‹ Recherches historiques sur le système de LawChapitre 20 sur 41 · juilht · texte numérisé non relu

juilht

12 septembre 120,000,000

24 octobre 120,000,900

29 décembre 360,000,000^

949,000,000 liv.

C'était, en y joignant les billets de banque privée, un total de plus d'un milliard que l'État déclarait avoir répandu dans le public ! Mais combien d'autres circulaient sans avoir été créés par ordonnance royale? Combien aussi debillets faux l'espérance d'un gain considérable et la facilité de l'imitation' avaient-elles dû produire? La nation avait d'abord accepté cette monnaie commode parce qu'elle avait besoin de crédit^ et Law en avait

» Forbonnais, t. VI, passim. — Voir aussi Savary, Dict. univ. de Commerce, Banque.

* On estima le nombre des billets contrefaits à 50 millions. (Duhautchamp, Hist. du Syst. t. IV, p. 86).

Les billets avaient été gravés dans le principe; on se contenta ensuite de les imprimer sur un papier cissez grossier, qui n'avait d'autre signe distinctifs que les mots : Billets de Banque, écrits en blanc dans l'épaisseur du papier. Ils étaient détachés d'un registre qui contenait mille billets. La souche portait le numéro du billet; entre la souche et le billet était une bande avec ces mots : Banque royale. —Je donne à la page suivante le modèle d'un billet de 100 livres; on pourra juger en le voyant de la grossièreté du travail et de la facilité que devaient avoir les faussaires à imiter ces billets.

L'ordonnance du 29 décembre 17 19 porte que l'on créera.pour la. fabri' cation des billets de 100 livres : i« 50 registres coHtenaiit chajcun 1,000 billets gravés depuis le n° 450,001 jusqu'au n" 500,000; 2° 678 registres contenant chacun 1,000 billets imprimés depuis le no 1 jusqu'au n^ 678,090. Or, le billet qui se trouve à la page suivante porte le n° 1,879,794; j'ai eu entre les mains un billet de 100 livres, également imprimé, et daté du 1" janvier 1719, qui portait le no 2,135,583. Il est probable que les faussaires se sont donnés au moins la peine de reproduire un des numéros «narqués par les ordonnances, et ces billets, qui ne peuvent provenir que de fabrications postérieures , non autorisées par des arrêts et antidatées, prouvent qu'oiilre les émissions avouées par les ordonnances, le gouvernement avait clandeslipement répandu dans le public une immense quantité de papiers.

'Xi —

C3 Cm

MOLENOES DU SYSTÈME. lt)9

augmenté la quantité à mesure qu'il créait des valeurs nouvelles. La première émission n'avait été que de 18 raillions', celle du mois de juin était de 50 millions' : c'était précisément répoque à laquelle la Compagnie, devenue Compagnie des Indes, augmentait son capital, en offrant au public les actions désignées sous le nom de files * . La rapidité avec laquelle furent enlevés billets et actions encouragea LaAv, qui, toujours fidèle à ses principes, continua, de propos délibéré, à suivre la même con duite : à la création des petites filles correspondent les 240 milions^ : à celle des premiers cinq cents les 120 millions ^. On ne comptait plus que par 400 millions, et, comme ces sommes énormes ne suffisaient pas encore à l'agiotage, on fournit des aliments à sa dévorante avidité par deux créations successives, dont la dernière, celle qui fut faite, il est vrai, à l'époque de la plus grande prospérité du système, la veille de l'assemblée du 1«' janvier 1720, était de 360 millions ^ On crut cependant nécessaire de rassurer cette fois les possesseurs des papiers de l'État, que pouvait justement alarmer cette progression indéfinie : on déclara pour les billets, comme pour les actions, qu'il n'en serait plus créé sous aucun prétexte % et il semblait, en effet, que la banque dût briser ses presses en même temps que la Compagnie fermait ses listes de souscription, puisque la première ne servait qu'à fournir les signes représentatifs des richesses de la seconde. C'était là une erreur, et l'expérience allait le prouver. Les billets avaient été recherchés et s'étaient élevés à

' 12 millions en billets de 1,000 livres, et 6 millions eu billets de 100 livres.

* 48 millions en billets de 1,000 livres; 2 millions en billets de lOO livres. ^ En juin 1719.

* 200 millions en billets de 1 ,000 livres; 30 millions en billets de 100 livres; 10 millions en billets de 10 livres. La création des petites-filles date du 25 juillet.

» En billets de 10,000 livres. — La première création des cinq cents est du 13 septembre.

* 120 millions en billets de 10,000 livres; lô 5, 200,000 livres en billets de 1,000 livres; 72,800,000 livres en billets de 100 livres; 12 millions en billets de 10 livres.

' Savary, t. I«r, col. 83j,

200 GHAPITRE IX.

10 p. 0/0 au-dessus de la monnaie d'or, tant qu'on en avait eu besoin pour agioter sur les actions. Mais la baisse était inévitable ; elle avait même commencé, et, à mesure qu'elle allait amoindrir ces richesses chimériques de la Compagnie, un certain nombre de billets devaient se trouver sans emploi, refluer vers le commerce, et s'avilir promptement, non-seulement comme une marchandise surabondante, mais comme une marchandise suspecte. La banque était incapable de remédier directement au mal; car elle n'avait pas les fonds nécessaires pour les faire rentrer dans ses caisses; et dès lors l'État, forcé de fournir toujours à ses dépenses avec une monnaie discréditée, était nécessairement entraîné à faire de nouvelles émissions d'autant plus considérables que l'aviUssement était plus grand; les remèdes augmentaient le mal dont la banqueroute devait être le terme fatal.

Déjà les imaginations étaient troublées par cette lointaine perspective. On savait que pour rendre la fabrication plus prompte on avait substitué des billets imprimés aux billets gravés *, et qu'un arrêt du 29 décembre avait annoncé « que les billets de 10 livres auraient cours quoique non signés à la main, mais seulement en caractères d'impression^; » et on répétait que, malgré les douze imprimeurs qui travaillaient jour et nuit à la banque 3, les moulins ne pouvaient plus suffire*. Aussi « toutes les précautions des directeurs de la banque ne purent remédier au peu de confiance qu'on avoit alors presque partout à ces sortes de billets, principalement à Bapaume, à Arras, à Péronne, où très-peu de gens vouloient les recevoir en paiement pour la somme qu'ils portoient : à Lille on ne les prenoit qu'à raison de 18 p. OjO de perte. En Champagne et en Bourgogne, ceux qui avoient du ^in, du bled, de l'avoine et d'autres marchandises aimoient beaucoup mieux les garder dans leurs ma-

' Pig. de la Force, Desc. de la France, Commerce. ^ isambert. Recueil des vieilles lois françaises.

'' Journal de la Régence, S. F. 1886, t. II, f. 10ô3, à la date du 16 ocl. 17 19. - El) mai il n'y en avait que quatre f. 970'. » Saint-Simon, t. XXXIV, p. lô.

gasins, dans leurs caves et dans leurs greniers^ que de recevoir du papier de cette espèce en payements » Au mois de février il y eut presque une émeute au marché de Poissy ; les éleveurs refusèrent de livrer leurs bestiaux en échange de cette monnaie qu'on leur offrait, et l'approvisionnement de Paris n'aurait pu se faire, si le garde des sceaux ne s'était empressé d'envoyer de l'argent aux bouchers ^

Pour soutenir ses billets, Law créa d'injustes privilèges en leur faveur, et proscrivit plus injustement encore Targent qui leur faisait concurrence.

Après avoir, sur les réclamations des créanciers de l'État, ordonné, par l'arrêt, du 22 septembre 1719, que les récépissés de remboursement seraient seuls reçus en paiement des actions, on avait, trois jours après, accordé la même faveur aux billets de banque, à condition de donner en plus 10 p. 0/0 ^ : l'or et l'argent ne furent admis à aucun titre, et, grâce à cette différence, on paya pendant quelque temps 1,100 livres les billets de 1,000 livres. De la Compagnie on étendit cette restriction au trésor royal et jusqu'aux particuliers ; et, pour la première fois, on vit un prince déclarer à son peuple que deux monnaies, reconnues de bon aloi, émanées de lui, circulant à son effigie ou sous sa garantie, portant inscrit le même nombre de livres, auraient pourtant des valeurs différentes : la nécessité de défendre le système allait produire bien d'autres énormités. Le 1" décembre, on annonça que la banque cesserait désormais de convertir les espèces d'or et d'argent en billets, et cependant on permettait en même temps, à la Compagnie de ne recevoir que ces billets en paiement des impositions dans les Villes où la banque avait des bureaux s aux créanciers d'exiger aussi ces mêmes billets de leurs débiteurs et de considérer comme non avenues les offres qui leur seraient faites en toute autre monnaie ^. L'arrêt du 21 du même mois modifia, en la complétant, cette bizarre et inique

» Journal de la Régence, S. F. 1886, t. II, 1". 1IJ8.

•^ Ibidem j t. m, f. 1190.

•• Forb. t. VI. — ■' Ibidem, [k 307.

•' Isambcrt, Recueil des vieilles lois françaises.

législation : sous le prétexte « de procurer au peuple le moyen d'éviter les pertes que causent ordinairement les variations sur le cours des monnaies^ » on défendit de faire dans le commerce des paiements de plus de 10 livres en argent et de 300 livres en or. La Compagnie, plus indulgente , acceptait l'or et l'argent au-delà de ces sommes , mais elle exigeait en retour une indemnité de 5 p. 0;0; aucune lettre de change ne pouvait être acquittée en monnaie de métal. Les billets allaient tout remplacer, et devenir souvent l'unique , toujours le plus commode intermédiaire des échanges ; la loi l'ordonnait ainsi, et , pour ne pas les mettre à un trop haut prix , la banque consentait à rouvrir ses bureaux et à ne prendre que 5 du cent pour changer son précieux papier contre des métaux avilis ^ Ces lois furent insuffisantes ; il fallut ajouter encore d'autres mesures qui. pour être moins injustes, ne furent pas moins dangereuses ; il fallut , le ^8 janvier 1720, ordonner, par lettres patentes , que les billets auraient cours dans toute l'étendue du royaume - ; le lendemain, accorder à ceux qui s'en serviraient pour acquitter les droits d'aides et de gabelles, l'exemption des 4 sous par livre ^; et, quelque temps après, on introduisit dans les pays d'états des privilèges semblables à ceux qui existaient dans les pays d'élections : une remise de 10 p. 0/0 fut faite à qui paierait ses contributions en billets *• Les mesures prises à l'égard de l'or et de l'argent sont plus étranges encore, parce que les violences furent plus directes, et que le despotisme, au lieu de protéger et de soutenir, proscrivit et détruisit. Ici les théories paraissent chanceler, et l'homme, si absolu dans ses idées , semble avoir abandonné ses principes pour lutter en désespéré contre la force des événements. N'avait-il pas écrit , dans un mémoire présenté au régent , a que l'autorité publique, en fabriquant la monnaie, est supposée garantir que les espèces seront continuées du même poids et titre, et exposées

» Forb. t. VI, p. 309. — * Isambert.

^ En 1705 (3 mars^ on établit 2 sous pour livre sur le prix du sel et de tous les autres droits d'aides. Doublé en 1715 (7 mai), cet impôt avait été aboli le 13 février 1717, et rétabli le h mars 1718.

* 28 avril 1720 (Isambert;.

VIOLENCES DU bYSTEME.

pour le même nombre de livres , sous et deniers ; et que le prince est obligé en justice et en honneur envers ses sujets et les étrangers qui trafiquent avec eux de ne point faire de changement dans la monnaie '? » Et pourtant jamais il n'y eut, à aucune époque de notre histoire, d'aussi fréquents changements dans les monnaies. C'est qu'amené par le cours naturel des choses à la rencontre des deux principes d'un système qui voulait à la fois imposer à la nation des biens imaginaires et lui laisser la faculté d'agir sans contrainte, il était forcé d'opter entre la richesse et la liberté; et, conséquent avec lui-même jusque dans ses inconséquences, il supprimait la liberté pour sauver la richesse , sans s'apercevoir que pour les institutions de crédit il n'y a de richesse possible qu'avec la hberté. Il serait inutile d'énumérer ici tous les arrêts rendus sur cette matière ^ ; il suffit de faire connaître les plus importants, et de dire que, du mois de septembre 1719 au mois de décembre 1720, il y eut vingt-huit fixations pour For et trente-cinq pour l'argent.

Les violences dont Law est responsable, avaient leur principe dans le fameux arrêt du mois de mai 1718 qui soulev a par toute, la France l'opposition de la magistrature. A Paris, le Parlement, la cour des monnaies, la cour des comptes, la cour des aides s emurent, et nous avons vu comment la lutte engagée entre la royauté et son impuissant adversaire avait abouti au triomphe du système. A Rouen, à Bordeaux, à Aix, à Rennes, la même colère avait éclaté et partout les parlements avaient, de leur autorité privée, arrêté la fabrication des nouvelles monnaies '■^. Le régent, piqué de voir les sujets s'arroger les droits de la souveraineté, avait fait rendre, le 22 juin, un arrêt par lequel tous les différends qui pourraient survenir sur le fait des monnaies devaient être à l'avenir jugés par le Conseil d'État \ Pour avoir voulu sortir des limites de ses pouvoirs, le Parlement avait été réduit au si-

« Mémoire sur les banques. — Forb. t. VI, p. 234, reproduit dans la collection Guillaumin.

* Voir l'appendice H sur les lixations dillércntcs des monnaies.

* Journal de la Régence, S. F. 1880, t. II, f. 765. — ^ Ibidem.

lence, et ne put qu'assister en spectateur affligé aux tristes révolutions qui bouleversèrent le royaume.

L'année suivante la banque prospérait; mais elle avait des ennemis qni cherchèrent à ruiner son crédit : les frères Paris semirent, dit-oo, à la tète d'une Compagnie qui rassembla une grande quantité de billets pour attaquer tout à coup ses caisses et la forcer à discontinuer ses paiements K Law vit le danger, et aussitôt un arrêt du Conseil déclara que les louis d'or subiraient une diminution de 20 sous : les Paris n'osèrent pas acheter leur vengeance à ce prix, et la banque fut sauvée -. Elle retira même de cette opération de grands profits : les particuliers effrayés s'empressèrent de lui apporter leur or et de l'échanger contre des billets qui n'étaient soumis à aucune diminution : ainsi s'accomplissait une des prédictions de LaT\- qui avait annoncé que les perpétuelles variations des monnaies ordinaires feraient rechercher avec empressement la monnaie, toujours invariable , de la banque^; mais il était odieux qu'un gouvernement produisît lui-même ces variations pour accaparer les biens de ses sujets. Telle fut pourtant la tactique suivie pendant le reste de Tannée; le moyen avait réussi; les louis furent successivement réduits, le 25 juillet à 34 livTes, le 23.septembre à 33 li^Tes, le 3 décembre à 32 livres, le l'"" janvier à 31 livres, et déjà on avait annoncé pour le 1" février une nouvelle diminution d'une livre ^, lorsque Law s'aperçut qu'il dépassait le but. Il n'agissait ainsi que pour attirer l'or à la banque, et en effet l'or avait afflué, quand les propriétaires avaient eu la crainte de perdre 20 sous sur chacun de leurs louis de 36 livres ; mais, lorsque la loi eut réduit ces mêmes pièces à 31 livres, ceux qui en possédaient encore aimèrent mieux attendre ou les faire passer à l'étranger que sacrifier 5 livres en

* Forbonnais, qui rapports le fait^ doute cependant que Law ait été poussé par un pareil motif.

* Ils auraient subi une perte d'environ 3 p. 0/0. — Les louis, fixés par l'arrêt de mai 1718 à 36 livres, n'en valaient plus que 35.

^ OEuires de Laïc, passim.

■* Voir l'appendice H. — A ces variations de la monnaie d'or correspondent presque toujours des variations analogues sur h monnaie d'argent.

les apportant à la banque. Ces raisons le déterminèrent à rendre l'arrêt du 22 janvier 1720 : les louis recouvrèrent leur valeur primitive, et, pour bannir toute défiance, il fut permis « de transporter hors du royaume, même sans passe-port, les espèces tant anciennes que nouvelles et les matières d'or et d'argent *. » C'était un piège : à peine les pièces exilées ou enfouies étaientelles rentrées dans le commerce, qu'elles furent de nouveau réduites à 34 livres par arrêt du 28 janvier. « Sa Majesté, y disait-on, informée que desj gens mal intentionnés travaillent à diminuer la confiance publique, juge devoir faire de nouvelles dispositions pour favoriser la circulation, et en conséquence elle ordonne une nouvelle diminution sur toutes les espèces-. » Mais, pendant trois jours, on reçut encore aux hôtels des monnaies les pièces d'or sur le pied de 900 livres au marc ( le marc contenait vingt-cinq pièces). Un grand nombre de ceux qui jusque là n'avaient pas voulu se dessaisir de leur or ou de leur argent, profitèrent de Toccasion qui était offerte de rien perdre et d éviter les embarras d'une monnaie si tourmentée : les caisses de la banque se remplirent, et, trois jours après (31 jamier), l'interdit fut de nouveau jeté sur les métaux : défense fut faite de les transporter hors des villes où se trouvait un hôtel des monnaies ^

Si Ton s'était borné à rendre ces iniques arrêts, on n'aurait pas encore fait à l'argent une guerre bien dangereuse ; et les plus obstinés ou les plus habiles auraient conservé leur fortune dans l'espérance d'un avenir meilleur. L'injustice appelle la violence, et pour faire exécuter les arrêts sur les monnaies il fallut ordonner de continuelles perquisitions et confisquer les biens des gens qui n'avaient que le tort d'avoir voulu garder une propriété légitimement acquise et garantie par Feffîgie du prince. Il y avait une grande quantité d'anciennes espèces qui n'avaient pas été rapportées aux hôtels des monnaies après l'arrêt du mois de mai 1718; au mois de décembre 1719, la Compagnie fut autorisée à faire des recherches chez les parti-

Savary, Dict. univ. du Commerce. — * Forb. t. VI, p. 3l7. Ibidem. — " Forb. — Savary, Dict. univ. du Commerce.

206 CHAi'ITRE IX.

culiers et à s'emparer de toutes les monnaies décriées qu'elle pourrait saisir ' ; et, le 28 janvier de Tannée suivante, on étendit ce droit de recherches et de confiscation jusque sur les communautés religieuses et les lieux privilégiés '. On alla plus loin : puisqu'on avait décidé qu'on ne ferait en or aucun paiement de plus de 300 livres, on pensa que la loi pouvait par conséquent déterminer exactement la quantité d'or ou d'argent que chacun avait droit de posséder. On vit alors les proscriptions les plus étonnantes. Au milieu du luxe le plus effréné, on renouyela et on exagéra d'antiques lois somptuaires qui prohibèrent les diamants, les pierres précieuses ^ ou les trop riches parures d'or *. Enfin l'arrêt du 27 février défendit « à toute personne de quelc[ue état ou de quelque condition qu'elle put être, et même à une communauté ecclésiastique, séculière ou régulière, de garder plus de 500 li^Tes en espèces à peine de confiscation et de 10,000 livres d'amende, et défendit à toutes personnes et communautés, excepté les marchands orfèvres et joailliers, d'avoir en leur possession aucunes matières d or ou d'argent; ordonna la saisie et confiscation de toutes sommes et matières d'or et d'argent en entier au profit des dénonciateurs *. » Les agents de la police et les handouillers du Mississipi ne restèrent pas inactifs ; des visites et des confiscations eurent lieu chez le notaire Dupuis; chez André, un des plus riches agioteurs de la rue Quincampoix «; chez Adine employé à la banque, à qui on enleva 10,000 écus et que Ton punit d'un forte amende ' et de la perte de sa plr;e. Nulle cachette n'était à l'abri des investigations de la Compagnie : plusieurs orfèvres, accusés de receler des métaux précieux, perdirent tout l'or et tout l'argent qu'ils possédaient^. En vain quelques personnes mirent-elles leur fortune en dépôt dans des

» Forb. t. VI, p. 308. — - Isambert.

= Arrêt du 4 février 1720. — Isambert.

* Arrêt du 18 février. — Aucun objet d'or ne put peser plus d'une once (Duhautchamp, t. V;.

