DU CHAPITRE PREMIER
(i) Ce fut Grégoire Vil qui , le premier , dressa le plan d'une croisade pour la délivrance des Saints- Lieux ; il voulut engager Tempereur Henri IV à se croiser ; mai» il n'y put réussir. tJrbam II , un de ses successeurs , fîit plus heureux ; un Français nommé Pierre rHermite , natif d'Amiens ^i étant revenu de la Terre^Sainte , en 1094.Î se plaignit des vexations que souffraient les pèlerins , parla d'une manière si vive et fit des tableaux si touchans., qu'il trouva moyen d'engager le pape à convoquer, en 109^ , un concile à Clermont en Auvergne , et à y faire adopter les croisades.
L'expédition de l'empereur Zimiscès contre les Sar-
rasiDS.5 en 972 , ne peut être mise au nombre des croisades y. quoiqu'elle eût le m|me but que celles-ci»
(2) La prise de Jérusalem , par les croisés ( le 5 juillet 1099 ) , Alexis Comnène étant empereur d'Orient, Henri ly y empereur d'Occident, et Urbain II, chef de l'Eglise romaine , fut le seul résultat de ce prodigieux armement qui épuisa l'Europe d'hommes et d'argent , et dont les conséquences ont été si faitales à tous les souverains qui prirent part aux croisades. Il faut cependant convenir avec Ferrand que cette mémorable entreprise a exercé une grande influence sur l'Europe , et qu'elle présente un tableau bien intéressant, celui de la barbarie marchant sans le savoir à la civilisation ( V. Ferrand, Esprit de l'hist. , 5* édit. , t. 2 , p. 507 ).
(3) (V. Serieys , épitome de l'hist. moderne , Paris, i8o5, p. 96 et ii3. )
( 4. ) Neuf dés chevaliers français qui avaient suivi Godefroy de Bouillon à la conquête de la Palestine , se consacrèrent à protéger , contre les attaqués et le brîg&ndage àe^ musulmans , les pieux voyageurs, qui , de toutes parts, accouraient à Jérusalem. L'exemple de ces Français excita le zèle de beaucoup d'autres guerriers qui se joignirent à eux. Cette milice généreuse parut bientôt avec gloire dans les champs de bataille. Ainsi se forma l'ordre religieux et militaire des chevalliers du Temple , ou Templiers, qu'on appela aussi les soldats du Christ, la milice du Temple
* ( i3) de SaloiâOD , la milice de Salomon ( V. Raynouard , monumens hi«t. relatifs à la condamnation des Chevaliers du Temple, etc. , Paris , i8i3 ).
(5) ( V. FEssai sur les mœurs et Tesprit des nations , el l'hist. du Parlement de Paris. )
( i6) fiefs, on la trouve avant cette époque. Et, si l'on ne voulait entendre par nobles que les plus distingués d'entre les citoyens , nobiles y on trouverait déjà , avec Tacite (2) ,
. une pareîfle noblesse dans les forêts de la Germanie.
Nous disons que la noblesse, conférée par les fiefs ou par les charges , était plus ancienne que les croisades parmi les nations d'origine germanique. Cette noBlesse n'était composée que de la classe de la nation qui s^était élevée, tandis que le reste était, pour la plus grande' partie, devenu serf, c'est-à-dire soit des feu-dataires et officiers des grands vassaux , sdit^ dé ceux de la couronne, moins estimés d'abord que les libres possesseur^ de terres : ces feuda*tiaiire» et ces officiers étaient devenus, à la longue, les plus considérés , parce que la classe de ces premiers propriétaires fonciers s'était pres* qû'éteinte. D'ailleurs les fiefs et offices devenant coinme héréditaires dans les familles , cette sorte de rang et de noblesse le devenait-
^ussi d'elle-même et sans autre formalité dan$ un temps où tdtit prenait une forme au hasard, sans qu*oh s'embarrassât de rien fixer ni de rien régflef. Parmi ces nobles s'était déjà glissée aussi la distinction de la haute noblesse^ pnn-^
( 17) cipes,procereSy qui apparemment eut pour base la prérogative que s'attribuèrent les vassaux de la couronne sur les autres. Elntre ceux-ci y les plus puissans s'élevèrent encore à un degré plus haut : tels furent .les archevêques, les évèques et quelques prélats entre les ecclésiastiques ; les ducs, maixjuis et comtes entre les séculiers : ils formèrent une nouvelle corporation qui prit , par excellence , le titre de pairs (3); en France et en Angleterre celui de princes, et seigneurs immédiats en Alle^ magne. Les premiers d'entre ceux-ci finirent par se distinguer encore des autres et par se réunir en un corps particulier , le collège des électeurs.
