifiait de sa fortune, parce qu'elle était une preuve d'intelligence, de vigilance, de travail et d'ordre ; les ecclésiastiques qui n'étaient pas vertueux étaient du moins forcés de le paraître. Toutes les classes de l'État n'ont aujourd'hui qu'un objet, c'est d'être riches, sans que qui que ce soit fixe les bornes de la fortune où il prétend ■"^. d Et pour atteindre à cette fortune, les seigneurs se faisaient les complaisants de ceux dont ils n'auraient pas voulu pour laquais quelques mois auparavant. Un duc de La Vrillière donnait une de ses parentes à un nommé Panier de Lyon; un membre de la famille des Villars-Brancas s'engageait solennellement à épouser la fille d'André le Mississipien, alors âgée de deux ans, à condition de jouir de -20,000 livres de rente jusqu'à l'époque du mariage'. Jamais les mœurs n'avaient été si profondément altérées : bassesse chez les grands; insolence chez les nouveaux riches; jalousie chez le peuple; corruption et cupidité chez tous. Lps crimes devenaient plus fréquents; chaque jour on entendait dire que quelque banquier, quelque agioteur avait été dévalisé ou assassiné. C'était le valet de chambre d'un lieutenaiit-général qu'on trouvait coupé en morceaux au bas du p(tnt Royal; c'était le corps mutilé d'une femme qu'on retirait d'une voiture abandonnée ; c'étaient des tronçons de cadavres que chariait parfois
• Duhautchamp, t. II. — Ce Mississipien était un ancien peintre en paysage. C'est probablement un certain Saint-Germain, mauvais peintre d'Aix, dont parle le maréchal de Villars (t. \^^, p. 40).
* Duclos. Mém. secrets, t. II, p. 58.
"• Le mariage n'eut p'iis lieu; mais le gentilhomme n'en toucha pas moin» quelque temps la pension (Saint-Simon, t. XXXIV, p. 76).
i'rl CHAPITRE VJl.
la Seine ^ . Une profonde terreur glaçait les esprits ; on n'osait plus sortir la nuit ni dans les rues, ni hors delà ville; on croyait voir partout des assassins, et il semblait que la possession d'un portefeuille suffit pour désigner une victime à la mort 2.
Parmi tous ces attentats, aucun n'eut autant de retentissement que celui du comte de Horn. C'était un jeune homme de vingt-deux ans qui appartenait à une des plus illustres familles de l'Europe. L'infortuné comte de Horn, qui eut la tête tranchée en 1568, était un de ses ancêtres. Sa mère était fille du duc d'Areniberg, grand d'Espagne et chevalier de la Toison d'Or ; son père avait servi en France en qualité de lieutenant-général et avait reçu sept blessures à la bataille de Ramillies ; enfin il était parent du régent par la douairière d'Orléans. Mais depuis longtemps il vivait à Paris dans la débauche, et la débauche l'avait ruiné. On l'avait vu, mêlé aux plus hideuses orgies du temps, traîner son ivresse par les rues, insulter les passants, et un jour sauter devant le clergé sur le cercueil d'un procureur et inonder d'eau bénite la tête du mort en s'écriant : a Tiens, bois, mon ami, on ne meurt que de soif ^ » 11 avait besoin d'argent et il ne recula pas devant un assassinat pour s'en procurer. Il s'entendit avec deux débauchés perdus de dettes comme lui : Lestang, fils d'un banquier flamand, et le comte de Melle, capitaine réformé; et tous trois s'adressèrent à un courtier, nommé Lacroix, pour lui vendre, disaient -ils, des actions à bon marché. Un rendezvous fut donné dans un cabaret voisin de la rue Quincampoix '', où l'on devait traiter l'afl'aire en déjeunant. Lacroix y vint : mais à peine furent-ils seuls, que les brigands se précipitèrent sur lui, lui arrachèrent son portefeuille qui contenait cent mille livres et le percèrent de dix coups de poignard. Mais la victime s'était débattue, et un garçon, entendant des cris, s'était hâté de
• Joimial de la Régence, S. T. 1886, t. III, f. 1228.
2 Journal de la Régence. Voir t. II et III, f. 1121, 1122, 1232, 1267. — Des pages entières sont remplies d'assassinats : on sait que c'est à cette époque que le fameux Cartouche fut exécuté.
'^ Journal de la Rég. t. III, f. 1267.
* Ce cabaret, appelé VÉpée de bois, était situé impasse de Venise.
REMBOURSEMENT DES RENTES. 4i3
fermer la porte à double tour pour couper la retraite aux assassins. L'un d'eux cependant^ le fils du banquier, qui faisait le guet, s'échappa. Les deux autres s'élancèrent par la fenêtre, mais furent bientôt saisis, ramenés et reconnus coupables malgré leurs dénégations. Grande fut la rumeur : le crime méritait le supplice de la roue, et c'était une chose inouïe que de voir un homme de la qualité du comte de Horn exposé sur la roue. Tous ceux qui étaient liés à sa famille, les Montmorency, les Ghàtillon, et les nobles des Pays-Bas firent auprès du régent les plus rives instances pour obtenir sa grâce et pour sauver cette humiliation à la noblesse. Elles furent inutiles : Law voulait un exemple terrible pour rassurer les possesseurs de billets.
a Le crime fait la honte, et non pas Téchafaud, répondit le régent, et d'ailleurs je partagerai cette honte ; cela doit consoler les autres parents. » Cependant il laissa pénétrer dans la prison le prince de Robec, Montmorency et le maréchal d'isenghen qui essayèrent inutilement de faire prendre du poison au condamné : l'assassin n'eut pas même le courage du suicide. Il fallut que la sentence s'exécutât, et, le 26 mars 1720, le comte de Horn fut roué en place de Grève avec son complice, au milieu d'une foule immense accourue pour jouir de son sai)plice ^
Duclos dit qu'il a souvent entendu les grands se plaindre amèrement de cette exécution '^. Cette plainte injuste témoignait de la profondeur de la blessure faite à la noblesse. Us sentaient tout le mal que leur avait causé la régence, mais ils ne s'apercevaient
' Duclos, Mém. aecretSy t. II, p. 25 et suiv. — Journal de la Régence, t. III, f. 1267 à 1271.
