‹ Recherches historiques sur les Girondins, VergniaudChapitre 103 sur 135 · I.A MONTRE DE VKKUNIAl I · texte numérisé non relu

I.A MONTRE DE VKKUNIAl I

son tour E. Jouy, qui avait d'abord légué la montre à Charles Nodier, la lui donne par avancement d hoirie, longtemps avant de mourir.

Tel est le récit de Nodier.

On connaît le mot de Martainville à Nodier : «Toi, mon cher Charles, tu abuses un peu trop de l'honneur d'avoir été guillotiné avec ces pauvres Girondins, » et Jouy, lui-même, lui disait quelquefois : «Vous me parlez de Saint-Just, de Yergniaud et des Girondins, comme si vous aviez vécu avec eux, quel âge avez-vous donc? Vous étiez en nourrice pendant la Révolution1. » Si Charles Nodier s'était borné à suivre la voie ouverte par Walter Scott, à faire des romans historiques proprement dits, ses récits éveilleraient moins de défiance, mais son habitude de parler comme témoin oculaire, son art de mise en scène, son goût avoué pour les pastiches littéraires 2 font naître le doute et appellent le contrôle; on se demande où finit le poète, l'inventeur,

Etienne, marchand de toiles, et deMagdelaineLautour. Jrjui/ parait n'être qu'un surnom dû à ce que l'enfant aurait été élevé à Jouy près Versailles. M. Ranjart, notaire du lieu, a bien voulu vérifier cette conjecture sur place, et elle s'est trouvée exacte d'après les souvenirs restés dans le pays.

'Jean-Emmanuel-Charles Nodier était né à Besançon, le 29 du mois d'avril 1780. 11 n'était donc plus un enfant au moment de la Révolution, ou, du moins, c'était un entant d'une précocité singulière. M. Mérimée a dit dans son discours de réception à l'Académie française, qu'en 1792 il avait été admis comme membre de la Société des Amis de la Constitution. 11 ajoute qu'il y avait prononcé un discours... où déjà se devine l'auteur original qui devait quarante ans plus tard prendre place à l'Institut.

4 C'est le terme dont il se sert : « Mes tentatives en ce genre n'ont pas été entièrement infructueuses, puisqu'un de mes pastiches de Vergniaud, que je croyais avoir donné fort explicitement pour

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où roiiimcinc l'historien, Le témoin. Vérifions donc, et ivclici.liniis s'il existe des [neuves à L'appui des faits avancés par le séduisanl conteur.

M. Paul Lacroix a publié dans le Bulletin du Bibliophile à& 1864 [16e série, p. 8) un article capital sur la question qui nous occupe. Il remonte à l'origine du don fait par Jouy à Charles Nodier, il l'explique ainsi « en 1831, Charles .Nodier fit paraître son livre intitulé: Souvenirs, épisodes et portraits de la Révolution, ouvrage dans lequel il avoit mis à profit les renseignements qu'il tenait de Jean de Bry, sur les hommes et sur les choses de cette époque. Le chapitre intitulé de l'Éloquence révolutionnaire (p. 121 à 124), contient une peinture de Vergniaud, comme Nodier savait les faire, exquise et vivante, empreinte des couleurs du temps. Jouy était grand admirateur du premier orateur de la Gironde (Y. La Morale appliquée éi la politique; notes du livre XIII, vol. 14, des Œuvres complètes, p. 567.) Enthousiasmé à la lecture de l'ouvrage que Charles Nodier lui avait offert, il adressa les éloges les plus sincères à l'auteur et y joignit le présent d'une montre en or qui avait appartenu à Verguiaud. «C'est une relique, lui disait Jouy, mais vous êtes plus digne que personne de la porter, puisque vous honorez si bien le saint martyr de la liberté que cette relique nous rappelle. » Charles Nodier avait cessé de voir Jouy depuis pluun pastiche, a pris place dans ses Œuvres. (Souvenirs de la Révolution, p. 168.)

On assure, dit Sainte-Beuve, que quand Geoffroy, sur les derniers temps, fut. malade, Nodier le suppléa dans les feuilletons, en conservant l'ancienne signature et en imitant sa manière : si bien que le recueil qu'on fit ensuite de Geoffroy contient quelques morceaux de lui. (Episodes et Souvenirs de la vie de Ch. Tfodwr; par Mme Menessier-Nodier, p. 169.)

