G,0OO
Le marquis de Ln Vêre.
Meuse.
iMéliant''.
' Saint-Simon, t. XXXIII, p. 48. — * Ibidem, p. 50. '- Elle était dame d'honneur de la duchess.\ ^ Saint-Simon, t. XXXIII, p. 87.
^ Ibidem, p. 159. '■
* Eut une pension en mariant sa lille nniqno, tr-'s-riche, au i\\^ anv' dn farde des sceaux.
De Vertamont^
Le prince de Talmont*^
Le vie. de Beaune^
Châteauneufi^
Le duc de Tresmes^
Bontemps '\
Le grand prieur \
Foucault '^.
Le raarq. de Prie\
La ducb. d'Albermarle **
Marton \
La grande-ducbesse ** .
L'abbessedeChelles^
La marq. de Bellefonds.
Bettenfao *.
Le comte de la Marche ^-
FouYille \
La duch. de Brissac^-.
Ruffey \
M'^'deMontauban*^
Savine*.
M. de Montauban^^.
Béthune'^
La maréch. de Lorges ^^
La Billarderie^
La mar. de Chamilly *^.
La princesse de Conti '
Saint-Genièsi3.
M. de Chai^ûlais^.
M™* de Coetquen^'^
L'abbé Alari^
Du Puy-Vauban '^.
Le comte de Cereste^.
Palastron^-\
Matlignon^.
M-^^ de Blanchefort 1'^
Le cbev. de Nangis *'^'.
La Peyronnie ^'^
Saint-Abre^^,
Lemarq.deChâtilloni-
Nangis'^.
La duchesse d'Albret.
Betbunei^
Trudaine ^'^.
• Très-riche, obtint une pension contre laquelle on cria fort, et non sans raison (Saint-Simon, t. XXXII, p. 165).
* En dédommagement d'une maison de jeu qu'il tenait, et qu'il rouvrit bientôt en gardant la pension.
^ Sur les loteries de Paris (t. XXXII, p. 265).
■• C'était une sœur du maréchal de Villars.
^ Ce Bé thune était un chef d'escadre. Celui dont il s'agit plus haut était neveu de la reire de Pologne, et marié en secondes noces à la fille du duc de Tresmes (t. XXXIll, p. 63).
^ Comme conducteur de M™e du Maine à Dijon 't. XXXIll, p. 63").
' Outre c€ qu'elle avait déjà. Ce fut pour accommoder un procès avec le duc de Bourbon (t. XXXIll, p. 99).
» T. XXXIll, p. 144. —» Ibidem, p. lôO.— *o/btd^m, p. i:i.— ** Ibidem, p. 178.
•* Le comte de la Marche, fils du prince de Conti, était à peine âgé de trois ans {Ibidem, p. 159).
'» T. XXXIV, p. 6.5.— Saint-Gpnips sortait de la Bastille.— ^*Ibid., p. I4l.
PUISSANCE T)E I.AW
Des gratifications à
Le marquis de Prie ^
DeMarcieu^
Le duc de Bouillon ^ .
Castries".
Lautrec^.
LeprincedeSoubise^
Lafeuillade^.
8o0,oro
LeducdeNoailles".
Dangeau -.
Lamar. deRochefort^.
Meuse '^.
Blansac*^.
Ghateauthiers^.
Comtesse de Tonnerre-^
M. de Mesmes *.
Rouillé du r^udray^
La Châtre &.
LaFare".
DucdeTresmes^.
Leprin. deCourtenay"
« Enfin, ajoute Saint-Simon lui-même, à tant d'autres que j'oublie ou que j'ignore que cela ne peut se nombrer, sans ce que ses petits-maitres et ses roués lui en arrachoient, et, de plus, lui en prenoient tous les soirs dans ses poches, car tous ces présents étoient en billets qui valoient tout courant leur montant en or, mais qu'on leur préféroit. » « Et le duc d'Orléans ne se lassoit point de profusions ni de faire des ingrats •'^. » Il augmentait de 7 à 8 millions la paie des soldats, faisait distribuer de grandes quantités de billets aux officiers de l'armée d'Espagne, augmentait de 6,000 hvres la pension des lieutenants généraux, de 4,000 celle des maréchaux de camp». Law présidait à toutes ces distributions et y applaudissait. « Il tenoit par son papier un robinet de finances qu'il laissoit couler à propos sur qui le pouvoit soutenir. M. le Duc, M»"^ la Duchesse, Lassé, M"* de Verue y a voient puisé force millions et en tiroient encore. L'abbé, Dubois y en puisoit à discrétion lo. » On ne comptoit de gens à portée d'en avoir tant qu'ils en auroient voulu que le chancelie^r, les maréchaux de Villeroy et de Yillars, et les ducs de Yilleroy. de la Rochefoucauld et moi qui eussent constamment refusé
* Saint-Simon, t. XXXIII, p. 63. — * Ibidem, p. 90.
* Ihidiw, p. 151. — " Ibidem, p. 166.
e T. XXXI V, p. 65. — ' Ibidem, p. 258. l « T. XXXIll, p. 106. — » T. XXXIV, p. 64. *o T. XXXIII, p. 253.
5 Ibidem, p. 144.
dViî recevoir qiioi que ce fût'. » Nous avons \u ce qu'il fallait penser de la vertn de quelques-uns des plu? désintéressés. Qu'étaient donc les autres ?
Tant de services méritaient une récompense, et la cour et le régent devaient témoigner leur reconnaissance à l'homme qui les enrichissait : Law eut des honneurs. Au mois de décembre 1T19, il fut reçu membre de l'académie des sciences -, et on songea à lui donner le titre plus mérité de contrôleur général. Depuis quelque temps il dirigeait seul les finances, et « il se lassoit d'être le subalterne » de d'Arçenson qui était devenu son ennemi'.Mais, pour être ministre, il ne suffisait pas d'être naturalisé, il fallait être catholique \ La^ne s'était jamais beaucoup occupé de questions religieuses; cependant, né en Ecosse, il était protestant, sans bien savoir lui-même à quelle communion il appartenait \ C'était un obstacle qu'il fallait lever, et Dubois se chargea de lui procurer un homme qui l'instruisît des vérités de la foi et lui rendit sa conversion facile.
Il avait alors pourmaîtresse une femme adroite, insinuante, ne •vivant que pour l'intrigue et les plaisirs, et sachant soutenir par les charmes de l'esprit et de la conversation une beauté que le temps commençait à flétrir ^ C'était madame de Tencin. Elle avait depuis longtemps fait scandale dans le monde '. Enfermée malgré elle dans un couvent, elle avait séduit son directeur pour faire rompre ses vœux, et, devenue Ubre sous le titre de chanoinesse, elle avait depuis mené à Paris une vie mêlée de dévotion et de galanterie. Comme elle ne pouvait rien être par elle-même, elle avait reporté toutes ses affections et toutes ses espérances sur Tabbé Tencin, son frère, «esprit
* Saint-Simon, t. XXXIV, p. 141.
* 8 Décembre 1719. Journal de la Régence, S. F. 1886, t. II, f. 1119.
^ Surtout depuis qu'on avait cassé le bail de son valet de chambre Aymard Lambert. Saint-Simon, t. XXXIV, p. 157.
* Necker, qui en iTT6 ne voulut pas abandonner sa religion, n'eut que le titre de directeur général des finances et ne fut pas admis au conseil.
•' Saint-Simon, t. XXXIV, p. 160. — « Née en 1681. " Elle ne quitta le couvent que parce qu'elle était enceinte '^Saint-Simon}. En i: IT Plie avait eu de Destouches Canon un fils qui fut d'Alembert.| n.^i
entreprenant et hardi et maître signalé en artifices ^ » Dubois cherchait à cette époque à se faire nommer cardinal : l'abbé ïencin était l'homme qu'il lui fallait pour négocier cette affaire à Rome % et, sur la proposition de la sœur, il résolut de s'en servir. Pour le faire connaître, « il commença par le charger d'mie opération ecclésiastique qui n'était pas difficile, et qui devait cependant faire du bruit. C'était la conversion de Law -^ » Mais le choix était malheureux pour le futur contrôleur, qui ne réfléchissait pas assez que la nation, moins corrompue que la cour et moins indifierente à Tégard de la foi chrétienne, ferait retomber sur le converti l'infamie «du convertisseur,» frère d'une religieuse prostituée. Ils eurent du moins la pudeur de ne pas faire d'éclat, et leurs conférences eurent lieu, pour ainsi dire, à huis clos ^ Elles ne furent pas de longue durée, et, après quelques réunions où on parla sans doute fort peu de religion, Law fit au mois de novembre « abjuration de Thérésie en l'église de Saint- Roch entre les mains de M. l'abbé Tencin, grand vicaire de de l'archevêché de Sens K » L'abbé reçut pour son salaire 200,000 livres en actions % et le soir môme le nouveau catholique fêta sa conversion en donnant un bal aux principaux seigneurs de la cour ".
Peu de temps après, l'abbé Tencin comparaissait devant le Parlement, comme coupable de simonie. Il crut se tirer d'afi'aire à force d'audace; comme la partie adverse ne paraissait pas avoir de preuves , il protesta de son innocence avec une grande énergie et alla jusqu'à offrir aux juges de se purger de cette accusation par serment. L'avocat qui l'avait laissé parler jusque là, produisit alors l'original du marché signé pnr l'abbé lui-mênje
' Saint-Simon, t. XXXFV, p. 159. — Duclos, Mom. sec, t. I"^ p. 442.