* Le prince de Horn, auquel le régent avait adjugé la confiscation des biens de son frère le comte de Horn, répondit, dit-on, par cette lettre : « Je ne me plains pas, Monseigneur, de la mort de mon frère ,' mais je me plains que Votre Altesse Royale ait violé, en sa personne, les droits du ruyaume, de la noblesse et de la nation. Je vous remercie de la confiscation de ses biens; je me croirais aussi infâme que lui si je recevais jamais aucune grâce de vous. J'espère que Dieu et le roi vous rendront un jour une justice aussi exacte que vous l'avez rendue à mon malheureux frère (J. de la Régence, f. 127 1}. »
pas que la cause en était moins dans le châtiment d'un de leurs membres que dans la dépravation de tous. Il y a dans l'histoire de l'humanité des époques pour le vice comme il y en a pour la vertu. Le siècle de Louis XY, si étincelant d'esprit, de verve et de gaîté, si profond dans ses satires, si enthousiaste dans ses aspirations vers l'avenir, et parfois même si sérieux, ne fut jamais le siècle de l'austérité. Le temps des dévouements était passé, et Louis XIV avait épuisé la grandeur et la gloire de la nation. La guerre n'avait plus que des revers, larehgion que des menaces, la cour qu'une froide étiquette assombrie par des deuils perpétuels. Dès que les nobles n avaient plus senti peser sur leurs têtes la main glacée du vieux roi, ils s'étaient précipités dans les plaisirs avec ime telle fougue qu'ils tombèrent rapidement jusque dans la crapule. Toute dignité fut mise de côté. Le duc d'Orléans, régent du royaume, donna l'exemple. Le Palais-Royal de\1nt une maison de débauche; tous les jours, après l'heure des affaires, il s'y enfermait avec ses amis, ses roués, comme il les appelait, et passait la nuit à boire au milieu de ses compagnons et de ses maîtresses; 4à s'asseyaient pêle-mêle les marquises, les courtisanes, les comtesses et les actrices : l'égalité dans le vice effaçait les distinctions de la naissance. Souvent, après ces orgies, il fallait déshabiller et mettre au lit le chef de TEtat, qui, le lendemain, allourdi par l'ivresse, était incapable pendant des heures entières de répondre à une question sérieuse '. Une de ses favorites, la comtesse de Sabran, n'avait été que juste, lorsque dans un de ces soupers elle lui dit que Dieu, après avoir créé l'homme, prit un reste de boue dont il forma l'âme des princes et des laquais -. Le prince de Bourbon et le prince de Conti étaient aussi corrompus : ils ne différaient du régent que parce qu'ils avaient moins de puissance et d'esprit. Les femmes donnaient ellesmêmes le spectacle de la plus scandaleuse débauche. Toute la France connaissait les débordements de la duchesse de Berri; on allait même jusqu'à soupçonner le père d'être l'amant de sa
' Voir Saint-SimoD et Duclos, passim.
* Duclos, Jf. secrets, t. l•^ p. 219.
REMBOLHSE.MLXT DES RENTES. 1^5
fille : tant ou avait de mépris pour l'un et pour l'autre ^ ! La passion de Targent, la facilité d'amasser des richesses, le bouleversement des fortunes devaient produire d'étranges révolutions et laisser des traces profondes dans une société aussi avilie. L'or acheva ce que la débauche avait commencé, et, comme l'a encore remarqué l'un des hommes les plus honnêtes du siède : « Si la régence est une des époques de la dépravation des mœurs, le système en est une encore plus marquée de l'avilissement des âmes *. »
' Duclos, t. I«f, p. 223. — Duclos ajoute : « Le duc d'Orléans en fut aTtri et s'en indigna d'horreur; sa fille n'en fut révoltée que d'orteil, et ni l'un ni l'autre ne se contraignirent davantage. »
* Duclos, .V. secrets, t. II, p. 5.
Assemblée générale de la Compagnie (déc. 1 7 19). — Valeur des actions. — DifBculté de les soutenir. — Revenus de la compagnie. — Dividende fixé à 200 livres. — Commerce de la compagnie. — État de la Louisiane. — Promesses exagérées. — Fondation de la Nouvelle-Orléans. — Envois de colons, — Violences de la police. — Les Bandouillers du Mississipi. — Profusions de Law et du régent. —Pensions. — Gratifications. — La\v converti par l'abbé Tencin. — Law contrôleur général. — Law grand seigneur et grand propriétaire. — Réformes de La\v. — Liberté du commerce. — Suppression des offices. — Abolition de difi^érents droits. — L'impôt sur les boissons. — Le commerce des grains. — Le chanvre. — Les boucheries. — Avances faites au commerce. Prospérité de la France. — Constructions nouvelles. — Canaux. — Services rendus à l'agriculture. — L'impôt des tailles. — Remboursement des charges du Parlement. — L'Université. — Puissance politique de Law.
C'était le système qui avait produit ces fortunes merveilleuses et augmenté cette corruption; mais on jouissait des fortunes sans songer à la corruption^ et Fauteur de ces biens et de ces maux^ Law, était révéré comme un être surnaturel, créateur et dispensateur souverain des rictiesses. Il avait promis de relever le royaume da discrédit dont l'avaient frappé quinze années de guerre et de misère; et déjà le trésor, naguère épuisé, répandait ses largesses sur la cour et sur le peuple. L^'argent, si rare quatre ans auparavant, était presque dédaigné; les billets circulaient partout, et les millions se multipliaient chaque jour sous les presses de la banque. On n'entendait parler à la mort de Louis Xr\' que de gens ruinés, de commerce languissant, de paysans affamés ; dans les derniers mois de 1719, on ne s'entre-
tenait au contraire que de gains faciles, de dettes liquidées, de fortunes subites; les plaintes des misérables étaient étouffées sous les accents de triompbe des heureux du jour. Il n'était pas un seul de ces nouveaux millionnaires qui ne comprît qu'il devait à Law son bonheur, et, ce qui valait mieux que la reconnaissance, il n'était personne qui n'espérât encore arriver à la fortune par sa faveur.
L'assemblée de décembre 1719 ^ fut peut-être le plus beau moment de cette grandeur passagère. Tous les ans les trente directeurs et les principaux actionnaires devaient arrêter les comptes, régler les bénéfices et tracer la marche que suivrait la Compagnie. Ce fat une belle et étrange réunion. Les directeurs étaient presque tous d'anciens fermiers généraux ou de riches financiers, habitués depuis longtemps à administrer les affaires; à côté d'eux siégeaient indistinctement, parmi les actionnaires, le duc de Bourbon, le prince de Couti et de grossiers porte-faix devenus millionnaires : c'était encore le pêle-mêle de la rue Quincampoix. Mais on ne rencontrait là que l'élite des joueurs : tous riches, ils affectaient tous un luxe inouï, et les plus humbles naguère étaient alors les plus parés. Le régent présidait; mais, en réalité, Law, avec le simple titre de directeur, conduisait seul toutes les déhbérations, et dictait ses volontés à œtte foule enrichie de ses bienfaits.
Les actions avaient à peu près atteint leur taux le plus élevé : pendant le courant du mois elles avaient varié de GOO à 750 p. 0/0', c'est-à-dire que l'action sur laquelle on avait acquitté 1,500 livres s'était vendue 10,000 et 1-2,500 livres. Quel que fût l'avilissement de l'argent, l'ancien dividende de 12 p. 0/0 ne pouvait plus suffire à un pareil capital 'K II fallait prendre un parti : abandonner l'action et la laisser retomber jusqu'au chiffre auquel elle avait été créée, ou promettre aux porteurs un intérêt raisonnable de leur argent. Alternative terrible qui dut plus
* Le 30 décembre 17 19. — Voir Forbonnais, t. VI, p. 311. — Piganiol de la Force, Desc. de la France.
* Journal de la Régence, S. F. 1886, t. III, f. 1 120.
