‹ Recherches historiques sur les Girondins, VergniaudChapitre 126 sur 135 · ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

ROBESPIERRE

(Lettre publiée en fac-similé avec le projet de rapport rédigé par Robespierre dans l'affaire de Danton. France. 1841.

On a essayé de nier l'immixtion de Robespierre dans les jugements du Tribunal révolutionnaire; elle est prouvée d'une manière irrésistible par cette pièce. Mais la lettre du 12 germinal n'est pas seule, elle est corroborée par les listes de 'juges et de jurés dressées de la main même de Robespierre et trouvées dans ses papiers; (Vol. III, p. 12.) Par le procès de Fouquier-Tinville tout entier, par la déposition de Sénart même, et surtout avec la rectification de d'Aubigny et l'accablante déposition de Jourdeuil, par l'introduction dans le jury de Payan le jeune, de Duplay père, les familiers les plus intimes et les plus notoires de Maximilicn. Nous ajouterons ce fait, moins connu, que Sigismoud Duplay, le fds, jouait au besoin son rôle au Tribunal révolutionnaire, à peine âgé de vingt ans, il déposa contre le vieux général O'Moran, couvert de blessures et de gloire, et contribua à le faire condamner à mort. (F. aux Archives nationales, W, 335, n° 585.)

« Simon Duplay, âgé de vingt ans, commis aux bureaux de la guerre, natif de Saint-Didier, district de Monistrol, département de la Haute-Loire, demeurant à Paris, rue Saint-Honoré, n° 366, section des Piques, lequel nous a fait la déposition suivante : « Il servait en may 1792 dans Le 1er régiment d'infanterie, en garnison dans la place de Cnndé, dont O'Morrau était alors le commandant, etc.. » Il l'accusait d'avoir, en 1192, laissé égorger ses avant-postes par incurie et versé le sang de ses soldats sans motif. «Je n'ai jamais éprouvé ni échec ni revers, répondait le malheureux O'Morran, et j'ai les mains aussi pures que le cœur... » Il n'eu fut pas moins condamné et traîné au supplice. (F. ci-dessus, p. 366.)

amitié les éléments d'une accusation criminelle, à transformer en charges capitales «les paroles toutes confidentielles. C'était la violation la plus flagrante du respect dû à la vie privée, et si jamais besoin de la défense a été impérieux et sacré, c'était dans une accusation de ce genre où l'incrimination ne reposait que sur des mots et pouvait disparaître devant l'explication la plus simple. Robespierre ne s'en préoccupe pas. Au contraire, il redouble de précautions pour étouffer la voix de l'accusé et celle de ses témoins. Et le jour même où la tête de Danton tombe, il exalte la justice du Tribunal révolutionnaire, il s'indigne à la pensée qu'on pût le soupçonner d'égorger des innocens. Voyez sa violente dénonciation contre Dufourny. (Séance des Jacobins, du 10 germinal, Moniteur du 20 germinal an II.)

Bientôt ce système inquisitorial se développe de plus en plus. Robespierre écrit lui-même dans les instructions rédigées pour l'atfaire de Bédouin le prélude de la loi du 22 prairial.

Les membres de la Commission populaire d'Orange sont nommés pour juger les ennemis de la Révolution.

Les ennemis de la Révolution sont ceux qui par quelques moyens que ce soit et de quelques dehors qu'ils se soient couverts, ont cherché à contrarier la marche de la Révolution et à empêcher l'affermissement de la République.

La peine due à ce crime est la mort.

Les preuves requises pour la condamnation sont tous les renseignements de quelque nature qu'ils soient, qui peuvent convaincre un homme raisonnable et ami de la liberté.

La règle des jugements est la conscience du juge éclairée par l'amour de la justice et de la patrie, leur but, le salut public et la ruine des ennemis de la patrie. (Rapport de Saladin au nom de la Commission des Vingt-Un, p. 50 et suiv.)

Il dit encore dans son discours sur les principes de morale politique. (Séance du 17 pluviôse an II) :

On traite les conspirations contre la République comme les procès entre particuliers... Quoi ! quand il s'agit du salut de la patrie,

ROBESPIERRE ET LE DROIT DE DEFENSE. ifil

le témoignage de l'univers ne peut suppléer à la preuve testimoniale, l'évidence môme à la preuve littérale ?...

