LA HARËCHALE DE LHOSPITAL
On a vu des rois épouser des bergères. »
Ce nom se rencontre souvent dans les Jeux registres de délibérations conservés
la Mairie de Bourgoin, à l'occasion /^une série de procès que cette ville avait m à soutenir contre la Maréchale , vers ^ milieu du 17^ siècle. Des liasses de procédures relatives à ces contestations estent encore dans les archives, et l'on
trouve môme des autographes de la •^Ue Dauphinoise , qui avait des possesîons considérables dans le mandement le Bourgoin et surtout à Ruy.
La destinée singulière de cette femme, son humble origine et son élévation inouïe, tiennent plus, malgré leur incontestable réalité, du roman que de l'histoire. Il ne sera donc pas hors de propos de les retracer ici , car les documents que je signale sont autant de preuves à l'appui de la biographie de celle que les gens de son village appelaient la bella Lhauda, et qui fut chantée sous ce nom par les poètes dauphinois.
Claudine-Françoise Mignot était la fille d'une herbière du Bachet, près de Meylan, dans la vallée de Graisivodan; douée d'une beauté remarquable et surtout de ces grâces naturelles, plus séduisantes encore que la beauté, elle avait ébloui un secrétaire de M. de Portes d'Amblérieu^ trésorier général du Dauphiné. Entraîné par une passion irrésistible, le jeune homme résolut de l'épouser et fit facilement agréer ses soins et sa demande en mariage. La chronique rapporte que le jour fixé pour ses fiançailles, la jeune fille, étant auprès de son amant, laissa tout à coup échapper un de ces vents qui choquent en même temps l'odorat, l'oreille el la bienséance.
Ce vulgaire incident produisit un désenchantement subit chez le secrétaire, qui se retira fort offensé, et le projet de mariage fut abandonné.
Cependant l'amour ne tarda pas à l'emporter sur cette ridicule susceptibilité, et le jeune homme, s'humanisant, s'empressa de renouer le projet d'union qu'un souffle malencontreux avait renversé.
Il demanda et obtint l'assentiment de M. d'Amblérieu , son protecteur, avec l'invitation de lui présenter sa fiancée.
M. d'Amblérieu, vieux garçon, possédait, près de Meylan, un château où il se rendit et où Françoise Mignot lui fut amenée.
Il en fut si charmé et, tout à coup^ si épris , qu'il songea , sur-le-champ, à éloigner son secrétaire. Il lui donna des commissions pressantes pour Grenoble, chargea ses aniis de l'y retenir pendant quelques jours, et, pour s'assurer sa conquête, forcé de parler mariage, il envoya le soir même demander des dispenses de publications de bans à M. de Scarron , évêque de Grenoble, épousa la Mignot et congédia son secrétaire avec de l'argent.
Dès qu'elle se vit devenue grande dame, Françoise Mignot prit des mesures pour ne point rester inférieure à son rang, et travailla à acquérir, à force de soins, ce que sa naissance et l'éducation qu'elle avait reçue de ses parents n'avaient pu lui donner. Elle eut toute sorte de maîtres et employa à se former l'esprit tout le temps qu'elle fut avec son vieux mari.
Ce mariage avait brouillé M. d'Amblérieu avec sa famille. Ce fut pour lui un motif de plus pour faire de son épouse sa légataire universelle. Il mourut, et son testament fut attaqué par ses parents.
Madame d'Amblérieu alla à Paris, munie de lettres de recommandation , pour solliciter un arrêt d'évocation. Elle fut au cas de réclamer la protection du Maréchal de Lhospital , alors âgé de 75 ans. Le Maréchal la vit, l'aima et l'épousa dans la môme semaine. Il vécut deux ans avec elle, et mourut après lui avoir dissipé la plus grande partie de sa fortune , mais en la laissant avec un titre et dans une position sociale qui lui donnaient accès dans les hautes régions de la société parisienne.
