SUPPLEMENT
Je suis heureux de pouvoir donner, à la suite de ma notice sur le séjour d^ Rousseau à Bourgoin, un fragment des mémoires manuscrits de M. Champagneux, dans lequel il fait le récit des principales circonstances de ses relations avec Jean- Jacques. Ce témoignage d'un contemporain, et, surtout d'un homme aussi distingué que l'était M. Champagneux, ne peut manquer d'exciter un véritable intérêt. Il paraît que M. Champagneux avait écrit sur les différentes époques de sa vie des mémoires intimes qui n'ont jamais été publiés , et qui sont en grande partie perdus. Le hasard a fait tomber dans mes mains un seul cahier de ces mémoires, écrit en entier de la main même de M.
Champagneux; j'en extrais, pour le donner textuellement ici, le passage relatif à Rousseau. C'est en forme de lettres à un ami que l'auteur rédigeait ses souvenirs.
16« lettre.
« Je ne t'ai rien dit encore, mon ami»
d'une circonstance à laquelle ta curiosité attachera quelque prix : c'est du voyage et du séjour, que J.-J. Rousseau a fait à Bourgoin.
» Gomme rien de ce qui intéresse ce grand homme ne saurait être indifférent , je vais réunir dans cette lettre ce qui s'est passé sous mes yeux. Tu y verras Rousseau quelquefois en robe de
> chambre , et sans cesser de le respecter,
> tu le plaindras sur les erreurs que sa
> trop grande sensibiUté lui faisait com-
> mettre.
» Après son voyage d'Angleterre, les .» courses et les stations qu'il avait faites » çà et là en France et en Suisse, il » s'arrêta enfin à Bourgoin, où il crut ,» pouvoir faire un établissement pour le I» reste de sa vie. Il arriva dans cette )} petite ville le 14 août 1768. Les re- » lations d'amitié qu'il avait eues avec » un de mes oncles, à Paris, le portèrent » à me voir et à me témoigner de la conp fiance. J'en profitai pour le déterminer
» à préférer Bourgoin à tous les autres » pays qui se disputaient l'honneur de le » posséder.
» Je l'accompagnais assez souvent dans » ses promenades. Il faisait alors de la » botanique son occupation et son délas- » sèment; une plante, un brin d'herbe » entre ses mains, donnaient lieu à la » conversation la plus intéressante, et le » temps que je passais avec lui s'écoulait » toujours trop vite.
» Je me rappelle que dans une de nos » courses d'herborisation, ayant aperçu » une plante qu'il n'avait pas vue depuis » très-longtemps , il se met à genoux, la » cueille, la porte à sa bouche, lui donne » des baisers et lui fait les mêmes ca- » resses qu'aurait pu exciter une maî- » tresse qu'il n'aurait pas vue depuis le » même temps. Mais ses empressements » furent de courte durée. Le champ que » nous parcourions était j onché des mêmes » fleurs, et ses pieds foulèrent bientôt et » sans attention la plante pour laquelle je » venais de le voir à genoux.
» Je me souviens encore que ce même » jour nous fîmes une assez longue course,
• et que nous étant trouvés à côté de ma ^ campagne , je l'engageai à visiter mon
• jardin.
3) Pendant que nous le parcourions, un
> de ceux qui nous avaient accompagnés,
> me demanda à goûter. Aussitôt un repas
• champêtre nous est servi.Get impromptu
> charme Rousseau. La simplicilé des mets,
> la liberté qu'inspirait la campagne, la
> sérénité du ciel, le chant des oiseaux
> excitèrent sa gaîté et son appétit. Le
> plaisir brillait dans ses yeux; son âme
> s'ouvrit à la plus intime confiance, et
> nous eûmes véritablement avec nous
> Fauteur d'Héloïse, d'Emile et du Contrat
> social.
i> Rousseau était arrivé seul àBourgoin.
> Peu de jours après, nous revenions ^ ensemble de la promenade; je l'accom-
> pagnai jusqu'à son logement. Avant ►> d'entrer, une femme lui saute au cou^ » l'embrasse, en est embrassée; des larmes » coulent de leurs yeux, et pendant un ;)) quart d'heure que dura cette scène » attendrissante , je n'entendis prononcer ;» par Rousseau que ces mots: Ah! ma » sœur!