* Dubois en avait d'abord chargé le jésuite Laffiteau qui avait entretenu ses maîtresses avec l'argent donné parle ministre. Saint-Simon, t. XXXIY, p. 154.
5 Duclos, 1. 1", p. 443. — * Saint-Simon, t. XXXIV, p. 160.
* Journal de la Régpnce, S. F. 1886, t. II, f. 1109.— Duclos, probablement à tort, prétend que la cérémonie eut lieu à Melun.
^ Ibidem. — ' Ibidem.
nt
qui ne put se dérober aux huées de la foule et aux réprimandes de la cour'. Cette aventure ne contribua pas à faire regarder comme sincère la conversion intéressée de Law.
Il n'en avait pas moins le nom de catholique, et, le 5 janvier 1720, le régent put, sans violer les lois du royaume, lui conférer le titre de contrôleur-général - ; il alla même plus loin, et, au mois de mars, il rétablit en sa faveur la dignité depuis longtemps supprimée de surintendant des finances ^. D'Argenson dut s'efiacer devant son rival triomphant, et se résigner à ne plus être que garde des sceaux qu'il ne devait pas conserver longtemps ; pour le consoler, on donna des places à ses deux fils : Tun fut lieutenant de police, et l'autre intendant à Yalenciennes ^. L'obscur financier écossais, dont la noblesse n'était rien moins qu'incontestable, marcha désormais l'égal des seigneui^ ^, et de grandes dames ne craignirent pas de paraître en public aux côtés de celle qu'il appelait sa femme ^. Sa fille, qui n'était encore qu'une enfant, donna un bal et les gens les plus distingués s'empressèrent de se rendre à son invitation : le nonce lui-même y ^int '. Son fils fut admis à la cour s, et fit partie d'un ballet que devait danser le roi. Le duc de Yilleroy avait imaginé de reproduire ces jeux qui rappelaient les belles années du siècle de Louis XFV ; il avait choisi pour y figurer les enfants des premières familles de la cour, et Law avait obtenu du régent que son fils fût admis au même honneur. Le scandale fut grand parmi la noblesse, et les petits seigneurs se ven-
' Saint-Simon, t. XXXIV, p. 161 et 162. — ^ Duclos, t. 1", p. 444. • "M5 mars i720, enregistré. Journ . de la R^g., S. F. 1886, t. 111, f. 1302.
* Vie de Ph. d'Orléans, t. II, p. 74.
^ Quelques habiles prévoyaieut déjà que sa grandeur ne serait que passagère. .\u mois de janvier 1720, le comte de Broglie, qui se piquait d'être physionomiste, dînait à la table du régent et dit en considérant Law : « Suivant les règles de la physionomie, il me semble. Monseigneur, qu'avant six mois Monsieur Lass sera pendu, même par ordre de Votre Altesse. » Journal de la Régence, S. F. 1886, t. III, f. 11.S3.
« Duclos, t. Il, p. 5 — '^ M. Cochut, p. 103.
« Journal de la Régence, S. F. 1886, t. II, f. 974. « Son fis de 10 à il ans admis aux divertissements du roi, chasse, etc. »
gèrent par des taquineries et des dédains de Thiimiliation qu'on faisait subir à leurs jeunes amours-propres. L'enfant tomba malade, et fut délivré par là des ennuis que lui attirait la vanité de son père : du reste les ballets ne tardèrent pas à fatiguer le roi, et bientôt on ne parla plus de ces divertissements ^
Beau, jeune etricbe, cboyé par tous et affable pour tous, catholique et ministre, Law croyait sa fortune inébranlable, et s'établissait en France comme s'il eût toujours dû y rester. Il ne lui manquait pour devenir complètement français que d'avoir dans le pays ses châteaux et ses terres, et telle était sa sécurité qu'il employa à acheter des propriétés des sommes considérables. Il avait déjà l'hôtel de Mazarin où il avait établi les bureaux de la Compagnie et qu'il avait payé 1 million - ; il l'avait agrandi par l'acquisition de six maisons qui s'étendaient jusqu'à la rue Colbert -K Il possédait encore à Paris sept autres maisons situées sur la place Vendôme S l'hôtel du comte de Tessé, qu'il avait payé 150,000 livres^ l'hôtel de Rambouillet dans le faubourg Saint- Antoine S et, près de la porte Montmartre, de vastes marais où il voulait faire construire un hôtel des monnaies \ En province, il avait quatorze belles terres seigneuriales. Celle de Guermande en Brie était une des plus importantes ; celle de Roissy lui avait coûté 1 milUon», celle de Domfront 120,000 livres 9; cellede Saint- Germain ne valait, disait-on, que 4-00,000 livres ; il en donna \ million ^'\ La douairière de Condé lui céda le duché de Mercœur pour 870,000 livres et 100,000 livres de pot de vin ^^ La multiplicité des billets de banque a^■ait fait augmenter la valeur des immeubles, et Law, qui ne ménageait guère un argent qui lui coûtait si peu, payait toujours largement. Le marquisat d'Effiat avait été vendu 750,000 livres : quelques mois après, il en donna 2,300,000 '-.Le château de Tancarville et la baronnic d<-
' Saint-Simon, t. XXXIII, p. 258. — 2 Ibidem., p. 164.
* Journal de la Régence, S. F. 1886, t. II, f. lO'S. — * Ibidem., i. 938.
- Saint-Simon, t. XXXIII, p. 104. — « Journ. de la Rég., S. F. 188G, t. Il, i. 1114. — ' Ibid., f. 1036. — » Ibid., f. ;ill8. — » Ibidem, f. 1 102. — «0 Ibidem, f. 1096. — " Ibidem, f. 938.
*^ M. Deville, Hiatoire des sires de TancarrUJe.
172 CHAPITRC VTIT.
Hallebosc avaient été payés par Crozat, rii 4706, SoO.OOO livres, sur lesquelles on n'avait donné que 48,000 livres en espèces ; Lr"^', en 1718, les acheta au prix de 6o0,000 livres en espèces et de 7,410 livres de rentes viagères \ Le président de Novion lui oifrait sa terre d'Orcher pour 400,000 livres ; Law lui fit observer que, grâce à l'augmentation de toutes les valeurs, il diivait en demander un prix plus élevé. « Non, répondit le magistrat, je n'en veux que 400,000 livres, mais vous me les payerez en bons louis d'or de la taille de vingt au marc -. » Outre ces richesses immobilières, il avait aussi d'immenses capitaux engagés dans la banque et dans la Compagnie ; et son frère, quil avait fait venir d'Angleterre, possédait, quoique moins riche, plusieurs maisons dans Paris -K
Honneurs, fortune, il devait tout à lui-même; il avait tout conquis par la puissance des idées auxquelles il avait consacré sa vie. Le moment était venu de les appliquer dans toute leur rigueur et dans toute leur étendue, et fiour la première fois on allait voir en France un homme d'étude et de théorie , devenu ministre, tenter de diriger l'État d'après les principes nettement arrêtés d'un vaste système. L'ancienne monarchie n'a compté que deux hommes de ce genre : La\^' et Turgot, et malheureusement le temps n'a permis ni à l'un ni à l'autre de faire passer dans la pratique les réformes qu'il avait méditées.
Enrichir et peupler la France, en rendant le commerce plus actif et plus facile, tel était son but. Connue particulier, il avait déjà créé la banque et la compagnie; comme ministre, il fit tom-
' M. D^^ville^ Histoire des sires de Toncarriîle. Lnw obtint la remise des droits seigneuriaux qu'il avait à payer au roi.
- Duhautchamp, Histoire du sijstème, t. II. Il possédait aussi la terre de la Marche et celle de Ligny.
5 * Le sieur La<s fit alors venir d'Angleterre (août 1719) son frère Guillaume que l'on assuroit avoir beaucoup d'habileté pour les finances et pour le commerce. Et pour estre plus voisin de la banque, il acheta la maison de M. de Montargis et une autre maison voisine, rue Neuve-des- Petits-Champs, proche de l'hôtel de Pontchartrain. » S. F. 1886, t. Il, f. 1041. — Duclos a écrit en marge : « C'est un génie médiocre. »
l'UlSSA-NtE hL LAW. 173
ber les entraves qui dep'.iis longtemps tenaient les négociants captifs, soulagea les cultivateurs et simplifia les rouages de Tadministration.