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sieurs années. Il saisit cette occasion de se rapprocher d'un ancien ami, et le 13 juin 1841, il lui adressait la réponse suivante :

« Mon cher Jouy,

« Mon cœur étoit hier si plein de reconnoissance que je n'ai pas eu la force de l'exprimer. Je croyois n'avoir plus de ma vio à pleurer de joie. C'est un bonheur que je vous dois, et ne me faites pas l'injustice de penser que ce soit la possession d'un bijou inappréciable qui produise un tel effet sur mon âme... »

Un bijou inappréciable ! La montre de Vergniaud n'est pas nommée, mais elle est désignée par ces paroles qui confirment celles prêtées plus haut à E. Jouy.

On était en 1831 : Charles Nodier n'avait pas encore composé son Banquet des Girondins, il ne parut qu'en 1833 à la librairie d'Eug. Renduel, un vol. in-8°. C'est là que pour la première fois il raconta l'histoire de la montre de Vergniaud ; il dit dans une note finale, après avoir rapporté le legs de Jouy, transformé en donation entre-vifs: «Voilà pourquoi j'ai beaucoup parlé delà montre de Vergniaud, et pourquoi peut-être j'ai achevé d'écrire les Girondins» (p. 263). Trait final et significatif de cette œuvre que l'auteur lui-même appelle «le poème des Thermopyles de la Liberté. »

Jouy ne putmanquer d'avoir connaissance de ce livre. Il dut savoir qu'elle participation il lui attribuait dans la transmission de la montre de Vergniaud. Il ne réclama pas, il n'y eut de sa part ni démenti ni rectification. Cependant il écrivit beaucoup depuis 1843, notamment son article des Cent et un sur l'ingratitude politique, où il parle souvent et longuement de la Révolution. Il survé-

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eut à Nodier et prononça sur sa tombe le discours ofiieiel au nom de l'Académie l.

Son silence peut donc être considéré comme une acceptation volontaire du rôle qui lui est assigné, et c'est un premier témoignage en faveur de l'authenticité de l'histoire racontée par Nodier. En voici un second qui n'est pas moins grave :

On sait que le nom de Charles Nodier a été associé à celui de M. le baron Taylor pour la rédaction du bel ouvrage : les Voyages romantiques et pittoresques dans l'ancienne France - ; leur liaison étroite et prolongée est un fait notoire dans le monde littéraire. Nous nous sommes donc adressé à M. le baron Taylor, aussi connu par ses vastes et remarquables travaux que parles immenses services qu'il a tendus et rend encore tous les jours à la grande famille des artistes de tous les genres. Il nous a donné une longue audience qu'il a résumée ainsi :

« Il est très vrai que Nodier a possédé la montre de Vergniaud. Il me l'a fait voir la tenant dans le creux de sa main; il m'a dit qu'elle lui venait de Jouy et m'a expliqué son origine. Je l'ai examinée avec l'intérêt que j'ai toujours porté aux objets d'art et d'histoire, et avec la curiosité particulière qu'avait éveillée en moi l'indication de la provenance.

« Cette montre était assez forte, je veux dire épaisse ; une de ses faces était revêtue d'un émail bleu. Ce détail m'a frappé parce que j'ai eu, à moi appartenant, une montre de

1 II dit : « J'ai reçu de lui les premiers conseils, devais-je ni 'attendre à la triste mission de lui adresser les derniers adieux. » {Moniteur du 30 janvier 1844, n° 30.)

- Nodier n'a collaboré qu'aux trois premiers volumes; les autres, qui s'élèvent aujourd'hui à vingt-huit, sont l'œuvre exclusive de M. Taylor. C'est ce que Nodier a reconnu lui-même dans une lettre adressée au libraire Ladvocat.

Nodier est mort en 1844 et l'ouvrage s'est continué sous le nom unique de M. Taylor, qui travaille à cet ouvrage de bénédictin depuis plus d'un demi-siècle (1819).

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la même époque où l'émail était remplacé par une couche d'écaillé. C'était du style Louis XVI.

« Il n'est pas exact que Nodier s'en soit défait deux jours après l'avoir reçue de mon collègue M. Jouy. Je la lui ai connue pendant bien longtemps à l'Arsenal. Il me la montrait quelquefois, quand nous venions à causer des Girondins. Ensuite je l'ai perdue de vue. Elle a dû passer entre les mains de Mmc Menessier, fille unique de Charles Nodier l... »

Nous nous sommes empressé de nous adresser à madame Menessier : le lendemain même, nous recevions une réponse aussi bienveillante que spirituelle, qu'à ce double titre on aurait pu croire écrite par son illustre père. Nous en transcrivons ici le contenu :

« Vous avez lu l'histoire de la montre de Vergniaud racontée par Charles Nodier, et si indigne que soit ma parole de succéder à la sienne (nous nous permettrons de penser le contraire), il faut cependant que je reprenne son récit où il l'a laissé.