« Je le vis le lendemain : il me laissa » croire que c'était sa sœur; il l'appelait » M"* Renou, et c'était ainsi qu'il se faisait » appeler lui-même.
» Le 29 du même mois , il me convie à » dîner pour le lendemain ; il fait la même » invitation à M. de Rosière , capitaine » d'artillerie , mon cousin. Il nous prie » de nous rendre chez lui une heure » avant le repas. Nous devançâmes le moment indiqué. Rousseau était paré » plus qu'à l'ordinaire; l'ajustement de » M"' Renou était aussi plus soigné. Il » nous conduit l'un et l'autre dans une » chambre reculée , et là , Rousseau nous » pria d'être témoins de l'acte le plus im- » portant de sa vie; prenant ensuite la » main de M"* Renou, il parla de l'amitié » qui les unissait ensemble depuis vingt- » cinq ans et de la résolution où il était » de rendre ces liens indissolubles par le » nœud conjugal.
» Il demanda à M"*" Renou si elle par- » tageait ses sentiments, et sur un oui » prononcé avec le transport de la ten- » dresse, Rousseau tenant toujours la » main de M"* Renou dans la sienne ,
» prononça un discours où il fît un tableau » touchant des devoirs du mariage, s'ar- » rêta sur quelques circonstances de sa » vie et mit un intérêt si ravissant à tout » ce qu'il disait, que M"* Renou, mon » cousin et moi, versions des torrents de » larmes commandées par mille senti- » ments divers où sa chaude éloquence » nous entraînait ; puis, s'élevaïit jusqu'au » ciel, il prit un langage si sublime, qu'il » nous fut impossible de lé suivre ; s'aper- » cevant ensuite de la hauteur où il $'était » élevé , il descendit peu à peu sûr la » terre, nous prit à témoins des serments » qu'il faisait d'être l'époux de M"* Renou, » en nous priant de ne' jamais les oublier.
» Il reçut ceux de sa maîtresse; ils se » serrèrent mutuellement dans leurs bras- » Un silence pirofond succéda à cette scène » attendrissante, et j'avoue que jamais de » ma vie mon âme n'a été aussi vivement » et aussi délicieusement émue que par » le discours de Rousseau-
D Nous passâmes de cette cérémonie » au banquet de noce. Pas un nuage ne » couvrit le front du nouvel époux; il fut » gai pendant tout le repas , chanta au
» dessert deux couplets qu'il avait coiïiy> posés pour son mariage, résolut dès ce y> moment de se fixer à Bourgoin pour le i> reste de ses jours , et nous dit plus 3) d'une fois, à mon cousin et à moi, que y> nous étions pour quelque chose dans le y> parti qu'il prenait.
y> J'ai dit que le jour de l'arrivée de 3> M"' Renou, il me donna à entendre 3) qu'elle était sa sœur : . il se rappela ce y> mensonge et en demanda pardon.
:x> Dans les ouvrages imprimés de Rousi> seau , je n'ai trouvé qu'un seul endroit 3> où il parle de son mariage : c'est dans y> la lettre qu'il écrit à son ami Laliaud, -» datée de Bourgoin , du 31 août 1768y> Elle est à la page 344 du 33* volume y> de ses œuvres, édition de Genève, in-8o.
Ici M. Champagneux copie cette lettre que j'ai donnée plus haut dans la notice.
3) Je continuai à voir fréquemment » Rousseau après son mariage, et il » m'honorait de marques continuelles » d'amitié. Etant allé un jour le prendre » pour la promenade, je le trouvai inquiet » et rêveur. J'en fus ému , il s'en aperçut » et me confia la cause de son chagrin.
^ L'avocat Bovier venait de lui écrire » de Grenoble que le nommé Thevenin, :!> garçon chamoiseur, réclamait quinze D livres qu'il disait avoir prêtées à Rous- 5) seau quelques années auparavant, et » lorsque , disait Thevenin , Rousseau se i> faisait appeler le voyageur perpétuel y> Bovier offrait de lui rembourser cette :x> somme si Rousseau l'en chargeait.