Colbert avait protégé exclusivement le commerce national, et, grâce à ses soins, l'industrie française avait pris ses premiers développements; mais, en descendant dans les moindres détails de la fabrication, et en faisant peser sur toute chose l'autorité de la loi, il avait plus d'une fois mutilé les branches de commerce dont il croyait régler la croissance. Ces idées avaient survécu à leur auteur, et, longtemps après sa mort, on se plaignait encore des embarras que causaient aux marchands les règles minutieuses dune législation surannée ^ Law au contraire semble avoir pris pour devise la liberté, et avoir voulu émanciper nos manufactures, augmenter la production en ouvrant des marchés et concilier par la concurrence les intérêts du marchand et ceux de l'acheteur. Nous avons déjà vu quelles tentatives il avait faites pour abohr le monopole des tabacs sans sacrifier les revenus de la Compagnie, et comment il avait transformé en un simple droit de douane le privilège de la fabrication et de la vente, dont il avait abandonné les profits àFindustrie privée. La môme réforme eut lieu pour les peaux de castors, sur lesquelles il ne fut plus perçu qu'un droit de 6 ou de 9 sous ^; et la Compagnie, instituée au nom du monopole, donna la première lexemple de la liberté. Après la paix d'Utrecht, et pendant les premières années de la régence, on avait déjà supprimé une partie de ces offices odieux et inutiles que les nécessités de la guerre avaient fait peser sur le commerce. Un quart des droits qui leur étaient attribués avait été aboli, et les trois autres quarts avaient été destinés à rembourser successivement les titulaires'^. Cette méthode parut trop lente à La^v qui
' Voici œ qu'écrivait à ce sujet Grimm en 1755 : a ... Vous savez que toute toile peinte est prohibée en France. On a voulu prévenir par cette défense le tort que leur usage pourrait faire aux manufactures de nos étoffes de soie et de laine. Les ordonnances sont si rigoureuses à cet égard qu'elles permettent aux gardes et aux commis des barrières d'arracher les robe^ de toile aux femmes qui oseraient en porter en public. Le trafic même des toiles peintes est puni par les galères.... » La peine de mort ne date que de 1721 .
2 16 mai 1720. Piganiol. — » Edit de mai 1715.
174 t:HAPlTRE Vlli.
pensait qu'on ne pou^ ait trop tôt délivrer les marchands d une insupportable tyrannie, et, dans les premiers mois de 1720, il ordonna, par une succession rapide d'ordonnances, le remboursement immédiat de ces charges. « Leur suppression, dit M. Cochut, fit baisser immédiatement de 30 à kO p. 0/0 le prix des bois, charbons, foins, grains, farines, viandes, gibier, volaille, poissons, œufs, beurre, sels et fromages i. » Le peuple ne profita pas longtemps de cette sage réforme, qui disparut dans le grand naufrage du système. Il parait que le remboursement, facile cependant à une époque ou le prince créait des valeurs à son gré, n'avait pas eu lieu ; des réclamations s'élevèrent, et, dès 1730, on vit reparaître sur les halles et sur les marchés tous ces préposés à la vente, au mesurage, au transport, qui ne servaient qu'à faire enchérir les denrées - : il fallut attendre encore près de quarante ans qu'un autre grand homme vint définitivement délivrer le peuple de ce ftéa u .
Lorsque l'intérêt de 4 millions que la Compagnie touchait dans le principe eut été réduit à 3, Law supplia le roi « d'accorder ce million qu'il gagnoit au soulagement du peuple par la suppression de certains droits. » Depuis 1705, on avait créé sur les huiles et sur les savons un droit particuher qui était prélevé chez le fabricant et qui s'élevait quelquefois à un sou pour li\Te *. Cet impôt, peu productif ^,, portait préjudice à une des industries les plus importantes du midi de la France : il fut aboli. Les cartes étaient, depuis 1581, considérées comme une matière imposable : le droit fixé à dix-huit '5, puis à douze sous " par jeu, produisait un revenu d'environ 200,000 livres^; mais il
• M. Cochut,p.109.
" Juin 1730. — On fixa le nombre de ces officiers à 3,19"/, et on diminua les droits qu'ils prélevaient.
' Ce fut Turgot qui supprima ces offices par l'édit de février 1776, et ordonna de percevoir les droits au nom du roi.
* Il variait de 6 deniers à 1 sou. Déclaration du 8 septembre 1705.
° Michel Sauvai, par son bail passé le 21 octobre 1710, payait 3 millions pour 8 ans. Enc. met. : Huiles^ t. 11, p. 507. •^ Edit d"octobre 1701. — " Déclaration du 17 mars 1703. 8 Enc, met, : Cartes, t. 1", p. 203.
PUISSANCE ItE LAW. 175
était onéreux pour k< fal.ricints dont le commerce languissait i : il fut aboli. On abolit également, dans Tintérêt de la marine, les vingt-quatre deniers que payait le poi?^on à Paris-, et, dans rintérêt de la liberté du commerce, les deux sous par livre de suif dont la perception exigeait une surveillance trop active et introduisait à chaque instant les officiers du fisc dans l'étal du boucher ou dans l'atelier du fondeur-^. Law voulut détruire ces abus ; mais, lorsque son influence cessa de se faire sentir, les rigueurs reparurent, et, dès le mois d'août 17^0, sous prétexte de faire diminuer le prix de la chandelle, on nomma des commis pour inspecter ces diff^érents marchands et lever sur les suifs un denier par livre*. Les autres réformes, réclamées en même temps et concédées dans l'arrêt du 19 septembre 1719, eurent le même sort : au mois de mars 17-2-2, la ferme des huiles et savons fut rétablie, et, en 1745, les cartes furent de nouveau soumises à un droit ^ Law n'a pas moins le mérite de les avoir provoquées, et d'avoir marqué le temps de sa puissance par des bienfaits que ses successeurs auraient dû plutôt imiter que détruire.
L'impôt sur les boissons a été de tout temps le plus difficile à percevoir : les ressources infinies de la fraude ont forcé les administrations à user de moyens qui blessent la liberté du commerce et l'indépendance des particuliers. Au xvni* siècle, les vins étaient soumis à une multitude de taxes : c'était le droit de gros qui s'élevait au vingtième du prix et se percevait sur le lieu même de la récolte ^ ; c'étaient les droits de détail qui comprenaient le huitième réglé ', le quatrième ^ , la subvention '', le sol
' «Le prix d(?s jeux de cartes étant augmenté, la consommation en est diminuée, ce qui a fait souffrir le commerce. » Déclaration du 17 mars 1703.
' Forbonnais, t. VI, p. 305. — * Enc. méd. : Suifs, t. III, p. 583.
* 9 août 1720. Enc. met. — ^ Enc. met.
** Lorsque le vigneron vend son vin à un marchand ou le porte à un maiché. Enc. met. : Gros.
' Impôt très-ancien fixé en 1382 au huitième du prix des boissons. Dans ^'ordonnance de juin 1680 il est fixé à 6 livres 15 sous pour les vins ordinaires.
" Impôt qui ne se lève que dans certaines provinces et qui n'est que le cinquième du prix des boissons.
» Impôt créé en 1640, fixé par l'ordonnance de 1680 à 1 1. 7 s. par muid de vin ordinaire.
17G ciiAriTiii: viu.
pour pot 1,, la jauge et courtage-^ l'annuel "j, les devoirs 's etc. 11 fallait que les officiers de la régie fissent des perquisitions continuelles chez les débitants pour s'assurer que la loi n'était pas violée ; il fallait que tous les muids portassent avec le cachet des fermiers généraux une évaluation de leur capacité ^ ; que les marchands fussent astreints à n'avoir que des tonneaux d'une forme et d'une grandeur déterminées ^. Souvent un commis pénétrait chez un particulier, visitait sa cave, et, s'il jugeait qu'il avait consommé une quantité de ^in plus grande que ses besoins n'auraient pu le faire supposer, il le considérait dès-lors comme un marchand, et lui faisait payer le droit de trop bu^ . « Tousvendem-s en détail sont tenus, à peine de confiscation et de cent livres d'amende, de mettre à leurs portes, après leur déclaration, un bouchon ou une enseigne qui indique qu'ils débitent des boissons, et il leiu? est défendu de les détailler, si elles ne sont en muid ou en demi-muid. Tant qu'ils ont un bouchon, ils ne peuvent avoir chez eux des boissons en bouteilles, ni en envoyer chercher ailleurs par pintes, cruches ou barils, à peine de confiscation ou d'amende ». » Tyrannie de l'administration, servitude du commerçant, tels étaient les ^ices que Law rencontrait là comme partout ailleurs et qu'il essaya de corriger. Il fit supprimer à Paris les droits de gros et de détail, et disparaître avec eux le système d'inquisition qu'ils rendaient nécessaire. Il les remplaça par un impôt de 5 livres par muid, qui fut perçu aux barrières sur tous les "sins destinés à des marchands ^ : les prix
• Droit levé sur les vins vendus à l'intérieur de la France.
2 11 y avait un droit de courtage dans le Bordelais^ un autre à la Roclielle. Ici il s'agit d'un droit général de 15 sous par muid (ord.^du 10 octobre 1689), appelé droit de jauge et courtage qu'il ne faut pas confondre avec celui que prélevaient les courtiers jaugeurs.
• Droit de 8 livres payé annuellement par les débiteurs .
• Les grands et les petits devoirs étaient des impôts perçus en Bretagne. ^ Enc. met.: Détail. —^ Ihidem.
' « On appelle ainsi les droits de détail que Ton exige des particuliers, 'supposés, d'après une consommation excessive, avoir vendu des boissons clandestinement, n Enc. met.
3 Enc. met. : Détail, t. I" p. 'S\i.]
^ Arrêt du 10 octobre no. — Enc. met. : Entrées, l. 1er, p, ig.
PUISSANCE DE L.WV. l'i'î
du tarif de Colbert '' furent dès-lors portés à 23 livres par muid entrant par eau et à 20 livres par muid entrant par terj'e -. Le succès ne répondit pas aux généreuses intentions du financier. Les marchands^ pour échapper au droit de 5 livres^ firent venir leurs vins et leurs liqueurs sous des noms supposés, et, en 1759% il fallut rétablir aux barrières l'égalité des droits, et dans la ville les visites domiciliaires. Ce furent encore les contribuables qui y perdirent; car tous, marchands et particuliers, payèrent désormais 20 et 23 livres par muid.