^ Isambert. — "^ Journal de la Régence, S. F. 1886, f. 1229.

■ Saint-Simon, t. XXXIV, p. 18.

^ Journal de la Régence, S. F. i88G, f. 12Î9. — Entre autres l'orfèvre Langlois et le joaillier Gavot.

TIOLENCES LU SYSTÈME. 207

maisons religieuses ; elles n'y furent pas un sûreté. « Plusieurs commissaires allèrent en visite chez les principaux curés de la ville et des faubourgs de Paris, et y confisquèrent des sommes considérables au-dessus de oOO livres, quoique ces curés eussent pu dire ou représenter que ces deniers provenoient des aumônes qu'on leur avoit déposées pour être distribuées aux pauvres honteux de leurs paroisses : sur quoi on leur répliqua avec raison que s'ils les avoient répandues comme ils dévoient et comme ils auroient pu le faire, les pauvres en auroient eu du soulagement, et que cet argent ne se seroit pas trouvé inutile entre leurs mains K » D'autres essayèrent de faire passer leurs richesses à l'étranger; mais souvent ils eurent la douleur de voir leurs efforts inutiles et leurs biens confisqués. Les frères Paris envoyèrent secrètement en Lorraine 7 millions : les 7 millions furent saisis, et, dans une visite domiciliaire qui suivit immédiatement cette capture, « on trouva encore chez eux, dit-on, pareille somme de 7 millions qui furent aussi confisqués au profit de la Compagnie des Indes-, o Law triomphait des ennemis qui avaient traversé ses projets, et, non content de les voir dépouillés, il les humilia : le roi leur retira tous leurs emplois pour les donner à d'Artageutte, un des directeurs de la Compagnie, et, le 28 juin, les exila en Dauphiné '".

La crainte des confiscations répandit dans les villes le même trouble et le même effroi que la crainte des enlèvements dans les campagnes : nul n'était assuré de posséder encore le lendemain l'épargne qu'il avait péniblement amassée ; tant les recherches étaient actives, tant les dénonciations étaient fréquentes. « Les valets trahirent leurs maîtres, le citoyen devint l'espion du ci-

' Journal de la Régence, S. F. 1886, t. III, f. 1231.

* Ibidem, f. 1273. — L'avocat Barbier dit en parlant d'eux : « Grands fripons, mais qui ont de l'esprit infiniment. »

5 Saint-Simon, t. XXXIV, p. 19.— * Ces gens-là étaient des créatures de d'Argenson, et peut-être ils tenaient conseil avec lui, qui savait les secrets du régent et de Law, dans le but de faire tomber le système et Law lui-même. Il faut bien qu'il y ait quelque chose de vrai là-dedans. » (J. de l'av. Barbier, 28 juin 1720).

toyen ^; » on n'osa plus se fier à ses amis, à ses parents : on vit un fils dénoncer son père î On n'entendait plus parler que de saisies : c'était im jour 26^000 marcs d'or et d'argent qu'on prenait chez un agioteur * ; un autre jour bO,000 marcs chez un marchand ' ; c'était un vieux serviteur de Louis XIV^ le chancelier Pontchartraia^ qui était forcé d'apporter à la monnaie 50,000 louis qu'il conservait précieusement *. Un magistrat respectable ^ demandait une audience particulière pour signaler, disait-il, un homme qui avait chez lui 50,000 livres en or. a Ah î monsieur le président, s'écriait le régent indigné, quel diahle de métier faites-vous là ? » — « C'est moi-même, monseigneur, répondait ce magistrat, que je viens dénoncer pour me mettre à couvert des rigueurs de votre édit, et j'espère que vous ne me refuserez pas la récompense promise aux dénonciateurs ^. » a Jamais, nous dit Saint-Simon, souveraine puissance ne s'était si violemment essayée et n'avait attaqué rien de si sensible ni de si indispensablement nécessaire pour le temporel. Aussi fut-ce un prodige plutôt qu'un efi'ort de gouvernement et de conduite, que des ordonnances si terriblement nouvelles n'aient pas produit non-seulement les révolutions les plus tristes et les plus entières, mais qu'il n'en ait pas seulement été question, et que de tant de millions de gens ou absolument ruinés ou mourant de faim et des derniers besoins auprès de leurs biens, et sans moyens aucuns pour leur subsistance et leur vie journalière, il ne soit sorti que des plaintes et des gémissements ^ »

L'impunité de quelques grands seigneurs, que n'atteignait pas la loi, faisait paraître plus dures encore les rigueurs qui pesaient sur les faibles. Le duc de Bourbon et son frère avaient tiré de Law des sommes énormes; l'intérêt de l'État et la recon-

* Ifem. de Ducîos, t. II, p. 14. — Milord Stairs disait qu'on ne pouvait plus douter de la catholicité de Law, puisqu'il établissait l'inquisition, après avoir prouvé la transsubstantiation par le changement des espèces en papier.

* Sohier, ancien commis papetier. — Voir M. Coehut, p. 136. ^ Dupin, marchand de la rue de laTerrerie.

* M. Cocbut, p. 137. — ^ Le président Lambert de Vernon.

« Encyclop. met. Ana, au motlatr. — Vie de Ph. d'Orléans, t. 11, p. 46. ' Saint-Simon, t. XXXIV, p. 17.

naissance qu'ils devaient à leur bienfaiteur auraient dû faire d'eux les protecteurs les plus zélés de la banque : ils furent les premiers à attaquer son crédit. Le prince de Conti, mécontent de ne plus recevoir chaque jour de nouveaux présents^ envoya toutà-coup à la banque tous les billets qu'il possédait, et en revint avec trois fourgons chargés d'argent. Law n'avait osé irriter le prince en refusant de payer^ mais il se plaignit au régent « qui, dit saint Simon, lava si bien la tête au coupable qu'il n'osa branler '. » La réprimande fut inutile, et, quelques jours après, le duc de Bourbon suivit l'exemple de son frère. « Le dimanche, 3 mars, on prétendoit qu'à la sortie du conseil de régence Mgr le duc d'Orléans avoit dit à Mgr le duc de Bourbon : Il me semble. Monsieur, que vous preniez plaisir à détruire en un moment ce que nous avons eu beaucoup de peine à établir en plusieurs jours. Est-ce prendre les intérêts de l'État de la manière que vous en agissez ? N'est-ce pas vouloir essayer de tarir la banque en tirant de la banque jusqu'à 25 millions, comme vous avez fait depuis quatre jours, et Monsieur le prince de Conti qui en a tiré en même temps 14- millions? Que voulez-vous faire l'un et l'autre d'une si grande quantité d'argent? Il me semble que vous agissiez tous deux de concert pour me traverser dans tout ce que je croy faire de mieux pour le service du roy et pour le bien de l'État. Est ce là se conformer à la dernière ordonnance du roy qui enjoint à tous ses sujets, sans exception de personne, de ne pas avoir chacun plus de 500 livres pour tout argent comptant - ? » Le duc avoua; on envoya des commissaires qui ne trouvèrent rien, et cet argent servit bientôt à embellir Chantilly ^ ou à enrichir la marquise de Prie.

Dans cette situation critique, Law, placé entre une monnaie qui s'avilissait et une autre qui se cachait obstinément, crut nécessaire, pour lutter contre de tels obstacles, de donner à son système une organisation plus forte, et, le 22 février 1720, il con-

* Saint-Simon, t. XXXIII, p. 256.

* Journal de la Régence, S. F. 1886, t. III, f. 1220.

5 C'est de cette époque que datent la plupart des constructions de Chantilly (Vie de Th. d'Orléans, t. W, p. 38).

voqua à Thôtel de la Banque une assemblée générale de la Compagnie. C'était dans l'espace de deux mois la seconde fois que les actionnaires se trouvaient réunis ; mais les choses avaient bien changé depuis le i*' jan\*ier : à Pivresse du succès avaient succédé le désenchantement et les terreurs d'une banqueroute prochaine, et, au lieu de chercher à augmenter la valeur des actions par la promesse de riches dindendes, on n'allait plus s'occuper que des moyens de régler Tusage et de diminuer le nombre de ces richesses embarrassantes. Cependant Law était toujours Toracle de ces réunions où Ton venait moins pour discuter que pour sanctionner ses propositions, et ce fut lui qui dicta le projet qu'on soumit le même jour à l'approbation du prince. Il s'agissait :

1° De réunir sous la même autorité les deux grandes institutions du système en remettant à la Compagnie la régie de la banque. Le roi lui en abandonnait ainsi la direction et les profits, mais sans renoncer à son droit de surveillance ; car il avait pour garantie les prêts et le fonds des actions qui lui étaient hypothéquées; il pouvait envoyer ses ofiiciers visiter les livres et les caisses, et tous les ans le conseil d'État et la chambre des comptes devaient examiner et arrêter les registres de la recette et de la dépense. La quantité des billets ne pouvait être augmentée que du consentement des deux parties, sur une proposition de la Compagnie confirmée par un arrêt du conseil (art. 1, 2 et 3);

2° De régler les rapports de la Société avec le roi en rassurant les actionnaires et les possesseurs de billets contre les débordements de la prodigalité royale. C'est pourquoi Sa Majesté était suppliée de céder à la Compagnie les 100,000 actions qui lui appartenaient et qui lui seraient payées 900 millions sur le pied de 9,000 livres l'action; sur cette somme, 600 millions seraient acquittés par la Compagnie qui, pendant dix ans, verserait tous les mois cinq millions au trésor; les trois cents autres seraient, dans le courant de Tannée 1720, déposés dans la caisse de la banque pour les besoins de l'État. Ce dépôt devait servir de mesure au crédit du prince, et la Compagnie ne devait, en aucun temps et dans aucune circonstance, lui faire d'avances, ail sera fait défense

VIOLENCES nu SYSTÈME. 2U

aux gardes du trésor royal de tirer sur la Compagnie, ou sur la banque au-delà des sommes que Sa Majesté aura en caisse, et aux trésoriers et caissiers de la banque ou de la Compagnie de payer au-delà desdites sommes, à peine de demeurer les uns et les autres garants et responsables en leur propre et privé nom » (art. 5, 6,7et8);

3*» De soutenir les billets en augmentant leurs privilèges et en diminuant leur quantité. A cet effet, la Compagnie cesserait de prendre 5 p. 0/0 de change sur les espèces portées à la banque, et livrerait ses billets au comptant; mais ces billets deviendraient désormais la seule monnaie légale dans les paiements de plus de 100 livres. Les billets de 10 livres, qui portaient la gêne dans les classes ouvrières, seraient rapportés dans les deux mois et remboursés en espèces. On ouvrirait le plus tôt possible deux registres de crédit : chaque particulier pourrait y avoir un compte en déposant entre les^ains du trésorier des billets ou des actions qui seraient insaisissables, et tirer ensuite, comme le roi, des lettres de change sur la banque dans la limite de son dépôt. Un troisième registre serait réservé aux consignations : on y inscrirait les billets et les actions déposées à titre de douaire, d'hypothèques ou de dot, et on ne ferait payer aux propriétaires aucun intérêt pour la tenue de ces registres * ; enfin, la Compagnie créerait sur elle 10 milhons d'actions rentières au taux dô 2 p. 0/0 et au capital de 500 milhons - ; et on fermerait tous les bureaux de vente et d'achat d'actions *. (A.rt. 5, 9, 10 et 11 . )

Toutes ces propositions furent acceptées sans difficulté par le régent et ratifiées le lendemain par un arrêt du conseil qui nommait Law inspecteur général de la Compagnie et de la banque au nom du roi, et chargeait Lepelletier et le prévôt des marchands de vérifier quatre fois par an les livres de la Société ^^

Ces mesures n'étaient pas seulement inspirées par les exi-

* Ce sont aujourd'hui deux des principales opérations de la banque de France.

* Les Intérêts devaient courir depuis le l^r janvier 1720. 3 Duhaulchamp, llist. du Syst. t. lll, p. 50.

* Ibidem- — Journal de la Régence, S. V. 1880, t. 111, f.

gences du moment : elles étaient depuis longtemps dans la pen-* sée de leur auteur dont elles complétaient le système. En effet, fondre dans une même administration la Langue et la Compagnie, et établir par là l'unité dans la distribution des richesses, faire de la banque la caissière de la Compagnie, et de la Compagnie la caution de la banque, en payant en billets les dividendes, et en garantissant ces mêmes billets avec le fonds des actions, appeler à la banque toutes les actions et tous les billets inutiles par l'institution des dépôts et des comptes-courants, réunir par conséquent toutes les sources du crédit et de la prospérité publique pour les alimenter les unes par les autres, c'était donner au système toute son étendue, et, en l'agrandissant, le fortifier contre les oppositions qui commençaient à l'ébranler. C'était en même temps, grâce à la sagesse ou à Thabileté de quelques dispositions particulières, soutenir vigoureusement les billets ; les comptes-courants, le^ consignations, les 10 millions d'actions rentières, la suppression des billets de dO livres, allaient en retirer un grand nombre de la circulation, pendant que l'obligation de s'en ser\àr dans les paiements au-dessus de cent livres les ferait rechercher forcément par les particuliers : si on supprimait les bureaux de vente et d'achat, c'est que les achats plus nombreux que les ventes épuisaient la banque ; et si on ne prenait plus 5 du cent pour le change, c'est qu'on s'était aperçu que, pour attirer l'argent, il ne fallait pas en déprécier la valeur. Mais, comme l'a fort bien remarqué Forbonnais^, on commettait une faute en déclarant que de nouvelles émissions de billets ne pourraient plus être faites que du consentement commun de la Compagnie et du roi : pour raffermir la confiance, il fallait annoncer que désormais il n'en serait jamais fabriqué sous aucun prétexte et qu'on brûlerait publiquement ceux que feraient rentrer les diverses opérations proposées par la Compagnie. Law, encore aveuglé par ses illusions, n'aurait certainement pas voulu porter ce coup à la prétendue fortune dont il avait doté la France. Il commettait une seconde faute plus grave : au moment

* Forbonuais, t. V[, p. 325.

OÙ il déclarait g que la Compagnie ne serait tenue, en aucun t^mps, de faire des avances au roi, » il s'engageait, pour retirer des actions que Sa Majesté eut pu annuler gratuitement ou même garder sans dividende^ à payer par mois la somme énorme de 5 millions ^ : c'était se condamner à faire encore de nouvelles créations de billets et alarmer d'avance les esprits dont on voulait regagner la confiance.

Aussi l'heureux effet produit par cet arrêt fut-il de courte durée ; les actions avaient monté le premier jour, parce qu'on avait vu seulement que le roi s'appliquait à entourer la banque et la Compagnie de nouvelles garanties ; mais, quand on réfléchit que ces garanties étaient illusoires, que le papier n'était soutenu que par la caution chimérique d'un autre papier, et que la fortune des particuliers n'était pas mieux assurée qu'auparavant, la baisse recommença -. On avait appj'is à se défier des promesses de Law; à la fin de décembre 1719, nous savons qu'il s'était engagé à ne plus créer 'de billets; et, sous le prétexte de remplacer ceux qui portaient la signature d'un endosseur, il en avait fait autoriser, au commencement de février (le 10), une fabrication de -200 milhons qui étaient déjà en grande partie lancés dans le public, sans qu'on eût biffé un seul des anciens billets ^ Il ne fut pas plus fidèle aux engagements pris le 22 février : le dernier jour du mois, on ouvrait , à l'hôtel de la Compagnie , de nouveaux bureaux pour déUvrer, moyennant 5,000 livres , des primes d'aetions qui devaient payer 5,000 autres livres dans le courant de l'année *. En même temps on renouvelait toutes les proscriptions contre l'or et l'argent ; on multipliait les perquisitions; et par là on rendait de nouveaux arrêts, de nouvelles violences , de nouvelles fautes nécessaires.

La situation était d'ailleurs bien difficile, et le moment critique était venu où toute erreur de théorie, toute imprudence

' La moyenne des profits annuels de la Banque de France de 1840 à 184i h été de 10,100,000 francs.

2 Duhautchamp, 1. 111, p. 52. — Forb. t. VI, p. :j\>7. •' Savary, Dict. unii. du Commerce. Banque. * Piganiol, Desc. de la France. Commerce;.

21* CHAPITRE lï.

allaient créer d'insurmontables dangers. Les édits avaient ordonné la fabrication de 1/200 millions de billets ; mais , le 5 mars , s'il faut en croire Dutot, on n'en avait encore imprimé que pour 1,199,590,000 li^Tes; et il en restait au trésor de la banque pour 109,717,510 livres ^ Quelque considérable que parût la somme de près de 1,100 millions qui étaient en circulation, il n'était pourtant pas impossible d'en rappeler une grande partie dans les caisses de l'État, et d'éviter la banqueroute , puisque les particuliers devaient à la Compagnie emiron 878,500,000 livres ', pour le prix de ses actions et des avances qu'elle leur avait faites. Mais on avait d'autre part promis un dividende de 200 livres aux 5*2i,000 actions; et, plus le terme approchait, plus on sentait combien la Compagnie était loin de pouvoir remplir cet engagement. Elle allait être forcée d'avouer son impuissance, de laisser

« 53,800 biiiets de 10,000 liv 538,000,000 liv.

1,199,590,000 liv.

Desquels il restait au trésor de la banque^:

9,940 billets de 10.000 liv 99,400,000 liv.

3,06t) iOO 206,600

109,717,510 liv.

Pdi" conséquent il ne pouvait y avoir dans le public que pour 1,089,872,4901. - Dutot (Réf. sur le Comm. p. 913) donne lecbififre de 1,178,500,000 livres,

sans s'apercevoir que la Compagnie venait de racheter 100,000 actions, sur

lesquelles on lui devait 300 millions. Voici ses calculs : 11 était encore dû sur les 450 millions prêtés par la

banque 174,000,000 liv.*

Les trois paiements de mars sur 324,000 souscriptions . 4 86,000,000

Les trois paiements de juin 486,000,000

Treize paiements des petites-filles 32,500,000

Total 1,178,500,000 liv

our uiir y. Tliiert a romiu:»li nitit;» e-rfeui : il dcn::c 455 millio

* i« ue tau «iE quelle aulorilé » appuie M. Cocliut pour dire p. 157) qu'un de» «il sur cette p«rli« aIA million» à 11 banque. Dulol n'inail pat intérêt à diminuer la 'alcur dci criaucej de la GompagnÏ!:,

TIOLENCES DU ST3TÈME. 215

voir le néant de ses bénéfices , et de porter elle-même le dernier coup à ses actions, déjà tombées dans la défaveur. Un pareil aveu eût infailliblement perdu et la Compagnie , dont les actions n'auraient plus eu aucune valeur , et la banque , dont les billets , sans garantie et sans raison d'être, n'auraient plus même servi à acquitter le prix des souscriptions : il eut été la ruine et la condamnation du système dont il eût détruit à la fois toutes les richesses ^ 11 fallait donc soutenir ces actions et perpétuer Tillusion , quelque sacrifice qu*on dût faire pour y parvenir, et Law se détermina à donner Tarrêt du 5 mars.

Les actions de la Compagnie des Indes furent fixées à 9,000 livres , et les souscriptions et les primes durent être convertieé en actions ; ce qui fut exécuté quelques jours plus tard par Tarrêt du 12 mars -. Pour faciliter aux propriétaires d'effets de la Compagnie tous les moyens de s'acquitter, on reçut en paiement ces souscriptions et ces primes d'après un prix fixé; les soumissions à quatre paiements (les cinq cents) pour 6,000 livres; les anciennes primes (création du 10 janvier) pour 1,500, et les nouvelles (du 29 février) pour 5,000. De sorte que celui qui possédait trois promesses d'actions de la première espèce ou douze de la seconde, pouvait les échanger contre deux actions, sans donner en retour un seul billet ^. Les bureaux de conversion furent rouverts malgré la délibération toute récente de l'assemblée générale , et les actions y furent vendues ou achetées sur le pied de 9,000 livres. Tous les mois, on devait dresser un état des actions converties en billets pour répartir le produit entre les actionnaires qui n'auraient pas converti leurs actions. (Art. 2, 3, 4 , 5 et 6.)

