SUR LA BANQUE D'AMSTERDAM ET LA BANQUE D'ANGLE- TERRE
Law avait étudié en Angleterre et en Hollande la constitution et les opérations diverses des banques. Il avait fait plus; il avait servi quelque temps comme employé dans celle d'Amsterdam afm d'en pénétrer plus sûrement les secrets. C'étaient les établissements les plus célèbres en ce genre que possédât alors l'Europe, et ce furent les modèles sur lesquels il composa lui-même les principaux règlements de sa propre banque. Il est utile d'en connaître le mécanisme.
Au xyi*^ siècle, Amsterdam fut le centre du commerce du monde. L'argent de toutes les nations y affluait sans cesse, et sans cesse en sortait pour acquitter les dettes de son immense commerce. Ce perpétuel et inutile mouvement de numéraire dut faire naître l'idée d'une banque; la perte, que les variations et l'incertitude de tant de monnaies différentes, inégales par le titre ou usées par le temps, faisaient subir au change de cette place, en rendit l'établissement nécessaire. On voulut substituer aux diverses pièces anglaises, flamandes, françaises, allemandes, une monnaie idéale et fixe, et, en 1G09, on créa à Amsterdam une banque : elle fut dans le principe et resta toujours banque de dépôt.
Les commerçants et les banquiers de tous les pays purent y déposer des monnaies de tout temps, de tout poids et de tout titre : la banque les recevait pour leur valeur intrinsèque, les faisait frapper de nouveau en monnaie de banque qui restait dans ses caisses ; et, après avoir déduit les frais de fabrication, elle ouvrait au dépositaire un crédit égal à la somme qu'il avait confiée. Elle ne déli\Tait pas de billets de circulation ; un simple reçu et l'inscription du créancier sur le grand livre constataient seuls la propriété d'un argent qu'on ne pouvait plus retirer dès qu'il avait été déposé. Mais d'ailleurs nul n'y songeait ; cet argent avait deux des avantages les plus vantés par Law : la valeur en était invariable, et le déplacement plus facile que celui de toute espèce de monnaie. Le négociant, qui avait un compte ouvert sur le grand livre, envoyait à la banque les lettres de change tirées sur lui, et les com.mis par un simple transfert d'écriture le débitaient pour
la somme indiquée et passaient sa créance au compte du tireur. Il faisait ses recouvrements sans plus d'embarras; tous les négociants, ses débiteurs, qui comme lui avaient un compte en banque, donnaient un ordre de payer ; et par un nouveau transfert il se trouvait crédité de toutes les sommes qui lui étaient dues. De plus cet argent n'était exposé pour le dépositaire à aucune chance de perte et de destruction ; la ville d'Amsterdam s'était portée caution et un conseil d'administration, toujours actif el souvent renouvelé^ assurait la fidélité des opérations. Aucun dépôt ne devait être distrait des caisses, ni employé à aucun usage. La direction appartenait aux quatre bourgmestres régnants^ magistrats annuels et choisis parmi les notables de la ville. Tous les ans, avant d'entrer en fonctions, ils visitaient le trésor, le vérifiaient en le comparant avec les livres, le recevaient sous serment, et à la fin de l'année le rendaient à leurs successeurs avec la même solennité. Le succès d'une pareille institution n'était pas douteux et ne se fit pas longtemps attendre. La monnaie courante perdait environ 9 pour cent à Amsterdam du xvii* siècle; et l'argent de banque produisit dès sa création un agio ' qu'il conserva presque toujours. Cependant cet agio était sujet à de dangereuses variations, tantôt descendant presque au pair et tantôt montant à 9 pour cent ; la banque tempéra ces excès, en déclarant qu'elle vendrait en tout temps de l'argent de banque à 5 pour 100 de bénéfice et qu'elle l'achèterait à 4 pour 100; cette monnaie garda ainsi sur les autres un avantage plus modéré et plus constant. Mais Law n'eut pas connaissance de ces dernières mesures : elles appartiennent à la seconde moitié du XYiir siècle.