Diverses ordonnances facilitèrent les relations commerciales avec les nations étrangères : la navigation et le roulage furent délivrés de quelques taxes ^ ; certains cuirs, connus sous le nom de cuirs secs à poil, ne supportèrent plus à l'entrée et à la sortie qu'une taxe légère qui permit aux négociants de les prendre en entrepôt K Les soies obtinrent une liberté plus grande encore : on supprima tous les droits qui gênaient leur introduction en France. Longtemps la jalousie des drapiers de Normandie et l'étroit égoïsme des fabricants de Lyon avaient proscrit cette marchandise, conmie funeste à Tindustrie nationale ; on allait même jusqu'à faire brûler publiquement par la main du bourreau les étoffes de soie et les toiles peintes qui étaient saisies ^\ Law modifia encore sagement cette barbare coutume, en ordonnant par l'arrêt du 20 mai 1720 qu'à l'avenir elles seraient vendues hors de France au profit de la Compagnie '.
Le charbon était déjà un des objets les plus importants du commerce, et les plus nécessaires aux manufactures et aux fabriques. On n'exploitait pas encore en France un grand nombre de mines de houille, et les hommes d'État ne voyaient pas sans inquiétude la consommation du charbon de bois augmenter chaque jour. Pour prévenir le danger, Law diminua les droits d'entrée sur la houille venant d'Angleterre ^. Après lui, ces droits furent rétabhs ; mais on punit de 3,000 livras d'amende ceux
' Le tarif de juin iG80. — "^ rorbonnais, t. V, p. SOo.
'" Arrêt du 9 sept. 17.-.0. — * M. Cochut, p. 1 10.
» Eue. met. : Cuirs, 1. 1". p. 453. — ^ Ibidem, t. II. Indes, p. r;75.
' Arrêt du 20 mai 1720. — " M. Cochut, p. liO.
qui vendraient du charbon aux étrangers*. La différence des moyens employés pour parvenir au même but marque toute la supériorité de Law sur ses contemporains.
C'est ainsi que, dans la grande question du) commerce des grains qui a agité le xtiii^ siècle et divisé les économistes -, il a pris le parti de la liberté, parce qu'il a pensé que là était l'intérêt général de la nation. La France était alors divisée, pour ainsi dire, en autant d'États isolés et ennemis qu'elle comptait de provinces; des barrières, élevées de toutes parts, entravaient la circulation, et aux difficultés, quelquefois insurmontables, du transport, se joignaient pour le marchand les charges plus lourdes encore qu'il devait acquitter aux péages et aux douanes provinciales '. Cette fiscalité, si contraire à l'esprit d'unité d une grande nation, pesait sur les denrées de première nécessité, les grains, les légumes, et emfèchait souvent qu'une province riche put porter secours à une province voisine décimée par la famine. Le blé pourrissait dans l'une, tandis qae dans l'autre le paysan n'avait pas de quoi ensemencer son champ. Ainsi l'avait voulu Colbert, qui avait cru, à tort, que prohiber le transport des grains, c'était en assurer la vente à bon marché. Law, par un arrêt du 28 octobre 1719, fit tomber ces barrières intérieures ^ ; les grains, les légumes et les comestibles de toute espèce purent être librement transportés et vendus d'une province dans une autre. Mais, en 17:20, la cherté du blé força le gouvernement à mettre des obstacles à la sortie des grains : une ordonnance du 13 mai éleva à 66 livres par muid les droits d'exportation qui jusque là navaient été que de 22 livres •\ Law eut l'honneur d'avoir d'illustres imitateurs : de Machault en 17 i9, et Berlin en 1753 permirent la libre exportation, et, en 1774 Turgot renouvela à peu près
» Enc. mi^t., t. l", p. 248. — Arrêts des 31 oct. 1722 et 8 mars 1723.
* « Ne gênez point le commerce des grains par des ordonnances extravagantes, qui sont l'ouvrage des siècles gothiques, » disait Grimm ^loaoùt 1576).
- Voir sur le commerce des grains l'ordonnance du 31 août 1699, qui complète et corrige celles de 1567 et 1577.
* Savary, Dict. univ. de Commerce.
« Ibidem, Blé, 1. 1", f. 987.
Tordonnance de Law, lorsqu'il autorisa par l'édit du 13 septembre le libre commerce des grains de province à proYince ' . Necker lui-même, le contradicteur intéressé de ïurgot dans la Législation des groins ^, a rendu une justice éclatante à ces idées lorsqu'il dit dans un ouvrage moins passionné : « Je ne m'arrèt e point sur la nécessité absolue de maintenir la libre circulation des grains dans l'intérieur du royaume : il me semble qu'il n'y a pas deux opinions à ce sujet ^.d
Forbonnais rapporte que, a le 8 novembre, la Compagnie, informée qu'il se présentait une association pour la pêche et les manufactures, délibéra d'offrir à Sa Majesté d'employer à ces objets telle partie de ses fonds qu'elle voudra, sans en priver les autres sujets *. » Ainsi dans toutes les circonstances Law s'opposait au monopole et au privilège en faveur de la liberté, et ne croyait pas, en soutenant de telles idées, démentir la pensée qui avait créé la Compagnie des Indes, parce qu'il regardait cette Compagnie moins comme une société exclusive que comme la réunion de tous les intérêts de la France. Il faisait de l'État un commerçant, mais un commerçant qui n'intervenait dans les affaires que pour procurer de plus grands bénéfices à ses associés ou pour assurer à chacun sa subsistance et son droit. Deux faits le prouvent. Le chanvre était alors, comme toute matière première, soumis à de sévères règlements : l'exportation en était rigoureusement prohibée, et l'importation ne pouvait avoir lieu que sous pavillon français : encore le fisc réclamait-il un droit, dès que la marchandise avait reçu la moindre façon ^ Law, par arrêt du 29 décembre, rendit entièrement libre le commerce du chanvre avec les étrangers; mais, en même temps, afin de rassurer les cultivateurs français contre les chances défavorables d'une concur-
' Mém. sur Turgot par Dupont de Nemours.
* Sur la législation et le commerce des grains, (775, publié contre Turgot. ^ Necker, Adm. des finances, t. III, p. 201.
* Forb. t. VI, p. 306. — Arrêt du 10 nov. I719 qui autorise la Compagnie à employer à la pèche et aux manufactures telle paitie de ses fonds qu'il lui plaira (Isambert).
î* Enc. met, t. !«% p. 2'i2 : Chanvres.
iSO CHAPITRE YTIÏ.
renceqai pouvait faire subir au prix une Laisse qu'ils n'auraient pu supporter, et leur enlever leurs acheteurs, il fit autoriser la Compagnie à créer dans les provinces des comptoirs où le chanvre, produit du sol de la France, serait en tout temps accepté au prix de 30 à 35 livres le quintal *. A Paris, les bouchers, profitant de la richesse pubhque et du renchérissement des denrées, s'étaient entendus pour élever le prix de la viande : ils prenaient pour prétexte les longues sécheresses de 1718 et de 1719 qui avaient brûlé les pâturages. Les agioteurs et les seigneurs pouvaient aisément supporter une augmentation ; mais le petit] peuple soufî'rait, et La^-, qui songeait à lui, fit appeler les bouchers; n'ayant pu les résoudre à se contenter de bénéfices plus modérés, il leur déclara « qu'il saurait bien trouver le moyen de les obliger à donner la viande au public au prix qu'il fixoit ou de la faire donner par d'autres ^ » En efi'et, dès le mois de mars 1720, non-seulement il permit aux gens de la campagne de venir le samedi apporttr de la viande à la halle, mais il fit acheter deux bœufs qu'il revendit ensuite en détail au nom de l'État, et, après s'être par lui-même rendu compte des dépenses et des profits , il taxa à 7 sous G deniers la livre la viande que les bouchers avaient fait payer auparavant 10 et 12 sous 3. H protégeait d'une main le fabricant contre les excès de la concurrence, de l'autre le consommateur contre les abus de l'association et du monopole, et partout il cherchait à établir entre le vendeur et l'acheteur cet équilibre que réclame la justice et qui produit l'abondance.
Ses libéralités n'enrichissaient pas seulement ]es seigneurs ; elles fécondaient aussi le commerce. Plusieurs miUions furent avancés à raison de deux pour cent aux manufacturiers et aux marchands ; un grand nombre de prisonniers pour dettes furent
* M. Cochut, p. il 0. — 2 j, de la Régence, S. F. 1886, t. II, f. 1078.
'- Ibidem, t. III, f. 1302, et t. II, f. 1120. — C'est ainsi que la Compagnie, voulant faire baisser le prix des vêtements, qui avait considérablement augmenté, fit un traité avec un marchand de draps nommé Van Robais, eut ses nvigasins, ses ouvriers, et vendit des vêtements à des prix modérés. Les corps des marchands se plaignirent au régent, qui les renvoya brutalement.
libérés ; et les sommes arrachées sans raison suffisante par la chambre de justice furent restituées aux plaignants K Les guerres civiles^ la misère, la famine avaient chassé de France un grand nombre d'artisans laborieux. Ils furent rappelés -, et l'État engagea les capitaines des -v aisseaux marchands à les prendre à leur bord, en ordonnant aux trésoriers de la marine de payer leur passage au prix de six li^Tes par jour.