* Les actions à 12,000 liv. n'auraient rapporté que 1/2 p. 0 0.
Ii8 CHAPITBF, Vill.
d'une fois troubler lespiit de Law et mêler lamertume à se? suaves : car c'était la pierre d'achoppement contre laquelle venait toujours se heurter le système. Nous 1 avons déjà dit, laisser retomber Taction, c'était descendre une pente sur laquelle il est bien difficile d'arrêter la confiance ébranlée, et Law, conséquent avec ses principes, ne voulait pas amoindrir la fortune publique en dépréciant les actions. Il ne pensait au contraire qu a les maintenir ; et, comme plusieurs agioteurs songeaient, dès la fin de novembre, à se retirer de la lutte et à convertir en bonnes valeurs les gains qu'ils venaient de faire, il fut obligé d'intervenir pour empêcher une baisse imminente. Il s'associa avec quelques banquiers, fit secrètement acheter dans la rue Qnincampoix, puis vendre, puis acheter encore, et par d'adroites manœmTes il parvint à couvrir aux yeux du pubhc la retraite des joueurs les plus habiles ' : la hausse continua. Pour la rendre durable, il aurait fallu assurer à ce capital fictif et mobile un revenu réel et fixe, et solliciter les acquéreurs d'actions non plus par les bénéfices aléatoires de l'agiotage, mais par les avantages plus certains d'un bon placement; il aurait fallu pouvoir payer aux actionnaires un dividende beaucoup plus considérable. Or, il n'y avait pas six mois que le chiffre en avait été fixé à 12 p. 0,0, et encore La^- n'y était-il parvenu qu'en exagérant ses profits et en escomptant d'avance les espérances d'un lointain avenir. Quelques mois n'avaient pas pu modifier d'une manière bien sensible la situation de la Compagnie, et les gains du commerce n'avaient pu grandir dans la même proportion que les valeurs imaginaires que se disputaient les spéculateurs.
Un esprit sage, et surtout un esprit que n'eussent pas aveuglé de faux principes, n'aurait pas hésité. De deux dangers il eût choisi le moindre, et il eût mieux aimé voir les actions s'abaisser jusqu'au taux auquel elles a\ aient été émises, que de s'exposer à succomber sous un fardeau trop lourd, en prenant des engagements qu'il lui était impossible de remplir. Cet abaissement des actions eût été un bien, puisqu'il les aurait réduites à leur
' Forbonnais, t. VI, p. 306.
PUISSANCE DE LAW. l49
juste valeur, et on pouvait sans crainte laissera l'intérêt personnel le soin de les relever à mesure que les profits réels, et par suite les dividendes, auraient augmenté; la Compagnie devait seulement intervenir pour empêcher que la chute ne fût trop rapide, et diminuer la terreur et le nombre des banqueroutes. L'équilibre se serait établi; le système, échappant au plus terrible des obstacles qu'il ait rencontré, aurait survécu, moins éclatant, mais plus solide, et, en fortifiant le crédit et le commerce maritime, préparé peut-être d'autres destinées à la France du xviii» siècle.
Il fallait laisser la valeur de l'action se fixer d'elle-même d'après l'intérêt qu'elle rapportait, et Law fit le contrair'e : il fixa l'intérêt d'après la valeur de l'action. Mais, cette fois encore, il agissait mûrement, et suivait invariablement la règle qu'il s'était tracée ; car il croyait augmenter la fortune publique.
On avait créé 624,000 actions; mais elles n'étaient pas toutes livrées au commerce; le roi en possédait 100,000, la Compagnie autant * : le roi et la Compagnie n'avaient pas besoin de dividende, et il ne restait plus que h^k,000 actions auxquelles il fallait chaque année payer un intérêt. C'était encore beaucoup en songeant au prix auquel elles étaient montées, et aux profits probables de la Compagnie. Ses nouveaux revenus, les 4-5 miUions de rentes que lui payait le roi % les profits des fermes et des recettes générales ' étaient loin de combler le déficit, et Law, dans cette assemblée de décembre, fut obligé d'éblouir l'imagination des actionnaires par des chifi'res menteurs qui ne lui faisaient probablement pas illusion à lui-même. Il portait à 12 millions les profits de la Compagnie dont le capital était à peine triple de cette somme '*, et fixait au même chiffre le bénéfice des mon-
* Dutot, Be flexions politiques sur le commerce et les finances. « Comme intérêt à 3 p. O'o de 1,500,000, 000.
* Dont elle avait l'administration depuis le mois d'octobre 1719.
* On sait que les 1,500,000,000 du remboursement et les 50,000,000 du privilège de la fabrication des monnaies n'entraient pas dans ses caisses. Restaient, comme nous l'avons dt'-jà dit, 4,000,000 d'une part, 27,500,000 d'une autre, et les divers revenus dont elle jouissait Jusqu'aux ('chéance?.
150 CHAPITRE YIII.
naies, lorsqu'il fallait, pour le réaliser, frapper k millions de marcs d'argent ou environ 200 millions de livres ^ Voici comment il répartissait ses bénéfices :
Rente sur les fermes 48,000,000*
Bénéfice sur les fermes 12,000,000
— sur le tabac 6,000,000
— sur les recettes générales. . . 1,000,000
— des monnaies 12,C00,000
— du commerce 12,000,900
Son disciple et admirateur, Dutot, n'a pas osé le sui^Te jusque dans ces exagérations. Il cherche aussi à prouver par la situation de la Compagnie qu'on pouvait promettre aux actions un intérêt proportionné à leur valeur, mais il ne donne qu'un chiff're de 80,500,000 livres * : il réduit à 10 millions les profits du commerce, et à quatre ceux de la fabrication des monnaies : s'il se faisait encore illusion sur les ressources d'une Compagnie dont le capital restait le même au milieu de ces immenses déplacements d'argent, il comprenait du moins qu'on ne peut gagner 12 millions sur les monnaies qu'en ayant recours à l'expédient toujours injuste et toujours ruineux des refontes.
Law n'avait tenu aucun compte de ces objections qu'il avait dû
* Selon le tarif de 1726, le bénéfice du souverain, déduction faite des frais^ se montait à 2 livres U sous 7 deniers. — Necker, Admin. des finances t. m, eh. 3.
* Forbonnais, t. VI, p. 3i2. — Il fait remarquer l'exagération des deux derniers chiffres.
'^ Cett€ somme se compose : 1» de 45,000,000 (intérêt des 1,500,000,000), et de 3,000,000 (intérêt du capital primitif de la Compagnie).
