‹ Recherches historiques sur les environs de Bourgoin (Isère): Demptézieu, Saint-Chef, MaubecChapitre 9 sur 16 · RENOU · texte numérisé non relu

RENOU

L'adresse porte : « à Monsieur, Monsieur Moret de Montcizet, chez M. J. M. Roch, négociant, rue de la Gerbe, à Lyon. »

(*) «... J'ai vu des plantes nouvelles qui m'ont amusé, et après » quelques jours de repos, me voil.î prêt à repartir demain » pour aller herboriser sur le mont Pila avec M. le Gouverneur „ de Rourgoin et quelques autres messieurs à qui je tâche de

encore à Bourgoin dans ses hautes fonctions de gouverneur^ au moment de la Révolution. Ce vieillard inoffensif n'émigra pas,même.aux approches de la Terreur; il en fut quitte pour être porté sur la liste des suspects , à cause de son titre de marquis. A la réaction du 9 thermidor, le citoyen Beffroy y dépouillé de ses titres aristocratiques, fut élu commandant de la garde nationale, et ne tarda pas à terminer sa carrière dans un état voisin de la pauvreté.

Tels étaient les principaux éléments de la société dont Rousseau se trouva environné.

De toutes les personnes distinguées qui habitaient Bourgoin, M. de Saint-Germain était le seul qui, loin de rechercher la société de Rousseau, semblait au contraire , éviter de le voir. Ce fut précisément cette circonstance, jointe, sans doute,

n persuader qu'ils aiment la botanique , et qri , en effet , ont » fait quelques progrès. Notre pèlerinage doit ôtro de sept à

» huit jours et toujours pédestre »

{Lettre de Rousseau à M. Dupeyrou, du 12 août 1769.) Dans ses lettres des 27 août , 16 septembre et 10 octobre, il raconte les Incidents de ce voyage , et s'y moque d'une manière assez piquante de ceux qui l'accompagnaient, et notamment du médecin MEYNIER, de Bourgoin, qui prenait Vaconit pour Vancolie.

la bonne réputation dont M. de Saint-

^rmain jouissait, qui porta Rousseau à

^rechercher lui-même. Il lui écrivit donc

xis le nom de Renou, qu'il portait encore,

lettre suivante :

9 novembre 1768.

« Je n'ai pas, Monsieur, l'honneur d'être connu de vous, et je sais que vous n'aimez pas mes opinions; mais je sais que vous êtes un brave militaire , un gentilhomme plein d'honneur et de droiture , qui a dans son cœur la véritable religion , celle qui fait les gens de bien; voilà tout ce que je cherche. On ne séduit pas M. de Saint-Germain, on ■ l'intimide encore moins; passez-moi, monsieur, la familiarité du terme : vous êtes précisément l'homme qu'il me fauti> J'aurais, Monsieur, à mettre en dépôt dans le cœur d'un honnête homme des confidences qui n'en sont pas indignes, et qui soulageraient le mien. Si vous voulez bien être ce généreux dépositaire, ayez la bonté de m'assigner chez vous le jour et l'heure d'une audience paisible, et je m'y rendrai. Je vous préviens

» que ma confidence ne sera mêlée d'au- » cune indiscrétion ; que je n'ai à vous » demander ni soins, ni conseils, ni rien » qui puisse vous donner la moindre peine, » ni vous compromettre en aucune façon:

» vous n'aurez d'autre usage à faire de » ma confidence que d'en honorer un jour » ma mémoire , quand il n'y aura plus de » risques à parler. Je ne vous dis rien » de mes sentiments pour vous , mais je » vous en donne la preuve. »

La demande fut accueillie comme elle devait l'être :

« Si vous avez, Monsieur, d lui répondit M. de Saint-Germain, « à me confier » des choses qui ne s'accordent point » avec la religion que je professe, je ne » peux y prendre aucune part. Si elle n'est »• point compromise, elle me prescrit de vous être agréable et utile en tant qu'il » est en mon pouvoir. Vous faut-il, pour » ce que vous avez à me confier, un » homme . ami de la vérité et qui n'ait » d'autre crainte que de faire le mal ?