« Il n'y a rien d'exagéré dans la gratitude exprimée par lui à son ami, M. de Jouy. Je me souviens de lui avoir vu démontrer ce bijou fort modeste avec la fière importance d'un propriétaire peu habitué à la propriété. Et quoique je n'aie jamais partagé dans toute son étendue l'admiration sans bornes de mon père pour le talent oratoire de Vergniaud, javois fini par attacher à ce souvenir le prix qu'il y attachoit lui-même.

« Mon père est mort; et à dater de ce jour la montre accrochée à ma cheminée a accompli pour la seconde fois sa mission de relique. »

1 Marie-Antoinette-Elisabeth Nodier s'est fait connaître par des recueils de poésies charmantes (le Perce-Neige. — Heures du soir), de nomhreuses nouvelles en prose et heaucoup d'autres écrits remarquables. Nous ne citerons que les Episodes et Souvenirs de la vie de Charles Nodier, livre étincelant d'esprit et riche en documents biographiques, non-seulement pour l'auteur du Banquet des Girondins, mais encore pour l'histoire des littérateurs contemporains.

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u 11 y a une douzaine d'années, un matin où notre ami tant regretté Alexandre Bixio venoit de me dire en parlant de Charles Nodier an de ces mots qui vont au cœur et qui: Le cœur es! pressé de reconnoître, j'ai détaché la montre de Vergniaud el je la lui ai donnée. Je la lui ai donnée, Monsieur, mais je ne la lui ai pas vendue.

« M. Bixio d'ailleurs était républicain, et en plaçant ce souvenir dans une famille que j'aime d'une tendresse maternelle, il me semble qu'il sortoit à peine de la mienne. Elle y est certainement encore. »

Nodier avait écrit « qu'il ne donnerait pas la montre de Vergniaud pour l'horloge magnifique dont le calife ilaroun-al-Raschid fit présent à Charlemagne, » et cependant, s'il avait fallu s'en rapporter à certains bruits, deux jours après il l'échangeait contre un livre rare qu'il convoitait depuis longtemps !

M. le baron Taylor avait déjà répondu à cette accusation; car, là, il y en avait une contre la mémoire de Nodier. 11 n'a pas fait trafic du bijou qu'il déclarait inappréciable, le lendemain du jour où il le recevait. La lettre de madame Menessier complète la justification commencée par M. le baron Taylor. La montre n'a point été vendue par Nodier, puisque sa fille l'a trouvée dans sa succession et en a fait hommage à un grand citoyen, très digne assurément d'être dépositaire de cette épave de de la Gironde1. Ajoutons que cet ana n'est pas nouveau. Déjà l'on avait dit qu'Adèle Sauvan avait vendu

1 Le 23 juin 1848, à la veille de la lutte impie qui ensanglanta Paris, M. Bixio assistait à un dîner où tous les ministres d'alors étaient réunis; à la un du repas on causait des dangers de la situation, il s'écria : « Ce dîner est le dernier banquet des Girondins! » Ces paroles étaient prophétiques : le lendemain Bixio tombait frappé de deux balles à côté du général Bedeau, blessé lui-même un peu plus tard. Sur sa carrière politique, voyez le Dictionnaire biographique de Didot et celui de Yapereau.

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la montre de Vergniaud deux jours après l'avoir reçue, pour aller au bal. Cette calomnie se trouve refutée en mêmQ temps que la précédente.

La preuve de la filiation nous paraît donc faite de Jouy à Nodier, mais d'AdMe Sauvan à .louy ?

La pièce probante serait ici le testament. Nous ne l'avons pas. Nous trouvons seulement dans les écrits de Jouy la preuve qu'il était de la société d'Adèle Sauvan, ce qui ne doit pas nous surprendre, puisqu'elle était mariée à un membre de l'Institut, à l'auteur du Mérite des Femmes, et que le futur auteur de Sylla était dès cette époque un homme de lettres distingué. Il y avait donc toute espèce de raison pour qu'il fût lié avec M. et Alrac Le Gouvé. Cette liaison est constatée dans des vers adressés au mari ', et dans son Ermite de la Chaussée-d 'Antin, où il rapporte l'éloge tumulaire de la jeune femme décédée prématurément 2. La préférence

1 A propos de sa Mort d'Henry IV, jouée sous l'Empire, en 1800, comme Epicharis sous la terreur.

2 V. n° 16; — Les Sépultures :

Les monuments les plus remarquables, du moins par leurs décorations, se trouvent sur la hauteur; je me suis arrêté près de celui d'une femme dont la mémoire vivra toujours dans le cœur de tous ceux qui l'ont bien connue0; l'inscription suivante ne contient qu'une partie de son éloge :

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