Il serait inutile de s'étendre ici sur l'histoire de l'origine des accroissemens successifs de la noblesse. A l'instant où commencèrent les croisades, cet ordre, qui formait en Europe la première classe de la société , tendait à marquer encore plus la ligne qui le séparait des classes inférieures. Cette séparation plus tranchante était une suite de l'établissement de la che^ Valérie y institution par laquelle la noblesse composait, plus que jamais, une caste par-ticulière, conformément à l'esprit de ce temps, . ami des corporations et de la distinction
( i8) des classes. Nous, aurons donc à considérer comment les croisades influèrent sur la dbevalme, dont il nous reste à développer Finstitutioa.
On crc»t communément que la chevalerie', cette association de guemers qui se Ancmërent aux aventures et à la vie héroïque (4), fiit un phénomène qui appartînt seulement au mojenâge^ mais on se trompe : lachevalerie peut arvt^hr eu^ au moyen-âge^ quelques formes particalières qui ne se trouvèrent point dans d'ianitres temps;,mais il est certain que d'autres peuples et d'autres siècles ont vu se former^ aussi dans leur sein^ des institutions semblables à la cke^ . Valérie. C'est dans les profondeurs de la nature humaine que repose le germe de pareilles institutions. Cette nature est telle ^ dans son déve^ loppement y que le sentiment et l'imagination exercent leur puissance bien avant la raison (5)^. Oies^ les nations^ comme chez les individus^ on voit cet état de fougue et d'exaltation^ cet état d'une inquiète activité qui cherche* à se déployer, succéder immédiatement à l'état sauvage et précéder celui d'une culture plus rafi&née. En un mot, les temps héroïques supposent des demî^barbares ; ils ne se montrent ni cke£ des sauvages ni chez des peuples tout-à-fait
('9) civilisés (a) ; mais^ à cette époque moyenne où la civilisation est déjà assez avancée pour cpie le soin de la nourriture et de la vie physique n'absorbe plus toutes les facultés^ et où^ cependant , une foule de foi*mes et de conventions sociales ne répriment point encore^ en mille manières^ le sentiment expressif de la force et de la liberté, naît le désir des faits extraordinaires qui conduit à d'extraordinaires entreprises 5 où, sans calculer timidement l'issue, on se trouve entraîné précisément par le gigan^ tesque, par le vague sublime de ces entreprises qui ouvre un champ libre à l'ardente fantaisie et qui en fait le plus haut prix. Pour en trouver des exemples dans l'antiquité, il faut se tl^ns^ , porter au temps de Samson ou à^Othoniel, chez les Hébreux^ de Jason, à! Achille y chez les Grecs j où l'on voit réalisées et confirmées, par la pratique, les considérations qui viennent d'être exposées. L'esprit aventurier de la chevalerie fat, au fond, tout-à-fait analogue à celui de ces temps héroïques de l'antiquité. H fut accompagné d'une certaine rudesse guemfere, parce que les armes étaient l'unique occupation
(a) Les temps héroïques de la Grèce en offrent un exemple, F", Pintroduction au Voya||;e du Jeune Anadiapsis.