3) Jamais l'amour -propre de l'auteur » d^Emile ne fut blessé comme dans cette » occasion. Rousseau emprunter quinze » livres! et d'un garçon chamoiseur!
» Rousseau n'avoir pas rendu cette somme !
» une telle conduite ne pouvait être celle » d'un homme qui refusait et foulait aux » pieds les libéralités des rois. Rousseau » ne vit dans cette imputation que de » nouvelles trames ourdies par ses enne- » mis pour le persécuter^ et il considéra » l'avocat Bovier comme un des agents » de la persécution (a).
(a) Rousseau venait de faire un voyage à Grenoble, et comme il avait des lettres do recommandatiou pour l'avocat Bovier, ce négociant-jurisconsulte se crut en droil de s'emparer du grand homme , de le suivre à la promenade,, dans ses visites et de no plus le quitter. Rousseau fatiguù d'un pareil acolyte , quitta brusquement Grenoble à cause de lui. Il parle de Bovier, dans quelques-unes de ses lettres , avec peu do ménagement. Il yaconte, entr'autres, qu'étant un jour a la promenade avec lui,
» Pour connaître les fils de cette ca- » lomnie et la repousser, il convenait » d'aller à Grenoble. Mais, faire ce voyage » seul, c'était pour Rousseau une entre- » prise pénible. Je vois .son embarras et » j'offre de l'accompagner; il me saute au » cou ; accepte ma proposition et pleure » de joie.
il cueillît quelques grappes d'ua fruit que porto uH arbuste très-commun dans les haies du Dauphiné, et s'en portait de temps «n temps des graines à la bouche. Un tiers les ayant abordés et s'étant aperçu de l'usage que Rousseau faisait de ce fruit, le lui arracha avec émotion, en lui disant : Que faites-vous là. Monsieur^ voiis mangez du pohon. Qu'alors Rousseau s'étant retourné avec surprise du côté de Bovier et lui ayant demandé pourquoi il ne l'avait pas averti, l'avocat lui répondit qu'il n'avait pas osé prendre cette liberté. Sur quoi Rousseau s'égaya un peu aux dépens du jurisconsulte et le gourmanda d'importance sur sa timide discrétion. — J'ai questionné Bovier sur ce fait; il m'a dit que l'anecdote est vraie, mais que Rousr seau avait retranché une circonstance bien essentielle pour ôter le vernis de stupidité ou de malice dont il avait voulu entacher cette réponse. L'explication soustraite est que reconnuissanl lei lumières de Rousseau dans l'histoire et les propriétés des plantes, lui, Bovier, avait cru que ce fruit n'était pas poison, puisque Rousseau en mangeait ; et c'est d'après cette opinion et pour ne pas paraître ignorant qu'il n'osa faire aucune obser vation à ce célèbre ' botaniste. Un autre fait relatif à Bovier, bon- à connaître, est ce qui suit : — Il avait donné à dîner deux fois à Rousseau, pondant son séjour à Grenoble, et avait rassemblé dans ces deux occasions plusieurs convives pour lui faire compagnie. Quand Rousseau s'aperçut ou crut s'apercevoir que Bovier s'était emparé de lui comrne d'un objet de curiosité qu'il montrait aux Grenoblois, il résolut de sortir do ses mains, et de fuir une ville où il craignait de devenir le joaet de ses ennemis. Mais il lui était pénible de s'en aller avec le poids de reconnaissance que lui imposaient les deuxdîticrp du jurisconsulte. Pour s'en délivrer, il va chez lui et l'invite à dîner pour le lendemain : « Je fais, » dit-il, « porter 1q dîner h la » Bastille (au sommet de la montagno qui domine Gronol^le), > vous y respirerez un bon air et vous aurez un très-bon » appétit; mais j'exige uivj chose, c'est que toutes les personnes
» Nous nous mettons en route le lende- ]D main, dans mon cabriolet, et nous voilà 3) à causer ; c'est-à-dire moi à écouter ce i> grand homme qui me fit tellement oublier if le temps que nous passâmes pour faire y> dix lieues, qu'en arrivant à Grenoble il ^ me semblait que je venais de monter en 3> voiture.