Les autres articles concernaient les billets. Le trésorier de la banque reçut l'ordre de faire rentrer aux échéances toutes les sommes avancées aux négociants, qui s'élevaient à 174 millions. On renouvela les privilèges déjà accordés à la monnaie de banque

' Dutût croit que Law n'a agi ainsi que parce que l'action avait plus de valeur que le billet. Ferbonnais, qui le réfute, pense avec plus de raison qu'il songeait à soutenir le dividende prorais.

'^ Isambert, — ' C,00O X 3 =- 18,000; 1,500 X t2=- 18,000.

qui continua de jouir dans le paiement des impôts de l'exemption des 4. sous pour livre et d'un bénéfice de 10 p. 0/0. Les monnaies furent encore modifiées , et l'élévation du marc d'argent à 80 livres, du marc d'or à 1/200, portèrent les écus à 8 livres, les louis à48 '. (Art. 1,7,8, 9.)

Cet arrêt déplaçait le danger sans remédier au mal. Law, uniquement préoccupé du salut de la Compagnie, avait tout fait pour éviter une faillite et pour soutenir les actions : leur nombre, réduit de plus d'un tiers, assurait le paiement des dividendes, et leur conversion à un prix fixé semblait devoir les protéger contre les chances de la baisse. Mais il ne les soutenait qu'aux dépens de la banque qui ne pouvait plus retirer du public 800 millions de billets. En vain le trésorier allait faire rentrer 174 millions dans les caisses : une pareille somme ne suffisait pas à arrêter le discrédit d'un milliard de papier -. Loin de diminuer la quantité

* Forb. t. VI, p. 328. — Duhautcharap, Eist. du Sijst. t. V. — Dutot, p. 910.

Dutot, qui pense que cet arrêt a causé la perte du système, prétend que Law n'en peut pas être l'auteur, et appuie son opinion sur un pamphlet du temps et sur le préambule de deux édits. Le pamphlet prouve seulement qu'on croyait en France, etpsut-étre avec^raison, que l'Angleterre voyait le système avec déplaisir. Voici ce que dit le préambule de l'arrêt du 5 mars : a Malgré les avantages sensibles que ces établissements ont procurés, il s'est trouvé des personnes assez mal intentionnées pour former le dessein de les détruire, et qui obligèrent Sa Majesté de donner l'arrêt de son conseil du 5 mars dernier pour soutenir, par l'affaiblissement des monnaies, ces établissements si utiles et si nécessaires. » Ce qui signifie seulement qu'on allait changer encore une fois la valeur des espèces. Dans l'édit de juin 1725 il est dit : o Nous avons reconnu que la Compagnie a perdu 1 ,470 millions effectifs par les opérations émanées de notre pur mouvement pendant notre minorité, et principalement par l'achat et conversion des actions en billets de banque. » Le roi avait raison de ne pas rendre la Compagnie responsablede ces pertes; mais ces actes, émanés de son pur mouvement, n'étaient pas moins préparés et exécutés par son ministre tout-puissant des finances. — Cet arrêt du 5 mars a d'ailleurs trop de rapport avec les théories générales de Lav^pour qu'il n'eu soit pas l'auteur. M. Thiers et M. Eugène Daire semblent n'tfn pas douter. — Voir aussi Forbonnais, t. VI, p. 337. — M. Louis Blanc a adopté l'opinion de Dutot.

- M. Cochut semble s'être mépris sur le véritable sens de cet arrêt da 5 mars. Il fixe, malgré l'assertion du caissier de la banque, les avances à

VIOLE.NCEà DU SYôTÈME. 217

de cette monnaie surabondante, on allait se trouver dans la triste nécessité de Taugmenter encore^, et de l'augmenter sans cesse jusqu'au jour où on oserait enfin proclamer la banqueroute de l'État et la ruine des particuliers. Telle était la conséquence de la création impolitique des bureaux de conversion et de l'avantage que la Compagnie faisait gratuitement aux actionnaires, en acceptant pour 6,000 livres des effets qui n'en avaient coûté que 2,000, et en augmentant ainsi le prix des remboursements *. Les propriétaires, qui au commencement de mars auraient à peine trouvé 8,000 livres de leurs actions, ne devaient pas hésiter à profiter de la générosité de Law qui en offrait 9,000 : on allait accourir en foule à la banque, et cet empressement devait précipiter la baisse de l'action et ruiner le crédit du billet.

L'auteur de l'arrêt avait d'autres espérances. En relevant l'action, il ne croyait pas abaisser le billet, et il pensait qu'en faisant de l'un et de l'autre une monnaie toujours échangeable, c'était seulement permettre aux particuliers de régler selon leurs besoins l'équilibre de la richesse nationale. Suivant que le commerce demanderait une plus ou moins grande quantité de numéraire, les actions s'échangeraient en billets ou les billets en actions ; mais l'argent ne demeurerait jamais improductif dans le portefeuille du particulier, qui le confierait à la Compagnie pour avoir une part dans ses bénéfices : ainsi se serait encore réalisé un des rêves de Law qui voulait que la quantité de la monnaie fût toujours égale à la demande, et qui s'imaginait donner à son système sa dernière perfection et sa plus grande solidité au moment même où ce système commençait à s'écrouler.

450 millions, et croit que toute l'opération consistait à exiger en paiement de ces avances les primes et les souscriptions. 11 dit aussi que « cet arrêt, comprenant des dispositions très-diverses, avait pour but de restreindre la circulation du papier et de limiter la hausse exagérée des actions. » H ne faut pas toujours croire que le préambule d'un édit contienne les véritables motifs de sa publication : Law ne songeait pas à limiter la hausse, puisqu'il fixait à 9,000 liv. des actions qui sur la place n'en valaient plus que 8,000 dès la fin de février. — Voir M. Cochut, p. 156.

1 M. Thiers a parfaitement fait remarquer ce bénéfice des actionnaires.

Pouf transformer daprès ses principes toutes les institutions financières et commerciales de la France, il ne lui manquait plus que de substituer entièrement sa monnaie aux différentes monnaies de métal, et il semble qu'il ait voulu préparer cette grande réforme dans plusieurs articles de Tarrêt du 5 mars ^ L'augmentation des espèces annonçait une diminution prochaine ; et on vit en effet paraître la semaine suivante le fameux arrêt du 1 1 mars. Le roi « pour procurer à ses sujets la diminution du prix des denrées, soutenir le crédit public, faciliter la circulation, augmenter le commerce et favoriser les manufactures, » jugea a qu'il convenait de diminuer le prix des espèces et d'abolir l'usage de celles d'or '. d Les louis ne furent reçus que pour 42 livres pendant le mois de mars, que pour 36 pendant celui d'avril, et n'eurent plus cours à partir du l"mai; les écus, plus longtemps tolérés, subissaient les mêmes diminutions et devaient être tous rentrés aux hôtels des monnaies avant la fin de l'année 1720. On ne permettait plus que l'usage des sixièmes et des douzièmes d'écus : la monnaie de papier devait suifîre à tous les autres besoins de la ^^e, et les billets de 10 li^Tes, qu'avait supprimés l'arrêt du23fémer, restèrent dans le commerce où ils devenaient nécessaires. On s'aperçut même qu'entre ce billet et la pièce de 20 sous il y avait une trop grande diô'érence, et un autre arrêt du mois de mars ordonna la fabrication de tiers d'écus '. C'était une monnaie nouvelle : pour lui conserver toujours sa valeur relative, on décida en la créant qu'elle subirait les mêmes diminutions que les autres pièces, et, avant même d'être mise sous le balancier, elle fut frappée d'une série de dépréciations qui devaient la réduire de 3 livres à 1 hvre : l'esprit de système n'avait jamais produit de semblables aberrations.

Ces arrêts, qui peuvent être comptés parmi les plus désastreux de cette époque, jetèrent l'effroi dans l'esprit de ceux qui conservaient encore leur argent, et qui s'empressèrent de le rapporter: du 7 au 30 mars, la banque reçut 44,696,190 livres *, et, pendant

' Arrêt du 5 mars, art. 7 et 8.

' Duhautchamp^ Hist. du Syst. t. V.

^ Voir l'appendice H. — * Dutot, p. 916.

YIOLENCES DU SYSTÈME. 3 10

quelque temps^ il n'y eut que les orfèvres et joailliers à qui il fut permis de garder des matières d'or et d'argent' .

Mais cette proscription ne pouvait être de longue durée et les violences du système devaient céder devant les impérieuses nécessités du commerce. L'excès de ces mesures souleva de tels mécontentements et apporta tant d'embarras dans la conduite des affaires, que Law ne put résister et qu'il vit bientôt commencer la série des ordonnances qui devaient détruire son œuvre. L'argent triompha, et, dès la fin de mai, un simple arrêt du conseil remit en circulation les louis et les écus qui valurent 49 livres 10 sous, et 8 livres 5 sous 2. La lutte ainsi engagée entre le billet et le métal n'était pas encore terminée : le billet résista par les moyens qu'il avait déjà employés, et des arrêts rendus le 10 et le 14 juin ordonnèrent sur les monnaies des diminutions successives qui devaient en rendre l'usage incommode et ruineux, et par suite les faire rentrer à la banque * . Mais la défiance était devenue si grande qu'on préféra l'argent frappé de diminutions au billet entouré de privilèges de toute sorte, et que la banque fut assiégée de demandes. Law, ne pouvant faire rechercher son papier, voulut au moins le faire tolérer, et en arrêter le discrédit en établissant une juste proportion entre la quantité de l'une et de l'autre monnaie : par l'arrêt du 30 juillet, il porta le marc d'or à 1,800 livres et le marc d'argent à 120 *. Forbonnais, partisan de cette mesure, regrette qu'elle n'ait pas été prise quelques mois plus tôt, et pense qu'elle aurait fait le salut de l'État ^. Mais, à quelque point de vue qu'on l'envisage, on ne peut y voir qu'une injustice et une banqueroute, qu'une spoliation des créanciers au profit des débiteurs : de pareils moyens ne sauvent pas un État; ils ne font que constater publiquement son impuissance et sa

' Arrêt du 5 mars. — '^ Appendice H. — Forb. t. VI, p. 3i7.

^ Appendice H. — * Forb. t, VI, p. 356.

" « 11 éloit sans doute impossible de soutenir la disproportion énorme entre la quantité du billet et celle de l'espèce; pour le corriger, il ne restoit qu'un seul moyen, c'éloit de porter la valeur du marc d'argent à 1 iO sous, ce qui eut donné un produit en argent égal au numéraire des bille s (Forbonnaijs, t. VI, p. .343;. ..

220 CHAWIRE IX.

ruine. D'ailleurs Law, en augmentant la valeur des monnaies, ne leur donnait pas une valeur fixe et il indiquait d'avance une nouvelle série de diminutions, gui, en cinq mois, abaissaient le louis de 72 livres à 36 livres K Bientôt les arrêts de septembre et d'octobre modifièrent ces dispositions selon les exigences du moment-, et on vit en même temps deux espèces de louis, de fabrication difi^érente, mais de même poids et de même titre, fixées, l'une à 36, et l'autre à 54 livres ^. L'obstination à défendre son œuvre contre la France entière, et à en soutenir les débris au milieu des cris d'un peuple ruiné et de catastrophes journalières, poussait, dans les derniers temps, La^\- aux contradictions les plus étranges, aux folies les plus audacieuses, qui ont fait croire à quelques historiens que jamais une pensée suivie n'avait présidé à ses diflerentes opérations et que l'auteur du système n'était lui-même qu'un hardi charlatan.

L'arrêt du 5 mars supprimait l'agiotage ; Law, qui l'avait excité tant qu'il avait ser"si à augmenter la richesse, s'en défiait depuis qu'on ne spéculait que sur la baisse ; et il résolut de fermer le marché de la rue Quiucampoix, qui ne devait plus régler le prix d'une action depuis que la Compagnie le fixait elle-même. Les perpétuelles réclamations des paisibles habitants du quartier, et les désordres qui se produisaient chaque jour dans cette cohue d'hommes de toute espèce, hâtèrent cette mesure. Le crime du comte de Horn avait été commis le 22 mars : le même jour parut l'arrêt qui ordonnait la fermeture de la rue. « Sa Majesté ayant ordonné qu'il sera ouvert un bureau à la banque pour convertir à la volonté des porteurs les actions de la Compagnie des Indes en billets de banque, et réciproquement, l'assemblée de la rue Quincampoix devient absolument inutile, nV ayant qu'une seule espèce d'action, dont le prix ne sera sujet à aucune variation. Sa Majesté, informée que plusieurs négociants infidèles, à l'occasion du tumulte produit par le concours des gens inconnus dont

' Voir l'appendice H.

' Septembre 1720, et 24 octobre.

* Arrêt de septembre. Les louis nouveaux ' de To au marc } avaient été frappé; en vertu de Tarrct du 14 juin.

quelques-uns même se sont trouvés sans domicile et sans aveu , ont détourné et enlevé les effets de ceux qui ont eu la facilité de traiter avec eux ; qu'enfin un grand nombre de domestiques et d'artisans ont abandonné leurs maîtres et leurs professions, soit pour négocier eux-mêmes, soit pour aider et servir de courtiers à d'autres personnes qui n'auraient pas osé paraître; le tout au grand préjudice des arts et du commerce; Sa Majesté, de Tavis de M. le duc d'Orléans, fait défenses à toutes personnes de s'assembler dans la rue Quincampoix pour y faire aucun commerce de papier, et défend aux particuliers de tenir bureau ouvert dans la dite rue pour recevoir ceux qui voudraient se mêler de ces négociations ' . »

Mais il était aussi impossible d'interdire aux particuliers de vendre ou d'acbeter entre eux des actions que d'en fixer irrévocablement la valeur commerciale. «Par la force des choses, les spéculateurs se rencontraient dans le voisinage de la banque, notamment sur la place des Victoires, et s'accostaient pour parler d'affaires. Le groupe s'arrondissait en peu d'instants; les nouvelles débitées, les demandes et offres de valeurs réglaient les cours. On achetait à prime, malgré la défense; on calculait des reports, on escomptait, on remuait des millions, jusqu'au moment où éclatait ce cri : a Le guet! le guet!... » Aussitôt chacun prenait sa volée pour éviter les coups de plat de sabre que les archers à cheval aimaient à distribuer aux agioteurs nomades.. Ainsi se fit pendant plus de deux mois le commerce du papier ^ » L'agiotage était devenu un besoin : chacun tentait de faire sa fortune par un moyen si facile ; ceux qui avaient gagné croyaient gagner encore, et ceux qui avaient perdu venaient pour réparer leurs pertes avec l'âpreté et l'obstination du joueur. Les chansonniers populaires n'avaient pas manqué d'observer ce travers, et tout le monde répétait alors cette épigramme qui ne corrigeait personne :

' Isambert, Anciennes lois françaises.

* M. Cocbut, p. 150.

•2*22 CHAPITRE TX.

A la mort uu bon capucin

Exhortant un actionnaire.

Lui disait : « Des tourments sans fin

De nos péchez sont !e salaire :

Ce ne sont point des fictions : Récompenses, mon fils, ou peines éternelles

Sont le prix de nos actions. »

Le mourant à ces mots dit : " A combien sont-elles * ? »

Law essaya de déraciner violemment une passion que son système avait produite et développée. Le 28 mars^ un second arrêt réitéra la défense cde s'assembler en aucuns lieux ni quartiers que ce puisse être et de tenir bureau pour négociatons de papiers -» sous peine de prison et de 3,000 livres d'amende. Cette défense fut violée tous les jours, et il fallut, au commencement du mois de juin, ou^Tir sur la place Vendôme un asile légal aux agioteurs.

Les joueurs, dispersés et traqués, accoururent au rendez-vc^is. La place solitaire retentit d'un bruit inaccoutumé, et se couvrit tout à coup de tentes et de baraques qui lui donnèrent un air de fête. Des traiteurs, des caiaretiers, des marchands de toute espèce vinrent dresser leurs boutiques sous ces abris improvisés, en face du palais du chancelier, et la foule des agioteurs et des curieux fQt bientôt si considérable qu'il fallut envoyer des archers pour maintenir Tordre dans ces bruyantes assemblées ^. C'étaient le tumulte et Taspect d'un camp : des plaisants nommèrent cet établissement le camp de Condé, et placardèrent sur les murs voisins un ordre du jour dans lequel ils donnaient un grade à tous ceux des grands seigneurs qui s'étaient le plus signalés par leur âpreté au gain. ^L le duc était généralissime de cette armée; le maréchal d'Estrées, général; le duc de La Force, trésorier; Law, médecin empirique, et, afin qu'aucune

« J. de la Rég., S. F. 188(J, tom. III , f. !2:n, ' Isamhert, Anciennes loix franc.

^ Duhautchamp, Jlist. du sysième.

VIOLENCES DU STSTÈAfE, 223

des turpitudes de la cour ne restât secrète, mesdames de Prie, d'^ Parabère, de Sabran et d'autres figuraient comme vivandières à la suite des régiments de Condé, d'Orléans et de Livry ^ .

On était au milieu de Tété : la saison et le lieu semblaient favoriser l'agiotage; mais il lui manquait cette confiante ardeur qui l'avait animé dans la rue Quincampoix. On ne se réunissait plus maintenant que pour parler de la baisse ou pour se hâter de céder ses actions à vil prix. Law, mécontent, « trouva que cet agiotage embarrassait trop la place de Vendôme et le passage public % » et le commerce des papiers alla chercher, au mois d'août, un dernier refuge à Thôtel de Soissons ^, chez le prince de Cariguan. Ce prince, «qui tirait à toutes mains de toutes parts ^, » obtint le privilège de loger les négociants , et il fît construire à la hâte dans son jardin 7 ou 800 loges qu'il loua à des prix excessifs ^. Les agioteurs y demeurèrent jusqu'au 25 octobre % époque à laquelle ils furent dispersés pour la dernière fois : alors le système n'existait plus, et il ne fut permis désormais de négocier les papiers publics que par l'entremise des agents de change qu'un arrêt du 30 août venait de réorganiser sous le nom de conseillers du roi, agens de banque'.

' Cité par M. Louis Blanc, p. 30:3, et M. Cochut , p. IC7.

'■" Saint Simon XXXIV, p. 142.

^ Situé entre la rue de Grenelle et la rue des Deux-Écus. La tour ado^çéo à la Halle au blé en faisait partie.

* Saint Simon XXXIV, p. 142.

» 500 livres par mois. — Barbier dit 138 loges qu'il louait 150,000 livres.

*^ Duhautchamp, Hist. du système, tom. IV, p. 70.

L'avocat Barbier rapporte le même fait à la date du 29 novembre 1720.— Cette bourse n'eut jamais le succès des deux premières. lès les premiers jours, l'avocat Barbier disait ( 7 août) : «On ne fait presque aucune négociation à la bourse et l'on croit que ceux qui ont loué les loges les abandonneront à la fm du mois. » Le i6 août uu arrêt du Conseil' fixa l'ouverture du jardin à neuf heures et la fermeture à une heure, fit « défenses d'exposer aucunes marchandises tant dedans qu'au dehors de l'enclos du jardin de l'hôtel de Soissons, et à tous artisans, ouvriers, colporteurs et gens de livrée d'y entrer. »

' En 1572, Charles IX créa des offices de courtiers de marchandises par un arrêt qui ne fut pai; exécuté. Les premiers courtiers d-? change nommés par

Si l'arrêt da 5 mars rr avait pas causé de plus grands désastres, on pourrait aisément pardonner à Law une simple faute en matière de police ; mais il devait nécessairement produire sur le crédit les plus funestes effets, et ces effets ne tardèrent pas à se faire sentir. Le bureau de vente fut à peine fréquenté pendant huit jours, et toute la foule se porta au bureau où Ton échangeait les actions contre des billets. Il fallut payer, et, ce qu'on aurait dû prévoir, augmenter la quantité déjà trop considérable des billets de banque. On en créa, dès le 26 mars, pour 300 milhons ; le 5 avril, on en fabriqua pour 369 millions; le 19, pour 438 millions; le 17 mai, pour 362 millions*. On crut sauver le crédit en enveloppant ces diverses émissions d'un profond mystère ; on prétendit et on réussit à faire croire à quelques-uns que Farrêt du 19 avril (qui ordonnait la plus nombreuse émission), n'était destiné qu'à retirer de la circulation les billets de 10,000 livres ^ ; on ne parla pas dans le public des autres arrêts que plusieurs historiens du temps semblent n'avoir jamais connus % et que nous ne connaissons peut-être pas tous nous-mêmes, puisque Dutot fixe à 1,496,400,000 livres^ le chiffre de ces émissions dont le total ne nous donne que 1,469 millions. Il y avait donc dans le commerce environ 2,700,000,000, peut-être même plus de 3 milUards en monnaie de papier ^, monnaie tout idéale, dont rien ne répondait, qu'on était forcé d'accepter, quoique personne n'en voulût, et dont la quantité, croissant

le roi datent de 1595; ils n'étaient que huit à Paris; en 1638, ils prirent le nom d'agents de change, et, eu 1645, divers arrêts en avaient porté le nombre à cinquante. Louis XIV ne les oublia pas parmi les nombreux offices qu'il imagina sur la fin de son règne. L'institution des agents de change fut remaniée, et, aprèa plusieurs modifications, il y eut, en 1714, soixante charges d'agents de banque. L'édit d'août 1720 n'en changea pas le nombre, mais exigea entre autres conditions qu'ils possédassent un certain nombre d'actions de la compagnie. — Savary, Dtcf. unii. du Commerce. Âgens de change.