La France se repeupla; l'industrie, qui était sortie de sa torpeur, dès que la banque lavait ranimée par son crédit, prit sous Finfluence de ces réformes un subit et immense développement. Les boutiques se rouvrirent; les usines travaillèrent, et les fabriques purent à peine suffire aux demandes des acheteurs. De toutes parts s'élevèrent de nouvelles manufactures, et Law lui-même songea à transformer le château de Tancarville en un vaste atelier ^ : c'était Findustrie qui s'asseyait sur les ruines de la féodalité. L'aisance et la richesse pénétraient à divers degrés dans toutes les classes de la société. L'agioteur millionnaire contribuait lui-même par ses folles profusions à la prospérité publique; le luxe et les plaisirs se multipliaient. Jamais FOpéra n'avait vu de si beaux jours; sa recette, qui était orchnairement de 60,000 livres, s'éleva à 740,188 livres en 1720 ^ et ce succès amena une heureuse réforme : des bougies remplacèrent les chandelles qui jusque là avaient éclairé la salle ^ «Les bijoux, les pierres précieuses et tout ce qui pouvait augmenter le luxe et la magnificence, dit Dutot, nous vinrent des pa^s étrangers '\ » Jamais le goût de la parure n'avait été si répandu; il fallut défendre par ordonnance aux laquais de porter des étoffes d'or et d'argents Mais aussi, jamais les faillites n'avaient été aussi rares : tout le monde avait de l'argent, et, dans la seule généralité de Paris, il y eut seize cents saisies levées ^.
L'État, loin de rester inactif, donnait l'impulsion au mouve-
« M. Cochut, p. 111.—'* Dutot, Eéfl. polit, p. 900.
^ M. Deville, Hist. des Sires de Tancarville. — * Lemontey, ch. 9.
» Dulaure, Hist. de Paris, t. VIII, p. 122. — « Dutot, p. 990.
7 J. de la Rég., S. F. 1886, f. 1122. — Ârrct du 28 déc. 17 19.
8 M. Gochut, p. 112.
ment général, et sur tous les points du territoire occupait à d'utiles travaux un nombre considérable d'ouvriers. A Paris, pendant qu'on agrandissait les bâtiments de la rue de Richelieu % qu'on jetait les fondements d"un hôtel des monnaies % on reprenait danciennes constructions abandonnées faute d'argent. L'église Saint-Roch, dont Anne d'Autriche avait posé la première pierre en 1653, restait toujours inachevée. Law, en mémoire de son abjuration, lui fît don de 100,000 livres pour continuer les travaux ^ «Cn commença aussi le très-nécessaire élargissement du quai le long du vieux Louvre, et d'accommoder la place du Palais-Royal en symétrie d'architecture en face avec une fontaine et un grand réservoir^ » a On éleva de nouveaux édifices dans les villes et dans les campagnes ; on répara les anciens qui tombaient en ruines-^; » on bâtit les premières casernes pour loger les troupes ^ ; on rendit un arrêt pour améliorer les routes et les chemins"; on construisit le pont de Blois»; on s'occupa activement à creuser des canaux pour rendre plus praticable la navigation des rivières. La Loire était unie à la Seine par les deux canaux de Briare et d Orléans, qui venaient auprès du village de TEspoy se jeter dans le Loing. Cette petite rivière n'était pas toujours navigable ; pour compléter le système de communication entre les deux fleuves, Law fit creuser un troisième canal, celui de Montargis (aujourd'hui nommé le canal du Loing), qui conduisit des canaux de Briare et d'Orléans dans la Seine », et il employa à ce travail les troupes inactives ^". D'autres projets furent étudiés. « On avoit résolu de conduire l'Aisne dans l'Oise, puis dans la Seine ^K » En 1720, le sieur de Marcy
* Jour, de la Rég., S. F. 1886, t, II, f. 976.
* Ihidrm. f. 1036.— ^Dulaure, Hist. de Paris, t. V, p. 428.
* Saint-Simon, t. XXXIII, p. 4o. — ^ Dutot, p. 990.
« M. Cochut, p. 112. — ' Journ. de la Rég., S. F. 1886, t III, f. 1442.
^ Sismondi.
9 /. de la Rég., S. F. 1886, t. II, f. 1077. — Ce canal a une longueur de 4 i,539 mètres,
«0 Saint-Simon, t. XXXIV, p. 143.
*• J.de la Rég., S. F. 1886, t. II, f. 1077.— L'auteur a-t-il fait une erreur, \arle-t-il d'un projet qui n'eut jamais d'exécution? Peut-être s'agit-il du canal latéral à l'Aisne et du cancil de Manicamp.
présenta le plan d'un canal qui devait relier, entre Ghauny et Tugny, roise et la Somme, et rendre cette dernière rivière navigable jusqu'à Amiens. Des commissaires furent nommés pour visiter les lieux et rédiger un rapport; mais l'autorisation royale ne fut donnée qu'en 1725, et ce ne fut qu'en 17:28 que Grozat, qui avait acheté le privilège de Marcy, commença les travaux*. A peu près à la même époque (1722), un gentilhomme, comte de Jumelle, fît exécuter les premiers terrassements du canal de de Paris (canal de Saint-Denis j ^^ et on s'occupa du projet, si souvent proposé et discuté depuis ce temps, de canaliser la Seine. « On travaille à Elbeuf, dit le Journal de la Régence, km\ canal par le moyen duquel on prêt- iid faire monter le retlux de la mer dans la Seine jusqu'à peu de distance de Paris, afin de rendre cette rivière plus navigable de ce côté-là et d'y voiturer entons temps des marchandises en abondance et moins chères. » Ces bienfaits profitaient également au commerce et à Fagriculture, qui ne peut enrichir le cultivateur qu'autant qu'il possède les moyens de transporter à peu de frais ses denrées sur les marchés. Car Law, malgré» les préoccupations de la banque et du négoce, n'oubliait pas que la terre est la première source de toute richesse. C'est pourquoi il travailla à rendre la culture plus active en contraignant les gens de main-morte^ à vendre les immeubles qu'ils avaient acquis depuis cent ans, et il voulut délivrer les campagnes de la foule des pauvres qui les assiégeaient, a en établissant des hôpitaux de six lieues en six lieues, où ces pauvres gens auraient été reçus, nourris et entretenus par les habitants de la localité, obligés dy (ontribuer chacun en proportion de ses facultés*. » Les paysans, épuisés par la guerre, étaient dans plusieurs contrées incapables de payer leurs impôts : le roi remit à ses sujets plus de 52 millions d'impositions des années antérieures à 1719,
' Savary, Dict. univ. de Commerce. Canal. — ^ Ibidem.
* Nom par lequel on désigne tous les corps et communautés, tant ecclésiastiques que laïques, qui sont perpétuels, dont les biens et possessions ne sont, par conséquent, soumis à aucun droit de mutation.
* Cité par M. Cochut, p. 113.
et pour plus de 35 millions de droits éteints pendant la régence*.
Il ne suffisait pas de remettre aux cultivatem-s les sommes qu'ils ne pouvaient payer : il fallait prévenir de pareils retards par une plus juste répartition de l'impôt. Yauban^ Boisguillebert, et d'autres écrivains avaient protesté contre les injustices de la taille; presque tous les ministres avaient tenté d'en corriger les vices. CoLbert avait fait dresser, en 1666^ un cadastre modèle dans la générante de Montauban^; et, tout récemment, le duc de Noailles avait substitué pour la ville de Lisieux la taille proportionnelle à la taille personnelle ^ De nombreux mémoires avaient été composés sur ce sujet. En 1719, un noble, un chef d'escadre et un lieutenant général proposèrent presque en même temps différents moyens d'établir l'égalité parmi les contribuables \ Law devait nécessairement s'associer à cette généreuse émulation. « Sa pensée dominante, dit le comte de la ]Mark, fut de supprimer les frais et les importunités de la maltôte, qui gênaient la communication d'une province à l'autre, et de substituer à la place une liberté qui encouragerait ie commerce en soulageant le peuple ^''. » Afin de faire disparaître les plus choquantes inégalités, il fit rembourser par la Compagnie des Indes toutes les immunités qui avaient . été obtenues par faveur ou achetées à prix d'argent dans des temps de désordre ou de détresse^. Il s'associa pour réformer l'impôt à un homme plein de zèle, que Ton nommait dans le monde le petit Renaud, et qui avait dévoué sa vie au soulagement de la multitude". Il s'agissait d'établir dans toute la France, sous le nom de denier royale une sorte d'impôt proportionnel qui eût remplacé toutes les autres contributions foncières et mobihères. v Au lieu, dit-il lui-même, que l'imposition des tailles faisait craindre au paysan d'amélio-
* Diitot, p. 989.
« Enc. met.: Taille. — » Forbonnais, t. VI, p. 77.
* D'Allemans, gentilhomme du Périgord, Renaud, chef d'escadre, et Silly, lieutenant-général (Saint-Simon, XXXIll, p. 97).