^ Ce fut en me racontant quelques D anecdotes de sa vie qu'il captiva et 3» transporta mon âme. Oh! mon ami, :» que Rousseau était supérijeur aux autres D hommes ! quelle connaissance lui fut :s> étrangère! quelle vertu n'a-t-il pas posi> sédée! — La lecture de ses ouvrages 3> enchante ; mais sa conversation intime 3> était la source de sentiments plus déli-
» avee lesquelles vous m'avez fait dîner soient du repas. », Bovier ne se sentant pas d'aise, promet pour lui et pour ses amis. Il allait sortir pour leur faire part de cette agréable fôte, lorsque Rousseau l'arrôte et ajoute : « Il est bon que je vous >» prévienne d'une petite circonstance, c'est que je ne pourrai » pas être du dîner, car je pars demain; mais je serai en esprit » avec vous, ce qui est à peu près la nléme chose. » Bovier stupéfait de la réflexion , prend du sérieux et refuse.. îlousseau insiste ; ce combat dure quelques moments, après quoi Rousseau se retire en disant : « le dîner est commandé ; il sera porté » demain à la Bastille ; j'ai payé -le traiteur, j'&l môme donné » les étrennes; si vous ne vous rendiez pas à mon invitation,
M ce ne sera pas de ma faute; adieu, monsieur Bovier »
Rousseau partit, en effet, le lendemain, et avait' réellement commandé. et payé le dîner, qui lui coûta, avec les étrennes,
cent livres
(Note de M. Ckampagneux.)
~ 168 - » cieux. On ne me connaît pas , disait-il en » me serrant la main, ou du moins^ lesmé- » chants me défigurent et sont accueillis.
» On me rendra justice un jour, mais ce » ne sera qu'après ma mort I On m' élèvera » alors des statues , mais elles ne soustrai- » ront pas mes citoyens à la honte de » m'avoir persécuté. Vous qui êtes bon, » ajoutait-il les larmes aux yeux, qui êtes » venu d mon aide quand tout le monde » m'oublie ou m'outrage, vous n'aurez pas » à vous repentir de ces sentiments , et ce » ne sera pas un titre vain que d'avoir été » l'ami de Jean-Jacques. Mes expressions » rendaient mal les divers sentiments » qui se pressaient dans mon cœur; mais » mon embarras naissait de leur énergie » même, et ce fut un langage éloquent » auprès de mon compagnon de voyage.
1> Notre premier soin, en arrivant à D Grenoble, fut de voir Bovier et de lui D demander Thevenin. Il promit de l'en- ^ voyer à notre auberge , et en effet , ce :d prétendu créancier parut demi -heure 3) après. A peine eut-il considéré Rous- 1> seau et connu ses reproches, qu'il avoua » ne l'avoir jamais vu, encore moins lui
avoir prêté de l'argent. Il ajouta qu'ayant ouï parler de lui, lors de son dernier séjour à Grenoble, comme d'un voyageur qui parcourait le monde , et ayant réellement prêté quinze livreg à quelqu'un qui prenait le nom de voyageur pèrpétuely il avait cru que Rousseau pourrait lien être son emprunteur, et qu'il s'en était expliqué aihsî à quelques personnes de la ville; mais que voyant aujourd'hui son erreur, il s'empressait d'en con- -yeniT et de lui faire ses excuses.
3> Nous pressâmes Thevenin^ par beaucoup de questions pôiir savoir s'il parlait sincèrement, ou si^ au contraire, il n^était pas poussé par des ennemis ^secrets. Ses réponses m'ayiant confirmé 4e plus en plus qu'il était de bonne foi^ je dis à Rousseau qu'il fallait lui pardonner son imprudence, .et je devins, en quelque sorte, l'avocat du stupide Thevehin.
y>Je n'eus pas plutôt fait paraître cet intérêt dicté par la pitié , que j'aperçus un. changement . «ubit sur le visage et dans les paroles dé Rousseau. Je compris, mais trop tard, îa faiitè que je
i> venais de commettre. Pour m'être livré » trop promptement aux mouvements de » mon cœur, je m'étais perdu sans sauver y> Thevenin.