* Duhautchamp, Hist. du système, tom. V. — Dutot, p. 9U.

* Voir Savary, Dict. univ. du Commerce. Banque. 3 Voir Forb. , VI, 335. — Savary. Banque.

* Dutot, p. 914 .

- Forb. , tom. VI, p. 335.

chaque jour, ouvrait les yeux aux plus aveugles et épouvantait les moins timides !

Dès que les premiers symptômes de cette défaveur des actions s'étaient fait remarquer^ et avaient entraîné le débordement des billets^ Law avait essayé de ramener les acheteurs en abaissant tellement la valeur de Targent que nul placement ne fut aussi avantageux que les dividendes de la Compagnie ^ Un édit du mois de mars avait, par une nouvelle injustice, fixé rintérêt légal au denier cinquante, et porté contre ceux qui transgresseraient cette loi les mêmes peines que contre les usuriers -. Cet édit, discuté dans le conseil, fut publié et envoyé le 24 mars au Parlement^. Il y avait longtemps que les magistrats se tenaient dans une prudente réserve ; la découverte de la conspiration de Cellamare, la grâce de leurs collègues si péniblement arrachée, l'éblouissante fortune du système et de ses partisans avaient fait taire leur opposition et amené la défection dans leur parti : M. de Mesmes n'osait irriter le régent, et le président de Blamont, depuis sa délivrance, s'était vendu à la cour^ Cependant comme les haines s'amassaient et commençaient à gronder avec violence contre le prince et contre son ministre, ils voulurent profiter du moment pour reparaître avec avantage aux affaires. Déjà ils avaient semblé prendre, au commencement de Tannée, les intérêts du petit peuple en s'inquiétant de la cherté des marchandises; cette fois ils protestèrent avec plus d'énergie contre une ordonnance qui frappait la bourgeoisie et ruinait leurs propres fortunes.

Le premier président, qui avait prévu l'explosion du Parlement à la nouvelle de cet édit, et qui la désirait du fond du cœur,

* Les dividendes de la Compagnie (200 livres pour une action de 9000 livres ) portaient l'intérêt à 2 i. p. o,'o.

* Isaipbert, Ànc. lois franc.— s ji^g ^^ Conseil secret, X, 8426, f. 380.

* « Le président Blamont eut permission de revenir à Paris et d'y faire sa charge aux enquêtes; il avait fait son marché avec le régent, qui, moyennant quelque gratification secrète, fit de ce beau magistrat, si ferme et si zélé pour sa compagnie, un très-bon espion qui lui rendit compte depuis avec exactitude de ce qui se passait de plus intérieur dans le Parlement. » (Saint- Simon, XXXIII, p. 50.)

226 cnAriTRE ix.

n'avait pas voulu se commettre dans cette querelle : il était allé à la campagne % et ce fut en son absence que le 10 avril on nomma des commissaires pour examiner l'affaire et pour préparer des remontrances. Le régent consentit à les écouter 2, et, le 18, les magistrats se trouvèrent réunis dès huit heures du matin, prêts à reprendre le rôle politique qu'ils n'avaient quitté qu'à regret. A dix heures et demie, ils se rendirent en voiture aux Tuileries, et le président d'Aligre, qui était à leur tête, remit entre les mains du régent le papier qui contenait les remontrances 3.

et Nous ne pouvons noas dissimuler. Sire, y disait-on, que le silence que nous avons gardé depuis nos dernières remontrances, nous a exposez aux reproches de nos concitoyens : ils nous ont accusez d'estre insensibles à des malheurs que nous partagions avec eux. Et quoique nostre devoir nous engageât à vous représenter l'État de vostre peuple, nous avons toujours différé, et peut-être trop longtemps à le faire, dans l'espérance que Textrémité où il est réduit seroit connue de Vostre Majesté, et qu'il luy seroit encore plus glorieux de procurer elle-même son soulagement que d'y estre excitée par nos très-humbles et très-respectueuses remontrances.

» Nous pouvons dire avec confiance à Vostre Majesté que les impositions les plus onéreuses n*ont jamais approché des maux qu'entraîne une pareille réduction... Ceux qui ont eu le malheur d'avoir tous leurs biens en contrats de constitution ont déjà éprouvé plus de dérangement dans leur fortune et ont essuyé plus de rigueur en l'espace de six mois de paix qu'ils n'en ont souffert pendant vingt années de guerre* ; » et le Parlement

' Saint - Simon, XXXIV, p. 67.

• Reg. du Conseil secret. Mardi 16 avril, X, 8426.

^ Saint-Simon (p. 67 ) dit qu'il les laissa après avoir fait un fort plat compliment. — Voici ce compliment : a En vous laissant nos réflexions par écrit, nous supplions Votre Majesté de les regarder comme une marque de l'attachement inviolable de son Parlement pour sa personne sacrée. » Conseil secret, iïercredi, 17 avril, X, 8426.

* Rég. du Conseil secret, X, 8426, f. 400. — J. de la Rég., S. F., 4Î41 tom. m, f. 253 à 269..

VIOLENCES DU SYSTÈME. 22î

retraçait avec énergie la misère dtis rentiers, l'inutilité des remboursements en papier, l'acquittement des débiteurs, le renciiérissement des denrées, confondant ainsi le bien et le mal, et avouant « que cet édit faisoit la ruine entière de tous les magistrats du royaume. ». A côté de ces plaintes souvent égoïstes et quelquefois exagérées % se trouvoient des réflexions d'une justesse profonde. « Il est dangereux de faire dans ces matières des lois trop sévères. La répugnance à s'y soumettre inspire le désir de les éluder . » Ces mots étaient la condamnation de la loi : le despotisme lui-même a des bornes qu'il ne saurait franchir.

Ces raisons tirent pourtant peu d'impression sur l'esprit du régent, qui, le 22 avril, envoya au Parlement pour toute réponse des lettres de jussion, réclamant l'enregistrement immédiat de l'édit*. Le Parlement tenta encore un effort, et, par son ordre, Jes gens du roi vinrent demander la permission de faire de nouvelles remontrances. Ils furent assez durement éconduits, et, quand Lamoignon eut, quelques jours après (3 mai), rendu compte de son infructueuse ambassade, les chambres décidèrent Cl qu'il seroit fait au roi, à toutes occasions, de nouvelles instances pour qu'il lui plût de recevoir les remontrances de la cour 3. » Les partis s'échauffaient et, au milieu du désordre des finances, la lutte allait peut-être se renouveler avec plus de vivacité que jamais, lorsqu'un nouvel événement vint tout à coup lui donner un autre caractère, et rendre pour quelque temps au Parlement ses espérances tant de fois déçues et ses prétentions à gouverner la France.

Le 46 mai, on créa sur la Compagnie des Indes 4 millions de

1 Le Parlement prétend que par suite de cet édit il n'y aura plus ni liens de famille, ni respect pour, les pères, ni sûreté pour les pupilles. Mais ceg exagérations sont loin d'approcher de celles d'un procureur de province, qui, à propos du même édit, disait dans un réquisitoire au parlement de Dijon : « On verra les terres incultes, les sujets du roi menés par troupes dans les prisons, les villes et la campagne infestées par des garnemens qui troubleront la sécurité publique et que la nécessité portera à commettre les plus grands crimes. » — /. de la Rég. S. F., 4141, t. lil. f. 269 à 272.

* Conseil secret, X, 8426, f. 412. Lundi, 25 avril.

* Thidew. f. 422.

rentes viagères au denier \ingt-cinq, afin de retirer 4 millions de billets '. Il fallait contre le mal dont souffraient les finances des remèdes plus énergiques et plus efficaces, et on se détermina à donner l'arrêt du 21 mai.

Jamais aucun acte n'a été plus diversement interprété par les historiens. Les uns Tont regardé comme un piège grossier dans lequel les ennemis du système avaient fait tomber La^- « ; d'autres comme une violence dont il avait été la victime ^ ; plusieurs, pensant que Lawen était réellement l'auteur, Vont considéré seulement comme une mesure imprudente qui ne pouvait raffermir le crédit ^ ; quelques-uns enfin comme une opération légitime ^ , ou même comme le moyen le plus naturel et le meilleur de rétablir les affaires \ Le public nj vit qu'une banqueroute, et depuis ce jour il perdit toute la confiance et toutes les espérances qu'il pouvait encore conserver : ce seul fait suffit à condamner l'arrêt. S'il est difficile d'en interpréter l'esprit, il est aisé d'en, apercevoir les résultats.

Le Conseil de régence" et le Parlement ^ étaient en vacances : Saint-Simon ^ le duc deVillars l^, le duc de Bourbon et plusieurs autres étaient allés passer quelques jours dans leurs terres. Dubois, d'Argenson et Law restaient seuls auprès du régent, et ce fut entre eux que fut discuté l'arrêt qui allait porter un coup mortel au système. Law le proposa '' ; d'Argenson, son en-

* Isambert, anciennes lois françaises.

» Vie de Ph. d'Orléans, par L. M D. M. , t. II , p. 9. - Pamphlet cité par

Dutot, p. 924.

» Louis Blanc, Révolution française, t. I, p. 324.— M. Eug. Daire^

Not. sur Laïc, p. 4G4.

* Forb., VI, p. 341. - Sismondi, XXVII, p. 423. — Saint-Simon, XXXIV^ p. 102. — Duclos, II, p. 35.

» M. Cochut, p. 161.— Melon, Essai polit, sur le commerce, p. 808 ( Ed. Guillaumin).

* Dutot, p. 918.

■ Saint-Simon, XXXIV, p. 101.

3 Conseil secret, X, 8427, f. 14.

a Saint-Simon, XXXI V, lOl.

«3 Mém. de Villars , t. I, p. 42.

»« Aucun des mémoires ne l'affirme ; mais il e?t évident que Je préambule

iiemi, appuya sans doute fortement une mesure dont il prévoyait peut-être les funestes conséquences ' ; et Dubois ne fit aucune objection -, soit qu'il ne vit pas le danger, soit que Fintérêt de l'Angleterre le poussât à ruiner sourdement un homme qu'il n'osait attaquer en face. La délibération eut lieu le 21, et le lendemain Parrèt affiché sur les murs de Paris répandait la consternation dans la ville.

« Le roi, disait le préambule, ayant fait examiner en son Conseil l'état où le royaume se trouvoit réduit avant l'établissement de îa banque, pour le comparer avec l'état présent. Sa Majesté aurcit reconnu que le haut prix de l'argent avoit porté plus de préjudice au royaume, que toutes les dépenses auxquelles le feu roi avoit été obligé pendant les différentes guerres , l'avarice du prêteur étant montée au point d'exiger plus d'intérêt par mois que les loix n'en avoient réglé pour toute l'année. Cette usure avoit tellement affoibli le royaume, que les revenus do Sa Majesté n'étoient payés qu'en multipliant les contraintes contre les contribuables ; le prix des denrées pouvant à peine suffire à payer les frais de la culture et les impositions, les propriétaires des terres n'en retiroient rien : cette misère générale avoit forcé une partie de la noblesse à vendre ses terres à bas prix, pour se soutenir dans le service de Sa Majesté, et l'autre partie de cette noblesse avoit ses biens saisis ; les grâces du roi étoient la seule ressource, et Sa Majesté étoit hors d'état d'en faire, et même de payer les appointemens des officiers et les pensions qui avoient été accordées pour récompenses de services. Les manufactures, la navigation, le commerce avoient presque cessé ; le négociant étoit réduit à faire banqueroute, et l'ouvrier

de l'édit n'a pu être conçu et écrit que sous l'inspiration de Law. Dulut, son disciple et son apologiste, donne ( p. 918 ) les mêmes raisons au sujet de «et arrêt.

• « D'Argenson fut très-accusé d'avoir suggéré cet arrêt par malice ci

en prévoyant bien tous les maux. » Saint-Simon, XXXIV, p. 100. — LaHode (t. II, p. 84 ) dit positivement qu'il le concerta avec Leblanc et Dubois.

' «L'abbé Dubois, tout absorbé dans sa fortune ecclésiastique... avait été la dupe de l'arrêt. « Saint-Simon, t. XXXVI. p. 101.

fSO CHAPITRE IX.

contraint d'abandonner sa patrie pour cherche!' à travailler chez rétranger. Tel étoit Tétat où le roi, la noblesse, les négociants et les peuples étoient réduits, pendant que le prêteur d'argent vivoit seul dans l'abondance ; et.le royaume aiiroit pu tomber dans un dérangement général, si Sa Majesté n'avoit apporté un prompt remède à ces maux. Par l'établissement de la banque et de la Compagnie des Indes, le roi a remis Tordre dans ses affaires, la noblesse a trouvé dans Taugmentation du prix de ses terres le moyen de se libérer ; le commerce et la navigation sont rétablis, les terres cultivées et Tartisan travaille. Malgré les avantages sensibles que ces établissements ont procurés, il s'est trouvé des personnes assez mal intentionnées pour les détruire, et qm obligèrent Sa Majesté de donner l'arrêt de son Conseil du 5 mars dernier, pour soutenir par Taffciblissement des monnoies le crédit de ces établissements si utiles et si nécessaires. Par cet arrêt. Sa Majesté avoit réduit les différentes natures de papiers de la Compagnie des Indes à une seule espèce, et ordonné que les actions fussent conversibles en billets de la banque, et ces billets en actions suivant la proportion qui étoit alors la plus juste par rapport à la valeur des espèces. Cet affoiblissement des monnoies et la grande faveur des actions ont donné les moyens aux débiteurs de se libérer. Il restoità Sa Majesté d'avoir l'attention de pour\'oir à l'emploi des sommes qui dévoient être remboursées aux mineurs, aux hôpitaux, aux communautez , aux autres créanciers les plus privilégiez ; et en même temps à rétablir le prix des monnoies dans une proportion qui convînt au commerce étranger et au débit des denrées. Sa Majesté a pourvu à ces différents objets par ses arrêts et piarticulièremeiît par sa déclaration du onzième mars dernier, qui ordonne les réductions du prix des espèces ; mais comme ces réductions doivent nécessairement produire une diminution, non-seulement sur le prix des denrées et des biens meubles, mais encore sur le prix des terres et des autres biens inuneubles. Sa Majesté a jugé que l'intérêt général de ses sujets demandoit qu'on diminuât le prix ou la valeur numéraire des actions des Indes et des billets de la banque pour soutenir ces effets dans une juste proportion avec les

VIOUiNGKS LU SYSTÈME. 231

espèces et les autres biens du royaume, empêcher que la plus forte des espèces ne diminuât le crédit public, donner en même temps aux créanciers privilégiez les moyens d'employer plus favorablement les remboursemens qui pourroient leur être faits ; et enfin prévenir les pertes que ses sujets souffriroient dans le commerce avec les étrangers. Et Sa Majesté s'est déterminée d'autant plus volontiers à cette réduction qu'elle sera même utile aux propriétaires des actions des Indes et des billets de banque, puisque ces effets auront leurs répartitions ou dividendes avec plus d'avantage, et qu'ils seront conversibles en monnoie forte qui produira au moins 50 p. 0/0 de plus en espèces ou matière d'argent après la réduction qu'à présent *. »

Ce préambule qui rappelait adroitement l'ancienne tyrannie de l'argent à une époque où il était rare, et les bienfaits de la banque qui l'avait rendu plus abondant, dissimulait aussi avec habileté la tyrannie du système; ce n'était que pour sauver le crédit que le roi avait pendant quelque temps augmenté les monnaies qu'il s'était empressé de ramener, dès qu'il l'avait pu, à leur véritable valeur; mais, pour maintenir partout un juste équilibre, il fallait, en diminuant les espèces, diminuer aussi les billets et les actions, et c'est pourquoi l'arrêt ordonnait :

1^ Que les actions subiraient des diminutions successives qui les réduiraient au 1" décembre à 5,500 livres - ;

2° Que les billets de banque seraient réduits de manière à n'avoir plus au !•' décembre que la moitié de leur valeur actuelle '.

* Vie de Ph. d'OUans, t. I, p. 84.

■ Les actions devaient valoir : le 22 mai 8500.

le i«' juillet. . . . 8000.

le l«r août 7500.

le 1«' septembre . . 7000.

le 1" octobre. . . . 6500.

le 1" novembre. . . 6000.

le l«r décembre. . - 6500.

t* Le bUlet de M)0 livres devait valoir : le 22 mai 80 livres.

le 1« juillet. . . . 7S.

le 1" iiûHi 70.

le !«' septembre. . 6&.

le 1" octobre. . . 60.

232 CHAriTRE IX.

Le roi consentait cependant (art. 3) à les recevoir pour leur valeur entière jusqu'au mois de janvier de Tannée 1721, en paiement des impositions et en acquisitions de rentes \iagères K

Law avait dû hésiter longtemps à rendre un arrêt qui, en réduisant de moitié les valeurs de la Compagnie, anéantissait le plus cher de ses rêves : la baisse continue des actions qui, malgré Tarrêt du 5 mars, étaient tombées au-dessous de 8,215 livres -, le discrédit des billets, l'entraînement de Fopinion publique, peut-être même les conseils insidieux de d'Argenson Ty avaient enfin déterminé.

Puisqu^on ne pouvait pas empêcher cette diminution de richesses qui fondaient chaque jour, il pensa qu'il valait mieux encore paraître régler le crédit, en prenant l'initiative, qu'attendre et subir la loi des particuliers. Il conservait ainsi le droit de dire qu'il n'avait jamais cessé de proportionner le numéraire aux besoins du commerce, et qu'il en diminuait la quantité au moment où diminuaient les demandes *. La réduction semblait d'après ses principes d'autant plus légitime que les propriétaires d'effets devaient y trouver leur avantage : celui qui gardait ses actions continuerait à recevoir en monnaie forte le dividende de 200 livres qui pèseraient six marcs deux tiers, au lieu de trois marcs un treizième, et celui qui, en 1721, échangerait ses actions ou ses billets contre des espèces, ferait dans les mêmes proportions un bénéfice certain, puisque le marc serait alors réduit de 65 à 30 Hvres *. La Compagnie seule perdait à ce changement; et,

le ier novembre. . 55.

le 1" décembre. . . 50.

• Forb. VI, 340. — ^ Dutot, 918.

' C'est ce que disait le prénmbule. Dutot exprime la même opinion. « En mai 1720, que le royaume était en valeur, que l'on avait reçu du crédit tous les bénéfices attendus, et qu'il s'agissait de faire baisser les prix excessifs de tous les biens-fonds, des denrées, arts et fabriques ( ce qu'on ne pouvait faire qu'en diminuant les trop grandes facilités de les payer), on voulut supprimer une partie de crédit qui n'était plus nécessaire, pour se réduire dans un crédit plus solide, plus mesuré, plus capable de conserver l'abondance dont on jouissait, et plus proportionné aux besoins du commerce. ■ Dutot, p. 9i8.