(ao) de nos preux. Mais tout rude que fut cet esprit^ il était susceptible d'un essor noble et généreux qui eut lieu en effet et résulta de deux différentes causes. L'une était la religion et l'autre la galanterie ^ ou plutôt (parce que ce dernier mot a pris de nos jours une signification trop moderne, trop différente de celle des temps de la chevalerie) la courtoisie eîwers les dames. Le Christianisme qui donnait de la Divinité^ du monde surnaturel et du culte en général, des idées plus apurées que la mythologie des Grecs , disposait ces âmes neuves à une dévotion fervente , à une mysticité pieuse qui les exaltait et les rendait capables des plus grands sacr^jSices. L'ordre sacerdotal ou la hiérarchie qui avait alors une si grande puissance, nourrissait ces idées , et y joignait celle d'une soumission religieuse aux ministres des saints autels , aux vœux et aux pénitences qu'ils imposaient. Quant au respect envers le sexe, il était profondément uni au caractère des peuples germaniques , qui même dans l'état originaire et presque sauvage où nous les représentent les historiens (6) , montrent pour les femmes un respect qu'on chercherait en vain chez d'autres peuples placés au même degré de civiUsation.
(ai )
L'enthousiasme de la religion et l'enthousiasme de l'amour (7) , sont donc les deux traits qui caractérisent particulièrement les temps héroïques des nations franco-gern*aines, et qui donnent à l'héroïsme chevaleresque une physionomie toute différente de celle qu'il eut dans d'autres siècles et chez d'autres peuples. La chevalerie existait avant les croisades ; il est probable qu'elle naquit en France ^ et tous les monimiens historiques semblent fixef son berceau dans les provinces méridionales de ce royaume. Elles étaient celles où s'était conservé le plus de culture et de politesse dans les mœurs, et où les ténèbres de la barbarie qui couvraient presque tout le reste de l'Europe étaient les moins épaisses. La fréquente communication avec l'Italie , que favorisaient le voisinage et l'analogie d'idiome , fut sans doute une des principales causes qui entretinrent dans cette contrée l'urbanité qu'on remarquait surtout parmi les classes élevées. Il est de même hors de doute que Marseille y contribua en quelque chose. Cette ville , ancienne colonie grecque , qui avait été un siège des lumières sous les Romains , avait vu rarement cesser en entier ses communications avec l'Orient. Peut-être le voisinage des Maures d'Espagne a-i-t-il exercé
( aa ) aussi quelque influence sur la France méridionale ; cependant la difieraice de lan^e et de religion n'a pas du permettre que cette influence s'étendit très-loin , d'autant plus qae les pays maures de l'Espagne étaient séparés de la France par les marches d'Espagne ou petits royaumes chretiens assis sur la pente méridionale des Pyrénées. Sans en chercher des cau^ ses si éloignées , on doit reconnaître que <:es proyinœs méridionales de la France déjà séparées des autres avant le dixième siècle y et formant le royaume de Bourgogne^ et ensuite celui d'Arles , différaient essentiellement des provinces septentrionales : les mœurs y étaient plus douces , le régime de la féodalité moins oppressif^ la liberté individuelle plus respectée qu'ailleurs (8). La différence s'étendait jusqu'à qu'à l'habillement ^ aux armures et à la manière de vivre ^ et les vieux annalistes natio«naux remarquent^ à cette occasion^ que les Français du Nord étaient des barbares en comparaison de ceux du Midi (9). On comprend donc comment le caractère chevaleresque dut se former et s'ennoblir ici ; comment les tournois y les cours d'amour durent y briller de plus d'éclat ; comment les Troubadours durent y faire entendre des chants plus mélo-
( »3 ) dieux. Maïs quand il était simplemeot question de bravoure et d'entreprises périlleuses , les chevaliers des provinces du Nord ne le cédaient point aux autres. Les Franoa et surtout les Normands avaient apporté avec eux le goût des aventures guerrières : ils en donnaient sans cesse de nouvelles pi*euves par des expéditiofis aussi heureuses que hardies. Les capitaines normands qui avaient conquis la Basse* Italie y étaient devenus des princes souverains. De là ils étendaient leurs vues sur la Grëce et sur l'empire de Byzance. L'espoir de trouva en Orient de nouveaux ti^ônes les y attira surtout, ainsi que tant de seigneurs de France et des autres pays de l'Europe. Mais quant à la chevalerie , ce n'est qu'en France qu'elle avait pris, avant les croisades , un certain degré de consistance , qu'elle s'était formée en corporation , qu'elle célébrait ces tournois (lo), qui contribuèrent tant ensuite i l'étendre et à la maintenir. Nous en traiterons particulièrement dans un des chapitres suivans.