La banque joignit à ces comptes un autre genre d'opérations. Elle reçut en dépôt les lingots d'or et d'argent, et, avec cette garantie, ouvrit sur ses livres des crédits toujours inférieurs de 5 pour 100 à la valeur que ces mêmes lingots avaient à la monnaie. Encore devaientils être retirés dans le terme de six mois, sur la présentation du récépissé, et échangés contre une valeur égale d'argent de banque, après avoir acquitté le droit de garde qui était d'un quart ou d'un demi pour cent. Si ces formalités n'étaient pas remplies dans les délais prescrits, les lingots tombaient en banque, c'est-à-dire que les possesseurs ne pouvaient plus les réclamer, et que, perdant la retenue de 5 pour 100 qui leur avait été faite^ ils n'avaient plus droit qu'au crédit que la banque leur avait ouvert. De toute façon, la banque ne se dessaisissait d'aucune valeur ; ou elle gardait le hngot, ou, si le possesseur le retirait, elle en recevait la valeur en argent et ne rayait pas pour cela le nom du dépositaire de son livre de crédit. Le possesseur du récé-
1 On entend par agio la plus-value d'un titre quelconque sur sa valeur nominale. Ainsi, lorsque la rente 5 p. 0,0 est cotée à 103 francs, on dit que l'agio est de 3 francs.
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pissé qui voulait reprendre son 'or^ achetait sur la place de l'argent de banque, et le possesseur d'argent de banque qui voulait avoir des métaux se procurait des récépissés : delà un commerce actif de papiers et un échange continuel et facile de billets et de métaux qui s'opérait sans compliquer le travail de la banque.
Cette institution, étabhe sur de tels principes, semblait inébranlable ; la crédulité publique lui supposait des trésors fabuleux, tandis qu'Adam Smith n'évalue guère ses dépôts, en 1785, qu'à 33 millions de florins (69,300,000 francs). Elle jouissait de la confiance, et elle avait prouvé qu'elle la méritait pendant la crise de 1672. Les Français avaient passé le Rhin ; aucune armée ne pouvait plus les arrêter, la Hollande semblait conquise, et la banque prête à tomber aux mains des ennemis. Tous les négociants s'empressèrent à l'envi de réclamer leurs dépôts pour les sauver du pillage. La banque les paya tous, et, en répondant à toutes les demandes, fit éclater son intégrité ; on reconnut même dans l'argent qu'elle donnait un grand nombre de pièces qui portaient les traces du feu : elles étaient restées dans les coffres depuis un incendie qui avait éclaté quelques années après l'établissement de la banque.
Et pourtant Law y découvrait des causes de ruine. Malgré le préjugé si favorable de 1672, il ne pouvait croire qu'un étabhssement qui ne devait jamais rendre ce qu'il recevait n'abusât pas un jour de ses dépôts, et il déclarait «qu'il était persuadé, par sa conduite présente, qu'elle n'avait pas en caisse les sommes qu'elle devait ^ » Il avait raison. Lorsque, après la bataille de Fleurus,les Français y pénétrèrent pour la seconde fois en 179i, il fut constaté que le gouvernement hollandais avait disposé d'une partie des dépôts pour prêter soit à la ville d'Amsterdam, soit à la Compagnie des Indes, soit aux provinces de Hollande et de West-Frise, une somme de 10,624,793 florins (22, 312,065 fr. 30 c.) que ces corporations étaient hors d'état de restituer.
Law avait plus de syraptathie et plus d'éloges pour la banque d'Angleterre qui, à titre de banque de circulation, se rapprochait davantage du but qu'il se proposait lui-même d'atteindre. « Avant que la banque fût établie, dit-il, le royaume avait de la peine à trouver de fargent sur les fonds donnés par le parlement, quoique la nation dût peu alors, en comparaison de ce qu'elle doit à présent, et que le roi payât un intérêt plus fort. De même les particuliers donnaient jusqu'à 8 et 10 pour cent par année, et un pour cent par mois en négociant les lettres. Depuis cet établissement, le roi et les particu-
; * Lav7. — Mém. sur tes hanques, p. 557.
liers trouvent ies sommes nécessaires à leurs affaires a un intérêt plus modique *. »
La banque a en effet relevé le crédit de l'Angleterre. La révolution de 1688, la nécessité où se trouvait Guillaume de répandre de l'or pour augmenter le nombre de ses partisans, les soulèvements des jacobites écossais et les difficultés d'une guerre toujours malheureuse qu'il soutenait depuis cinq ans contre Louis XIV, avaient obéré les finances : le parlement venait de voter encore^5, 500. 000 livres sterling de subsides, en 1693. En 1694-, deux projets de banque furent présentés :^ le docteur Hugues Chamberlain proposait d'émettre des billet hypothéqués sur des immeubles : c'eût été une banque territoriale du genre de celle que Law imagina pour TÉcosse ; ^Yilliam Paterson proposait de réunir des fonds susceptibles de transfert et représentés par des billets de crédit qu'assurerait toujours une forte réserve de métaux. Son plan fut préféré, et, le 27 juillet 1694. la banque fut érigée en corporation, malgré la vive opposition que ce bill avait rencontrée dans la chambre des communes, où des orateurs avaient prétendu que c'était enlever des capitaux au commerce et fournir des armes au despotisme 2.