* Voir l'appendice H. L'écu valait en mai 6 livres 10 sous. Le sixième d'écu devait valoir en décembre 10 sous.

quoique Law pût penser que ses bénéfices suffiraient à fournir annuellement près de 1,300^000 marcs d'argent ^ aux 19i^000 actions qu'elle n'avait pas rachetées '^, il est possible aussi qu'il ait secrètement formé le dessein de modifier l'arrêt du 11 mars et d'augmenter les monnaies dont il devait permettre le libre usage 3. Les réaliseurs auraient ainsi perdu une partie de leur fortune; mais les actionnaires sérieux auraient été à l'abri de cette révolution, et Law avait autant de dédain pour les premiers que d'intérêt pour les seconds. Quoi qu'il en soit, cet arrêt était destiné à empêcher l'avilissement des papiers publics; des 8 milliards qui encombraient inutilement le commerce, il ne devaitplus rester après le 1'^ décembre que 2,413,200,000 livres*

• 194,000 X 6 + -|-= 1,293,333 marcs -L..

* La Compagnie avait émis 624,000 actions.

Elle avait racheté du 19 décembre 1719 ^

çiu 22 fév. 1720. 100,000 actions..

Du 22 fév. au 21 mai. . 200,000 . 430 000

Appartenant au roi. . . 100,000

La banque avait reçu en paiement environ 30,000

Reste 194,000

* Ce qui rend cette opinion probable, c'est que Law voulait rétablir l'équilibre entre la monnaie métallique et la monnaie de papier, et qu'il ne pouvait y parvenir réellement qu'en réduisant l'une sans réduire l'autre. Dutot qui nous sert à comprendre et à compléter la pensée de Law, dit (p. 917):

« Pour réparor cette faute (le défaut de proportion entre l'espèce et le billet) qui était capitale, il n'y avait que deux moyens au pouvoir du législateur :

» L'un, de diminuer le billet de banque, en le réduisant à iégalitc de l'espèce, ou approchant ;

» Et l'autre, d'augmenter la valeur numéraire des espèces jusqu'à l'égalité du billet, ou approchant. »

Et, en effet, après que la révocation de l'édit du 21 mai eut privé I^w du premier moyen, il augmenta les espèces jusqu'à 120 livres le marc.

-• Les 2,696,400,000 livres en billets auraient été réduits à. 1 ,348,200,000

194,000 actions à 5500 livres auraient valu 1,067,000,000

Total 2,415,200,000

En supposant que la Compagnie n'ait pas fait sortir de ses caisses les billets

en circulation, et une pareille somme ne pouvait plus être exposée auï dépréciations de la crainte.

C'était une erreur. Le crédit repose uniquement sur la confiance, et quelle confiance Law pensait-il qu'on accorderait désormais à des billets dont un siiaple arrêt du Conseil cliangeait ainsi la valeur? Lorsque le gouvernement diminue les espèces, le particulier les garde pour des jours meilleurs ou les fait passer à l'étranger ,: il espère, parce qu'il sait qu'il possède une valeur réelle. Mais lorsque le gouvernement diminue ses billets, il fraude ses créanciers qui ne peuvent échapper à la bancfueroute : car le billet n'est qu'une promesse de paiement, et TÉtat qui en diminue la valeur nie et annule une partie de ses dettes. Law avait compris la nécessité de donner au billet une valeur invariable ^, et cette condition avait pendant un temps fait la fortune de la banque ; il l'oublia le 21 mai, ou du moins il crut qu'on ne regarderait pas comme une variation une diminution qui portait à la fois sur l'espèce et sur le billet. Mais l'espèce était déjà diminuée depuis un mois, et d'ailleurs, puisqu'une fois la banque osait manquer à ses engagements en touchant au crédit, qui pouvait répondre que de nouveaux besoins n'amèneraient pas encore de nouvelles modifications, et que le créancier ne perdrait pas tout, en gardant un titre que bientôt le débiteur refuserait entièrement d'acquitter? La confiance était à jamais perdue; et avec la confiance s'écroula le système dont la fin de l'année 1720 vit la chute rapide et douloureuse.

Voilà à quelles extrémités l'erreur avait poussé Law : la fausseté des principes avait conduit à l'exagération du crédit, et l'exagération du crédit conduisait à la ruine. Pendant trois années, de 1716 à 1719, Law avait lutté péniblement pour conquérir le droit d'appliquer ses idées et de donner à la France des richesses nouvelles ; et, pendant les trois années, le système, contenu dans d'étroites limites, ne s'était guère signalé que par ses bienfaits.

qu'elle possédait, il n'y aurait plus eu que 1,058,259,945 livres en billets; car au 20 mai ( Dutot) il y avait 579,880,110 livres en billets encaissés ou non ordonnés.

* Arrêt du 22 avril 1719.

YIOLLNOtS DU tYSTEMIi. 235

Mais son Auteur supportait impatiemment les entra\^s q\ù en-

chamaient sa pensée et les Tésistances qui arrêtaient Télan de ses réformes; et, dès qu'il ayait pu triompher des oppositions de ses ennemis et des hésitations de ses partisans, il avait donné tout à coup à ses institutions un développement si démesuré qu'elles succomhèrent sous leur propre poids. Depuis ce jour, la marche des événements avait été si précipitée, qu'on peut à peine les suivre et les distinguer; les révolutions si nombreuses et si subites, qu'en moins d'une année on tomba du faite de la plus étonnante fortune dans la plus profonde misère. C'était au mois de mai 1719 que la Compagnie d'Occident s'était transformée en Compagnie des Indes et avait augmenté son capital de 50^000 actions; au mois de juillet, elle avait obtenu avec la fabrication des monnaies le droit de créer encore 50,000 actions nouvelles ; au mois d'août elle avait signé le bail des fermes, et, pendant les mois de septembre et d'octobre, elle avait répandu dans le public 32-4,000 actions pour payer à l'État les 4 ,500 millions qu'elle s'était engagée à lui fournir. La banque avait donné des billets à mesure que la Compagnie proposait des actions, et l'ardeur irréfléchie de l'agiotage avait un instant élevé billets et actions à une valeur de plus de 10 milliards. C'était un prodige qui ne pouvait durer longtemps; plus ces richesses idéales, disproportionnées avec la véritable richesse du pays, étaient montées haut, et plus leur chute devait être rapide et fatale. De là cette baisse de 9,000 livres par action en moins de deux mois ; de là ces efforts multipliés et infructueux pour soutenir le système par des violences faites au numéraire, par la déhbération du 22 février, par l'arrêt du 5 mars, jusqu'à ce qu'enfin Law reconnut lui-même, le 21 mai, qu'un crédit exagéré ne pouvaitse soutenir et qu'il fallait cédera la nécessité. Il le reconnut trop tard, et il devint justement la victime de la funeste révolution que son erreur avait causée. Mais pour avoir failli une fois, il n'a pas moins à l'époque de sa puissance rendu au royaume de nombreux services que l'histoire ne doit pas oublier dans le jugement qu'elle porte sur lui. L'unité introduite dans l'administration des finances par la réunion des fermes et des recettes générales, la Louisiane

cultivée et colonisée, deux villes fondées, la marine encouragée, la liberté du commerce proclamée pour la première fois comme la source de Taboudance, des canaux creusés, Fagriculture soulagée, des impôts onéreux et tyranniques supprimés ou modifiés, sont des bienfaits qui honorent sa mémoire et qui peuvent racheter bien des erreurs et bien des fautes.

CHAPIT RE X.

Opposition du clergé. — Jalousie des Anglais. — Rôle de Dubois. — • Guerre avec l'Espagne. — Peste de Marseille. — Opposition contre l'arrêt du 21 mai,

— L'arrêt cassé (2T mai). — Disgrâce passagère de Law. —Nouveaux administrateurs des finances. — Réconciliation de Law avec le régent. — Renvoi de d'Argenson. — Retour de d'Âguesseau. — Bilan de la Compagnie (8 juin). — Propositions des directeurs. — Arrêt qui réduit les actions à 200,000 (3 juin). — Les commissaires du Parlement admis aux délibérations des finances. — Impuissance de la Compagnie. — La banque ne paie que les billets de 10 livres. — Presse à la banque. — Gens étouffés. — Soulèvements populaires. — Rôle du Parlement. — Les commissaires de quartier. —

— Émeute du 17 juillet. — Danger que court Law. — Précautions du régent. — Le Parlement refuse d'enregistrer le compte en banque (17 juillet) Exil du Parlement à Pontoise. — Conduite peu noble des magistrats. — .îugement d'un contemporain sur le Parlement. — Colère du peuple. — Menaces contre Law et le régent. — Pamphlets. — Conduite brutale du régent. — Réception faite aux six corps des marchands. — Établissement du compte en banque (20 juillet). — La Compagnie chargée de retirer GOO millions en billets. —Renouvellement de ses privilèges. — Création de 70,000 actions (31 juillet et U août). — Inutilité de ces moyens. — État de la banque. — Billets brûlés. — Création de 12 millions de rentes par arrêt du 1 S août. — Fabrication de 100 millions de billets de 50 et de 100 livres.

— Arrêt du 15 septembre qui supprime les gros billets et réduit les comptes en banque. — Refonte des monnaies. — Suppression de la banque (10 octobre 1 7 20 j. — Nouveaux privilèges accordés à la Compagnie. — Actions fixées à 2,000 livres (15 septembre). — Arrêt du 5 octobre. — Arrêt du 28 octobre qui ordonne le dépôt des actions. — Law se retire à Guennande. — Il quitte la France (21 décembre). — Nouvelle administration. — Retour du Parlement. — Arrêt du 5 janvier qui démembre la Compagnie.

Quand un homme puissant commence à perdre son crédit, ceux qui s'étaient attachés à sa fortune Tabandonnent et tout semble conspirer à la fois pour hâter sa ruine.

238 chaHtre X.

Le clergé français avait dû naturellement se prononcer contre l'immoralité de l'agiotage et contre le scandale de ses fortunes soudaines : le curé de la paroisse de Saint-Leu avait été exilé;, au mois de décembre, pour avoir, du haut de la chaire, condamné comme usuraire et comme odieux le commerce d'actions qui se faisait rue Quincampoix ^ ; au mois de jamier 1720, des prélats assemblés chez Tévèque de Boulogne avaient solennellement déclaré que toute richesse qui n'était pas acquise par le travail était illégitime ' ; et Tévêque de Castres écrivait au marquis de la Vrillière une lettre dans laquelle il déplorait les funestes effets des billets et des remboursements qui réduisaient les prêtres et les religieux à la misère, a Quel changement, disait-il, six mois n'ont-ils pas apporté aux fortunes qui paroissoient les mieux établies! on ne sçauroit le comprendre sans le voir; et on ne sçauroit le voir sans en être accablé de douleur. Plus de commerce, plus de travail, plus de confiance, plus de ressource, ni dans l'industrie, ni dans la prudence, ni dans Tamitié, ni dans la charité même '. »

Les Anglais étaient pour d'autres motifs ennemis déclarés du système. Pendant qu'à Londres ils cherchaient à rivaliser avec Law sans avoir aucune de ses grandes et généreuses idées, et qu'ils se ietaient en aveugles dans les extravagances les plus incroyables de l'agiotage *, ils étaient jaloux de voir le crédit relever le commerce de la France, et notre marine reparaître sur les mers qu'elle semblait avoir à jamais abandonnées. On prétendait que la Compagnie du Sud n'avait été créée que pour renverser la Compagnie des Indes, et on lisait dans un pamphlet du temps que le gouvernement d'Angleterre se réjouissait fort de ce qu'on faisait en France pour ruiner le crédit et la Compagnie ^

Dubois se fit dans cette cause le patron du clergé et de l'Angle -

' J.dLo la Rég. , S. F. , t. U, f. 1120.

' Ibidem, f. 1120, 13 janvier. — «Nullus potest fieri dives ex parvo lucre et parvo labore. »

* Vie de Ph. d'Orkans par L. M. D. M., t. II, p. 103.

* Voir l'appendice 1.

* LeUre d'un seigneur anglais, diée par DuhautcUamp. Hist. du Système, t. H. p. lUb-

CHUTE LU SYSTKMB, 239

terre. Il avait tiré des millions de la banque; mais, comme Law ne pouvait plus rien donner, il oublia ses bienfaits pour servir ceux dont il avait encore quelque chose à espérer. Simple abbé, il aspirait à devenir archevêque de Cambrai S et, déjà même portant ses vues plus loin, il renouvelait contre les protestants les rigueurs de Louis XIV % et soutenait la bulle Unigenitus^ pour plaire à la cour de Rome dont il voulait obtenir la pourpre. Des liens plus forts encore l'attachaient à l'Angleterre ; c'était en unissant par la triple alliance Georges I^ et le régent, la maison de Hanovre et la maison d'Orléans, qu'il avait commencé sa carrière politique 4; c'était en partie à Tinfluence anglaise qu'il devait son entrée au ministère ^ ; c'était aussi grâce à cette même influence qu'il comptait devenir cardinal» ; il n'avait rien à refuser à un roi qui, non content de le tenir par tant de chaînes, l'avait encore acheté au prix d'une peusion secrète de 40,00011-

' Il fut sacré archevêque le 9 juin 1720.

» Voir Coquerel, Ilist. des Églises du désert; cité par Sismondi, t. XXVII, p. 303.

* Bulle rendue par Clément XI en 1713, et qui condantmait cent une propositions tirées des Réflexions morales du Père Quesiiel.

* Le traité de la Haye fut signé entre la France et l'Angleterre le 28 novembre 1716, et accepté le 4 janvier 1717 par la Hollande.

"* M. Crags, un des ministres de Georges I*"", écrivit à Dubois :

« Le roi reçut hier la nouvelle de votre destination à la charge de secrétaire d'État pour Les aiîaires étrangères. H m'a donné ordre de vous en féliciter de sa part et de vous dire que c'est la meilleu-re nouvelle qu'il ait reçue depuis longtemps... C'est pour le coup que je m'attends à voir cultiver le même intérêt dans les deux royaumes, et que ce ne sera plus qu'un môme ministre. »

Dubois répondit :

« Si je ne suivais que les mouvements de ma reconnaissance et que je ne fusse pas retenu par le respect, je prendrais la liberté d'écrire à Sa Majesté Britannique pour la remercier de la place dont le régent m'a gratifié, puisque je ne la dois qu'à l'envie qu'il a eue de n'employer personne aux affaires communes à la France et à l'Angleterre qui ne fût agréable au roi de la Grande-Bretagne. »

Corresp. inéd. du tard. Duboit, t. I", p. 244. — Extrait de M. Louis Blanc [Rév. franc. I, 310), qui a parfaitement mis en lumière la conduite de Dubois à l'égard de Law.

^ Il se servit en effet du roi d'Angleterre pour décider Tempereur à l'appuyer auprès du Pape.

2i0 CHAPITRE X.

vres sterling K II travailla donc à satisfaire à la fois la juste indignation du clergé et la jalousie intéressée de l' Angleterre j et son opposition cachée, mais active, dut être d'autant plus dangereuse que Law se défiait moins de lui. Les Anglais eurent lieu de s'applaudir de ses manœmTes, et, quand la banque et la Compagnie eurent disparu dans une banqueroute générale, un ministre lui écrivit pour le complimenter : a Milord Stanbope a été tenté plus d'une fois d'aller vous féliciter du coup de maître par lequel vous avez fini l'année en vous défaisant d'un concurrent également dangereux à vous et à nous -. »

Le service le plus signalé qu'il leur ait rendu fut d'entraîner la France dans une guerre impolitique avec l'Espagne, et de compromettre sans profit l'avenir de nos colonies. La haine de Philippe V, les projets d'Albéroni, l'invasion de la Sar daigne et bientôt après la conspiration de Cellam.are avaient pu irriter le régent, mais n'auraient pas dû pousser contre TEspagne l'armée, française uuie aux flottes de l'Angleterre. Ce fut encore Dubois qui envenima les haines, qui fit signer le traité de la quadruple alliance * et passer la frontière au maréchal de Berwick *. Les troupes, plus soucieuses que Dubois de Thonneur de la nation, hésitèrent alors, comme elles devaient le faire un siècle plus tard dans une guerre aussi malheureuse % à renverser un gouvernement qu'elles avaient quelque temps auparavant établi au prix de leur sang ^ Mais, entraînées par leurs officiers, elles s'emparèrent du Passage, de Fontarabie, de Saint-Sébastien, et, sur l'ordre d"un colonel andais \ brûlèrent sur les chantiers neuf

' Saint-Simon, t. XXXI, p. 146.

' Cité par Lemontey, ch. 9. — Cette lettre prouve le peu de sincérité de celle que Stanhope écrivait à Dubois en décembre 1719 : « Je ne puis finir sans me réjouir avec vous de l'état où sont vos finances. Leur rétablissement, si prompt et si surprenant, fait l'admiration de toute l'Europe. »

5 Signé à Londres le 2 août 1718.

* O fut de Silly qui passa la Bidassoa en mars 1719. Bervvick ne vint qu'au mois de mai pour mettre le siège devant Fontarabie.

^ En 1823. Voir M. Vaulabelle. — « Sismondi, t. XXVII, p. 377.

' Le colonel Stanhope^ qui accompagnait l'armée française.

CHUTE DU SYSTÈME. 2it

bâtiments et une grande quantité de bois de construction S pendant que les vaisseaux de l'Angleterre, fiers d'avoir déjà détruit à Syracuse une des flottes de TEspagne 2, bloquaient dans les ports de l'Inde ses derniers navires de guerre '. Les hostilités s'étendirent jusqu'en Amérique où les Français de la Louisiane se trouvaient limitrophes des Espagnols de la Floride. Le fort Saint- Charles de Pensacola était situé à la limite des deux territoires : les Français s'en emparèrent par surprise, mais ne purent le garder. Les Espagnols, rentrés dans la place, en augmentèrent les fortifications, et, après l'avoir mise à Tabri d'un coup de main, vinrent attaquer les établissements de la Mobile et de File Dauphme. Ils furent repoussés, mais ils efîrayèrent les colons, suspendirent le commerce et inquiétèrent la co] onie, j usqu'à l'arrivée d'une escadre, commandée par de Champmélin. Ce renfort permit aux Français de marcher une seconde fois contre Pensacola : après huit heures de combat, les frégates espagnoles furent obligées de se rendre : les ouvrages avancés de la place furent emportés, et les Français rentrèrent dans Pensacola* que la paix ^ ne tarda pas à faire restituer à l'Espagne. Ainsi cette guerre, entreprise d'après les conseils de Dubois, ne profita qu'à l'Angleterre : la marine espagnole y fut ruinée, et la France sacrifia ses soldats pour livrer à ses rivaux le commerce de l'Inde dont Law cherchait à s'emparer, et pour porter le désordre dans une colonie dont il jetait alors les premiers fondements.

La guerre était à peine terminée qu'un autre fléau plus terrible encore vint désoler le midi de la France, et compliquer par de nouvelles difficultés la situation déjà si pénible du gouvernement. Dans l'intérêt du commerce de la Méditerranée, Law avait fait de Marseille un port franc ^, et un des premiers vais-

* Six vaisseaux au port du Passage^ trois à Santogna, et les matériaux de sept bâtiments.

* 11 août 1718. — * Saint-Simon, t. XXXI, p. I4G.

^ Le P. Charlevoix, Uist. et desc. de la Xouvelle-France.

* Philippe V accéda au traité de la quadruple allinnce le 17 février 17!0. Les places prises pendant la guerre ne furent restituées que par le trait-^ secret du 27 mars 1721.

« Saint-Simon, t. XXXIV, p. 143.

seaux qui y abordèrent apporta avec lui la peste. Il venait des côtes de Syrie où la contagion régnait depuis quelques mois ; et, quoiqu'il eût perdu six iioiumes d'équipage dans la traversée, et que, pendant son court séjour au lazaret ^, la mort eût encore frappé subitement deux de ses matelots -, la coupable incurie des intendants ^ le laissa, sur la foi de ses patentes *, pénétrer dans le port avec le poison qui devait mfecter la ville. C'était le 14 juin : dix jours après, les premiers symptômes du mal se déclarèrent : quatre bommes moururent au port ^, et, avant la fin de juillet, la peste, qui n'avait d"abord attaqué que les quartiers populeux, sévissait dans toute la ville ^ Cbacun s'enfuyait, et, pour préserver le reste de la province , il fallut établir un cordon sanitaire et enfermer les Marseillais dans leur territoire comme dans un vaste tombeau. r>lille ^^ctimes succombaient cbaque jour ', et l'impossibilité d'enlever les cadavres, aggravant le mal, menaçait Marseille d'une destruction totale : à ces maux se joignaient la famine^, le manque d'argent **, et tous les désordres que produisent d'ordinaire les grandes calamités, en brisant le frein des mauvaises passions. La plupart des médecins et des officiers publics avaient disparu ou se tenaient cachés ^^ : chacun ne songeait

» Il arriva le 25 mai aux îles d'If. Le 14 juin, les passagers débarquèrent. Il était parti de Seyde le 27 janvier.