Quelques années après son second veuvage, la Maréchale eut l'occasion d'être connue de Jean-Casimir^ roi de Pologne, qui, après avoir abdiqué, vivait à Paris dans la retraite. Subissant à son tour l'intluence fascinatrice de cette femme, l'ex-roi l'aima et l'épousa presqu'aussitôt qu'il l'eut vue
Elle mourut à Paris , le 30 novembre 1711, à un âge fort avancé , plus de 40 ans après son troisième mari.
a: La Mignot (dit l'un des récits où nous puisons ces détails) avait les traits beaux et réguliers, un peu d'embonpoint, un air modeste et décent, et elle remplaçait l'esprit par beaucoup d'amabilité. y>
Telle est, en substance, la très-véridique histoire de Françoise Mignot, dite la Bella Lhauda.
C'est dans la succession de M. de Portes d'Amblérieu, son premier mari, qu'elle avait recueilli les biens qu'elle possédait à Bourgoin et à Ruy. Elle avait , entr'autres prérogatives, le droit de disposer de l'office de collecteur des tailles du mandement de Bourgoin et d'en percevoir les produits. Ceci avait donné lieu
à de longs démêlés entre la communauté de Bourgoin et la Maréchale. A diverses reprises intervinrent des traités pour régler ces débats qui se renouvelaient sans cesse.
Nous avons sous les yeux un de ces traités, qui est à la date du 27 mars 1657, et dont les stipulations sont assez étendues. En voici le préambule :
« Pardevant le notaire du Roi, au 3> Ghâteleit de Parié, . soussigné ^ furent 3) présents: haute et puissante dame 3> Françoise Mignot , épouse non com- 3> mune ès-biens de haut" et puissant Dr seigneur Messire François de Lhospital, 3) comte de Rosnay, maréchal de France, y> chevalier des ordres du. Roi, conseiller D en ses conseils et sa Cour de Parlement, 3) seul lieutenant-général pour Sa Majesté 3) en ses provinces de Champagne et 3) Brie, gouverneur de la ville de Paris, y> ministre d'Etat (a), dudit seigneur
(a) François de Lhospital était le frère àe Nicolas de Lhospital, marquis de Vitry, qui fut aijssi maréchal de France, sous Louis XIII, -après avoir présidé et xîoopérô au meurtre dé Concîni. Le maréchal François .de Lhospital BVait eu une carrière militaire distinguée. Ce fut lui qui fut choisi pour guider et contenir le jeune et fougueux Cbndé, dans là courte campagne qui se termina par la bataille de Rocroy, où il commandait concurremment avec le prince.
» Maréchal, pour ce présent, duement » et suffisamment autorisée à l'effet des » présentes, demeurant en leur hostel, » rue Neuve - des - Fossés - Montmartre, » paroisse Saint-Eustache ; ladite dame » auparavant veuve de feu messire Pierre » de Portes, aussi conseiller du roi en ses » conseils, trésorier-général du pays de » Dauphiné, d'une part; — sieur Jacques » Miraillon, agent de mesdames les prin- » cesses de Garignan et de Longueville, » en Dauphiné, y demeurant ordinaire- » ment, étant, de présent, dans cette ville » de Paris, logé rue Vieille-Monnaie, » paroisse Saint-Jacques-de-la-Boucherie, » procureur de la communauté de Bour- » goin et Jallieu, suivant délibération » prise, etc.... d'autre part. »
Suit la transaction sur les nombreux procès existant entre la Maréchale et la communauté de Bourgoin , au sujet de l'office de collecteur des tailles que la maréchale soutenait lui appartenir, ainsi que les droits de collecte en dépendant, comme héritière de son premier mari.
Par le même acte, elle donne à titre de bail à ferme, pendant huit ans, aux
sieurs Roux et Lacroix, de Bourgoin, représentés par le sieur Miraillon, les maisons, prés, vignes, bois et héritages à elle appartenant, situés aux lieux de Bourgoin et Ruy, avec l'étang de Vernieu, acquis par ledit feu sieur de Portes, situé au lieu de Montceau.Ge bail est passé pour le prix annuel de 1500 livres tournois.