* Cité par M. Cochut, p. 107. — ^ Ibidem. ' Saint-Simon, t. XXXill, p. 97.
rer la terre et de la meubler de bestiaux^ de peur d'être imposé à une plus grosse somme sur le rôle^ la tournure que l'on prétend donner aux droits du roi engagera tous les possesseurs à cultiver jusqu'aux dernières extrémités de leur cbamp et à se procurer toutes les richesses de la campagne ^ » Déjà Vauban avait, en 1707, fait dans La Dîme royale une semblable propositions. Le petit Renaud, protégé et inspiré par Law, se mit à Tœuvre dès le mois de juin 1719 ^ et fit ses premières expériences dans lintendance de La Rochelle, pendant qu'un autre officier, Silly, était envoyé en Normandie pour faire les mêmes essais. Soixante-dix paroisses furent inventoriées dans l'élection de Saintes; mais Renaud, traversé par l'ignorance malveillante des paysans et par la sourde opposition des employés de la généralité*, abreuvé de dégoûts et épuisé de fatigue, mourut bientôt à la tâche, et cette tentative n'eut pas de suites^. Le ministère de Law fut de si courte durée, et les jours de sa puissance si remplis d'événements de toute espèce, que peu de ses réformes purent s'accomplir entièrement, et qu'aucune n'eut le temps de prendre racine sur le sol de la France : pour les juger, il faut considérer moins les efî'ets qu'elles ont produits que la pensée qui les a inspirées^.
* Law. Troisième lettre sur le nouveau système des finances, p. 970.
2 La Dîme royale parut en 1707 sans norn d'auteur. Voltaire l'attribuait à Boisguillebert.
' Le travail sur le denier royal parut le 10 juin (Lemontey, ch. 9).
■* Vauban avait dit, dans la Dime royale, qu'une des raisons qui s'opposeraient à l'application de son système, serait l'opposition des intendants des généralités où la taille est personnelle.
» Saint-Simon, t. XXXUI, p. 99.
^ Voici le témoignage qu'un écrit contemporain (publié dans la première moitié de l'année 1720) porte sur les effets produits par le système :
« (En 1715) Les personnes de toutes conditions, le roy, les seigneurs, le peuple, tous souffroient, tous se ruinoient...
» Qu'on s'arrête un instant sur le bord de ce précipice affreux où la patrie se trouvoit conduite; qu'on en envisage toutes les horreurs, et qu'on les compare avec les heureux effets qu'a déjà produits le nouveau système.
» Toutes les debtes du roy sont payées, excepté ce qu'il doit à la Compagnie des Indes, qui lui a fourni le moyen d'en payer l'intérêt et le principal sans
Il méditait aussi une grande révolution politique, qu'il eût peut-être opérée malgré Saint-Simon, s"il fût resté plus longtemps au pouvoir. Il détestait le Parlement qui s'était toujours jeté à la traverse du système, et la haine lui suggéra l'idée de supprimer cette cour et de la remplacer par une magistrature plus docile. Il représenta Mvement au régent les inconvénients de la vénalité des charges ; la honte de voir des magistrats acheter comme une marchandise le droit de rendre la justice ; le poids qui retombait par suite sur le peuple en épiées et frais de toute sorte, et finsolence de gens qui se croyaient indépendants parce qu'ils avaient payé leurs titres. « Il proposa donc de rembourser avec le
avoir recours à de nouveaux impôts. Ses troupes, ses pensionnaires, les officiers de la couronne, les revenus de toutes les charges de la magistrature, de la guerre et de la maison royalle sont également payez. Une infinité d'employs onéreux à lÉtat sont supprimez et remboursez. Les arrérages des tailles, deus par le peuple, sont remis, et les arrérages des charges, deus par le roy, sont payez.
» On a fait de beaux établissemens pour la milice. La marine, presque ruinée, se rétablit. Enfin les revenus du roy sont augmentez ; et, par la nouvelle administration des finances, il peut les accroître chaque année, non en surchargeant ses sujets, mais en leur fournissant les moyens de s'enrichir, en protégeant le commerce et en favorisant l'industrie.
» Un grand nombre de particuliers ont libéré leurs terres et ont payé leurs debtes, et dan? peu de tems toutes c€lles du roy et de ses sujets seront acquittées.
» La nouvelle monnoye a augmenté le prix des terres, qui avoient perdu leur vraye valeur faute d'espèces. La vente d'une partie de ces biens-fouds a dégagé l'autre.
» Les laboureurs, les artisans et tous ceux qui vivent de leur travail sont employez; ils ne languissent plus dans l'oisiveté et dans la misère; assurez du fruit de leurs peines, ils s'animeront à cultiver leurs terres et à perfectionner leurs arts.
» L'abondance des espèces fera tout débiter et tout circuler, sans que les productions de la nature et de l'industrie s'avilissent.
» On a déjà envoyé plus de soixante et dix vaisseaux aux Indes. Le commerce de l'Orient est augmenté. De nouvelles colonies se forment dans l'Occident. Les manufactures domestiques qu'on élève et qu'on multiphe soutiendront partout ce double négoce.
» Voilà ce que le nouveau système a déjà fait pour soulager la France après avoir rétabli les finances. » {Idée générale du nouveau système des finances. — J. de la Régence, ^.¥Aih\,X. 111, f. 302 à 303).
PUISSANCE DE I.AW. i87
papier toutes les charges du Parlement de gré ou de force ; de les remettre toutes en la main du roi pour n'en plus disposer que gratuitement, comme avant que les charges fussent vénales, et le rendre m.aître du Parlement, par de simples commissions qu'il donnerait, pour le tenir d'une vacance à l'autre, et qui seraient ou continuées ou changées, à chaque tenue du Parlement, en faveur des mêmes ou d'autres sujets, selon son bon plaisir ^ o Le duc de La Force et Dubois l'appuyèrent, et le duc d'Orléans se laissa aisément persuader de détruire un corps qu'il n'aimait pas. Le projet fut communiqué à Saint-Simon, qui loin, de donner l'approbation qu'on attendait de son ressentiment, fit de graves objections, et composa même sur les dangers de la suppression du Parlement un mémoire qui fît abandonner le projet de Law 2. Saint-Simon avait cette fois raison; le Parlement était une institution vicieuse ; mais, malgré ses défauts, ses prétentions exagérées et sa faiblesse, il pouvait quelquefois faire d'utiles représentations, empêcher le mal même par son impuissante résistance, et assurément il devait rendre plus de services à la nation qu'une magistrature sans dignité et entièrement livrée au caprice de la royauté. Mais le régent n'avait cédé qu'à regret ; la mauvaise volonté toujours persistante du Parlement, de nouvelles remontrances et les instances réitérées de Law le déterminèrent encore une fois, au milieu de l'année 17*20, à briser la seule opposition qui put désormais s'élever contre la régence. Saint-Simon avait été pendant quelques jours absent de Paris ; lorsqu'il reparut au Palais-Royal, le duc d'Orléans, le tirant à part, lui dit « qu'il avait à Pentretenir de choses instantes et pressées, » et lui avoua « qu'excédé du Parlement, il voulait absolument reprendre le projet du remboursement et voir enfin aux moyens de l'exécuter ^ » Le lendemain, Saint-Simon était malade de la fièvre, et il se contenta d'envoyer un second mémoire qu'il avait rédigé depuis quelque temps sur cette question. Le régent céda encore et dit « qu'il n'y avait pas moyen de songer
* Saint-Simon, t. XXXIII, p. 108.
' Ibidem, p. 11:3. — C'était vers le mois d'août de l'année 1719.
* ibidem, p. 115.
davantage à ce projet : » en effet, la chute du système, plus encore que l'éloquence du duc, sauva le Parlement, et pendant un demi-siècle on ne s'occupa plus de cette réforme *.
Law, devenu l'homme le plus important d"un royaume dont la police l'avait quelques années auparavant chassé comme un
' En signalant les réformes financières de cette époque, on peut citer celle qui eut lieu dans l'Université, bien que Law n'en soit pas l'auteur.
« La multitude d'écoliers qui fréqiientoient le collège des Jésuites chagrinoit depuis longtemps l'Université.. . Plusieurs fois l'Université et son Conseil s'étoient assemblez pour remédier à cet abus... Après bien des discussions... il fut décidé... que la vogue des Jésuites ne venoit ni de leurs talens, ni de leur capacité, ni de leur méthode, ni même de leur intrigue, mais uniquement de ce qu'ils enseignoient gratis *; » et on ordonna par décret d'aviser aux moyens de donner aussi l'instruction gratuite. Après la mort de Louis XIV, le recteur Coffin ^* alla supplier le régent d'accorder aux écoliers c€tt« utile faveur. « Il y a plus de neuf cents ans, disait-il, que l'Université est fondée, et toujours elle a été plus attentive à servir l'Église et l'État qu'à s'aUirer des grâces et des récompenses... Elle souhaiteroit, et, j'ose le dire, il seroit à souhaiter pour l'État que le nombre de ses disciples fût plus grand, et que 1 impuissance où elle est de faire des leçons gratuites, ne servît pas de prétexte et même de raison véritable à plusieurs pères de mener leurs enfants à des sources beaucoup moins anciennes, et qm certainement ne seront jamais plus pures... Rendez nos arts, Monseigneur, véritablement libéraux; affranchissez la fille aînée de nos rois de toute dépendance qui la dégrade; ne lui laissez que celle qui lui fait honneur, et comptez sur le dévouement entier et sur le souvenir éternel d'un corps qui fait encore moins profession de science et de littérature que de reconnais?auce ***. » Le 6 février, le régent donna un édit par lequel il accordait à l'Université le vingt-huitième (G6,000 livres) du bail des postes et messageries, sur lesquelles elle pouvait faire valoir d'anciens droits, et ordonna qu'à partir du I^t avril l'instruction serait gratuite dans les collèges de plein exercice ****. Le garde des sceaux envoya gratis les lettres patentes, et le Parlement enregistra l'édit le 8 mai 1719***^^.