Ce fut pendant le cours des croisades et à leur occasion que l'esprit de chevalerie gagna le reste de l'Occident ; et si ce ne fut pas U seule influence qu'elles exercèrent sur l'état de la noblesse en Europe, on peut dire au moins
«que ce fut la principale. Ce sont les croisades seules qui fixèrent le caractère Je la chevalerie } elles enflammèrent et soutinrent le triple enthousiasme de la guerre ^ de la religion et de y amour qui en faisait l'essence.
L'ardeur guerrière de la chevalerie trouva dans les croisades un objet d'un intérêt général^ et qui lui donna une direction capable de la redoubler. Délivrer les lieux saints y les arracher des mains des infidèles , était le seul but qui put imprimer au courage des chevaliers le caractère de l'enthousiasme. Lui seul pouvait s'emparer de tous leurs sentimens , échauffer leur ame , exalter lem^ imagination. Il ouvrait devant eux une carrière de brillans exploits , de gloire , de renommée et de grandeurs qui se perdaient dans un lointain éblouissant. Tout^ jusqu'à leur ignorance en géographie , devait accroître leur illusion* Aller en Orient, dans la Terre Sainte , pour y combattre les Sarrasins : le chevalier Croisé , ceignant son épée pour cette merveilleuse expédition, pouvait-il n'être pas rempli d'un sentiment tout autre que celui qui l'animait lorsqu'il s'armait pour aller se battre contre son voisin ! La longueur du voyage , la multitude des objets nouveaux, la splendeur des villes ,
l'aspect des nations étrangères entretenaient l'exaltation de son ame. Le genre même de combat qu'il avait à livrer, combat où la force et la valeur personnelle décidaient du succès ^ était propre à éveiller et à nourrir la passion des aventures et des entreprises extraordinaire. Ce penchant né des croisades fut y même après elles^ dominant en Europe. Nos preux^ ne pouvant plus aller chercher des aventures en Terre- Sainte y en cherchèrent plus près d'eux, et devinrent des chevaliers errans (i i).