» En ce cas, vous pouvez disposer de » moi.... »

Rousseau lui répondit :

3) Ne craignez de ma part, rien qui y> puisse vous déplaire ; je respecte trop y> pour cela, et vous et vos sentiments; i> les miens, qui ne vous sont pas connus, j) en sont moins éloignés que vous ne y> pensez... i>

L'entrevue eut lieu, et, dans une notice dont les dernières éditions des œuvres de Rousseau ont doimé l'extrait, M. de Saint-Germain rend compte de ce qui se passa entr'eux-, de Fagitatiçn convulsive de Rousseau , du tableau pathétique que celui-ci fit de ses malheurs , de l'affliction que lui, M. de Saint-Germain, en ressentit^ des conseils qu'il lui donna' et du langage tout à la fois sévère et consolant qu'il lui tint.

Rousseau, tout en pleurs, et subjugué par l'empire de la raison, se jeta à son cou : — a: Il n'y a , » dit-il , « que des y> militaires qui parlent avec cette fran- 3> chise ! <s: Puisqu'elle ne vous offense :» pas , répliqua M. de Saint-Germain, :s> j'observerai que, plein d'amour-propre, :s> vpus êtes puni par où vous avez péché.

i> Vous croyiez avoir tellement étonné les » humains, qu'ils allaient vous élever des

» autels. Vous deviez assez les connaître » pour savoir que ce qu'ils approuvent 3> aujourd'hui, ils le blâment demain.

» Si dans vos ouvrages vous aviez eu » d'autres vues, vous jouiriez d'une con- » solation qui vous manquera et que vous )i n'aurez jamais. i>

Il paraît que , loin de déplaire à Rousseau, ce langage le confirma dans le choix qu'il voulait faire de M. de Saint-Germain, pour être le dépositaire de ce que ses biographes ont appelé son Testament mystique ou Adresse à la postérité. C'est la lettre du 26 février 1770, la plus longue de toutes celles dont sa correspondance se compose. Mais il y eut , de part et d'autre, plusieurs entrevues et d'assez nombreuses lettres, dont les plus intéressantes se trouvent dans la correspondance générale de Rousseau.

Il suffit de consulter les lettres de celuici à M. de Saint-Germain, pour concevoir la plus haute idée de l'esprit et du caractère de ce dernier. On trouvera ces lettres depuis la date du 9 novembre 1768, jusqu'à celle du 7 janvier 1772.

En lui adressant sa longue lettre du

•î6 février 1770, Rousseau dit à M. de :U-Germain : a: Je ne vous demande

> point de secret sur cette lettre; j'ose » prévoir qu'un jour, elle sera dans votre

> famille un monument non méprisable

> de vos bontés pour celui qui l'a écrite, » et de l'honneur qu'il sut rendre à vos

> vertus.

3> Mon état ne me permet pas de me

> rendre à Bourgoin par le temps qu'il

> fait, et je m'oppose absolument à tout

> désir que vous pourriez avoir de re- ■) nouveler pour moi cette œuvre de mi- D séricorde ; au lieu du plaisir que me '»> donne toujours votre présence, vous ne ^D m'apporteriez que des alarmes pour » votre santé et pour votre retour. Gepen- •3> dant, avant de nous séparer, vraisem- 3> blablement pour toujours , que j'aie au 3> moins, s'il m'est possible, la douceur 3> d'embrasser encore une fois mon cony> solateur. Je compte. Monsieur, sur ce 3> que vous me dîtes dernièrement, que 3) vous aviez encore au moins dix jours 3) à rester à Bourgoin, et je tâcherai d'en y> prendre un s'il m'est possible, pour me

> rendre auprès de vous. Si malheureu-

- 150 - • » sèment votre départ était accéléré, je » vous prierais de vouloir bien me le » faire dire, afin que je ne fisse pas un » voyage inutile.

» Monsieur, veuille le ciel voua payer » en prospérités , tant sur vous que sur » madame de St-Germain et sur votre » aimable et florissante famille , le prix » des bontés dont vous m'avez comblé!

y) Souvenez-vous quelquefois d'un infor- » tuné qui ne mérite point ses malheurs, » qui vous prouva sa vénération pour » vous par sa confiance , et qui, par le » droit qu'il se sent à votre estime, se » glorifiera toujours d'y avoir part- "»

La fameuse lettre du 26 février débute ainsi :

<c Où êtes-voùs, brave Saint-Germain?

» Quand pourrai-je vous embrasser et » réchauffer au feu de votre courage celui » dont j'ai besoin pour supporter les » rigueurs de ma destinée?

Monquin, 28 février 1770.