* Voici les chiffres donnés par Dutot, à la date de mai 1720:
Rente sur les fermes 48,000,000
Bénéfice sur les fermes 15 ,000,000
Bénéfice sur les recettes gén. i ,:)00,0<JO
Bénéfice sur le tabac 2,000,000
Bénéfice sur les monnaies. . . 4,000,000
Commerce 10,000,000
prévoir. Au reste l'assemblée lui épargna la peine de les réfuter: il produisit ses chiffres; on le crut sur parole, et il fit décider qu'à partir du T"" janvier 1720 la Compagnie donnerait un dividende annuel de kO p. 0/0. C'était par action 200 livres, dont le total faisait 84,800,000 livres K Le mensonge ne pouvait aller plus loin, et pourtant les actionnaires n'allaient toucher eu réalité qu'une livre treize sous d'intérêt pour 100 livres ^ L'exagération des promesses était encore loin d'atteindre au niveau des folies de l'agiotage. Elles ne s'arrêtèrent pas là; la fausseté manifeste des calculs et la faiblesse du dividende semblaient devoir provoquer la baisse ; il n'en fut rien, et le soir même de cette réunion, l'enthousiasme des joueurs porta les actions de 11,000 à 15,180 livres ^ : le 5 janvier, elles atteignirent au chiffre fabuleux de 18,000 livres ^. Plus la hausse était rapide, et plus la catastrophe était inévitable et prochaine : triste perspective, quand on songe que tous les efforts tentés jusque là par la Compagnie pour peupler sa colonie et étendre son commerce allaient demeurer stériles.
Les premiers accroissements d'une colonie sont toujours L.'uts et pénibles; il faut d'ordinaire bien des années, bien des sacrifices d'hommes et d'argent avant de pouvoir, même sous le climat le plus favorisé, recueillir le fruit de ses travaux. La Compagnie avait eu, dans le principe, de rudes épreuves à subir : ses colons étaient morts de misère ^, mais elle commençait à triompher de ces ditficultés, grâce à sa marine qui faisait chaque jour de nouveaux progrès. Nous avons vu qu'elle possédait seize vaisseaux au mois de mars 1719 «.A la fin de la même année, trente de ses navires mettaient à la voile pour la Louisiane, le Sénégal
' En pienant l'action à 12,000 liv., l'intérêt n'était exactement que de 5/3 de livre. ^^^.H^ = 4 .
* « Après le dividende promis dans l'assemblée du 30, elles montèrent le même jour à 1,012 liv. p. 0/0 {Joum. de la Rég. S. F. 188G, t. 111, t'. 1 120). « Or, l'action avait acquitté 1,600 liv. — 1,012 X 15 = 15 180.
* « Le 5 janvier elles vaJoient l ,200 liv. » Ibidem.
" Voyez plus haut, page 89. — - •■' Forbonnais, t. VI, p. 285.
152 CHAPITRE Vin.
et Madagascar % pendant qu une riche cargaison se dirigeait déjà vers les Indes orientales, a La Compagnie des Indes envoya 18 vaisseaux chargés de marchandises d'Espagne avec 8 millions en espèces pour trafiquer sur les côtes de Guinée, de Coromandel, sur la Côte-d'Or, etc.' » Au commencement de l'année suivante, une autre flotte, commandée par Martinet, revenait des mers du Sud avec une cargaison de 12 millions ^ et, au mois de mars, la Compagnie s'enrichissait encore par l'achat de douze navires sur les chantiers de Saint -Malo *.
En France, ses entrepôts s'organisaient : c'était Belle-Isle, que le roi venait d'acquérir et de lui céder tout récemment ^; c'était Lorient, dont la fortune était attachée à celle des Compagnies des Indes , et qui allait enfin sortir de son obscurité. Née sous Richelieu , avec la compagnie des Cent associés qui avaient bâti quelques comptoirs à côté de quelques cabanes de pêcheurs, cette ville était restée aussi pauvre que ses fondateurs jusqu'au moment où Colbert l'avait cédée à la Compagnie des Indes ^. Dès lors, les vaisseaux avaient commencé à aborder dans son port. Ce n'était pourtant encore qu'une bourgade", et madame de Sévigné, qui la vit en 1689 s, ne la considérait guère que comme un faubourg de Port-Louis, qui aujourd'hui n'est plus, à son tour, qu'un poste avancé de Lorient. La Compagnie de Law prit possession de cette place en recueillant l'héritage de la Compagnie de Colbert, et voulut en faire le centre de son commerce maritime. Des édifices s'élevèrent dès 1720 ^; des maga-
* Lemontey, Hist. de la Régence, ch. 9,
» Journal de la Régence, S. F. 1886, t. II, f. 1122. » Ibidem, t. III, f. 14l3.
* Ibidem, t. III, f. 1287.
' Cette île, débris de la fortune de Fouquet, appartenait au marquis de Belle-Isle qui, en 1718, l'échangea contre le comté de Gisors, Vernon, etc.(Voir Saint-Simon, t. XXXII, p. 225. — Voir J. de la Re'g. t. III, f. 1417).
* En 1666. — Les premières cabanes datent de 1604 'Malte-Brim, Précis de la Géog. iiniv.).
^ 4,000 âmes eu 1709 Dict. unii\ de Géographie).
* Lettres de M^e de Sévigné.— Edit. Montmerqué, lett. 1092, 13 août 1689 " Géographie de Busching.
sins (4 des ateliers nouveaux se peuplèrent de marchandises et d'ouvriers : grâce àracti^ité de ses nouveaux maîtres, elle comptait, en 1730, plus de quatorze mille habitants, et était déjà regardée comme une des principales places du commerce de France ' . La fondation de Lorient est peut-être le seul des bienfaits du système dont nous jouissions encore en France.
En Amérique, plusieurs tentatives avaient été faites, et, sur plusieurs points, le succès répondait aux efforts de Law. Au moment où la Louisiane lui avait été cédée, à peine voyait-on disséminés sur cette immense contrée quelques rares et chétifs établissements : les laboureurs manquaient à la terre, les marchands au commerce ; Law s'appliqua par tous les moyens à peupler ce désert. Il s'adressa à l'intérêt et à la vanité ; ceux qui consentirent à s'établir dans ce pays lointam reçurent de l'argent, des outils et des terres : au mois de février 17-20, huit cents familles étrangères s'engagèrent à aller j)eupler quarante nouveaux villages ; chaque famille recevait en toute propriété une ferme de 280 arpents, et ne devait payer pour tout impôt que le dixième des produits de la terre : encore en était-elle exemptée pendant les trois premières années^ Des colons volontaires, séduits par les brillantes perspectives qu'on leur faisait entrevoir, partirent dans les premiers temps en assez grand nombre ^, et furent suivis de plusieurs détachements d'ouvriers suisses, allemands ou français, rassemblés au hasard et engagés pour trois ans au se^^ice de la Compagnie. Law lui-même en enrôla un
* Dict. universel de Géog. — Piganiol de la Force, dont le livre fut imprimé en 1722, ne semble pas se douter de ses premiers agrandissements. « La situation de ce port est si belle qu'on a de la peine à s'imaginer pourquoi si peu de marchands s'y sont établis... Ainsi tout le commerce de cette ville se réduit à celui de la sardine et du congre (t. V, p. 2;>G). »— En 17-35, elle devint Tunique entrepôt des denrées venues d'Amérique; en 17;i8,elle fut érigée en municipalité; en J746, c'était une ville forte qui comptait l.'i,000 hommes de garnison, et repoussait les Anglais; en 17(10, le milériel de la Compagnie à Lorient fut estimé 12,75.i,u: liv. (Malte-Brun).