3) Que fallait-il donc faire pour échap- » per à ses soupçons? Le voici : si, au lieu » d'excuser Thevenin , je l'eusse pris au » collet et que, l'abattant aux pieds du » trop sensible Jean-Jacques, je lui eusse » dit : (L Malheureux! vois le grand homme » que tu as offensé. Ton crime est impar- » donnable; tu mérites de succomber sous » mes coups. i> Si en prononçant ces mots^ » j'eusse fait semblant de porter sur lui » une main vengeresse , Rousseau se » serait aussitôt jeté sur moi et m'aurait » demandé grâce pour Thevenin. Moins » j'aurais eu l'air de m'apaiser, plus il » aurait sollicité sa grâce avec émotion, » jusqu'à ce qu'enfin, me laissant toucher, » j'aurais bien voulu me contenter de » chasser Thevenin et de lui dire qu'il » eût à ne jamais paraître devant moi, » s'il voulait échapper à ma vengeance.
3) Rousseau voulait être trompé ainsi, i> et je me suis mille fois repenti d'avoir » connu trop tard le remède qui conve-
naît à son caractère. Ne pas douter du crime de ce prétendu fourbe, exhaler beaucoup d'indignation, être prêt à en suivre le mouvement, tout cela eût produit dans l'âme de Rousseau un ravissement, une extase dont elle eût été délicieusement enivrée; et ce môme événement qui remplit son âme de chimériques terreurs, qui lui fit croire à la constante persécution de ses ennemis, qui rendit mes sentiments suspects?
' aurait été le plus beau de sa vie, et il
> m'aurait chéri comme son patron et son * vengeur.
3> Il est fâcheux d'avoir à reprocher tant ^ de faiblesse à un si grand homme; ^ mais la vérité m'imposait ce devoir, et
> cette anecdote servira à faire connaître
> Rousseau dans d'autres circonstances.
i> Les malheurs et les persécutions qu'il ù avait essuyés l'avaient rendu extréme- D ment inquiet et soupçonneux. Le moin- D dre événement dont il ne voyait pas 3) sur-le-champ la cause, lui semblait une D trame ourdie contre son honneur, 1^ sa tranquillité et sa vie. Il ne voyait » partout qu'ennemis ou émissaires de ses
3> ennemis. Mais à qui en était la faute ?
ï> Au Parlement de Paris, qui, en le décrépi) tant de prise de corps, avec autant D d'irrégularité que d'injustice, avait oui> vert un champ vaste aux haines par- 3) ticulières, et leur fournissait le moyen D de se satisfaire avec impunité. Il faut y> attribuer encore cette faute aux or- 3> gueillçux et perfides magistrats de Gei> nève, qui employaient, contre le citoyen :i> qui les honorait le plus, la même arme 3) que le Parlement de Paris. Il faut en 3) accuser enfin l'envie de ces auteurs, 3) qui, écrasés parla supériorité de Rous- 3) seau, ne voyaient d'espoir de faire quel- 3) que bruit dans la république des lettres, ]^ qu'en écartant un si redoutable adverse saire. .
3> Après avoir été froissé par tant de 3) vices, de passions et d'injustices, Rousy> seau fut porté à croire tous les hommes 3) méchants; du moins ses affections furent :& très-chancelantes et ne tinrent pas con- 3) tre le plus léger, soupçon. S'il ne put 3) pas toujours interdire à son âme sen- 3) sible, ces élans qui la portaient malgré 3) elle au-devant des hommes qu'il voyait
pour la première fois , et qui savaient lui inspirer de la confiance, le moindre souvenir de ses maux passés, ou un seul mot équivoque faisaient un crime à son cœur de ce premier mouvement, et dèslors il devenait sombre et sauvage.