Cet établissement, dans son organisation multiplie, embrassait trois sortes d'opérations très-diférentes : il était à la fois banque de dépôt, bureau de crédit et caisse du trésor.
Comme banque de dépôt, il ouvrait ses caisses et ses li\Tes aux négociants dont il acquittait les dettes et recevait les créances au prix d'une légère rétribution; il acceptait l'argent et les lingots que les particuliers voulaient lui confier : c'est ce'que faisait aussi la banque d'Amsterdam ; mais celle-ci ne rendait jamais l'argent, et percevait un droit de garde sur les hngots ; à Londres, au contraire, le dépositaire pouvait, au jour où il en avait besoin^ venir réclamer son dépôt, et, s'il consentait à ne le retirer qu'après des délais prescrits, il touchait un intérêt. Cette institution était fondée sur des principes plus larges que la première : mais pour rempHr ces conditions, il lui fallait des bénéfices plus considérables.
C'est au moyen du crédit qu'elle les obtenait, et par là elle rendait encore, en s'enrichissant elle-même, un nouveau service au commerce. Elle mettait en circulation des billets au porteur, payables à vue. Ces billets n'augmentaient pas la richesse publique; ils ne faisaient qu'en changer la forme, substituer le papier à la monnaie, et la monnaie contre laquelle ce papier avait été échangé et h^Té au public pouvait
' Law, Mém. sur les Banques, p. 560.
- Montesquieu fait à peu près la même objection contre l'établissement des banques dans les monarchies absolues. « Dans un gouvernement pareil il n'y a jamais eu que le prince qui ait eu ou qui ait pu avoir un trésor, et partout où il y en a un, dès qu'il est excessif, il devient d'abord, le trésor du prince. « Esp. des Lois, liv. XX, ch. 10.
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rester dans la caisse comme garantie de la solidité de la banque : c'est pourquoi ces bank-notes, comme on les appelait, furent acceptés partout sans difficulté. Cependant il eût été inutile que tout ce numéraire restât enfoui et improductif dans les caves. Si on répandait en billets une valeur de 100,000 livres sterling, il ne serait pas probable que les 100,000 livres fussent redemandées en même temps : la circulation, en temps ordinaire, reste presque constante; si chaque jour un certain nombre de billets viennent se présenter au remboursement, il en sort un nombre à peu près égal échangé contre de l'argent : il faut des événements extraordinaires, semblables à l'invasion de la Hollande en 1672, pour vider les caisses d'une banpe. Sur 100^000 li\Tes, 75,000 peuvent le plus souvent suffire à toutes les fluctuations du crédit, et la banque peut disposer à son gré des 25,000 autres qu'elle rend sous forme de prêt à l'industrie qui leslui a confiées. C'est ce que fit la banque d'Angleterre; avec cet argent, elle avança des fonds aux négociants, soutint les grandes maisons dans les moments de crise,, escompta les lettres de change et les autres effets ,'du commerce, et étendit son influence bienfaitrice jusqu'à Amsterdam et à Hambourg.
L'Etat, qui l'avait créée pour relever son crédit, lui fit des emprunts fréquents et considérables. Le premier*apital avait serri à entretenir des troupes contre Louis XIV, et, chaque fois que le gouvernement se trouva embarrassé, il eut recours à la banque, paya avec ses billets, ou lui fit des demandes d'argent auxquelles elle répondit toujours par une émission nouvelle d'actions. Elle recevait de ces sommes un intérêt qui augmentait ses propres capitaux et grossissait le dividende de ses actionnaires. Peu à peu elle devint en quelque sorte la fermière générale des impôts du royaume, avança à l'Échiquier la valeur de contributions qui n'étaient pas encore levées, et administra la dette publique, dont elle paya les intérêts. Mais ces relations trop intimes avec l'État faillirent plus d'une fois lui être funestes; les grandes crises politiques de l'Angleterre ont ébranlé son crédit, et deux fois l'ont forcée à suspendre ses paiements.