* Le 27 mai et le 1 1 juin.

5 Intendants de la santé. Ils étaient au nombre de 16, élus tous les ans parmi les notables commerçants.

* Les patentes sont des attestations délivrées par les consuls, qui indiquent Tétat sanitaire de la ville d'où le bâtiment a mis à la voile.

s Du 24 au 2C, moururent un mousse et trois porte-faix qui travaillaient à la purgation des marchandises du navire.

* Dès le 8 juillet, les médecins avaient reconnu que la peste était dans la ville. —Voir Marmontel, Hist. de la Rëg. ch. viii, sect. 2. Peste de Marseille. — C'est la partie la mieux racontée et la plus intéressante de Touvrage.

' Marmontel, p. 568, éd. Yerdière, 1819.

« On établit un marché insuffisant sur la limite du territoire de Marseille. Le pape Clément XI envoya trois navires chargés de blé : Dubois doima ordre de ne pas les recevoir ^Sisrnondi, t. XXYIII, p. 432 .

y II n'y avait que 1,100 livres dans la caisse rnuniripale.

«" Sismonrli,p. 428.

CHUTE DU SYSTÈiJE. 243

qu'à soi. Quelques hommes cependant donnèrent, au milieu de la terreur et de l'égoïsme universels, l'exemple d'un courage admirable : les deux échevins, Estelle et Moustier, et le chevalier Rose, dont les noms sont moins connus qu'ils ne de^Taient l'être ^, se multiplièrent pour sauver leurs concitoyens. Celui qui a recueilli la gloire de ces dévouements, Belzunce, neveu du duc de Lauzun, fit oublier la diu-eté avec laquelle il avait attribué ce fléau à une vengeance divine -y en se sacrifiant tout entier à son troupeau, et en cherchant à ranimer le courage des habitants par ses exhortations, ses prières et ses visites aux malades '^. Law envoya de sa fortune privée une grande somme d'argent pour suppléer aux billets qu'on ne voulait plus accepter *. Le régent, empêché par les embarras de ses finances, ne vint que tardivement au secours de la ville à laquelle il envoya enfin un gouverneur ^, des mé-

* On ne doit jamais négliger de rappeler les noms de ceux qui se signalent par leur courage dans de pareilles calamités. Les principaux lurent ;

Les deux premiers échevins, Estelle et Moustier;

Les deux autres échevins, Audimar et Dieudé ;

Le gouverneur viguier, marquis de Pilles;

Le chevalier Rose. — Pendant toute la durée de la peste, il partagea les fatigues des deux premiers échevins, et se chargea toujours des missions les plus périlleuses. Ce fut lui qui fit enlever un millier de cadavres qui pourrissaient entassés depuis trois semaines dans un quartier éloigné, et dont nul n'osait approcher. Il mourut pauvre, laissant une fille qui, faute de dot, fut obligée d'entrer au couvent.

L'évêque de Marseille, Belzunce:

Deux médecins, les sieurs Gayon, qui moururent dans les hôpitaux;

Trois médecins de Montpellier, Chicoyneau, Deidier et Verni.

* 11 était partisan fanatique de la bulle Unifjenitus. A la première apparition de la peste, il publia un mandement dans lequel il annonçait que Dieu avait envoyé ce tléau pour punir les appelants contre la constitution ; pendant toute la durée de la contagion, il repoussa du confessionnal les prêtres de lOratoire, qu'on soupçonnait de jansénisme (Sismondi, p. 429 et 430. — Voir Saint-Simon, t. XIII, p. 9).

^ Il fut secondé par les ordres religieux de Marseille, à l'exception du couvent de Saint-Victor, qui coupa toute communication avec la ville. Vingt-six Récollets, dix-huit Jésuites, quarante-trois Capucin? périrent en portant des secours aux malades.

■* Mëm. justif. de Law, p. C44.

* M. de Langeron, qui arriva le 12 .v^pt(?rnbre.

decins et de l'argent K La yiolence du mal diminua dès le mois d'octobre dans la Tille; mais, dans les campagnes^ elle était encore terrible^ et ce ne fut qu'au mois de juin de l'année 1721 que la peste disparut entièrement^ après avoir fait périr plus de 100,000 personnes.

Celte affreuse calamité frappa la France au moment même où commençait la décadence du système^ et ces deux malheurs s'aggravèrent l'un par l'autre ^. Mais, à Paris, les misères de chaque jour et les émctions causées par la banqueroute ne laissèrent pas aux habitants le loisir de gémir sur les infortunes lointaines de Marseille.

L'arrêt du 21 mai avait été décidé en l'absence du Conseil de régence. Dès que les principaux membres en furent instruits, ils éclatèrent en reproches : Saint-Simon se plaignit que ses a'sis ne fussent jamais suivis, et le duc de Bourbon, qui perdait la moitié de ses gains immenses, entra dans une colère que le régent ne put apaiser qu'en lui donnant A millions -^ De pareilles oppositions étaient intempestives au moment où l'indignation du peuple pouvait produire un soulèvement et peut-être une révolution. Des pamphlets contre Law et contre l'arrêt circulaient de main en main ^ ; on faisait courir dans la ville des billets portant ces mots : a L'on vous donne avis que l'on doit faire une Saint-Barthélémy samedi ou dimanche, si les affaires ne changent pas de face ; ne sortez, ni vous ni vos domestiques : Dieu vous préserve du feu -^ » La terreur était à son comble; des groupes nombreux se formaient aux alentours de la banque, proférant des cris menaçants, et, le 25, il y eut une première émeute dans laquelle on cassa à coups de pierres les ^ilres de Thôtel Mazarin ^. Le Parlement, à qui le régent n'avait pas donné sa-

* 4,9C0 marcs d'argent et 25,000 piastres.

* « Si l'intention de ce Conseil avait été suivie, la maladie cessant, le

crédit de la Compagnie et de l'État aurait été rétabli. » [Mém. just. de Law p. 645.) « La maladie, en augmentant le désordre et le discrédit des affaires, avait augmenté le nombre de mes ennemis. » {Ibidem, p. 648.)

•' M. Cochut, p. 1G2. — * Saint-Simon, t. XXXIV, p. 102.

» Vie de Ph d'Orléans, par L. M. D. M.

« Journal de la Rpgence, S. F. 1«86, t. III, f. Ui^.

CHUTE DU SYb'JÈME. ^45

tisfaction au sujet du taux de Tintérêt, s'empressa de prêter son appui à la résistance populaire. Il reprit ses séances le 27, et son premier soin fut d'envoyer les gens du roi demander au régent à quelle heure il lui plairait d'entendre les remontrances de sa cour. Le régent, effrayé de ces menaces de sédition, voulut du moins calmer et séduire un corps dont l'inimitié pouvait alors devenir dangereuse. Il reçut les députés avec aftabilité ; ce il leur dit que le roi ne refuseroit jamais de recevoir la Compagnie; que luy en particulier estoit disposé à trouver un remède au mal présent; qu'il y travailloit actuellement ; qu'il ne seroit pas mesme fasché de profiter des lumières de la cour, et qu'il entreroit avec plaisir en conférence avec quelques personnes de la cour i. x>

En vain Law avait voulu convaincre la France de l'utilité des mesures qu'il avait prises ; en vain il avait fait publier une lettre dans laquelle il reproduisait les arguments de l'arrêt et clierchait à prouver que les actionnaires auraient toujours le même revenu, et que les porteurs de billets ne perdraient rien, parce que le marc serait réduit à 30 livres -. Le public avait refusé de l'entendre ; la cour, le Parlement s'irritaient : il fallut céder à la nécessité, et, malgré les protestations de Law, le duc d'Antin détermina le régent à casser l'arrêt du 21 mai •'.

C'était à onze heures que le Parlement avait reçu la réponse de ses députés /; et déjà le peuple applaudissait, s'imaginant que les chambres ne s'étaient réunies que pour condamner les directeurs de la banque à être pendus comme banqueroutiers frauduleux ^. Une heure après, le marquis de la Vrillière accourut pour annoncer que l'arrêt venait d'être retiré. Le président se rendit aussitôt au Palais-Royal, s'entretint avec le régent, et revint avant trois heures apprendre aux magistrats assemblés que le Parlement triomphait, que le duc d'Orléans, reconnaissant ses torts, avait dit a qu'il falloit que le mal présent produisit un

• Conseil secret, \, 8427^ f. U.

■» Citée par Dutot, p. 919. — ' Lemontey, cli. 9.

* 11 venait de nommer quatre commissaires : d'Aligre, Portail, Puceiie et Menguy.

*> Journ. de la Rég. S. F. 1886, t. III, t. Ui3.

bien et que cecy servît à se rapprocher de manière qu^on ne pust plus s'éloigner * ; » et que, dès le lendemain, les commissaires de la cour devaient avoir avec les ministres leur première conférence sur les affaires da l'État. Le Parlement crut que ses espérances allaient enfin se réaliser.

Son mortel ennemi semblait à jamais abattu. Le régent l'avait défendu jusqu'au dernier moment contre toutes les attaques de ses adversaires ; le 25 mai, il l'avait encore mené avec lui en public à l'opéra * ; mais, après l'arrêt du 27 m;ù, il parut l'abandonner entièrement pour se livrer aux conseils du garde des sceaux et de son parti.

En effet, le 29, l'administration des finances fat divisée en cinq départements sous la direction de Lepelletier-Desforts, de La Houssaye, deFagon, de d'Ormessonetde d'Argenson'. Ce dernier aurait pu prendre pour lui seul le ministère; mais il aima mieux se réserver l'autorité sans avoir un titre, qui, au milieu d'une banqueroute, eût attiré sur sa tète la baine publique ^ ; il voulait en faire retomber tout le poids sur Law qu'il proposait déjà de mettre en jugements Le même jour, Le Blanc se rendit chez Law, et lui déclara que le régent le déchargeait de l'emploi de contrôleur général et lui donnait une garde pour sa sûreté ; le major du régiment des gardes suisses arriva avec seize hommes et se saisit des portes de rhôteK\ L'ancien ministre se trouva tout-à-coup disgracié, prisonnier et menacé de malheurs plus grands encore. Il courut le lendemain au Palais-Royal, accompagné du duc de La Force, et voulut tenter de conjurer le danger en invoquant auprès du duc d'Orléans ses services et son amitié; mais le duc, prévenu probablement par d'Argenson, refusa de les recevoir l'un et l'autre, et cet affront public ne laissa plus de doutes aux courtisans sur la perte du favori".

Une influence hostile au système se faisait d'ailleurs sentir dans les affaires. Ce» fut le 29 mai que fut publié Pédit qui,

' Coîiseil secret, X, 8427, lundi, 27 mai.

- Saint-Simon, t. IXXIV, p. 102. — ^ Mém, de Villars, t. I", p. 42.

^ Saint-Simon, t. XXXIV, p. 100. — « Villai-s, 1. 1«^ p. 42.

'^ Saint Simon, t. XXXIV, p. ]03. — ^ Ibidem,

CHUTE Dr svstLue. 24-7

abrogeant celui du 11 mars^ donnait cours aux anciennes espèces d'or et d'argent et permettait aux particuliers de garder chez eux telle somme qu'il leur plairait K Ce fut aussi le 20 mai que deux des nouveaux intendants des finances^ La Houssaye et Fagon, accompagnés du prévôt des marchands, se rendirent à la banque pour examiner les registres et vérifier la caisse -^. Il s'y trouvait 21 millions en espèces, 28 millions en lingots et 240 millions en lettres de change 3. Voilà quelle était la garantie de 3 milliards de papiers !

Cette révolution financière ne rendit pas le calme aux esprits alarmés. « Il y a, dit l'avocat Barbier, un décret qui permet d'avoir chez soi tant d'argent qu'on voudra. Cette permission vient quand personne n'en a plus^^. » Le mal était en effet trop profond pour que le seul changement d'un ministre suffit à le guérir, et la disgrâce de Law ne servait qu'à dévoiler les incertitudes et les embarras du gouvernement, et à déclarer au pubUc qu'on n'avait plus même le courage d'avouer une banqueroute qu'on n'avait pas eu les moyens d'empêcher : puisque larrêt du 21 mai avait été publié, celui qui l'abrogeait ne pouvait qu'aggraver le mal.

On fit sentir au régent la force de ces raisons ; on lui apprit que, dès que la révocation de l'arrêt avait été connue, les actions étaient tombées aussitôt de 8,000 à 6,000 livres, et que la baisse avait continué les jours suivants sur les actions et sur les billets ^. Madame la Duchesse ^, le duc de Bourbon , et d'autres plaidèrent vivement la cause de Law qui, pendant ce temps, répandait de son côté beaucoup d'argent " pour réveiller le zèle de ses amis. Le régent céda enfin, et reçut en grâce un honnne qu'il aimait et dont il ne s'était sans doute séparé qu'à regret. Lf lendemain du jour où il avait refusé de lui donner une au-

' Forb. t. VI, p. 347. — « On dit que cet arrêt n'est pas du consenlemertt de Law (Barbier, 2 juin). »

2 Saint-Simon, t. XXXIV, p. 103.

"^ Journ. de la Bég. S. F. 1886, t. 111, f. 14.S0. ■* Journ. de l'av. Barbier, 2 juin 1720. * Forb. t. VI, p. 347. — "^ Mère du duc de Bourbon. ' Villars, t. I^S P- -i2-

248 CHAriIA£ x.

dience publique, Sassenage i Fintroduisit par les derrières ; la réconciliation se fit, et depuis le duc d'Orléans a continua de travailler avec lui sans s'en cacher, et de le traiter avec sa bonté ordinaire^. » A la place du titre de contrôleur qui venait de lui être enlevé, il lui conféra ceux de conseiller d'État d'épée, d'intendant général du commerce, de directeur de la banque ^, et, le jour suivant, les Parisiens apprirent ce nouveau changement, en voyant les gardes suisses quitter l'hôtel Mazarin*.

Le retour de Law à la cour était la condamnation de d'Argenson : les deux ennemis ne pouvaient plus rester en présence. La perte de celui qu'on accusait maintenant d'avoir! compromis les finances fat résolue. Le régent offrit les sceaux à Saint-Simon, et, après avoir insisté inutilement pour les lui faire accepter ^, il se détermina à rappeler le chancelier d'Aguesseau. « On savait qu'il se mourait d'ennui d'être à Fresnes^, » et on ne doutait pas qu'il acceptât avec joie l'occasion de terminer son exil en recou- •STant sa dignité. Pendant que Law, accompagné de Gonflans, cousin germain et intime ami de d'Aguesseau, partait en toute diligence, pourjproposer à lexilé un retour si naturellement désiré et pour le séduire par des ofires d'argent, de respect et de soumission, Dubois alla, le 7 juin, redemander les sceaux à d'Argenson'. Ce fut un coup terrible pour cet homme actif, ambitieux, qui se vit tomber dans le néant au moment où il croyait devenir tout-puissant. Il les rapporta le même jour, donna sa démission sans pouvoir se consoler par les honneurs stériles qu'on lui conservait ^, et s'enferma dans un couvent du faubourg Saint-An-

* Il avait été premier gentilhomme de la chambre de Monsieur.

^ Saint-Simon, t. XXXIV, p. 103. — ^ Journ. de Tav. Barbier, 31 mai.

* Journ. de l'av. Barbier, 2 juin. — Il donne pour date le i^r juin; Saint- Simon donne le 2.

* Saint-Simon, t. XXXIV, ch. 6SI. — ^ Ibidem, p. 113.

' Saint-Simon, t. XXXIV, p. 114. — Villars, qui soutient d'Argenson en haine de Law, prétend que Dubois allait au contraire l'engager à garder les sceaux (t. I", p. 43). 11 est démenti même par La Hode (t. II, p. 96), qui défend cependant dans d'Argenson un ami des Jésuites.

8 On lui conservait les honneurs de garde des sceaux el le droit de venir r.u Censé. 1.

toine, où le chagrin et la maladie ne tardèrent pas aie consumer ^ 11 avait combattu le système, et cependant une partie de la haine qui s'attachait à ce système maudit du peuple retomba sur sa mémoire. Lorsqu'on porta son corps à l'église, la foule cria sur son passage : a Ah î voilà le fripon qui nous a fait tant de mal, » et le tumulte fut si grand que ses deux fils qui suivaient le cortège furent obligés de s'enfuir-.

Le 8 juin, le chancelier, qui était rentré à Paris dans la nuit, reçut aux Tuileries les sceaux de la main du roi et reprit possession de son hôtel de la place Vendôme. Il retrouva ses honneurs, mais il perdit sa réputation. Le peuple, qui, frondeur par sa nature, applaudissait à l'opposition du Parlement, Tavait regardé comme une victime de la liberté et de la justice, lorsqu'il était parti pour l'exil; mais il cessa de l'estimer, dès qu'il le vit revenir pour s'associer aux plus tristes opérations des finances ruinées, et pour couvrir la banqueroute de son nom. On fît des chansons sur lui, et on écrivit sur sa porte : Et homo foetus est ^.

La retraite de d'Argenson avait produit de nouveaux changements dans l'administration des finances : Lepelletier Desforts avait été nommé premier commissaire, et on lui avait adjoint deux maîtres des requêtes d'Ormesson et de Caumont*. Mais Law, directeurde la banque et de la^Compagnie, maître de la confiance du prince, eut encore la principale direction des afiaires. L'arrêt du 21 mai ayant échoué, il s'apphqua à chercher du moins d'autres moyens de prévenir une ruine complète en réduisant le crédit.

Le régent avait ordonné à la Compagnie de dresser son bilan par un arrêt où il lui avait donné des marques sensibles de sa protection, et, pour rassurer le public, il l'avait autorisée à continuer avec confiance ses opérations ^. Le 3 juin, ce bilan avait été

* Il se retira à la Madeleine de Tresnel, auprès de M">e de Veni (ou de V'ilmonl). Quinze jours après il fut attaqué de la jaunisse, et il mourut le 8 avril 1721 [Vie de Ph. d'Orléans, t. II, p. 97).

* Journ. de i'av. Barbier, 10 mai 1721. — Vie de Ph. d'Orléans. — Il fut enterré dans l'église Saint-Niculas-du-Chardonnet.

» Saint-Simon, t. XXXIV, p. 113.— Journ. de I'av, Barbier, août 1720.

* Villars, t. I",p. 47. — • Forb. t. VI, p. 348.

250 CUAPITRE X.

présenté par les directeurs. Un fonds de 300 millions, des entreprises considérables, 500 gros vaisseaux achetés ou construits ^, de riches cargaisons, de nombreuses améliorations introduites dans la perception des impôts, des livres tenus avec un ordre parfait, témoignaient du zèle, de la probité et du succès des administrateurs. Le passé répondait de l'avenir; et les directeurs, qui croyaient pouvoir encore, grâce à la prospérité de la Compagnie, remédier au mal présent, proposaient à cet effet trois mesures importantes.

Nous savons qu'il ne restait dans le public que 194,000 actions: la banque et la Compagnie en possédaient 330,000, et le roi 100,000 qui n'avaient pas été rachetées malgré larrêt du 23 février. Les directeurs suppliaient Sa Majesté d'y renoncer gratuitement, et s'engageaient de leur côté à éteindre une partie de celles qui étaient dans leurs caisses, de manière à réduire et à fixer définitivement à 200,000 le nombre des actions.

Ils ofiraient également de diminuer la quantité des billets de banque, en abandonnant à l'État :2o millions sur les 48 millions qu'il lui payait annuellement ; ces 25 millions devaient servir à créer des rentes dont le capital pouvait s'élever à un milliard.