Enfin arrive la loi du 22 Prairial, l'apogée de la terreur, la suppression des débats, de la défense, de la possibilité de toute justification, c'est le retour en arrière de deux siècles !

L'ordonnance criminelle de 1670, avons-nous dit ailleurs, par une sorte de dérision cruelle, coniiait à la religion des juges le soin de défendre les accusés, et sous ce prétexte leur refusait l'assistance d'un conseil. La loi du 22 Prairial, par une ironie non moins barbare, donne aux patriotes calomniés des jurés patriotes. Fouquier-Tinville ressuscite Pussort... la profanation des principes de la défense reste un des stigmates les plus tristes de cette sanglante époque, un affligeant contraste avec la déclaration des droits, le démenti de 178!) par 1793.

Or, cette loi est l'œuvre incontestée do Robespierre '.

Elle coûta la vie à 1,285 personnes en 45 jours 2 !

On ne croirait pas qu'on pût dépasser de pareilles atrocités, et pourtant dans ses derniers discours Robespierre est allé encore plus loin. 11 est vrai qu'on ne peut plus le comprendre et qu'il est permis de douter qu'il se comprît luimôme.

Il est à la tribune des Jacobins le 21 Messidor, bien peu de jours avant le ÎJ Thermidor, et déjà, suivant une belle expression de Chateaubriand, il semble parler du fond d'un sépulcre. Il faut entendre ces oracles funèbres :

' Élaborée dans le sein du Comité de Salut public, présentée par Couthon presque dans les mêmes termes que V Anti-Fédéraliste, cette Loi lut soutenue par Robespierre... « Elle ne renferme, dit-il, aucuue disposition qui ne fût adoptée d'avance par tous les amis de la liberté ; il n'y a pas un seul article qui ne soit fondé sur la justice et la raison. » La loi passa à l'instant même, malgré l'opposition de Lecointre, qui en demandait l'ajournement. (Moniteur du 24 prairial.) C'est un effort méritoire dont on doit tenir compte à Lecointre dans l'appréciation de sa carâère politique.

i « Depuis le 23 prairial jusqu'au 8 thermidor, dans l'espace de quarante-cinq jours, 1285 infortunés ont porté leur tête sur Pécbafaud ; les quarante-cinq jours précédents avaient vu périr 517 individus. » (L'Orateur du Peuple, n° lxi.)

Voyez 06 qui arrive à chaque 'effort <ln patriotisme contre la vertu...

Toul ce qui tend à an résultai dangereux esi dicté par la perfidie.

Il est an sentimenl gravé dans le cœur de tous les patriotes, el ijui est la pierre de touche pour reconnoître leurs amis.

Quand un homme se tait au moment où il faut parler, il est suspect.

Quand il s'enveloppe de ténèbres, on qu'il montre pendant quelques instans une énerpie qui disparoit aussitôt,

Quand il se borne à de vaines tirades contre les tyrans, sans s'occuper des mœurs publiques et du bonheur de tous ses concitoyens, il est suspect. (Journal de la Montagne, p. 042.)

Etre suspect, c'était comparaître devant le Tribunal révolutionnaire; y comparaître, c'était y être condamné, et condamné à mort.

On encourait donc le dernier supplice pour se taire, s'envelopper de ténèbres, ne montrer qu'une énergie de trop courte durée ou se borner à de vaines tirades contre la tyrannie !

Tel est le dernier terme de ces sinistres aberrations qui conduisent Robespierre de l'Assemblée constituante où nous l'avons vu proposer des innovations si humaines dans la loi pénale jusqu'à l'échafaud où il monte frappé par son propre code, le plus sanguinaire qui ait jamais existé.

Ainsi, sur ce principe capital du droit de la défense, en cette matière bien définie, nettement circonscrite, où l'équivoque n'est pas possible, Robespierre a eu deux langages, deux systèmes opposés, contradictoires. D'abord, il professe, il proclame hautement le respect pour l'accusé qui défend sa vie, sa liberté ou son honneur.

Puis il foule aux pieds ces nobles théories, et il montre un mépris souverain de cette loi primordiale de toute société.

Sa conduite est le démenti de ses paroles.

Ses doctrines sont la condamnation de ses actes.

Athlète puissant dans les discussions de la tribune, il devait consacrer ses efforts à affermir une conquête précieuse à laquelle il avait contribué, mais dont le triomphe, loin d'être assuré, est encore incomplet au bout d'un siècle.

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