Les régents de troisième classe eurent 1,100 livres d'appointements, ceux de deuxième i,.300, ceux de preraièrç 1,500****^.
* ru de Ph. d'OrUon,, t. I(, p. 64.
•* Charles Coflju {1676-1749,, successeur de RoUin au coiitge de EeauTais, a laissé des rers et des discours (4 Tolumes".
*" Ce discours fut prononrù le 1" fèT.-îer. — FUdt Ph. -{'Orléans, t. IF, p. 67.
**•* Collèges de laMarcLc, deNaTarrc, du carJinal Le Moiue, de Leaurais, d'Harcourt, de VlttÈH, de Liiieux, de Montaisu,des Graliiiiï, d.-s QuaUt-Xalions.
••*'• ArchÏTet. Reg, dti Conttll serrcf, X, 8425, F. 340.
Picaniol de la Force, Detc. de lu Franee.
rUISSAXCE DE LAT\'. 4 89
étranger dangereux, le transformait au nom d'un système tout nouveau. Le premier ii protestait contre les idées du grand Colbert, ouvrait au commerce et à l'industrie des voies plus larges, simplifiait l'impôt dans sa nature et dans sa perception, et se préparait à compléter comme ministre l'œuvre de régénération qu'il avait commencée comme banquier et comme directeur de Compagnie. Il dirigeait l'État tout entier par la puissance de son crédit, et, si quelquefois sa haine l'a égaré en politique , sa libéralité lui a d'autres fois Inspiré une conduite généreuse que le régent aurait dû savoir imiter. Tandis que la paix d'Utrecbt avait contraint Louis XIV à bannir les Stuarts de l'asile où elle les avait protégés pendant vingt-cinq ans, et que le prétendant, traversant la France, échappait à peine aux assassins soudoyés par un ambassadeur ^, Law continuait à cette royale famille de proscrits les pensions que le trésor ne leur payait plus, et c'était à lui que le prétendant avait recours dans son infortune : «Je m'adresse à vous, lui écrivait-il, comme à un bon Écossais et à un fidèle serviteur de M. le Régent -. » Stairs, qui avait presque avoué sa tentative d'assassinat, osa se plaindre de la grandeur d'âme du financier; mais le régent soutint son favori : Stanhope ^ fut obligé de promettre le rappel de son ambassadeur, et, à cette môme époque, Law avait été nommé contrôleur général. Si le régent, au lieu de se hvrer à Dubois, eût suivi dans sa politique extérieure les inspirations de l'homme dont il comprenait et récompensait le mérite, la France aurait tenu une conduite plus digne d'elle et n'aurait été brûler au profit de sa rivale les vaisseaux du petitfils de Louis XIV.
' Lorsqu'il partit de Bar (1716) pour s'embarquer en Bretagne, Stairs envoya des assassins sur sa route. Il ne fut sauvé à Nonancourt que par la présence d'esprit de la maîtresse de poste.
'^ Le monte y, ch. 9.
■' Jacques, comte de Stanhope, secrétaire d'État en 1718.
La\v va rue Quincampoix. — Cherté des marchandises. — Efforts de La>^ pour soutenir le papier. — Misère des rentiers. — Emissions de billets de banque. — Défiance du public. — Privilèges accordés aux billets. — Ils deviennent presque la seule monnaie légale. — Les espèces injustement proscrites. — Variations des monnaies. — Recherches domiciliaires. — Saisies. — Le duc de Bourbon et le prince de Conti. — Assemblée générale du 22 féviior 1720. — Arrêt du 23 février. — Complément du système. — Fautes de Law. — Etat du crédit, — Arrêt du 5 mars. — Conséquence de cet arrêt. — Arrêt du 11 mars. — L'argent reparait bientôt. — Fermeture de la rue Quincampoix. — La place Vendôme. — L'hôtel de Soissons. — Nouvelles émissions de billets. — Remontrances du Parlement sur la fixation de l'intérêt au denier cinquante. — Arrêt du 21 mai. — Observations sur cet arrêt. — Résumé.
Au moment de la plus grande faveur du système, Law a\ait paru dans la rue Quincampoix pour faire ses largesses au peuple et pour jouir de son triomphe. «Le 28 (novembre 1719), M. le duc d'Antin, M. le marquis de Lassey, un autre seigneur et le siour Law se rendirent en carrosse à la rue Quincampoix chez le sieur La Bergerie, banquier, afin de donner la comédie aux dames qui étoient de leur compagaie. Le sieur Lass, étant à la lenestre, jetta plusieurs poignées de guinées et d'autres espèces d'or au coin du feu roy Guillaume III, prince d'Orange, comme à
la gribouillette *. » Un mauvais plaisant troubla la tète et donna ^ cette scène un ridicule qui put amuser les dames, mais cpii ne dut certainement pas plaire au libéral financier. « Pendant que les agioteurs et les courtiers se culbutoient les uns sur les autres dans la boue pour les ramasser, on jetta d'une maison voisine plusieurs seaux d'eau sur ces barbotteurs, qui étoient pour cette raison dausun état qu'on peut s'imaginer '. »
Néanmoins cette visite avait produit d'beureux effets sur le cours des actions. Law, à peine élevé à la dignité de contrôleur général, voulut reparaître une seconde fois au milieu des agijteurs, pour leur prouver qu'il n'oublierait jamais leurs intérêts et pour ranimer leur ardeur affaiblie. Plusieurs seigneurs l'accompagnaient encore, et la foule criait sur son passage : Vivent le roi et monseigneur Law ! Lui, calme et confiant, prodiguait aux négociants des encouragements et des espérances magnifiques et semblait ne pas douter de l'éternelle durée de la richesse factice qu'avait créée l'agiotage '^
Tous les esprits ne partageaient pas cette aveugle confiance dans l'avenir. S'il y avait encore de nombreux enthousiastes qui croyaient à la hausse et qui s'empressaient d'acheter, il y avait aussi des gens qui n'avaient jamais osé confier leur argent à cette terrible loterie ; et nous avons dit que, parmi les agioteurs, les plus fins vendaient alors secrètement et ne cherchaient à dissimuler leur manœuvre que pour vendre un prix plus élevé "". Elle ne pouvait rester longtemps secrète; et Law, malgré son intervention et son habileté, était incapable de faire illusion, en restant seul acheteur sur le marché. Au premier signal de la défiance, la défectioû devait être générale, et d'autant plus prompte que l'empressement avait été plus soudain et moins réfléchi. Le moment était venu où à l'engouement allait succéder une terreur panique, à la richesse et aux plaisirs une mifère profonde et les cris de révolte d'un peuple affamé, à la facile administration d'un
' Journal de la Régence, S. F. 188G, t. II, f. Il il.
* Ibidem.
^ Forb. t. VI, p, 314. — ■• Voir le chipiire précédent.
trésor toujours plein tous les embarras d'une épouvantaLle banqueroute.
Ce qui contribuait encore à rendre la situation criticfue^, c'était l'excessive cherté de toutes les marcliandises et surtout des denrées les plus nécessaires à la vie. Le système Tavait produite, et Law^ on le sait, s'en applaudissait, parce qu'il n'en distiuguait pas assez nettement les causes. Tant que les billets de banque navaient servi qu'à relever des valeurs avilies faute d'argent, la société y avait en effet gagné, et l'activité du commerce suffisait seule à le prouver; mais du jour où ces mêmes billets, prodigués sans ménagement par l'État et par les particuliers, avaient été donnés en échange des moindres objets, ce n'étaient plus les marchandises qui avaient augmenté, c'était la monnaie qui avait diminué de valeur. Les marchands, dont tous les produits trouvaient un écoulement facile, devenaient plus exigeants à mesure que cette monnaie devenait plus abondante, et ils n'eu étaient pas plus riches parce que les ouvriers de leur côté réclamaient un salaire plus élevé. S'ils ne rencontraient pas tous les jours des acheteurs assez fous pour offrir 200 livres d'une pièce de gibier', ils doublaient du moins et triplaient leurs prix. Le gros drap d'Elbeuf se payait 25 livres l'aune; le velours 42 livres '. Malgré les règlements de police •^, on ne pouvait pas avoir un fiacre à moins de 3 livres l'heure ; un carrosse de remise était loué jusqu'à -40 livres par jour. La bougie, qui ordinairement valait 32 sous la hvre, s'était élevée à 9 livres ; le café, de 50 sous, monta au prix exorbitant de 18 livres *. Tout était dans les mêmes proportions : 25 sous la livre de beurre frais, 25 écus l'aune de drap fin ^, 40 livres une paire de bas de soie, 4 et même 5 sous la livre de pain ^
Le Parlement, qui depuis longtemps restait silencieux sous le
' Voir le chapitre du remboursement des rentes. ^ Journal de la Régence, S. F. 1886, f. 1224. - Qui fixait le prix à i livre 10 sous l'heure.