Enfin ils demandaient la permission de faire aux actionnaires un appel volontaire de 3,000 livres par action ; ceux qui consentiraient à les donner, recevraient désormais un dividende de 300 livres, cest-à-dire de trois pour cent, tandis que les autres n'auraient pas même de deux et demi 2.

Ces ingénieuses combinaisons prouvent qu'au milieu du péril La^^ conservait toute sa présence d'esprit et que son génie, fécond en ressources, n'était pas encore épuisé. Déli^Ter la Compagnie d'une dette de 900 millions^, supprimer du même coup la moitié

■ « Sans compter les brigantins et les frégates. »

» L'intérêt de 12,000 liv. à 3 p. 0 0 est de 360 liv. Les autres actions, en recevant 200 liv., auraient reçu un intérêt de2 -|- -|- p. 0 0. La délibération se trouve dans Forbonnais, t. YI, p. 349, et dans Duhautchamp, t. V.

* Les 900 millions que la Compagnie aurait payés au roi en achetant ses actions.

(les billets i et les deux tiers des actions ^, anéantir, sans violence et par un seul arrêt, une somme d'environ 6 milliards 316 millions ^ c'était une opération profondément habili et digne de relever le crédit, si le crédit eût pu se relever. La Compagnie ne faisait pas un sacrifice inutile en cédant au roi une rente de 25 millions ; elle payait seulement l'intérêt des 900 millions qu'elle lui aurait dus en échange de ses actions : mais au lieu de lui livrer ces 900 millions à dépenser, elle l'obligeait au contraire à retirer un milliard de la circulation. Peut-être s'engageait-elle légèrement en promettant un dividende qui pouvait annuellement s'élever à 72 millions * : peut-être aussi oubliait-elle trop facilement que les rentiers qu'elle allait mettre dans la nécessité d'acheter des contrats au denier quarante en possédaient au denier vingt-cinq un an auparavant. Mais les profits de la Compagnie avaient augmenté; ses rachats d'actions et son bilan prouvaient sa richesse; mais, si les rentiers perdaient, c'est que le taux de l'intérêt avait partout baissé ; et, dans l'état présent des affaires, de pareilles objections, dès qu'elles n'étaient pas entièrement insolubles, ne devaient pas empêcher le salut de l'État. Aussi le régent s'empressa-t-il d'adopter le plan de conduite que lui soumettait Law. Le même jour, un arrêt ■» autorisa la Compagnie à réduire à 200,000 le nombre de ses actions et à demander à ses actionnaires un supplément de 3,000 livres; le 20

* Les 25 millions auraient produit un capital d'un milliard au denier 40; et, eu supposant qu2 toutes les actions eussent versé 3,000 livres, la Compagnie eût encore retiré (iOO millions.

* Un peu plus des deux tiers, puisque de 624,000 il n'en restait plus que 200,000.

^ En prenant les actions au prix de conversion, nous

avons : 624,000 x 9.000 = 3,816,000,000 liv.

Nous avons en billets :

Total 6,316,000,000 liv.

* Si toutes les actions avaient donné les 3,0001. : 200,000 y .360 = 72,000,('00.

* Dutot, p. 926. — Duhautchamp, t. V. — Piganiol de la Force. — Forbonnais, et d'autres après lui, ne parlent que de la délibération de la Compagnie.

552 CHAPlTRt X.

juin, un second arrêt permit de payer ce supplément en billets ou en actions : les actions durent être reçues sur le pied de 6,000 livres, et il fallut en présenter trois anciennes pour en acquérir deux nouvelles 1.

Depuis que le Parlement avait fait casser l'arrêt du 21 mai, et que les émotions populaires forçaient le régent à user d'une grande prudence à l'égard d'un corps qui passait pour dévoué aux intérêts de la nation, les ministres, réduits aux plus dures extrémités, cherchaient à abriter leurs rigueurs derrière sa popularité, et ses commissaires étaient admis à toutes les délibérations des finances. Le samedi, 8 juin, ils assistèrent à un grand conseil où se trouvaient le régent, le duc de Chartres, le duc de Bourbon, le chancelier, le marquis de la Vrillière et les trois directeurs des finances - ; on y délibéra sur la création de 25 millions de rentes proposée par la Compagnie au denier quarante. Les magistrats, fidèles aux principes de leurs dernières remontrances, plaidèrent la cause des rentiers et firent sentir toute l'injustice qu'il y aurait à ne donner qu'un si faible intérêt en échange des anciens contrats; mais le régent leur répondit qu'il ne fallait promettre qu'autant qu'on pouvait tenir ; et qu'il valait mieux avoir 2 et 12 p. O'o, régulièrement payés, que l'espérance de cinq que ""e trésor serait incapable d'acquitter; et ils cédèrent cette fois d'autant plus aisément que leur vanité était flattée d'être admise aux secrets de l'État. Ils exigèrent seulement certaines modifications dans la rédaction de Fédit, « parce qu'il y avoit, disaient-ils, quelques expressions d'où la Compagnie leur paroissoit pouvoir craindre qu'on n'inférât une approbation de sa part^ » aux opérations du système. Le surlendemain *, le Parlement, sur lequel rejaillissait l'honneur fait à quatre de ses membres, enregistra sans difiiculté l'édit qu'il pouvait presque considérer comme son œuvre, et vit sans inquiétude le roi, accep-

* Forb. t. VI, p. 352. — Duhautchamp, t. Y.

- Saint-Siraon (t. XXXIV, p. Ii7) ne donne qu'une partie des membres de ce conseil. Voir pour les autres les registres du Conseil secret, X, 8427, lundi 10 juin.

^ Conseil secret, X, 8427, lundi 10 juin. — * Ihidem.

CHlJTfi DU SYSTÈME. 058

tant les offres de la Compagnie^ créer encore, quelques jours après, 18 millions de rentes au même taux K Le rétablissement des rentes rendait nécessaire celui des payeurs : un édit du 3 juillet institua douze payeurs et douze contrôleurs. Le Parlement Tenregistra le même jour -, et la bonne harmonie sembla régner entre le prince et la cour.

Elle n'était pas durable. L'irritation populaire, la profondeur des maux qui la produisaient, l'inefficacité des remèdes, l'entier épuisement des finances, les justes, mais inutiles plaintes de la cour, devaient amener une rupture.

On avait alors si peu de confiance dans le gouvernement et dans la Compagnie qu'on n'osait même pas leur prêter ces billets qui s'avilissaient chaque jour entre les mains de leurs propriétaires. A peine quelques actionnaires crédules avaient donné les 3,000 livres qu'on leur demandait; le plus grand nombre avait refusé, aimant n^ieux se contenter de 200 livres de dividende que compromettre un nouveau capital avec son intérêt : les 600 millions de billets étaient restés dans la circulation ^. Les rentes n'étaient pas plus recherchées; à la fin de juillet, il restait encore à remplir près de la moitié des 25 milhons *, et la seconde création de 18 millions n'avait pu avoir lieu faute d'acquéreurs ^.

Les autres mesures étaient plus impuissantes encore. Le 11 juin, on avait décidé que les billets de 1,000 et de 10,000 livres seraient brûlés à mesure qu'ils rentreraient à la banque *, mais on n'avait pas eu le pouvoir de les faire rentrer ; le 26, on permit à la Compagnie de créer 100 millions de billets de 100 et de 10 livres qui seraient timbrés du mot division et qui serviraient

» Duhautchamp, t. V. — Dutot, p. 927, — * Conseil secret, X, 8427, f. 97.

5 On avoua au Parlement que, les 600 millions n'ayant pas été retirés par les actionnaires, on aviserait à d'autres moyens (X, 8427, vendredi 6 juillet, 1'. J03).

* « Le 30 juillet, la création des rentes sur la ville avait retiré du public pour 5 à 60w millions de billets de banque (Dut(.t, p. 932). «

» Forb. t. VI, p. 3=)2.

« Isambert. — Forb. t. VI, p. 351.

â54 CBAriTRE X.

uniquement à couper les gros billets * ; on en rappela ainsi un grand nombre, et il fallut ouvrir pour cette nouvelle conversion quinze bureaux où travaillèrent cent commis *; mais ce fut sans profit pour le crédit qui continua à être surchargé d'une égale quantité de monnaie de papier.

La banqueroute était toujours l'inévitable terme de toutes ces opérations, et, plus on abaissait la valeur du billet, plus on rendait terrible et douloureuse une crise financière dont souôriraient même les plus humbles journaliers. La banque, en rouvrant le 1" juin ses bureaux de paiement ^ n'acquitta d'abord que les billets de 100 livres *, et bientôt que ceux de 10 livres ^ Les ouvriers, les petits marchands, et tous ceux à qui leur modique salaire suflîsait à peine pour vivre, ne pouvant supporter une perte de 30 ou 35 p. Oy'o ^ assiégeaient jour et nuit Thôtel Mazarin et encombraient les rues voisines de leur foule compacte. C'était une multitude aussi nombreuse, aussi pressée, aussi opiniâtre que celle qui, aux beaux jours du système, était accourue pour se disputer ses faveurs. Mais alors on venait volontairement soutenu par Tespoir du gain, et trompant l'impatience de Fattente par des rêves d'or. Maintenant, c'étaient la misère et la faim qui poussaient tant de malheureux ruinés parle système; ils venaient, tenant à la main le billet qu'on leur avait donné pour prix de leur travail, demander non la richesse, mais du pain. Ils passaient des nuits entières à attendre que le bureau fût ouvert, et qu'ils pussent, en pénétrant les premiers, obtenir de quoi manger le lendemain. « Aujourd'hui jeudi, dit l'avocat Barbier, j'ai passé à deux heures après minuit rue A menne. Il y avait déjà une douzaine de personnes assises par terre à la porte du jardin ". » Le matin, pour arriver plus nte, on se heurtait, on se

» Dutot; p. 927. — * Conseil secret, X, 8427, f. 105, 5 juillet. - Journal de la Régence^ S. F. i886, t. Ill, f. 1449. * Journ. de l'av. Barbier, 2 juin.

« Le 12 et le 13, on paya seulement la valeur d'un billet à chaque particulier {Journ. de la Rég. f. 14G5).

« Au commencement de juillet le billet de 100 livres en valait 65. ^ Dutot, 928.

' J. de l'av. Barbier, 19 juillet.

poussait avec la brutalité sauvage du désespoir. « C'est une tuerie affreuse, » dit encore le même auteur ^, et, en effet, les écrits du temps nous apprennent que presque chaque jour de nouvelles victimes périssaient étouffées ou foulées aux pieds «. Le 3 juin, deux hommes et deux femmes restèrent sur la place •^; « le 12 et le 1 3, il y avoit une si grande foule de gens de la populace que plusieurs en furent étouffez et foulez aux pieds. » « Peu s'en fallut que je ne fusse de ce nombre *, » ajoute l'auteur du journal, encore épouvanté du danger qu'il a couru. Il a même pris soin de raconter les détails de ces tristes scènes dont il fut acteur, et son style, ordinairement froid, s'anime un peu au souvenii" de ses propres émotions.

Pour parvenir au bureau, il fallait passer « dans une enfilade longue d'environ sept ou huit toises entre le mur et une barricade de charpente.... 11 est bon de remarquer que plusieurs ouvriers et artisans, maistres et compagnons des plus robustes , se postoient sur cette barricade, et pour gagner leur rang se jettoient comme à corps perdus du haut de la barricade dans la foule de ceux qui étoient dans l'enfilade, et en se jettant de la sorte augmentoient la presse et culbutoient quelquefois les moins robustes qui, pour ne pouvoir se relever, se trouvoient foulez aux pieds de ceux qui poussoient toujours successivement malgré les cris qu'on entendoit sans cesse : tant il y avoit d'empressement pour aller de cette manière chercher le payement d'une misérable pistole au péril de sa vie, d'autant que les ouvriers ne recevoient que des billets de banque pour le payement de leurs ouvrages et de leurs salaires, pour laquelle raison ils ét:,ient contraints une partie de leurs journées en allant ainsi recevoir ce maigre payement au risque et péril de leur vie.

G II faut aussi remarquer que dès trois heures du matin la rue Vi\ienne se trouvoit remplie de monde d'un bout à l'autre qui partoient de tous les quartiers de la \ille et des faubourgs les

' Journal de l'avocat Barbier, 2 juin.

* J. de la Rég. S. F. 1886, t. III, f. 1451.— Le 5 juillet il y eut encore trois S'eiiimes fit deux hommes étoulïés, f i 47G.

'^ J.de la Rég., t. III, f. I4r;5.

* Journ. de Tav. Barbier.

plus éloignés^ afin de pouvoir estre des premiers à l'ouverture de la porte du jardin de l'hôtel Mazarin et à l'ouverture de la barricade quand il plaisoit aux directeurs de la Compagnie des Indes et aux commis de se trouver dans les bureaux de la galerie pour faire le payement qui ne commençoit qu'à huit ou neuf heures du matin jusqu'à midy ou une heure après midy ; au sortir de laquelle gallerie tous ceux qui avoient reçu une pistole , se jettoient la plupart dans un cabaret pour y avaler quelques verres de vin pour se remettre les sens demi-perdus et pour s'essuyer la sueur qui pénétroit tous les habillemeus comme s'ils fussent sortis de la rivière. L'on vit quantité qui s'avisèrent de grimper sur les ruines des maisons que le sieur Lass avoit fait abattre en la rue Vivienne , et qui se couloient comme à cheval le long du mur du jardin du palais Mazarin , et qui, par le moyen des branches de quelques maronniers plantez le long de ce mur, se laissoient couler en bas dans le jardin pour y prendre place en attendant l'ouverture de la barricade , trois ou quatre heures auparavant i. D

Souvent même la patience et la force devenaient inutiles; après avoir passé une nuit entière et lutté péniblement pendant une brûlante matinée du mois de juillet contre ce flot redoutable d'hommes qui se pressaient les uns sur les autres, on apprenait tout-à-coup que le jardin de l'hôtel était plein et qu'on venait de fermer les portes -, ou même que les bureaux n'ouvriraient pas de la journée 3. Alors éclataient des plaintes , des malédictions contre Law et contre le régent , et la colère du peuple s'exhalait en injures et en menaces; quelquefois on lançait des pierres contre les fenêtres de Thôtel; et ces tristes désordres, irritant les soldats de garde , se terminaient d'ordinaire par des scènes sanglantes. Déjà, le 5 juin, le tumulte avait été si grand que la troupe avait deux fois repoussé la foule avec la baïonnette *. Le

» J. de la Rég. S. F. 1886, f. 1467 à 1469. ' * 3. de l'av. Barbier, à la date du 8 juillet 1720.

* Ils furent formés du 7 au 12 juin sous prétexte de la visite des commissaires. — J. de l'av. Barbier, 7 juin, — Journal de la Régence, 1886, t. III, f. 1452.

* J. de l'av. Barbier, 8 juin,

CHUTE TtU SYSTÈME. 257

5 juillet y « sur les trois heures après midy, il y eut une émotion dans la rue Yi vienne^ plusieurs particuliers ayant jeté des pierres contre la porte du palais Mazarin^ impatiens de ce qu'on ne l'ouvroit pas pour aller à la banque par Tenfilade dont ou a parlé. Sur quoy une vingtaine de soldats des Invalides en sortirent avec la bayonnette au bout du fusil, et dissipèrent la populace, dont plusieurs furent blessez et arrêtez ^ » Ces déplorables excès pouvaient chaque jour produire une sédition terrible, et livrer Paris aux fureurs d'une multitude afîamée et justement irritée. Le Parlement, dès ses premières conférences avec le prince -, avait essayé de prévenir le danger en soccupant des approvisionnements de la ville, et en demandant que les billets fussent exactement payés. On n'avait pas fait droit à ses légitimes réclamations : l'argent manquait dans les caisses. Le 3 juillet , il décida que les quatre commissaires et trois autres conseillers iraient représenter au régent tous les inconvénients qu'entraînait le défaut de paiement, et le supplieraient de rouvrir les bureaux, afin d'alléger un peu la misère de ses sujets ^ Mais le régent, qui ne l'avait appelé à prendre part aux afiaires publiques que pour s'en faire un appui après la crise du 21 mai % commençait à se lasser de ses représentations, et, pour ne pas livrer le secret des finances , il se contenta de répondre que le surhaussement du change ne permettait pas la libre circulation 'des espèces s, et

* J. de la Rég. 1886, t. III, f. 147G. Le 10 juillet, un domestique voulant p.'isser avant son tour fut tué par un soldat : de là grand tumulte. On lança des pierres qui, passant par dessus le mur, blessèrent ceux qui étaient déjà dans le jardin; le poste sortit et les assaillants furent repoussés. M. Cochut 174.

"^ Le mardi, 28 mai. Le Régent rivait rassuré les commissaires en assurant qu'il avait fait acheter des bestiaux. — X, 8î27,29 mai.

3 Co7iseil secret, X, 8427, 3 juillet, f. 97.— J. de l'av. Borbier , G juillet.

* « Dans cette occasion on a joué le Parlement à qui M. le Régent, lorsque le danger pressait, promit de travailler avec deux ou trois commissaires d'entre eux aux affaires publiques. Ce qui na point été exécuté quand le péril a été passé. >. — J. de Vav. Barbier. — 1720.

* Le cours du change étranger présente sur tout notre commerce la porte prodigieuse de 22 pour cent. — Dutot, 928.

L-^w prétpnrlnit cyrif" le désavantage du change f»^rait «orlir toutes le? ospè-

2»j5 CHAlUrRF. X.

que d' ailleurs a on ue laisseroit pas de remettre aux commissaiies du Cààtelet le peu d'argent dont on pourroit disposer *. » Eu effet, « avis fut donné au public qu'à Tavenir, la coupure des billets de 100 livres en billets de 10 livres, et la conversion de ces billets de 10 livres en argent, se feraient les jours de marché, c'est-à-dire deux fois par semaine, chez les huit commissaires de quartiers ^. » Mais ce changement n'améliora pas le sort du peuple de Paris : à peine put-on donner 20 ou 25,000 livres à chaque commissaire 3^ et la somme d'environ 300,000 livres * qui fut distribuée par semaine était loin de suffire aux besoins de la population. Les mêmes inquiétudes, les mêmes terreurs reparurent; on se pressa à la porte des commissaires, comme on s'était pressé à la porte de la banque, et le désordre, loin de diminuer, se multiplia sur divers points à la fois. « C^est une tuerie le mercredi et le samedi, dit encore l'avocat Barbier. Personne effectivement n'a d'argent, et il semble qu'on aille demander l'aumône ^ » Les soldats étaient toujours aussi violents, et, de plus, on avait à compter avec les préférences des commissaires qui gardaient une partie de l'argent pour leurs amis ^.

ces de France, mais il ne s'apercevait pas qu'il tournait dans un cercle vicieux, et que le change n'était tombé si bas que parce que les billets n'étaient pas payés. C'est encore dans le but de rétablir l'équilibre du change et d'empêcher la sortie des espèces, que furent rendus les bizarres arrêts qui ordonnaient aux marchands et aux particuliers de vendre à l'étranger leurs diamants et leurs pierreries dans l'espace d'un mois (Forb. YI, 356), et qui défendaient de faire entrer dans le royaume des diamants, des perles et autres pierres précieuses ^ Dutot, 928 ).

* Conseil secret, X, 8427. Vendredi 2 juillet, f. 103.

* J. de l'av. Barbier, 6 juillet 1720.

* Ibidem.

* Jour, de l'av. Barbier, 6 juillet 1720.

* « ï.es distributeurs sont à présent comme de petits ministres, car les magistrats et les gens de la première qualité vont les prier en grâce de leur garder 100 livres sur kur payement, parce qu'on ne donne que 10 livres à la populace » :Barbier, G juillet.) — « La porte ne s'ouvrait qu'à moitié, afin que les solliciteurs n'entrassent qup l"nn après l'autr.i, et il n'y p 'nétrait nue les

On renonça à ce moyen, et la banque recommença à échanger un billet de 10 livres à chaque personne. En même temps on eut soin, pour prévenir une famine ou une révolte, de donner chaque semaine 400,000 livres pour le marché de Poissy, 50,000 pour le marché de la volaille, et de fournir aux manufacturiers de fortes sommes d'argent pour payer leurs ouvriers en espèces K

On paya les boulangers de Paris pour les résoudre à accepter les billets, et on envoya une grande quantité d'argent à ceux de Gonesse qui avaient la réputation de fournir le meilleur pain et qui approvisionnaient une partie delà ville ^. Inutiles précautions : la colère du peuple éclata ; Law faillit être victime d'une sédition qui renversa les derniers débris de son système, et qui aurait pu avoir des suites plus funestes encore.