* Journal de la Jlêg., S. F. i88r>, t. lll, f. 1 182.
' Thidem, f. 1132. — « :,00 ouvriers lî? tous métiers partent pour Ip Missis- <^ipi 'j'tnv. 1720).»
certain nombre, et fit embarquer à ses frais six mille Allemands ^ On concédait aux grands seigneurs et aux riches financiers de vastes territoires dont on leur faisait espérer des revenus fabuleux; on flattait lamour-propre des parvenus en créant pour eux des duchés, des marquisats, des comtés^ ; au nombre de ces nouveaux seigneurs féodaux, à qui on ne demandait que d'avoir des vassaux, figuraient Law , Le Blanc, d'Artaguette% la femme Chaumont et les frères Paris ^ Tous les moyens, même le mensonge, paraissaient légitimes pour attirer et séduire les colons, et jamais peut-être plus de faux bruits n'ont été répandus à dessein dans la foule, jamais la crédulité publique n'a été exploitée avec plus daudace. On faisait courir des estampes représentant l'arrivée des Français au Mississipi, au milieu d'un pays délicieux, et peuplé de sauvages qui accouraient avec respect et soumission au-devant de leurs nouveaux maîtres, cf On y voit, disait la légende, des montagnes remplies d'or, d'argent, de cuivre, de plomb, de vif argent. Comme ces métaux sont trèsconmiuns, et que les sauvages n'en soupçonnent pas la valeur, ils troquent des rporceaux d'or et d'argent pour des marchandises d'Europe, comme couteaux, marmites, broches, un petit miroir ou même un peu d'eau-de-vie. » Et à côté : «Les Indiens idolâtres demandent avec empressement à recevoir le baptême. On prend grand soin de l'éducation des enfants^. » Ces fables étaient acceptées, répétées par la foule, qui, de tout temps ignorante, crédule et babillarde, a toujours été la dupe de tous les trompeurs et l'éoho de tous les mensonges. L'auteur du Journal de la Régence écoutait et transcrivait naïvement tous ces contes. « On fit alors à la monnoye de Paris, dit-il à la date du mois de mars 17-20, un essay de la mine d'arçent venue du Î^Iississipi,
» Law, Mém. justificatifs.
î Lemontey, Hist. de la Régence, ch. 9.
* Ce d'Artaguette était un des trente directeurs de la Compagnie. C'est probablement son fils qui, devenu officier à la Louisiane, périt dans une expédition contre les Chaktas en 173G (Charlevoix;.
•i Lemontey, Hist. de la Régence, cb. 9.
^ M. Cocbut, Law, son système et son époque, p. 63.
laquelle avait rendu 90 marcs de fin par quintal, ce que celles du Potosi n'avoient jamais excédé*.» Dès le mois de mai de l'année précédente, on publiait que Law venait d'obtenir du roi la permission a de faire à ^lississipi un enclos de huit lieues pour construire une villes » Il ne fallait certes pas un moindre espace pour contenir des ateliers de douze mille ouvrières, ou pour renfermer la population d'un pays dont les rochers étaient de pierre précieuse ^
La réalité était bien éloignée de ces rêves magiques. La Compagnie avait confié le commandement de la Louisiane à un homme habile, à Biemille, officier expérimenté qui connaissait le pays, et dont les naturel avaient appris à respecter le courage *. Grâce à son zèle , le cours du Mississipi avait été exploré avec plus de soin^ ses diverses embouchures reconnues, sa barre sondée ^ : mais il fallait ce qu'il faut pour toute colonie : l'aide du temps. Cependant, dès les premières années, le gouverneur avait compris qu'il fallait abandonner les comptoirs qu'on avait jetés épars sur des îles ou dans les anses de la côte, et que c'était sur les bords du grand fleuve que devait être bâtie la capitale de cette terre nouvelle : il en jeta lui-même les premiers fondements en 1717 ^ La mer avait ensablé le port de l'île Dauphine ' ; les colons se retirèrent, et Bienville les établit dans une ville nouvelle où il fixa le siège du gouvernement, et qui reçut, en l'honneur du régent, le nom de Nouvelle-Orléans. Elle était située dans une vaste plaine, à trente-cinq lieues de la mer ^, sur la rive gauche du fleuve, dont les eaux fécondaient les terres voisines, et dont le ht, large et profond, permettait à tous les vaisseaux de venir jeter
• J. de la Rég. S. F. 1886, t. III, f. 1416. — « Hidem, 1. 11, f. 974.
' On racontait qu'on avait déjà formé des ateliers de 12,000 femmes natchez occupées à travailler la soie ; que l'on venait de découvrir près de la rivière d'Arkansas une roche d'émeraude, et que le capitaine Laharpe avait été envoyé avec vingt-deux hommes pour en prendre possession (il. Cochut).
* En 17 13, il avait fait une expédition contre les Natchez, et les avait forcés à construire pour les Français le fort Rosalie.
» Gharlevoix, Hist. et descrip. de la Nouv.-France. — ^ Ibidem. — ' Ibidem. — ^ Ibidem,
loO CHAPITRE Mil.
raiîore devant ses quais ^, et de remonter même au delà jusqu'au centre de l'immense bassin encadré par les monts AUeghany, les Grands Lacs^ et les Cordillères : admirable position qui en fera peut-être un jour le marché le plus riche et le plus fréquenté du monde. Mais elle ne se composait, à l'époque de sa fondation, que de quelques huttes et de quelques hangars; des faux-sauniers fugitifs furent, dit-on, ses premiers habitants ^et se recrutèrent bientôt d'autres colons qui abandonnaient la position moins avantageuse du Biloxi ". C'étaient pour la plupart des gens sans aveu, que la misère ou la crainte des châtiments chassaient de leur pays, et qui, apportant avec eux le désordre et la paresse, étaient incapables de s'attacher à une terre fécondée par leurs mains ; ils venaient chercher de Tor, et, comme ils n'en trouvèrent pas, ils désertèrent en foule et passèrent dans les rangs des Anglais ou des Espagnols *. Aussi la \ille resta-t-elle plusieurs années dans une faiblesse dont on pourrait accuser Law, si les mouvements si précipités du système à Paris n'eussent entièrement absorbé sa pensée. Ce n'était encore qu'un assemblage confus de tentes et de baraques lorsqu'en 1721 un ouragan enleva toute la colonie. Il fallut reconstruire les habitations, et, comme tant d'autres ailles, la Nouvelle-Orléans sortit plus belle de ses ruines^ : de cette époque (1722) datent ses premières constructions et ses premiers accroissements. Mais ces événements sont déjà postérieurs à la chute du système, et Law ne put jouir du succès.
Malgré les précautions prises par Law, la triste situation de nos colonies ne pouvait longtemps être un mystère. Il avait pu répandre des bruits mensongers ; il avait pu même s'assurer du silence de l'ancien gouverneur de la Louisiane ^ en le faisant en-
* La largeur moyenne du Mississipi à la Nouvelle-Orléans est de TOO mètres, sa profondeur de 56 mètres. Aujourd'hui des bateaux à vapeur remontent à plus de 300 lieues au-delà de la ville le cours rapide de ce tleuve.
