‹ Recherches historiques sur les croisades et les TempliersChapitre 13 sur 40 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Des Tournois.

L'institution des tournois est trës-ancienne^ quoique plusieurs auteurs s'accordent* à eu attribuer l'invention à Geojffrojr de Preuillj , en 1066 (i) y mais il parait certain que ce baron ne fit que renouveler à cette époque les réglemens de cet exercice, en y ajoutant de nouvelles manœuvres.

Ce genre d'amusement était particulièrement affectionné par la noblesse en temps de paix. On s'y exerçait à manier la lance et l'épée , à bien se servir du bouclier^ et principalement à se tenir ferme à cheval y et à soutenir les plus vaillans assauts sans se laisser désarçonner. Les chevaliers qui tournoyaient étaient tellement équipés de toutes pièces qu'ils étaient , pour ainsi dire y invulnérables : aussi avaient-

(66) ils besoin d'une grande adresse pour se maintenir à cheval , car une fois qu'ils étaient renversés à terre , ils ne pouvaient plus se relever, et ils étaient en danger d'être foulés par les pieds de leurs propres chevaux y ce qui était très - fréquent dans les combats , et ce dont on peut aisément se convaincre si l'on examine en détail toutes les pièces dont se composait l'armure des anciens chevaliers et leur poids.

Il est certain que les tournois étaient une espèce d'école où la jeunesse s'exerçait à l'art militaire ; c'est pour cela que les anciens auteurs désignent ce genre d'amusement sous le nom àe jeux militaires y exercices militaires ou préparation à la guerre, et ce n'est que, depuis qu'on introduisit dans cet exercice une ma^ nœui^re tournojant€y qu'il prit ce nom àe tournoi.

Il y avait des prix pour ceux qui combattaient le mieux ^ on nommait des juges pour examiner les armes des combattans qui devaient entrer en lice , et pour adjuger le prix à ceux qui le méritaient.

« Les chevaliers tournoyaient ctépées rabéU- » tues , dit un ancien auteur , les taUlans et » pointes rompus , et des bâtons tels quà.

» tournois appartient et devaient J)*apper de M haut en bas sans tirer ne sans sagner, »

Ces épées se nommaient glaii^es courtois, armes courtoises. Les chevaliers qui manquaient aux réglemens perdaient le prix du tournoi que les dames décernaient au vainqueur, et payaient une amende. Si les croisades ne furent pas Torigine de Tinstitution des tournois , on sent cependant quelle importance et quel lustre elles durent leur donner. Aucun divertissement n'était ^ davantage dans Fesprit du siëcle qui n'estimait que le courage personnel , la force et l'adresse dans le maniement des armes. Les guerres contre les Sarrasins , qui presque tous combattaient à cheval, rendirent ces qualités encore plus nécessaires, et par-' conséquent les tournois plus fréquens , plus nombreux, plus intéressans. Ces jeux, qui se bornaient auparavant à la cour d'un prince ou d'un seigneur , devinrent le rendez-vous de la noblesse de toutes les nations de l'Occident qui s'étaient rapprochées, et qui avaient appris à seconnaître. L'émulation , le désir d'y briller enflammèrent toutes les âmes (2). Vers le milieu du douzième siècle , l'usage des toui> nois devint général en Allemagne. Il s'introduisit plus tard en Angleterre , où le roi

(68) Etienne qui régna de 1 135 à 1 153 , et son successeur Henri II, qui x^égna jusqu'en 1 189 , s'y opposèrent. Il n'en fit que plus de progrès sous Richard-Cœur-de-Lion (3), qui était lui-même im des plus adroits à ces exercices. Les tournois s'établirent encore plus tard en Italie , où Charles d'Anjou les porta , en laôS, quand il s'empara de Naples et de la Sicile (4).