€ Telle fut la cause des doutes qui s'élevèrent à mon égard dans l'affaire de Thevenin ; et l'effet en fut si prompt et si sensible, que nous étant mis en route pour nous rendre de Grenoble à Bourgoin, il ne m'adressa presque pas la parole. Mon cousin, qui fut du voyage, partagea mon infortune. Pour diminuer autant qu'il lui était possible, le service que je lui rendais, Rousseau voulut nous laisser la place du fond et se mit sur un méchant strapontin, où il eut à souffrir beaucoup d'une pluie froide qui tomba presque tout le jour. Nous voulûmes nous plaindre de l'incongruité qu'il nous faisait commettre et lui dire qu'il était honteux, à nous jeunes gens, d'occuper une place qui était due à son âge; nos observations ne produisirent aucun effet; au contraire, il nous menaça
» de continuer la route à pied si nous ne
) cessions nos instances.
» Quand on fait le voyage de Grenoble à » Bourgoin avec ses chevaux, il faut s'ar- » rêtQr deux fois. En descendant dans les » deux auberges, il nous imposa la loi de » laisser toute, la dépense à sa charge. Il » fallut lui obéir, autrement il nous eût » échappé.
» Tel fut le résultat d'un voyage dont je » m'étais promis une bien meilleure issue.
» Cependant Rousseau ayant réfléchi, de- » puis son. arrivée à Bourgoin, sur la ridi- » cule affaire du chamoiseur et sur l'im- » possibihté que j'y eusse ; aucune part^ » me rendit peu à peu son amitié et m'admit » . dans ses promenades comme aupara- » vant (a).
)):I1 passa l'hiver dans l'auberge où il » était descendu et alla , ensuite demeurer » sur une montagne, à demi-lieùe de
(a) Voyez, sur tout cela, et siir ée voyage qui se fit du 13 au 18 septembre 1768, les lettrés qui se trouvent dans la correspondance de Rousseau. Dans la lettre au comte de Clermont- Tonnerre,' du 18 septembre, il. raconte son entrevue avec Thevenin, en présence de MM. Ghàmpagneux et de Rosière. U s'y plaint amèrement de l'abandon qu^il iihpute à ces messieurs : « Je vis TheVenin, tard, àlaji&te', en deux reprises,» dit-il; « j'étais en proie à mille idées.- cruelles, indigne, navré de me « voir, après soixante àiïs d'honneur^ compromis, seul, loin de » vous, ^ans appui, sans amis, vis-à-vis d'un pareil misérable, > et surtout de Ure darUle<iœurdes assistants, et de ceux même » tt qifi /e %n'étais confié, leur mav/oaise volonté secrète. (Note de l^uteur de la Notice). ,
• Bourgoin, dans une maison d'une dame
• de Césarges , qui tint à grand honneur
► de donner l'hospitalité à cet homme » célèbre. Pendant le séjour de quinze ^; mois qu'il y fit, tous les malheureux du
• village se ressentirent de ses bienfaits;
• ; un incendié reçut un secours considé-
• rable, ce qui suppose qu'il avait des ^ fonds et qu'il ne craignait pas d^en
• manquer.
» Rousseau aimait les fruits, le poisson h et quelques autres objets propres à ma î> contrée. Il n'aurait pas été possible de s> lui en faire accepter en présent; je lui s> en faisais vendre; mais la personne que 5> je chargeais de cette commission, ne ^ réclamait que la moitié de la valeur, et, .
> par cette rusé innocente, je me procu- ^ rais la satisfaction de faire du bien à ^ Jean- Jacques et de le faire sans qu'il en
► :. sût rien.
:» Pendant qu'il habita Bourgoin ou la ^ montagne, il reçût de nombreuses vi-
> sites; mais il ne les accueillit pas toutes
> également; il y eut même des personnes
► pour lesquelles il resta invisible.
> Parmi les femmes enthousiastes de
» Rousseau , je te citerai une Provençale, » épouse du gouverneur de Marseille, Pille.
» Elle fit un voyage de soixante lieues » pour le voir. Un de mes amis de Lyon » raccompagnait, et je leur procurai une » entrevue. Elle fut toute de feu de la » part de la femme , et de glace de la part » de Rousseau. Malgré cela, je fus comblé » de remercîments de la part de l'admi- » ratrice de Jean-Jacques. Ce n'était pas » un homme pour elle, mais une divinité.