* Lemontey, ch. 9. — Us étaient au nombre de 80.
^ La baie du Biloxi est située entre la baie de la Mobile et renilxjuchure du Mississipi.
* Charlevoiï, Jliit. et desc. de la Nouv.-France, l. IL — ^ Ihidon.
" Cet ancien jrouverneur se nommait Lj .Mothe Cadilla.-. !1 rw.'.'d .li.-.^-,,'-
PLISSA.N'GE KE LA\\ . iSt
fermer à la liastillti; mais la vérité commençait à percer ces mensonges, et les mauvaises nouvelles, divulguées par quelques marins indiscrets et répétées tout bas, grossissaient de bouche en bouche, a Quelques avis venus des îles de Mississipi assuroient que plus de 1,500 Français des deux sexes avoient été hachés en pièces par les sauvages de cette contrée qui étoient venus en trèsgrand nombre les surprendre dans leurs nouvelles habitations '.» Des caricatures, faites en Hollande, circulaient à côté des gravures répandues par la Compagnie. On représentait une vue du Mississipi : c'était un vaste désert nu et aride, où on ne voyait que des bêtes féroces et quelques chétifs sauvages; au bas était écrit : fumus gloria mundi ^ ! D'autres publiaient des vers satiriques et prenaient pour épigraphe : parturiunt montes, nascitur ridiculus mw5 ^ La confiance disparaissait, et avec elle l'ardeur qu'on avait d'abord témoignée à partir pour le nouveau monde. Il fallait pourtant des colons, et Law, ne pouvant plus les gagner par la séduction, les contraignit par la violence : esprit trop absolu et trop impatient, il se jetait hors des limites du droit à la moindre résistance, sans s'apercevoir qu'on ne rompt pas impunément avec la justice. On manquait surtout de femmes, et pour inspirer aux nouveaux habitants les goûts du travail et de la famille, on fouilla dans les heux de prostitution, et on en tira par force des malheureuses qui allèrent porter le désordre et la corruption dans la colonie. Quand le premier vaisseau avait abordé avec cette cargaison d'une nouvelle espèce, chacun s'était empressé au partage; quand le second arriva, personne n'en voulut plus : on savait à quoi s'en tenir sur la valeur de ces femmes. Mais déjà en France, les intendants du midi avaient reçu l'ordre de diriger vers Marseille toutes les filles de mauvaise vie qu'ils pourraient saisir. On fut obhgé de congédier celles qui étaient déjà rassemblées, et on les laissa loin de leur pays,
à d'Iberville, mort en 1 71 1, et était resté dans le pays jusqu'à l'époque où la Compagnie en avait pris possession .Lharlevoix).
• /. de la Régence, S. F. 1886, t. II, f. 029.
» Caricatures sur le système de Law, 1720. — Bibl. imp. n* 7 86i, Q". 12.
* Ibidem.
privées de toutes ressources, sans s'inquiéter davantage de leur sort^
On crut mieux réussir en les mariant à Paris, et en n'envoyant plus à la Louisiane que des ménages improvisés, auxquels on donnait quelques meubles et quelque argent. Des jeunes filles tirées des prisons étaient unies à des malfaiteurs, qui n'échappaient à la justice que pour être exilés sur une terre lointaine ; le prêtre les bénissait, et les archers, au sortir de Téglise, les conduisaient chargés de chaînes jusqu'au lieu où ils devaient s'embarquer. On fit sortir ainsi de la prison de Saint-Martindes-Champs, à Paris, cent quatre-vingts jeunes filles ^ ; deux cents autres furent également déli^Tées, mariées et promenées dans la ville queLque temps après : la police, plus indulgente, avait cette fois remplacé les chaînes par des fleurs et des rubans ^ Les Parisiens riaient de ces comédies ; mais la colonie profita peu de ces recrues. La plupart ne partaient qu'a regret, et la joie d'échapper à la prison ne sufîisait pas toujours pour étouffer dans leur cœur le regret de quitter la France. Quelques-uns se révoltèrent, « se saisirent du geôlier, de ses clefs et de ses meilleurs effets, et se mirent en liberté pour s'exempter du pèlerinage de Mississipi ^ ; » d'autres étaient saisis d'une telle rage au moment de s'embarquer, qu'ils se jetaient sur les soldats et aimaient mieux se faire tuer que de partir^. Ceux qui en petit nombre parvinrent en Amérique portèrent le trouble parmi les habitants, et furent les premiers à déserter : on n'avait pas pré\Ti qu'en unissant malfaiteurs à malfaiteurs on doublait les chances de désordre et de corruption.
Au mois de mai ITiiO, La^s', pour rassurer les colons, fit rendre un arrêt qui exemptait la Louisiane de la déportation \ Dès l'année précédente, le roi avait accordé « à la Compagnie d'Occident la permission de prendre les jeunes gens des deux sexes qui s'élèvent dans les hôpitaux de Bicêtre, de la Pitié, de l'Hô-
1 M. Cochut; p. 124. — Voir aussi Lemontey, ch. 9. — * Ibidem, p. 12J. 5 J. de la Régence, S. F. 1886, t. III, f. 1127. — * Ibidem, f. 116J. ^ Ibidem J. 1161.
• Lemontey, ch. 9. — Voyez Isambert, 3 mai 1720.
pital général et des Enfants Trouvez, et les autres jeunes gens qu'on y tient enfermez; la Compagnie ayant représenté que les filles débaucliées qu'on avoit transportées à Mississipi et dans les autres colonies francoises y avoient causé beaucoup de désordres par leur libertinage et par les maladies vénériennes qu'elles y avoient communiquées : ce qui avoit aussi causé beaucoup de préjudice au commerce de ces Isles et à la Compagnie. On assuroit que les seuls hôpitaux de cette ville de Paris pourroient fournir quatre mille personnes ' . » Law visita lui-même ces maisons pour choisir et encourager ceux qui devaient partir. « Le sieur Lass, dit le Journal de la Régence, étoit allé à l'hôpital de la Salpêtrière, et, après avoir demandé aux supérieures de la maison un certain nombre de filles qu'on y avoit élevées, et non de mauvaise vie, avec un pareil nombre de garçons pour être mariés à Mississipi, en leur faisant espérer une bonne dot à chacun, il avoit promis un million à cet hôpital pour le dédommager du protit que ces jeunes gens pouvoient faire à la maison par leur travail 2. » Les Parisiens rirent de cette visite comme ils avaient ri des mariages, et en profitèrent pour faire une épigramme contre le système :
Comme autrefois de Pharaon, Le grand économe, Par sa grande précaution^ Soulagea le royaume ; Ainsi Law, prévoyant le mal, Dont son sort nous menace, Porte des fonds à l'hôpital Où son projet nous place ^.
* Journal de la Régence, S. F. 1886, t. II, f. 974 et 975.
* Ibidem, f. 1057.