Si l'on en croit Jean Cantacuzene (5)^' ces jeux ne furent en vogue , à Constantinople , que vers l'an i326. Mais il paraît plus sur de s'en tenir au témoignage deCinnanus, excellent historien, guerrier lui-même, et témoin oculaire qui parle des tournois qui eurent lieu sous l'empereur Manuel (6). Quoi qu'il en soit, les chevaliers Francs paraissent avoir excellé dans Fart de jouter, et la princesse Anne Comnène , que l'abbé deVertot soupçonna d'avoir été en secret touchée des grâces chevaleresques du prince Boémond , avoue sans détour cet avantage des chevaliers occidentaux. Mais ce que ceux-ci apprirent en Orient, ce fut à imiter le faste et le luxe (7) inouïs de la cour de Constantinople. Et comme les tournois étaient les solennités auxquelles les princes et les seigneurs attachaient le plus d'intérêt , ce furent aussi celles où ils étalèrent avec le plus de profusion

(69) . leurs trésors , et où ils déployèrent cette magnificence dont ils avaient pris des leçons à la cour des empereurs grecs. On peut juger combien ces superbes jeux où la vanité et toutes les passions jouaient un si grand rôle ^ où la beauté distribuait les prix ^ qui furent enfin , pour le moyen-âge , ce qu'avaient été les jeux olympiques pour les beaux temps de la Grèce ; on peut juger, dis-je, combien ils contribuèrent à soutenir l'institution de la chevalerie , et à alimenter l'esprit de bravoure et de galanterie qui l'animait. Ils devinrent plus brillans à mesure que les richesses augmentèrent en Europe, et même quand ils eurent survécu à la véritable chevalerie aux quinzième et seizième siècles (8). Ils furent au reste plus utiles et plus bienfaisans qu'on ne le pense d'ordinaire. Si , d'un côté y ils établirent une distinction de caste dans la noblesse même par l'introduction des quartiers , des noms et armes , et par la difficulté des preuves pour l'admission aux tournois , d'un autre côte , ils attachèrent aussi à la moralité et à la vertu un très-haut prix et une distinction éclatante , puisque , pour y paraître , on exigeait du chevalier les preuves d'une conduite sans reproche ; ce «jui rendit la vertu et les bonnes mœurs (9) des

(70) qualités de haut parage, dans les idées de ce temps, et contribua à les maintenir parmi les premières classes de la société (lo).

^T-'oled

Di: CHAPITRE VI.

(i) Si Ton entend simplement par tournois des jeux militaires , les Grecs et les Romains ont eu les leurs ; les peuples sauvages môme en ont. On ne saurait nier que Henri, dit V Oiseleur , n'ait fait célébrer à sa cour de pareils jeux dès le dixième siècle ( V. la Dissertation de G. Schubart : De ludis eqitestribus), Ducange, dans son Glossaire , à Tarticle torneamenUim , s'efforce d'établir que les tournois furent inventés en 1066 , par Godefroy de Previlly ou de Preuilly , gentilhomme français. Quoi qu^il en soit, les autorités qu'il allègue prouvent du moins que les tournois se perfectionnèrent en France , et que ce fut là qu'ils prirent la forme qu'ils conservèrent pendant le reste de leur durée en Europe.

(2) Ducange , dans son édition de Joinville , a donné un morceau classique sur l'histoire des tournois , c^est sa sixième Dissertation.

(3) Richard I*^', roi d'Angleterre, surnommé Cœurde- Lion y contemporain de Philippe-Auguste, ayant éprouvé trop souvent l'avantage que Texercice des tournois donnait à la gendarmerie française sur ses troupes, en introduisit l'usage dans son pays , et bientôt cet usage se répandit dans tous les autres états de l'Europe.

(4) La preuve en est établie dans l'édition de Joinville par Ducange , sixième Dissertation , p. 167.

(5) Jean Gantacuzène , hist. i , 4-2*

(6) Hist. Manuel III , p. i34.

(7) ^' ^ ertot , dans son Alexiade , édition de Paris , pag. 277.

(8) Les meilleures bibliothèques de France et d'Europe .conservent des monumens précieux sur Tordre et le cérémonial observés dans les tournois. Celle de Dresde possède un manuscrit de René d'Anjou , orné de trente-trois petits tableaux en miniature , et qui traite des tournois vers le milieu du quinzième siècle. Le professeur Wilcken , de Heidelberg , en a donné une notice pleine d'intérêt , dans la seconde partie d'une collection fort estimée que publient quelques professeurs de celte université , sous le titre d'études ( studien ).

(9) Elles dérogèrent beaucoup par la suite , et de- Yinrent , à certaines époques , très-reliicliées.

(10) V, Alexarulre fjrnofr. Musée des nionuniens français , sixième édition , p. i38 ; les IVIénioires de Tacadémie des inscriptions, t. 18, p. 3i i , et Héeren, de rinfluence polit, des croisades, p. 21 4*

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