« Votre lettre, Monsieur, m'attendrit et » me touche ; je croyais n'être plus sus- » ceptible de plaisir, et vous venez, de

m'en donner un moment bien pur. Il n'est troublé que par le regret de ne pas pouvoir me rendre à vos généreuses sollicitations; mais mon parti est pris. Je connais trop les gens à qui j'ai affaire pour croire qu'ils me laisseront exécuter mon projet; je m'attends d'avance à ce qui doit m'arriver ; je ne me dois pas le succès , il est dans les mains de la Providence; mais je me dois la tentative et l'emploi de mes forces : rien ne m'empêchera de remplir ce devoir.

» Je ne suis point encore dans la situation que vos offres généreuses vous font prévenir, ni même près d'y tomber.

» Je prévois seulement, que si j'avançais ^ dans la vieillesse , elle me deviendrait ') dure à plus d'un égard, et c'est moins > là pour moi un sujet d'alarmes qu'une •) consolation de n'y pas parvenir : je ») crois si bien connaître votre âme noble, » que, dans la situation supposée, je vous D aurais moi-même prouvé la vérité de 9 mes sentiments pour vous en vous ) mettant dans le cas d'exercer les vôtres.

» Si la crainte de contrister votre bon

» cœur m'empôche , Monsieur, de suivre » les mouvements du mien dans les » adieux que je désirais vous aller faire, » je sens ce que me coûtera cette défé- » rence ; mais je sens aussi dans la résolu- » tion que j'ai prise, le danger de Fexpo- » ser à des attaques d'autant plus redou- » tables, que mon penchant ne seconde- » rait que trop bien vos efforts.

i> Adieu donc, homme respectable , je » partirai sans vous voir puisqu'il le faut^ » mais vous laissant la meilleure partie » de moi-même, dans les sentiments d'un » cœur toujours plein de vous (a). >

Lyon, 19 mai 1770.

((.... Je prends la liberté de me re- 3> commander à votre souvenir, et de vous » assurer que rien n'affaiblira jamais les » sentiments immortels que vous m'avez )) inspirés. »

Paris, 18 août 1770.

« Me voici à Paris.... J'ai eu le plaisir

(a) M. de Saint- Germain avait fait do vains efforts pour retenir IJousseau dans notre contrée, et pour l'empôcher de reprendre sa vie errante. Toutefois, Jean-Jacques ne put partir qu'à la fin de mai. L'hiver avait été très-long cette année-là ; les neigei couvrirent les hauteurs do Maubec jusqu'en avril, et les chemins furent impraticables jusqu'en mai. — V. la lettre àMOULTOU, du 28 mars.

de parler ici de vous avec des personnes

de votre connaissance et qui partagent ' les sentiments que vous m'avez inspirés.

Je mets à leur tête Mgr l'archevêque *** ■ avec lequel j'ai eu l'honneur de dîner

il y a deux jours.... Vous avez fait la ■^ conquête de trois voyageurs très-aima- !^ blés qui vous demandèrent de mes 'i nouvelles à Bourgoin , et qui m'ont ici e: beaucoup demandé des vôtres. Je me p propose , aussitôt qu'on me laissera ù respirer, d'aller rappeler à M. D... une t^ connaissance faite sous vos auspices !> et lui demander de vos nouvelles en

> attendant le plaisir d'en recevoir direc- ) tement... »

Paria , 17 septembre 1770.

3) Je suis pénétré, Monsieur, je vous 1> assure , de retrouver toujours en vous x> les mêmes bontés, et l'assurance qu'elles 1^ sont à l'épreuve du temps et de l'éloi- » gnement et de l'astuce des hommes me 3) rendra toujours cher le séjour de Bour- 1^ goin, qui m'a valu un bonheur dont je ^ sens bien le prix , et que je cultiverai

> autant qu'il dépendra de moi... Vous

]> connaissez , Monsieur, les sentiments j> que je vous ai voués, ils sont inaltérables :» comme vos vertus 3>

C'est sur ce ton que, dans toutes ses lettres et jusqu'à la fin, Rousseau parle à M. de St-Germain. Les sujets dont il l'entretient, les pensées élevées qull lui exprime, prouvent, d'ailleurs, qu'il s'adresse à une intelligence d'élite, et ce sera un éternel honneur pour le nom de notre compatriote, d'avoir su.impoéer à un homme tel que Rousseau, une confiance et un respect aussi complets et aussi persistants-