Dans la nuit du 16 au 17 juillet, une foule pins nombreuse que de coutume encombrait aux environs de la banque la rue Vivienne et la rue Neuve-des-Petits-Champs ; dès trois heures, on comptait près de 15,000 personnes qui attendaient avec impatience l'ouverture des bureaux ^ ; serrés debout les uns contre les autres, épuisés par la veille et par la fatigue, ils se poussaient en avant pour occuper une place plus voisine de la porte, et étaient poussés à leur tour par le nombre toujours croissant de ceux qui survenaient derrière eux. iVu miUeu du tumulte confus de cette multitude, on n'entendait pas les cris et les soupirs de ceux qui étaient écrasés par cette force irrésistible ; mais, quand le jour eut paru, on retira avec horreur de la mêlée douze ou quinze cadavres, mutilés sous les pieds de leurs voisins \ Cet affreux

plus robustes. La ulupart ne remportaient que de la sueur et de la fatigue au lieu d'argent, parce que la préférence qu'ils donnaient à leurs amis avait épuisé les fonds, et qu'ils en réservaient une partie pour eux-mêmes. » J. de la Rég.

* J. de l'av. Barbier, G juillet.

* Saint-Simon, XXXIV, i3l. — J. de l'av. Barbier. — Quoique le pain de Gonesse ne jouisse plus de la même réputation, cependant le commerce de farine y est toujours important : ce petit bourg a cinq moulins à eau.

* J. de l'av. Barbier, 18 juillet.

* /. de la Rég. S. F. 1886, t. III, f. 1 46G. « Le 17 (lundi ), la foule v fut si

spectacle émut la foule ; les plus égoïstes oublièrent qu'ils étaient venus chercher de l'argent, et tous, abandonnant la banque, crièrent vengeance contre les auteurs de ces maux. On plaça les corps sur des brancards ; quelques hommes du peuple s'en emparèrent, et en promenèrent cinq dans la rue Vivienne, suivis d'un nombreux cortège de gens qui poussaient des cris séditieux, et qui, arrivés devant la maison de La^^', l'assaillirent à coups de pierres et en cassèrent les vitres*. Pour obtenir satisfaction, c'était au régent ou au roi qu'il fallait s'adresser. Une partie de la foule se rendit en tumulte au Louvre, et ^int déposer le cadavre d'une femme sous les fenêtres du jeune Louis XV 2. Le duc de Yilleroi, effrayé, descendit en toute hâte et parvint à calmer la multitude en donnant à celui qui portait le corps cent livres pour le faire enterrer ^

L'émeute fut plus menaçante au Palais -Royal, oii on s'était porté en masse pour accompagner trois cadavres qu'on voulait mettre sous les yeux du duc d'Orléans. Il était environ six heures du matin ; Paris s'éveillait au milieu d'une insurrection; la foule des mécontents grossissait toujours, cernant toutes les avenues du palais et demandant le prince à grands cris. En vain avait-on répondu que le régent était à Bagnolet ; personne ne voulait le croire, et les cris, qui continuaient plus violents, parvenaient jusque dans la chambre du prince. 11 venait de se lever, et, pendant qu'il s'habillait, il était a blanc comme sa cravate et ne savait ce qu'il demandait *. » Les vociférations du peuple, les visages irrités, la vue des cadavres, le soulèvement de la popu-

extraordinaire que douze ou quinze personnes furent étouffées dans la presse et foulées aux pieds de ceux qui faisoient leur possible d'avancer sans pouvoir reculer ni se dégager de lapressio;? » L'auteur compta lui-même le

matin huit cadavres étendus dans la rue, sans parler de ceux qu'on avait portés au Louvre ou au Palais-Royal. — Saint-Simou ( XXXIV, 130 ) dit qu'il y eut «dix ou douze personnes étouffées. » — L'avocat Barbier ( 18 juiUet 1720) donne le chiffre de seize personnes.

* J. de V av. Barbier, 18 juillet. — Saint-Simon, XXXIV, p. 130. 2 J. delaHeg.,i.in, L U70.

^ Journal de l'arocat Barbier, 18 juillet.

* Ihidnn.

LUCIE JJL' sYilKML. 561

lation, rignorauce où il était de l'étendue du danger S ne justifiaient que trop ces terreurs. La Vrillière et Le Blanc osèrent descendre sur la place, parcoururent les groupes, répandirent de l'argent et cherchèrent à calmer les plus furieux par des promesses et par de douces paroles 2. Ce fut au péril de leur propre vie : une femme, qui le matin avait retrouvé son mari parmi les morts, saisit Le Blanc à la gorge et voulut le tuer^ Il se dégagea, et, comme il importait surtout de faire disparaître les cadaM!es dont la vue entretenait l'indignation populaire, il avisa sept ou huit hommes des plus robustes et des plus capables d'entraîner les autres, et leur dit tranquillement : « Mes enfants, prenez ces corps, portez-les dans une église, et revenez promptement me trouver pour être payés. » Le sang-froid du ministre et Pappât d'un bon salaire eurent un heureux effet : il fut obéi sur-le-champ, et la sédition devint' dès lors moins redoutable. Cependant on avait eu le temps de faire pénétrer dans le palais des mousquetaires déguisés * ; les soldats de la garde du roi étaient venus des Tuileries^; le lieutenant de police avait accouru, suivi des brigades du guet ^ Le régent était hors de danger, et vers neuf heures il fit ouvrir les portes de la cour ; la foula s'y précipita, et les portes qui se refermèrent sur elle divisèrent rinsurrection en deux parties " ; les troupes n'eurent pas de peine à repousser dans les rues voisines ceux qui restaient encore sur la place.

A dix heures, la sédition semblait apaisée, lorsque Law qui, à la nouvelle du tumulte, se rendait au Palais-Royal, rencontra la foule des mécontents qui occupaient encore les rues voisines. Son carrosse fut reconnu, entouré ; on l'accabla lui-même d'in-

' Duclos (t. II, p. 58) dit : « On porta trois corps morts à la porte du Palais-Royal. Ce spectacle fit une telle impression que tout Paris fut prêt à se soulever. »

3 Saint-Simon, XXXIV, 130.

* Journal de l'avocat Barbier. — 18 juillet.

■• Duclos, t. II, p. 58.

^ Journal de l'avocat Barbier, 18 juillet.

« Saint-Simon, XXXIV, p. 130.

" Journal de l'avocat Barbier, 18 juillet.

CHAPITKE X.

jures, et une femme lui dit en lui montrant le poing et en Tapostrophant par un énergique juron : « S'il y avait seulement quatre femmes comme moi, tu serais déchiré '. » Law, exaspéré, sauta hors de la portière et s'écria d'un ton de mépris : a Vous êtes des canailles*.» Son audace étonna la foule qui, an moment interdite, laissa la voiture pénétrer dans la cour du palais. Mais quand elle en sortit quelque temps après, le cocher, qui pour se débarrasser des clameurs de la multitude, voulut imiter son maître en répétant le même mot, n'eut pas le même succès : le carrosse fut renversé et mis en pièces ; lui-même, traîné dans le ruisseau, eut la jambe rompue et apprit à ses dépens que le peuple pardonne moins l'insolence d'un valet que celle d'un maître ^.

Quand le danger fut passé, le régent reprit son calme ordinaire et ne voulut pas laisser croire qu'il avait eu peur '. Les soldats restèrent dans leurs postes, mais on prit des mesures sévères pour empêcher le retour de pareilles émeutes. Une ordonnance défendit au peuple de s'attrouper, sous les peines les plus rigoureuses, et annonça que, pour éviter de nouveaux accidents, la banque serait fermée jusqu'à nouvel ordre '. En même temps, on forma un camp auprès de Charenton, on fit venir des dragons à Saint-Denis et on logea le régiment du roi sur les hauteurs de Chaillot^. Dans rintérieur de la ville ,les mousquetaires et le régiment des gardes durent se tenir toujours prêts à monter en selle ', et des patrouilles du guet et de la maréchaussée se croisèrent jour et nuit aux environs de la banque et du Palais- Royal. Law, dont la présence aurait pu réveiller des colères

* Journal de l'avocat Barbier, IS juillet. ' Ibidem.

* Journal de la Régence, t. 111, f. 1470

* Saint-Simon, XXXIV, 130.

* «On fut plus heureux que sage. Car de quoi vivre en attendant? Et cependant rien ne branla, ce qui marque bien la bonté et l'obéissance de ce peuple qu'on mettait à tant et de si étranges épreuves. » Saint-Simon, XXXIV, 131.

« Saint-Simon, XXXIV, i.3i.

^ Ibidem.

CHUTJS DU SYSTÈME. 26o

mal assoupies, tut retenu au palais et y resta dix jours sans sortir*.

Pendant l'émeute, le Parlement était en séance. Toutes les chambres assemblées délibéraient sur une question relative à la Compagnie des Indes, lorsque M. de Mesmes, qui était sorti pour connaître la cause du tumulte, rentra en s'écriant :

Messieurs, messieurs, bonne nouvelle î

Le carrosse de Law est réduit en cannelle 2 :

G Et Law est-il déchiré par morceaux? » demandèrent aussitôt tous les magistrats en poussant un cri de joie K L'impromptu était médiocre, l'éclat de cette joie était peu digne d'une pareille assemblée; mais la nouvelle était importante, et ne disposa pas la cour à recevoir favorablement les propositions qui lui étaient soumises.

Il s'agissait toujours de restreindre le crédit en retirant de la circulation une partie des billets. La défiance avait empêché la réussite des premières opérations de ce genre ; Law en avait imaginé d'autres qu'il croyait plus efficaces, et, dans une conférence tenue le 13 juillet*, on avait présenté aux commissaires du Parlement trois moyens qui devaient, disait- on, rétablir les finances. C'étaient :

1» Le placement total des 25 millions de rentes, déjà approuvées par le Parlement;

2° L'établissement d'un compte en banque qui s'élèverait à 600 millions ;

3° La suppression de 600 autres millions que rachèterait en douze mois ia Compagnie des Indes, contirmée dans tous ses

privilèges. .

Les magistrats avaient accepté la création des rentes; mais ils ne pouvaient accepter des mesures qui, sans diminuer réellement la quantité des valeurs, fortifiaient et étendaient les institutions de Law. Le souvenir du remboursement des rentes leur

» Journal de la Régence, S. F. , 1880,, t- 111 f. 1476.

« Journal de V avocat Barbier., 20 juillet. — » Duclos, t. Il, «2.

* Conseil secret, X, 8427, f. 140.

26 V CHAPITHE X.

inspirait des inquiétudes sur le rachat des 600 millions par la Compagnie; ils demandaient à qui elle emprunterait les fonds nécessaires. Ils soutenaient que le compte en banque ne pouvait réussir parce que le génie de la nation n'y était pas propre, et ils rappelaient avec amertume la promesse qu'on leur avait faite de restreindre le crédit de la banque et de rendre libre le cours de ses billets *.

Leurs représentations n'avaient pas été écoutées : le même jour avait paru l'arrêt qui instituait le compte en banque -, et, quand ils s'en étaient plaints dans une conférence tenue deux jours après, on s'était contenté de leur répondre que le compte en banque ne devait servir qu'aux seuls négociants, et que dès lors la liberté des particuliers était respectée ^. Le lendemain, l'arrêt, approuvé au conseil de régence *, avait été envoyé à l'enregistrement.

Le Parlement délibérait sur cet enregistrement. Les commissaires rendirent compte de lear mission; il n'y avait pi as, avait assuré Lepelletier, que 2,îî00,000,000 de billets, et on avait pris l'engagement solennel de ne plus en faire de nouveaux ; mais on n'avait pas pu donner des explications satisfaisantes sur la manière dont la Compagnie rachèterait les billets et sur les garanties qu'elle donnerait ; enfin on avait mal agi avec le Parlement en publiant im arrêt qu'il avait deux fois désapprouvé, et qui n'était « que le changement d'une sorte de papier en un papier d'une autre naturel » Le procédé du régent, la haine contre La^" et sa compagnie, la crainte de s'engager dans de nouvelles opérations et de paraître s'associer aux désastres précédents e, Texcitation du soulèvement populaire, déterminè-

* Conseil secret, Xj 8427, f. 146. Mercredi, 17 juillet 1720. - Isambert. Forb. VI^ p. 354.

■> Conseil secret, X, 8427, f. 149.

* Saint-Simon, XXXIV, i30.

* Conseil secret, X, 8427, 17 juillet.

^ « Le parlement ne veut point entendre cela; la raison est que tout s'est lait sans sa participation, que tout est bouleversé, qu'il n'y a plus que deux ans de minorité et qu'il n'a que faire de s'embarrasser là-dedans. » Journal del'aiocat Barbier, 1er juillet 1720.

CHUTE DU SISTÈML. 565

rent le Parlement à refuser son approbation. «La cour, toutes les chambres assemblées^ arrête et ordonne que le roi sera trèshimiblement supplié de vouloir bien la dispenser de l'enregistrement de cet édit^ ; » et le même jour elle le rendit au procureur général.

Le régent fut très irrité. Il aurait volontiers renvoyé le chancelier , dont il accusait la mollesse-; mais il n'aurait su à qui donner les sceaux. Il voulut au moins punir sévèrement ceux qui détruisaient une concorde si nécessaire et qui donnaient l'exemple alors si dangereux de la rébellion. Le 18 juillet^ il assembla un conseil secret auquel il appela les ennemis les plus déclarés du Parlement^ le duc de La Force et Saint-Simon-^. Il exposa a rétat des choses, la nécessité de prendre promptement un parti, » et déclara que le seul qui lui parût convenable était d'exiler la cour à Blois. a Tous opinèrent à Tavis de M. le duc d'Orléans, » et Saint-Simon triomphait déjà, lorsque le chancelier, soutenu par Dubois, parvint, à force d'instances, à obtenir que les magistrats seraient envoyés à Pontoise, et non à Blois *. Le châtiment était moins rigoureux ; mais Pexil seul, quel qu'en fût d'ailleurs le lieu, était une humiliation qui devait plier la cour à Tobéissance. Le secret de cette délibération fut fidèlement gardé, et le Parlement resta trois jours dans une fausse sécurité ; fier de sa propre résistance et de l'appui qu'il croyait trouver dans le peuple, il refusa même encore de céder aux ordres réitérés du régent -^ La sentence fut exécutée. Le samedi, 20 juillet, le Parlement reçut la déclaration du roi, qui le transférait à Pontoise; et, surpris par cette disgrâce imprévue, il n'osa pas refuser l'enregistrement d'une ordonnance qui ne portait préjudice qu'à lui seuP\ Il ajouta cependant que le roi

* Conseil secret, 17 juillet.

' Saint-Simon, XXXIV, 133.

^ Les autres membres étaient : le régent, M. le duc, le chancelier, Dubois, La Vrillière, le Blanc et Silly.

* Saint-Simon, XXXI V. — 136.

^ Journal de Vavocat Barbier, iS juillet 1720.

** Saint-Simon dit que « le parlement avait refusé renregistremeut de l'édit de la translation à Pontoise , » et qu'il ne céda qu'à un ordre réitéré. Il

â66 CHAPITRE X.

serait a très-humblement supplié de faire attention à tous les inconvénients et conséquences de la présente déclaration, et de recevoir le présent enregistrement comme une nouvelle preuve de sa profonde soumission ^ : » peut-être espérait-il que le régent se contenterait de menacer. Mais le lendemain, dès quatre heures du matin, un officier et quatre mousquetaires venaient frapper à la porte des présidents et des conseillers, et leur intimaient Tordre de se rendre, dans l'espace de quarante-huit heures, au lieu qui leur avait été désigné. En même temps, un détachement de mousquetaires s'établissait dans la maison de M. de Mesmes; le palais et toutes ses avenues étaient occupés par des escouades du régiment des gardes ^ ; de nouvelles troupes arrivaient de tous côtés 3, et des postes étaient secrètement disposés sur la route de Pontoise*. Le régent ne voulut recevoir dans la journée aucun des officiers de la cour, et, afin d'ôter tout prétexte à la désobéissance, il fît remettre, dans la soirée, au procureur général iiOO,000 livres qui devaient être prêtées à ceux qui en auraient besoin pour le voyage. Il fallut se résigner à partir. Pendant qu'* des mousquetaires logeaient dans le palais et dans la grand'chambre, comme dans une ville prise d'assaut, et parodiaient, pour se distraire, les juges et la justice 5, la cour allait s'installer au monastère de Saint-François des CordeliersS et semblait s'appliquer à justifier par sa conduite les rigueurs du régent. On jugea peu à Pontoise ; les avocats avaient presque tous refusé de partager cet exil', et les magistrats aimaient mieux songera leurs plaisirs qu'a leurs devoirs : il fallut établir à Paris une

donne même l'arrêt de la cour, daté de Pontoise, 27 juillet, ( XXXIV, 139 ). Mais je trouve ce même arrêt dans les registres du Parlement à la date du samedi 20 juillet ; C. sec. X, 842", f. l6i ].

* Conseil secret, X, 8427, 20 juillet.

* Journal de l'avocat Barbier, 2l juillet. — Saint-Simon XXXIV, 137.

* Journal de l'avocat Barbier, 21 juillet. "* Lemontey, chap. IX.

^ On leur apporta pour déjeuner un pâté et des saucisses. Ils les jugèrent et coudamnèrent « les saucisses au feu, et le pâté à être rompu. » Un autre jour ils instruisirent le procès d'un chat, qu'ils pendirent.

« Cons. secret, V, 8427, f. 162. — ^ Journ. de l'av. Barbier, 23 juillet.

eHUTfi UU SYSTÈME. 267

chambre extraordinaire pour appointer tous les procès qu'avait négligés le Parlementa M. de Mesmes habita avec toute sa famille le beau château du duc de Bouillon -, et trompa les ennuis de Texil par des fêtes brillantes. Tous les jours il tint «table ouverte pour cinquante personnes, à dîner et à souper -^ » Tout le monde y fut admis, depuis les présidents et les conseillers qu'il recevait lui-même, jusqu'aux greffiers à qui son secrétaire faisait les honneurs d'une seconde table ; le soir on se réunissait au salon, et, au miheii des jeux et des rires, on se vengeait du régent par d'amères plaisanteries 4. Et pourtant, c'était le régent qui payait ces plaisirs : pendant le séjour à Pontoise, il fît passer secrètement plus de 300,000 livres au premier président^. Quelques magistrats, dont le prince ne soutenait pas le luxe, se ruinèrent à imiter ces prodigalités : l'un donnait un diner qui lui coûtait 7,000 livres ; l'autre tenait une table de vingt-cniq couverts et avait amené de Paris huit aides de cuisine^. Ces folies déshonoraient un corps que la dignité dans la disgrâce eût rendu respectable.

Cet exil détruisit les dernières espérances du Parlement. Deux fois on avait flatté sa vanité, en lui laissant croire qu'on l'admettrait au partage de l'autorité, et deux fois on avait trompé son attente. Entouré de respects le jour où l'appui de son nom avait été nécessaire, il s'était vu bientôt négligé par un prince d'autant moins disposé à accepter les résistances qu'aucune loi ne le forçait à les subir. Quand il avait voulu manifester son mécontentement par une opposition ouverte, il avait été vaincu et humilié : la première fois par le lit de j ustice et par l'exil de quelques-uns de

» Saint-Simon, t. XXXIV, p. 176. — Cette chambre, présidée par d'Armenonville, tenait ses séances aux Grands- Augustins.

2 Saint-Simon, t. XXXIV, p. 137. — Journ. de l'av. Barbier, 23 jaill. 1720. — L'un dit qu'il appartenait au duc de Bouillon^ l'autre au duc d'Albret. Le duc d'Albret était fils du duc de Bouillon.

Page 1