Le fonds de la banque était de 1,200,000 livres. Le roi fut déclaré directeur de la Compagnie de la banque d'Angleterre dont le privilège devait durer onze ans. Les 1,200,000 livres furent immédiatement cédées au gouvernement qui payait en retour un intérêt annuel de 100,000 livres S et pouvait, à partir de 1705, dissoudre la société, en prévenant un an d'avance et en remboursant le principal de la créance : les conditions étaient avantageuses^ et l'intérêt considérable. La banque n'eut pourtant pas d'heureux débuts ; en 1096^ elle fut obligée de suspendre ses paiements pendant une refonte des monnaies, et ses
* 96,000 livres comme intérêt de la dette, et 4,000 livres pour frais de régie.
billets perdirent 20 p. 0/0 *. Un nouveau versement de fonds qui porta son capital à la somme de 2, 201, 171 livres 10 schellings rétablit ses affaires et lui permit de reprendre le cours de ses opérations. Elles réussirent mieux cette fois, et la confiance fut telle qu'au milieu de la guerre de la succession d'Espagne, en 1708, elle put verser à l'Echiquier -400,000 livres sans exiger d'autres intérêts que l'annuité de 100,000 livres qui lui était payée depuis sa création : l'État n'empruntait plus qu'à 6 p. 0 0. Il est vrai de dire que Marlborough se trouvait à la tête des armées anglaises et qu'on était dans l'année de la bataille d'Oudenarde. Par le même bill, elle s'engageait à annuler pour 1,775,027 livres 17 schellings de billets de l'Échiquier dont l'intérêt lui était également payé au taux de 6 p. 0/0; sa créance sur l'État s'élevait ainsi à 3.375,027 livres 17 schellings, et s'accrut encore, en 1716, de deux autres millions par une semblable liquidation^.
Le capital de la banque devait être augmenté dans les mêmes proportions; doublé d'abord en 1708. il fut, par deux appels de fonds successifs, porté, en 1710, à 5,559,995 livres 14 schellings 8 deniers, et, pour récompense de ses services, la Compagnie obtint un bill par lequel il était défendu de créer dans toute l'Angleterre d'autres banques formées de plus de six associés. Depuis cette époque elle est toujours restée la banque générale des États Britanniques et le plus puissant des établissements de crédit en Europe.
C'est ainsi que la vit Law au commencement du xyiif siècle, et il dut être frappé delà grandeur de cette institution. 11 l'aurait été bien plus encore, s'il eût été témoin des efforts gigantesques qu'elle fit à la fin du xviu^ et au commencement du xix^ siècles pour soutenir la Grande-Bretagne dans sa lutte contre la République et contre Napoléon. L'entretien des armées et les subsides payés aux étrangers avaient enlevé à l'Angleterre une grande partie de ses métaux. Le change était tombé ; tous les possesseurs de billets accouraient à la banque ; ses caisses s'épuisaient et la foule grossissait toujours. Le danger était imminent, et, le 26 février 1797, un arrêt du conseil décida que tous les paiements en espèces seraient suspendus. Une pareille mesure aurait dû ruiner le crédit: l'intérêt et le patriotisme des principaux banquiers et négociants de Londres le soutinrent. Ils s'engagèrent à recevoir les billets au même titre que l'argent, et ils le firent, sans que ce papier-monnaie éprouvât de dépréciation. Ce ne fut qu'à partir de 1800 et surtout de 1809 que l'imprudence des directeurs compromit la tranquilhté publique par des émissions trop considérables % et, après que
* Law, Mém. sur les Banques, p. 573.
- Adam Srnith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, li\. II, ch. 2.
5 La somme de ses billets qui n'avait jamais dépassé 17,500,000 hvres. s'éleva rapidement, de 1808 à iSlOJusqu'à 22,541,523 livres.
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TEmpire Français eut été détruit, l'Angleterre paya sa victoire par une épouvantable crise commerciale qui entraîna la chute de 240 banques particulières *. Mais la banque d'Angleterre reprit ses paiements en 1819, et, durant cette longue agonie, elle avait encore pu avancer de fortes sommes à l'Etat, quelquefois même sans exiger d'intérêt ; ; son capital s'était élevé à 14,553,000 livres, et sa créance sur l'État à 14^686,800. Outre Tintérêt de cet argent, elle recevait tous les ans 270,000 livres pour l'administration de la dette publique, et assurait à ses actionnaires un dividende de 8 p. 0/0 ^.
* Sur ces 240 banques, 89 furent accusées de banqueroute.
* En 1800, elle prêta 3,000,000 livres sterling sans intérêt jusqu'à la paix. En 1816, elle consentit à continuer ce prêt à raison de 3 pour cent.
' Depuis 1834, le capital de la banque a été, par suite de remboursement, réduità 10,914,750 livres; la dette de l'iit'it à 11,048,550 livres, et l'administration de la dette à 150,000 livres.