L'état de l'Eglise x^hré tienne, au moyen-âge, et son intime union avec làf politique avaient donné une teinte religieuse au cai*actère chevaleresque des peuples germaniques ; mais les croisades fortifièrent cette disposition. Leur objet était aussi religieux que militaire, puis-^ qu'il consistait à combattre les ennemis de .la foi. Disons plus:, il était d'une nature sublime et propre k élever, à ennoblir toutes les âmes. Ce n'était plus pour son intérêt, pour son avantage, que le guerrier chrétien allait combattre : c'était pom' l'honneur de la foi , pour l'Eglise, dont il était membre, pour Jésus ^ Christ , pour Dieu lui-même. Ainsi, (et les exceptions particulières ne pouvant fournir ici une objection valable) le chevalier apprenait à dé**^
(a6) daigner son intérêt personnel^ et à reconnaître quelque chose de plu$ digne ^ de plus haut^ à quoi il dévouait toutes ses forces çt sa vie. Cette noble élévation au ^ dessus de l'mtérét privé, ce dégagement de toute vue personnelle est et sera éternellement le signe qui distinguera ce qui est grand et généreux de ce qui est vulgaire et peu digne d'admiration. Veut*on voir cette remarque confirmée par Yvp des caractères les plus saillans entre les guerriers croisés ? Quç Ton considère le héros qui fut le premier à leur tête : Grodefroy de Bouillon , animé de l'héroïsme le plus constant , d'une varleur indomptée, mais adoucie par une ten-^ dre et ardenta piété, en offre un parfait modèle et comme un représentant de l'esprit dbevaleresque des croisades^ Quel désititéressèment en lui marque le début de l'entreprise , quels sacrifices en accompagnent Texé»cutionlet quelle humilité, quelle modération quand il a atteint le terme I Le vœu de toute l'armée lui donne l'autorité souveraine dans la Terre-Sainte; mais rien ne peut le contraindre à y prendre le titre et la couronne des rois. Il refuse ces honneurs avec toute l'énergie et J'hur milité de sa foi. « Non^ dit ce héros, je ne » porterai point une courfmne royale là oU
(«7) » mon Seigneur et Sauveur en a porté une d^ é^ » pineSé » Sahb doute, dans l'ai*mée croisée, tous les chefs n'avaient pas une ame aussi désintéressée et aussi pieuse. Mais en proclamant Godefroyle premier d'entre eux, ne pronvaientr ils pas, parle Ëiit, que tous devaient s'efforcer de lui ressembler, et qu'ils reconnaissaient en lui l'idéal personnifié du caractère chevale^ resqueleplus accompli (12)* L'esprit religieux que les croisades attachèrent de la sorte è ce caractère en devint dè^-^lors un élément constitutif. OlQ ne peut pas prétendre qup dans un temps pareil à celui dont nous parlons , il en soit résulté une moralité parfaite chez tous les individus; mais aussi l'on ne peut nier que l'es^ prit général de la chevalerie n'ait été fort épuré par cistte cause. Le respect et la crainte des choses divipes, imprimées dans ces âmes guei> rières et farouches, étaient le seul frein qu'elles pussent supporter. Il en naquit des maximes bienfaisantes et admirables. L'offense faite au faible, à celui qui était désarmé, devint un crime, les protéger, les défendre fut un des devoirs des chevaliers. Nulle police, nulle magistrature ne veillait alors en Europe à la sûreté publique; et ce fut seulement par cette voie que s'éleva , du seiïi même de l'anarchie , une
force protectrice, la seule que comportât le génie du siècle. « Ce fut à cette mémorable épo- » que y dit M. Fcrrand , dans son Esprit de » l'histoire, qu'on vit la barbarie marcher à » grands pas vers la civilisation. » Reste l'enthousiasme de V amour. Ce trait particulier de l'héroïsme chevaleresque s'allia si intimement aux deux premiers, que tout ce qui influait sur ceux-là devait réagir sur celui-ci. Ainsi l'espoir de glorieuses récompenses dans le ciel s'unissait à de plus douces récompenses sur la terre. Nous avons déjà remarqué qu'un respect religieux pour le sexe, un certain fanatisme mystique dans l'amour , appartenait au fond du carac*tère des peuples germaniques. Cette disposition originaire acquit un nouveau développement par son contact avec l'esprit aventurier qui naquit des croisades. Éloigné pendant de longues années de la dame de ses pensées, le guerrier chrétien se faisait un devoir sacré de sa fidélité envers elle. Sa constance en amour formait un des titres de sa loyauté ; l'image de sa dame l'accompagnait dans les combats; il l'invoquait comme son ange tutélaire; son dernier soupir lui appartenait; et Coucjr moii^ rant ordonnait encore que son cœur fût apporté à Ga^r/^/e. C'étaient des vœux et des
(-9) sermens qui liaient le chevalier à sa dame tout comme à son culte. Manquer aux uns ou aux autres lui aurait paru également impie. Dieu et sa dame étaient deu^ noms pour lui presque également augustes, entre lesquels se partageait sa foi j(i 3). .