» Elle me fit promettre de correspondre » avec elle et de Fentretenir de l'objet de » ses vœux. Je lui tins parole , et ce com- » merce eut lieu aussi longtemps que » Rousseau resta dans mon voisinage.
» Je suis fâché de n'avoir pas sous ma » main les lettres de cette femme ; je t'en » citerais quelques fragments qui te prou- » veraient la supériorité de ce sexe sur les » hommes en matière de sentiments et » dans la façon de les exprimer*
3) Rousseau n'a eu d'attachement à » l'épreuve du temps que pour sa femme.
» Cependant beaucoup de gens l'ont ju- » gée peu digne de fixer le choix et la » constance de l'auteur d'Héloïse. Lui-
même ne s'aveuglait point sur son compte; c'est ainsi qu'il en trace le portrait dans ses Confessions : Je voulus former son esprit, f y perdis ma peine :
je ne rougis pas d'avouer qu'elle n'a jamais bien su lire, quoiqu'elle écrive passablement. Quand j'allai loger dans la rue des Petits-Champs^ j'avais vis-à- - vis mes fenêtres un cadran sur lequel je m'efforçai pendant plus, d'un an, à lui faire connaître les heures ; à peine les connaît-elle encore d présent. Elle n'a jamais pu suivre l'ordre des douze mois de l'année, et ne connaît pas un seul chiffre, malgré les soins que j'ai pris pour les lui montrer. Elle ne sait ni compter l'argent, ni le prix d^aucune chose. Le mot qui lui vient le plus souvent en parlant, est souvent l'opposé de celui qu'elle veut dire. Autrefois, j'avais fait un dictionnaire de ses phrases pour amuser Madame de Luxembourg, et ses quiproquos sont devenus célèbres dans les sociétés où j'ai vécu.
3) Et voilà celle qui a ppssédé un cœur que tant d'autres femmes du plus grand mérite se seraient disputé I Mais on
» cessera d'être surpris de ce rare atta- » chement, quand on connaîtra ce que » cette femme faisait pour l'obtenir. Rous- » seau avait des infirmités, et il en éprou- » vait de temps en temps des atteintes » cruelles ; c'est dans ces moments sur- » tout, que sa maîtresse lui prodiguait » ses soins. Elle souffrait réellement des » maux de Rousseau ; les larmes qu'elle » versait, sa patience que rien ne rebutait, » avaient amené le cœur de Jean-Jacques » à la plus intime confiance. D'ailleurs un » grand homme ne l'est pas toujours en » robe de chambre; il se lasse d'être » toujours en représentation, et devient » avec plaisir un être fort ordinaire au » coin de son feu. C'est là que l'âme de » Rousseau s'abaissant au niveau de celle » de sa maîtresse, jouissait véritablement, » et sans la moindre inquiétude. Les plus » petits détails intéressaient l'auteur du » Contrat social. Il prenait plaisir à l'en- » tendre raconter les petites historiettes » du voisinage, et recevait irrévocable- » ment les impressions qu'elle voulait bien » lui donner, au point qu'elle en est de- » venue l'épouse, commejetel'ai raconté.
» L'aveugle confiance qu'il eut en ses rapports fut cause de brouilleries fréquentes avec ses voisins ; ce qui lui fit changer souvent de domicile. C'est à la même cause qu'il faut attribuer son départ de notre contrée. Thérèse se brouilla avec une femme de chambre de son hôtesse M"' de Gésarges. Il ne tarda pas à regarder celle - ci comme une affidée de ses ennemis, chargée d'examiner sa conduite, et de le retenir prisonnier chez elle sous les apparences de la liberté (a).
(a) Voici la singulière lettre que Rousseau écrivit à ce sujet M. do Gésarges :
u Monquin, 1770.