Il ne paraît pas que , dans le temps où il résidait dans notre contrée , Rousseau se soit occupé d'un travail littéraire de quelque importance. Sauf une assez volumineuse correspondance , il s'adonnait presque exclusivement à la botanique. Ses lettres datées de Bourgoin et de Monquin, témoignent des chagrins incessants qui le dévoraient (a). Son caractère, devenu de

{a) Parmi les lettres de Rousseau , datées de Bourgoin et do MoDquin, qu'on trouve dans les recueils , les plus dignes d'attention , après sa longue lettre du 26 février 1770^ à M. de St- Germain, sont colles adressées à l'abbé M*** sur l'éducation d'un jenne homme , et surtout celle du 15 janvier 1769, écrite à M. de *'* qui lui avait communiqué ses doutes sur l'existence de Dieu. Jean- Jacques lui répondit par cette longue lettre. qui

plus en plus ombrageux , lui faisait voir partout des ennemis et des traîtres; il se croyait toujours environné de complots et d'embûches. Toutefois, son cœur n'avait pas cessé d'être sensible et généreux. Bien que ses ressources fussent faibles, il montrait le plus grand empressement à venir en aide aux infortunes. J'ai entendu des vieillards qui l'ont connu dans leur enfance, citer avec attendrissement les nombreux actes de bienfaisance qui avaient marqué son séjour à Bourgoin ou dans le voisinage.

Le logement que cet homme célèbre a occupé à Monquin , était autrefois l'objet de fréquents pèlerinages. Aujourd'hui môme encore, des visiteurs fervents, venus souvent de loin, s'y acheminent de temps

fut écrite à Bourgoin , dans l'auberge de la Fontaine d'or, où il était logé d'ime manière si incommode, et à l'une des époques de sa -vie où il fut le plus tourmenté. Toutes les fois que, dans ses malheurs, on interrogeait Rousseau sur de grandes questions^ il sortait de son léthargique accablement et réprenait toute son énergie :

<c J'ai cru dans mon enfance par autorité, dans ma jeunesse i». par sentiment, dans mon âge mûr par raison ; maintenant je » crois parce que j'ai toujours cru... » ' — C'est ainsi qu'il débute dans sa lettre ; puis , après avoir réfuté avec beaucoup d'éloquence et de force les objections matérialistes de son correspondant, il termine par un passage remarquable, qui témoigne de sa vive admiration pour Jésus-Christ et sa doctrine.

Les charmantes lettres sur la botanique , qu'il a écrites de ce pays-ci, à la duchesse de Portland , en Angleterre , sont pareillement dignes de remarque.

en temps. Ce n'est pas sans un certain recueillement , qu'on pénètre dans cette silencieuse retraite de l'éloquent et sympathique philosophe.

M. le comte de Meffray-Césarges , propriétaire de la ferme de Monquin, a eu le bon goût de ne rien laisser changer aux deux pièces qui ont été habitées par Rousseau. Le temps seul les ix dégradées; elles sont videsMe meubles , les murs sont nus ; seulement une grossière peinture représentant le sacrifice d'Abraham, décore la cheminée de la première pièce-

On accédait jadis à cette chétive demeure par un escalier établi dans une tourelle, aujourd'hui démolie.

Beaucoup de villageois de Maubec se souviennent encore du nom de Jean- Jacques (c'est le seul que la tradition locale lui donne); mais ils commencent à ne plus guère savoir ce qu'était cet être mystérieux. A leurs yeux, ce devait être quelque grand sorcier, un homme étrange, dans tous les cas. Ils vous indiquent de loin, la maison isolée où il demeurait, et voilà tout

Je voulus visiter, dernièrement, cet

appartement que je n'avais pas vu depuis vingt-cinq ans, et j'arrivai à la ferme. — Ah ! vous voulez voir la chambre de Jean- Jacques ? me dit une fille de la maison ; je vais vous y conduire. Je lui demandai s'il y avait encore dans la maison des meubles qui eussent servi à Rousseau.

— Non ! répondit-elle, il n'y a plus rien, si ce n'est ceci, qu'on assure être son portrait: et elle me désignait du pied dans l'âtre de la cheminée, de vieux chenets en cuivre , ornés d'affreuses têtes de chimères.

Voilà l'idée qu'elle se faisait de ce Jean- Jacques qui avait passé par là....

Génie ! ô gloire, à quoi n'êtes-vous pas exposés !

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