Voici maintenant la copie d'un mandat souscrit par la Maréchale :
c< Messieurs Roux et Lacroix , je vous y> prie de payer comptant au sieur Voi- 3> sin, la somme de trois cents livres, sur j> la partie de 4200 Uvres du sol pour li- 3) vre, dont je vous ferai tenir compte en 3> rapportant quittance avec le présent. — 3)' Fait à Paris, le W avril 1660.
D La M« de Lhospital , pour la 3> somme de trois cents livres.
La signature et les mots qui l'accompagnent sont d'une écriture nette et assez belle.
Le petit château de Ruy , qui subsiste encore aujourd'hui et qui vient d'être élégamment restauré, faisait partie des propriétés de la maréchale.
On peut consulter sur Françoise Mignot, dite la Lhauda :
Lettres historiques et galantes de Ma-dame Dunoyer, tom. 1er, pag. 316etsuiv.
et 336 ;
Delandine Saint-Esprit , Les Fastes de la France , — Histoire de la Révolution , tom. 7, pag. 263 ;
Champollion-higeac, Recherches sur les idiomes vulgaires de la France , Paris , 1809, pag. 87 et suiv.;
De Jouy, Uhermite en province^ département de Vlsëre^ n® 72, intitulé la Lhauda.
Nota. — Parmi ces récits, les seuls qui paraissent exacts et conformes à la vérité historique sont ceux de Madame Dunoyer, qui écrivait à une époque contemporaine et qui avait vu la maréchale de Lhospital, et de Cha.mpollion-Figeac , qui avait dû consulter, à Grenoble , des documents inédits.
Quant à Delandine Saint-Esprit, sa version n'est évidemment qu'une mauvaise légende, chargée de détails imaginaires et écrite en style prétentieux et peu supportable.
Quoique plus convenablement écrit ,
le récit . de M. de Jouy n'est également qu'une œuvre de fantaisie , où le fonds réel, de l'histoire se trouve noyé dans un conte dénué de toute vraisemblance.
Par exemple, ces deux écrivains, dont l'un suit évidemment la narration de l'autre , supposent, pour donner une couleur plus dramatique à leur récit , qu'au commencement de la Révolution, on voyait à Grenoble une jeune fille qui descendait de la Mignot et de Casimir et qui mendiait en disant : Faites V aumône à la petitefille du roi de Pologne. — Or , ce fait , s'il eût été vrai, n'aurait pas échappé à ChampoUion, quia résidé pendant longtemps à Grenoble, après la Révolution, et qui s'est . occupé avec un soin minutieux de tout ce • qui concernait l'histoire anecdotique de cette ville et de ses environs.
Dans son écrit , cité plus haut , après avoir dit que Françoise Mignot avait eu de son premier mariage deux filles qui n'avaient pas vécu, il ne^mentionne nullement qu'elle ait eu des enfants de ses . deux autres unions, et il ajoute ceci :
ç Si nous avons insisté sur les parti- » cularités de sa vie, peut-être les détails
y> piquants que nous avons rapportés nous » serviront-ils d'excuse. Toutefois , nous » n'avons pas dû oublier que Vhistoire de » la Lhauda est aussi peu connue dans le » pays qui Va vu naître que partout ail- » leurs , et il nous a paru intéressant de n pouvoir fixer l'opinion publique sur ce » qui lui est relatif..... »
Ainsi , l'on peut considérer M. ChampoUion comme le premier de ceux qui , au commencement de ce siècle , ont tiré de l'oubli l'histoire de Françoise Mignot; et, certes , si ^ peu d'années avant le moment où il écrivait, on eût vu mendier à Grenoble la prétendue petite-fille de celle dont il rappelait l'étrange destinée , il eût pu difficilement l'ignorer, et n'aurait pas omis de signaler ce fait récent.