» Je vous avoue, monsieur, que vous connaissant pour un gentilhomme plein d'honneur ot de probité, je n'apprends pas sans surprise la tranquillité avec laquelle vous avez souffen en mon absence les outrages atroces que ma femme a reçus du bandit en cotillon, auquel madame de Gésarges a jugé à propos de nous livrer, après nous avoir ôté les gens qu'elle nous avait tant vantés elle-même, et avec qui nous vivions on paix.
m Je sais bien, monsieur, qu'on vous taxe d'avoir peu d'autorité chez vous, et que le capitaine Ver lier vous a subjugué, dit-on, comme les autres; mais je ne vous aurais jamais cru iônué de crédit dans votre propre maison, au point de n'y pouvoir procurer la sûreté aux hôtes que vous y avez placés vous-même. Puisqu'en cela, toutefois, je me suis trompé, puisque vous ne pouvez vous délivrer des mains des susdits bandits en cotillon, et puisque madame de Gésarges olle-mcmc ne voit d'autre remèiie aux mauvais traitements que je puis recevoir des gens qui dépendent d'elle, que d'en être désolée; ne trouvez pas mauvais, jusqu'à ce que je puisse me procurer une autre demeure, que réduit à moi seul pour toute ressource, je tâche do me faire la justice que je ne puis ob-
y> Dès que Rousseau s'était déplu dans y> un lieu, il avait une impatience incony> cevable de le fuir. Cette impatience l'em- 3> péchait de calculer de sang-froid les 3> avantages et les inconvénients de la i> nouvelle demeure qu'il se choisissait, et y> de là venait l'inconstance qu'on lui a » reprochée.
3> En quittant le voisinage de Bourgoin, y> Rousseau vint habiter Paris (a). Je l'y » vis en 1775; il me reçut, ainsi que sa y> femme , avec affection, dans son loge- 3) ment rue Platière. Il copiait habituelle-» 2> ment de la musique. Dès la seconde 3> visite, il me demanda la permission dé 3> continuer ce travail, dont il me dit qu'il y> était obligé de se faire une ressource y> pour vivre. Il notait et causait tout à
> tenir, en pourvoyant de mon mi'eux à ma propre défense et >» à la protection que je dois à ma femme. Que s'il en arrive » du scandale dans votre maison, je vous prends vous-même à
> témoin qu'il n'y aura pas de ma faute, puisque ne pouvant^ » sans manquer à moi-môme et à ma femme,éviter d'en venir » là, je ne Tauraifait cependant qu'à la dernière £xtrômité,et
> après vous en avoir prévenu. »
(Note de. l'auteur de la Notice). .
(a) Cette expression vint habiter Paris, et d'autres indications que fournit le fragment que j'ai sous les yeux, prouvent que M. Champagneux se trouvait à Paris, pendant la ftévolution, quand ri écrivait ceci. Il avait , bien certainement , laissé à' Bourgoin des documents écrits et dés lettres qu'on regrette de ne pas voir retracés par lu>.
(Noie de. l'auteur de la Notice)
la fois; mais quand j'avais le talent d'amener la conversation sur des sujets qui piquaient, sa curiosité ou qui flattaient son cœur, adieu règle et notes.; il oubliait tout cela pour se livrer à l'expansion de ses idées.
» Ayant vu qu'il tenait sur sa fenêtre, hors de la croisée, dés grains, des miettes de pain, de l'eau, je lui demandai pourquoi ces objets étaient là. Il me dit que c'était pour de braves voisins qu'il aimait beaucoup. Ces voisins étaient les moineaux du quartier. Quelques-uns étaient si familiers qu^ils entraient dans l'appartement, f adoucis les animaux, me dit-il en soupirant, et je n'ai pu adoucir les hommes. Et, un moment après : Ce n'est pas que je n'aie d me plaindre des moineaux; quand les halles sont ouvertes et qu'ils y trouvent à manger, je les vois peu; c'est le besoin qui les ramène : mais il faut aimer ses amis avec leurs défauts.
» Voilà, mon bon ami, ce que j'avais à te dire sur le plus grand homme des siècles modernes ; je ne sais pas même
s'il convient d'en excepter les siècles
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» anciens. Son savoir Fa égalé am D grands écrivains ; il les a effacés p p vertus. — Il me resterait encore i> d'autres anecdotes à te raconte ^ reviendrai si tum'y encourages. Ad