5 Ibidem, f. 1056. — Le peuple n'avait cepsndant pas encore de haine contre Law; il plaisantait, et, dans le Noël de 1719, on trouve ce couplet (cité par M. Cochut) :
Avec mine arroganlc,
Law parut en ces lieux ;
D'une voii insolente
11 dit au Roi de» cieux =
lt>0 CHAPITRE Vîll.
Cette mesiii'e eût été houne, si elle fût toujours restée dans ces limites. Ces pauvres sans foyers, ces enfants sans famille , pouvaient s'expatrier sans regret, et fixer leurs pénates sur une terre nouvelle. Des jeunes filles sages, élevées pendant quelque temps au couvent, dotées d'un trousseau et de quelque argent, furent reçues dans le pays avec joie et devinrent pour la plupart de bonnes mères de famille. On les appelait les demoiselles de la Cassette. Mais on eut le tort d'étendre cette loi des dépôts de mendicité à toute la France. Des arrêts furent rendus contre les mendiants et les vagabonds, et pendant quelque temps la terreur plana sur les campagnes. Les curés durent, sous peine de 500 livres d'amende, dresser la liste des vagabonds et des fainéants de chaque paroisse, et les archers enlevèrent brutalement les filles et les fils à leur famille, a On se recrioit dans les pro\Tnces et aux emirons de Paris de ce qu'on enlevoit dans les villages jusqu'à deux filles, s'il s'en trouvoit trois dans une famille, et un garçon, s'il y en avoit trois, et même les filles de neuf ou dix ans, s'il ne s'en trouvoit pas de plus âgées, pour les faire passer au Mississipi ^ » Dans les villes, on saisissait les domestiques sans place et les ouvriers sans travail; il sufîîsaitpour tomber sous la main de la Compagnie d'être resté huit jours sans ouvrage -. Ces violences indignaient le peuple dont la colère éclata lorsqu'on eut, au mois de février, institué deux compagnies uniquement chargées d'arrêter les gens sans aveu et de les envoyer à la Louisiane. Elles se composaient chacune de soixante invalides ', auxquels leur costume avait fait donner le nom de Bandouillers du Mississipi, et qui arrêtaient au hasard les passants parce que chaque prise leur valait une pistole. a On
Seigneur, tous êtes gueux, tout ici-bas vous manque : Prenez des aclions,
Don, don, Et ne négligez pas, La, la, De faire un conopte en banque.
Bientôt les satires devinrent plus amères et les chansons plus menaçantes. • J. de la Reg. S. F. 1886, t. III, f. 1449. — * M. Gochut, p. 126. » J. de la Régence, t. 111, f. 1179.
pai'ioitde cinq mille personnes enlevées en liuit jours, » dit un bourgeois effrayé K II fallut modérer par un arrêt ce zèle brutal. « Le 4 (mai), on publia une ordonnance du roy rendue le 5, qui défendoit sous peine de la vie à toutes personnes de troubler les archers nouvellement établis pour arrester les vagabonds, gens sans aveu, et les pauvres mendiants valides ou invalides, et pour les conduire à la prison la plus prochaine pour les plus jeunes estre envoyez dans les colonies françoises de l'Amérique et de Mssissi^ pi, et les invalides et les plus avancés en âge estre enferme! dans les hôpitaux. Lesquels archers dévoient estre vestus d'un ^abit uniforme, avec une bandouillère, et avoir un exempta leurT^-.te par brigade : avec défenses à eux sous de grosses peines d'arrester aucun bourgeois, artisan, ni manœuvre, ni autre personne n-n mendiante ; parce qulls avoientdéjà enlevé plusieurs personnes des deux sexes qui n'étoient pas de leur compétence, et entre autres le fils du sieur Capet, riche marchand épicier, la demoi selle Boule, fille d^un lieutenant du gu3t, afin de profiter d'une pistole par personne que la Compagnie des Indes leur avoit promise outre les vingt sous par jour qu'ils avoient de gages • ce gui avoit causé de grands désordres en cette ville, la populace et les gens de boutique s'étant plusieurs fois soulevez contre la mauvaise foy de ces archers dont plus de vingt avoient été tuez et un grand nombre dangereusement blessez et portez à l'Hôtel Dieu K D Ces injustes arrestations et les traitements que subirent les malheureuses victimes furent si odieux que Saint-Simon luimême, qui ne daigne pas ordinairement descendre juscmaux souffrances de la foule, s'indigne cette fois do la conduite de la Compagnie. «On s'y prit à Paris et partout ailleurs, dit-il avec tant de violence et tant de friponnerie pour enlever qui on voulait, que cela excita de grands murmures. On n^avait pas eu lo moindre soin de pourvoir à la subsistance de tant de malheureuxsur les chemms, ni môme dans les lieux destinés à leur .mbar quement; on les enfermait les nuits dans des granges sans leur
' ./. delà Rég., S. F. 188G, l. III, f. liyc. - Ibidcrrij I. im.
162 CHAPITRE VllI.
donner à manger, et dans les fossés des lieux où il s'en trouvait, d'où ils ne pussent sortir. Ils faisaient des cris qui excitaient la pitié et l'indignation; mais les aumônes n'y pouvant suffire, moins encore le peu que les conducteurs leur donnaient, en fit mourir partout un nombre effroyable. Cette inhumanité, jointe à la barbarie des conducteurs, à une violence d'espèce jusqu'alors inconnue, et à la friponnerie d'enlèvement de gens qui n'étaient point de la qualité prescrite, mais dont on se voulait défaire, en disant le mot à l'oreille et en mettant de l'argent dans la main des préposés aux enlèvements, les bruits s'en élevèrent avec tant de fracas, et avec des termes et des tons si imposants qu'on trouva que la chose ne se pouvait plus soutenir. Il s'en était embarqué c[uelques troupes qui ne furent guère mieux traitées dans la traversée. Ce qui ne l'était pas encore fut lâché et devint ce qu'il put, et on cessa d'enlever personne *. »
Voilà quel fut en France la fin et le résultat de ces iniques déportations. Le spectacle n'était pas moins triste en Amérique, ff Les gens qu'on y envoie, dit un voyageur qui traversait cette contrée en 17*21, sont des malheureux chassés de France pour leurs crimes ou leur mauvaise conduite vraie ou supposée, ou qui, pour éditer les poursuites de leurs créanciers, se sont engagés dans les troupes et les concessions. Les uns et les autres ne regardent ce pays que comme un lieu d'exil; tout les y rebute; rien ne les intéresse au progrès d'une colonie dont ils ne sont membres que malgré eux ^. »
La Compagnie ne retirait pas de ses peines tout le fruit qu'elle eût pu en recueillir. Une marine fortement organisée, un commerce naissant, une grande ville fondée en France, des établissements plus nombreux et plus solides en Amérique, la création de la Nouvelle-Orléans étaient sans doute des preuves d'une activité soutenue; mais cette activité manqua de règle, et la colonisation, sans laquelle il n'y avait pas de succès durable, fut négligée ou tentée par des moyens odieux. Jamais des malfai-
1 Saint-Simon, t. XXXIV, p. 68 et 69.
* Gharlcvoix, Hist. et desc. de la Xoui-elle-France, t. 111.
leurs, jetés sans luis < t sans discipline sur une terre inculte, nr, pourront former une population de paisibles agriculteurs ^, et rarement une compagnie de particuliers, toujours trop avide de bénéfices immédiats, saura faire d'assez longs et d'assez grands sacrifices pour peupler une contrée sauvage : l'ignorance de cette vérité a été longtemps funeste aux colonies françaises.