* Journal de l'avocat Barbier, août 1720. — ^ Duhautchamp=
* Journal de la Régence, S. F. 188G. t. III, f. 1224.
poids de ses défaites et sous la menace d'un remboursement, s'émut, et décida, le 16 janvier 1720, « d'aviser aux moyens de diminuer la rareté et cherté de toutes les choses nécessaires à la vie ^ » Le lendemain, mercredi, toutes les chambres s'assemblèrent et entendirent les officiers de police qui avaient été mandés au palais. Ils avaient fait tous leurs efforts pour empêcher les accaparements, les monopoles, et pour maintenir les prix dans leur juste limite : il n'y avait qu'à louer leur zèle. Le prévôt des marchands (c'était alors Trudaine) avait aussi veillé avec activité et intelligence à l'approvisionnement de Paris; s'il y avait eu quelques retards dans l'arrivée des trains de bois et des autres mar • chandises qui venaient par la Seine, il ne fallait en accuser que l'extrême sécheresse qui dans certains endroits laissait à peine à l'eau quinze pouces de profondeur. Malgré cet obstacle, on avait depuis le commencement de l'hiver entré plus de bois que jamais, mais aussi jamais on n'en avait consommé autant, et de là venait la cherté '. Le parlement ne pouvait que gémir d'un mal dont il n'avait pas le remède, et ses recherches n'allèrent pas plus loin.
Les petits rentiers, les simples commis et employés, et un grand nombre d'ouvriers, pauvre peuple qui n'avait pas été admis au bénéfice de la multiplication du numéraire, souffraient cruellement, et n'acceptaient qu'à regret des salaires payés en billets qui ne leur suffisaient plus pour vivre. De leur côté , les marchands commençaient à comprendre qu'il existait une différence entre l'or ou l'argent et le billet qui perdrait toute valeur dès que le prince cesserait d'en assurer le paiement, et dans leurs prix ils faisaient sentir cette différence à leurs acheteurs.
Toutes ces difficultés irritèrent Law qui dans cet enchaînement fatal de circonstances ne vit que l'effet du mauvais vouloir obstiné de quelques particuliers. Cette fois encore il eût mieux valu céder à la nécessité ; mais celui qui avait dit que « Sa Majesté ne devi'oit pas faire difficulté d'obliger les peuples à recevoir les
' Rég. du Conseil secret, X, 8426, t. 212, mardi IGjanv. 1720. ■^ Ibidem, mercredi 17 janvier.
rs
billets, même dans leurs payements particuliers, si cela étoil nécessaire *, » était homme à employer tous les moyens, même les plus odieux et les plus inutiles, pour plier les événements à ses théories : de là ce double système de violences faites aux rentiers qui refusaient de recevoir leur remboursement en billets et aux marchands qui préféraient Tor à la monnaie de papier, violences qui entraînèrent rapidement la banque et la Compagnie à leur ruine.
On avait cherché à abuser les rentiers par l'espérance d'un revenu plus certain et plus considérable ; on avait même essayé de les séduire par l'appât de fortunes subites. Nous avons vu que ces promesses étaient illusoires etqueLaw s'abusait lui-même ^: quand même on eût exactement changé tous les contrats de rentes en actions à 5000 livres, les propriétaires n'y auraient rien gagné. Or, l'arrêt du 2-2 septembre 17 19 ^ était loin d'être exécuté; on avait déli\Té des actions à tous ceux qui avaient du crédit ou des appuis à la cour, et les rentiers les plus pressés et les plus habiles avaient eu peine à en obtenir un petit nombre. Pour placer leur argent, les autres avaient été obhgés d'aller acheter ces mêmes actions, dans la rue Quincampoix, non plus à 5000, mais à 40,000 età 15,000 livres. C'était une perte bien évidente et que ne peuvent nier les plus intrépides apologistes du système, a II n'y avait à plaindre, dit Dutot, que ceux qui n'avaient précisément que des rentes et qui n'ont pas été remboursés assez tôt pour employer leurs fonds en actions. Ceux-là ont perdu une partie de leur revenu, j'en conviens ^ » Law lui-même s'en consolait aisément. «Quand on me dit : Combien de personnes dérangées par l'extinction des rentes! voici toute ma réponse : Cela vient de ce que la fortune publique a tellement changé de face, que presque personne n'est obligé d'emprunter ; ou, si quelqu'un a encore besoin de le faire, Targent est de-
' OEuires de Lair, éd. Guill. p. 630.
2 Chapitre du Remboursement des rentes.
'•> Arrêt qui ordonnait de ne recevoir en paiement des actions que les rérél-issés de remboursement. — Voir plus haut ch. du Remb. * Dutot, H('/7fXJon.î sur U commerce, p. 992.
VIOLENCES DU SYSlÈ.>fE. ,i%
venu si abondant et sa circulation si aisée qu'il n'en coûte presque plus rien pour l'avoir. M'obligerez-vous à être fâché de cet événement i ? » Les rentiers ne voyaient pas avec autant de sang-froid se dissiper leur fortune, l'héritage de leur famille ou le fruit de longues et pénibles économies, et ceux qui ne s'étaient pas jetés tout d'abord sur les actions hésitaient à demander leur ruine avec leur remboursement. A quoi leur eussent servi quelques billets, au moment où les actions coûtaient 18,000 livres, où les terres étaient hors de prix, et où les dépenses de la vie ordinaire auraient suffi pour absorber en quelques mois le capital de leur revenu? Law résolut de les forcer à prendre part au grand mouvement financier de la France et à soutenir par leurs demandes le commerce des actions. Le 10 janvier, parut un arrêt qui autorisait la Compagnie à délivrer des promesses d'actions à tous ceux qui n'auraient pas été remboursés de leurs charges ou de leurs rentes; en payant 1,000 livres comptant et 10,000 livres dans le délai de six mois, on recevait une promesse ou prime qui, après le paiement intégral de la somme, était transformée en une action ^ Le 12, un second arrêt enjoignit à tous les rentiers de recevoir leur remboursement avant le premier avril ; à partir de cette époque, la Compagnie devait être déchargée de toute responsabilité, et verser au trésor royal les fonds qui n'auraient pas été réclamés, et que le roi ferait ensuite remettre, comme il lui plairait, aux propriétaires ^. Ces arrêts n'eurent pas grand effet : on acheta quelques primes sur lesquelles on agiota rue Quincampoix; mais la plupart des rentiers attendirent encore, et le contrôleur général, convaincu qu'il n'avait à lutter que contre l'ignorance ou la mauvaise foi, eut recours à la menace. Le 6 février, un troisième arrêt du conseil ordonna que tous les rentiers dont le remboursement avait été précédemment indiqué, seraient tenus de recevoir ce remboursement, sous peine de voir leurs contrats réduits à deux pour cent \ A cette nouvelle, la crainte
' Law, Lettre me sur le nouveau système des finances, p. 669. '^ Piganiol de la Force, Desc. de la France, Commerce. — Les primes gagnèrent 60 p. 0/0 dans les premiers jours, puis tombèrent à 3 p. 0/0. * Forbonnais, t. VI, p. 316. — ^ Ibidem, p. 319.
saisit ces malheureux^ qui accoururent tremblants de perdre la moitié d'un revenu déjà insuffisant. Law triompha par cette manœuATe, peu digne d'un ministre éclairé, et eut la satisfaction de voir la baisse s'arrêter pendant quelques jours, entre 10 et 9,000 livres, grâce à ce renfort d'agioteurs involontaires *. Pour empêcher les banquiers d'effrayer les propriétaires d'actions, il voulut alors diriger et presque monopoliser l'agiotage. Défense fut faite aux particuliers (11 février 1720 2) de vendre des actions autrement qu'au comptant : la Compagnie se réservait le droit exclusif de donner des primes. Cet arrêt ne fut guère mieux exécuté que beaucoup de ceux qui l'avaient précédé ; les vendeurs trouvèrent le moyen d'éluder la loi; l'agiotage continua, et avec lui la baisse que Law avait inutilement voulu combattre aux dépens de la liberté des rentiers et de la justice.
Ce remboursement, les profusions à pleines mains du régent et de La^-, les dons et les avances au commerce et à l'agriculture, et, plus que tout cela, la hausse prodigieuse des actions n'étaient possibles que parce que le gouvernement avait usé et usait encore sans règle de la déplorable facilité de créer des billets. Tant que la banque était restée une institution particulière, elle avait sagement mesure son crédit sur sa richesse. Dans l'espace de dix-huit mois, elle n'avait émis eu billets qu'une valeur de 61 millions dont répondait suffisamment un fonds de 32 millions d'espèces d'or et d'argent \ Dès que, transformée en banque royale, elle crut sa puissance bien établie et s'imagina qu'il était de l'intérêt de la richesse nationale de ne jamais refuser de numéraire aux demandes du public, elle ne garda plus de mesure dans ses émissions. Voici pendant le cours de l'année 1719 le chiffre des billets qui furent créés par arrêt du conseil :
5 janvier 18,000,000 Uv.
11 février 20,000,000
A reporter .... 38,000,000 Uv.
' Forbonnais, t. VI, p. 320.
- Duhautchamp.
5 a On assuroit alors (juin 1718) qu'il y avoit actuellement pour 32 millions d'espèces d'or et d'argent à la banque (S. F. 1886, t. II, f. 932). »
Report 38,000,000 liv.
1 avril 21,000,000
40 juin 50,000,000