Ce mélange des idées saintes et des sentimens tendres rendit Famour plus religieux et la religion plus touchante encore et plus affectueuse. Ce fut en ce même temps que les hommages adressés à la Vierge, mère du Sauveur , devinrent une véritable adoration. On institua en son honneur de nouvelles fêtes; on cons* truisit des temples j on disputa avec vivacité sur ses perfections et sur sa pureté plus qu'humaine; de nouveaux ordres furent fondés, dont elle devint la patronne. On vit partout des chevaliers de la Vierge (i4); et, par ce composé d'amour et de religion, des principes de bienveillance se soutinrent au milieu du tumulte des armes , qui d'ordinaire les fait tous évanouir (i5). Ainsi les croisades exercèrent une influence directe et décisive sur le caractère de la chevalerie, phénomène brillant, qui fait lui seul la gloire de tant de siècles; d'ailleurs voués au mépris de l'histoire. Qu'on ôte du moyen-âge la chevalerie, que reste-t-il? des
(3o) peuples esclaves, des maîtres demi-barbares, s'ex terminant les uns les autres dans des guevre» continuelles, sans merci, sans raison^ comme sans humanité. Mais des que commença à- se répandre ce noble esprit de la chevalerie , itoe amélioration sensible s'annonça dans les moeurs de la classe la plus distinguée de la société:^ les idées s'y épurèrent,- lespenchans devinrent plus généreux ; la gloire fut attachée à bien faire ; enfin naquit Y honneur , cette idole des temps chevalei^esques , sentiment si précieux alors, puisqu'il s'entretint pendant plusieurs siècles de morale et de vertus, et qui n'est en effet que la morale elle - même , cachée sous l'habit guerrier, sous les dehors de la galanterie, de la délicatesse et de l'orgueil féodal. Cet honneur, qui soumettait les simples lois de l'humanité , du bon et de l'honnête, à tant de modifications, eut sans doute ses défauts , et fiit porté à un si haut point, qu'on tomba dans l'exagération. Le fantôme qui est venu jusqu'à nous sous son nom, les a conservés tous, sans avoir pu conserver ce qui en faisait le prbt , ayant passé à travers tant de générations cor-> rompues, où la religion n'était plus respectée, et où les fenounes ne l'étaient guère.
A cette esquisse de l'esprit qui anima la
(3i ) chevalerie, il manque encore mi trait impoi*^ tant.
La religion, la galanterie , les aventures, les combats, la ville sainte conquise^ l'Orient dans toute sa magie, l'enthousiasme universel des grandes choses , n'étaient-ce pas là les élémens d'un âge au phis haut degré poétique? La muse du chant se réveilla : elle vint achever d'adoucir et de polir la belliqueuse noblesse. Des chevaliers, des princes, de grands souverains, des rois et des empereurs firent résonner la lyre de la même main qui portait la lance dans les batailles. Une nouvelle amorce, un nouveau genre de gloire^ la louange que les vers et le chant plaçaient dans toutes les bouches et transmettaient de père en fils, vint attacher un nouveau prix aux hauts faits d'armes, à la constance, à la courtoisie. Des cours d^ amour s'établirent où les dames siégèrent et jugèrent^ la France eut ses troubadours y l'Allemagne ses minnesœnger (chantres d'amour). On peut remarquer que la poésie de ce temps contribua à donner au caractère chevaleresque sa perfection et son poli, qu'elle appartint surtout à la noblesse, et qu'elle fut un des appuis de l'institution de la chevalerie par l'assiette plus fixe qu'elle
(3.) donna à llopinion, enfin que cet essor de l'esprit fut une suite de l'exaltation générale, qui procédait des croisades. L'époque de ces guen*es saintes fut aussi celle de trois établissemens qui achevèrent de donner à la noblesse sa forme constitutive. Le premier fut celui des noms et des armoiries de famille, le second celui des tournois^ et la troisième celui des ordres de chevalerie.
dtvDoheà