Law se consolait aisément de ne pas avoir trouvé les mines d'or dont il parlait et même de ne pas avoir encore tiré de cette terre, par la colonisation et par le travail, les richesses plus durables de J'agriculture : Tillusion des biens imaginaires ne laissait pas de place au regret des biens réels. Il avait dans son sysîème une mine plus féconde que toutes celles du Potosi, et il l'exploitait sans ménagement : c'était la banque dont les billets pouvaient être multipliés à l'infini, tant que la confiance publique consentait à les accepter. Or, le régent avait des partisans à gagner, des favoris à enrichir, et Law payait toujours. Il ne sufiisait pas au système d'avoir sauvé le commerce et l'État ; pour être toléré, il devait se concilier les grands seigneurs de la cour, satisfaire à l'insatiable cupidité des uns, à la folle prodigalité des autres, et Law payait encore. De nos jours, un historien ^ a cherché à excuser Law, en s'appuyant sur le témoignage de Saint- Simon, qui dit : « Ce qui hâta la culbute de la banque et du système fut l'inconcevable prodigalité du duc d'Orléans, qui, sans bornes, et plus s'il se peut, sans choix, donnait à toutes mains ^ ; » il a prétendu que, forcé par un maître absolu, il avait obéi à ses ordres, et que désormais il n'était plus coupable. Law est réellement coupable, et, ici comme ailleurs, il porte la peine de ses fausses théories. Le régent ordonnait, mais il n'eût pas ordonné si le système ne l'avait pers uadé qu'il pouvait à son gré et par sa seule volonté créer la richesse. Law lui-même avait été au-devant de ses profusions. Une sage économie avait supprimé les pensions
1 Les flibustiers et la colonie de Sidney ne contredisent pas cette loi. Les premiers n'étaient que d'intrépides pirates, et la colonie anglaise est un lieu de déportation où les condamnés sont toujours sous l'autorité de la justice.
* M. Louis Blanc, Hist. de la Rév. franc., t. 1, p. 316.
» Saint-Simon, t. XVlll, p. 131.
iG'l- CHAl'ITilE VllI.
inutiles dont Louis XIV avait chargé son budget ; par un arrêt du 20 août 1719, Law les fit rétablir^ et la Compagnie, moyennant un intérêt de trois pour cent, se chargea de payer l'arriéré depuis 1715 ^ Il allait lui-même solliciter les grands d'accepter une part dans les profits de la Compagnie afin de s'en faire des complices. A. ceux qui n'avaient pas, comme le duc de Bourbon, le prince de onti, le duc de la Force, le maréchal d'Estrées et tant d'autres, l'impudeur de disputer les actions aux agioteurs de la rue Quincampoix, il offrait avec ses billets de banque une fortune plus facile et moins scandaleuse. 11 y en avait bien peu qui, connue le maréchal de Yillars-, refusassent tout présent ; les plus honnêtes succombaient à la tentation, et Saint-Simon, malgré ses refus apparents, tendit aussi la main. oLa^', qui, comme Je l'ai dit, venait chez moi tous les jours entre onze heures et midi, m'avait souvent pressé de recevoir des actions sons qu'il m en coulât rien, et de les gouverner sans que je m'en mêlasse, pour me valoir plusieurs millions. Tant de gens de toute espèce y en avaient gagné plusieurs par leur seule industrie, qu'il n'était pas douteux que Law ne m'en fit gagner encore plus et plus rapidement; mais je ne voulus jamais m'y prêter. Law s'adressa à madame de Saint-Simon qu'il trouva aussi inflexible. Enrichir
1 J. de la Rég. S. F. 1886, t. II, f. 104.
- « Monsieur, dit un jour le maréchal à Law, je vous dirai que, pour tout ce que je trouve de bon pour le roi et pour l'Etat dans rétablis?semenl de la banque, je suis plus solidement dans vos intérêts que ceux à qui vous avez fait gagner tant de millions, dont je ne veux point du tout {Méni. de VUlara. Coll. Petitot, 2e série, t. LXX, p. 33). » Mais le maréchal faisait quelquefois mal à propos parade d'un désintéressement qu'il n'avait pas eu dans toutes les circonstances. Tn jour qu'il traversait la place Vendôme au milieu de la foule des agioteurs, « il se mit à crier par la portière contre l'agio, et, avec son air fanfaron, à haranguer le monde sur la honte que c'était. Jusque là on le laissa dire; mais s'étant avisé d'ajouter que pour lui il en avait les mains nettes, qu'il n'en avait jamais voulu, il s'éleva une voLx forte qui s'écria : « Et les sauvegardes? » Toute la foule répéta ce mot, dont le maréchal, honteux et confus malgré son audace ordinaire, s'enfonça dans son carros.sc <jt acheva de traverser la place au petit pas, au bruit de ceUe huée qui le suivit encore au-delà, et divertit Paris plusieurs jours à ses dépens sans être plaint de personne, >» (Saint-Simon, t. XXXIV, p. 142.)
pour onricliir, il eût mieux aimé m'enrichir que tant (Vautres^ et îii attacher nécessairement à lui par cet intérêt dans la situation où il me voyait auprès du régent. Il lui en parla donc pour essayer de me vaincre par cette autorité. Le régent m'en parla plus d'une fois : j éludai toujours K » Et pourtant il finit par se rappeler que sous la minorité de Louis XIV son père avait fait, pour payer la garnison de Blaye, une dépense de 500,000 livres dont il n'avait jamais rien touché; il demanda le paiement du capital et des intérêts, cet c'est ce qui a payé ce que j'ai fait à la Ferté -. » A la mort de la duchesse de Berry, madame de Saint-Simon accepta la conservation de ses appointements qui étaient de 21,000 livres ^, et son mari obtint la même faveur pour toutes les dames attachées au service de la duchesse \ Quelque temps après, « voyant tant de déprédations et nulles vacances à espérer, » il demanda au duc d'Orléans d'attacher 12,000 livres en augmentation d'appointements à son gouvernement de Senlis qui ne valait que ioOO écus K
Une foule d'autres étaient encore moins scrupuleux : il semblait que Je système fût une proie livrée à Tavidité des courtisans^ et dont chacun se hâtait de déchirer et d'emporter quelque morceau. Saint-Simon consignait chaque juur les actes de c^ttelionteuse cupidité, et, pendant le cours de Tannée 1720, on trouve presque à chaque page le nom de ceux qui ont pris part à cette curée. Il n'est pas sans intérêt de relever cette liste dans ses mémoires : le nombre de ceux qu'il a connus pourra faire juger du nombre bien plus grand de tous ceux qui onl l'ecu.
Des pensions furent accordées à :
iM"' d'Espinoy.
Bétimne.
Mi'^deMelun.