AFFAIRE DITE OK LA RELIGIEUSE
interrogative, qu'il maniait admirablement et qui se retrouve ilans tous ses discours.
Il a plaidé sa cause. Les moyens de droit ont été présentés, épuisés. Il termine par des considérations morales qu'il anime et qu'il vivifie sous forme de prosopopée et de dialogue :
Dans l'ordre de la religion, une voix céleste lui crie : ci Si vous voulez atteindre la perfection évangélique, donnez tout ce que vous possédez aux pauvres et suivez-moi. Les pauvres ont leurs richesses dans le Ciel; ceux qui les accumulent sur la terre amassent aussi les trésors de la colère du Seigneur. »
Dans l'ordre politique, la loi repousse la sieur
Sainte-Colombe avec plus d'énergie encore. « Vous voulez succéder, lui dit-elle, vous qui, dès que la raison a commencé à vous éclairer, avez nourri votre âme des idées sublimes de la religion et qui, dans un âge où le monde devoit avoir tant de charmes pour votre cœur, avez fait hommage de ce cœur à la Divinité; vous qui, entraînée par les élans d'une ferveur qui vous couvrit de gloire, fîtes aux pieds des autels, par le vœu solennel d'obéissance perpétuelle, l'abdication solennelle et perpétuelle de votre liberté, et, par le vœu solennel de stabilité perpétuelle dans votre couvent, une renonciation solennelle et perpétuelle au monde, à ses plaisirs, à ses biens périssables l.
Vous qui, par ce double vœu, induisîtes votre famille à penser que désormais vous seriez étrangère à la distribution qu'elle feroit de ses biens... Vous enfin qui même aujourd'hui portez les chaînes sacrées de la profession qui perpétuera jusqu'à votre mort l'esclavage volontaire auquel vous vous êtes vouée. Vous voulez succéder, il n'est plus temps ! Une profession solennelle a pour jamais fixé votre destinée Les portes de votre couvent sont pour vous comme celles de l'éternité! En vain vous tentez de les agiter de vos mains débiles, elles ne s'ouvriront plus! »
1 On croirait lire un passage Hes plaidoyers d'Antoine Lemaitre.
69 Pi.AinovKRS ni: VEiir.MAtn.
El cette formule : o Vous voulez succéder, il n'est plus temps! s»' répète quatre fois, toujours de plus en plus pressante el plus grave, comme un glas funèbre qui rappelle à la sainte Bile égarée dans un procès terrestre, qu'elle es! morte au monde à jamais.
Ces! à propos de cette affaire nue Vergniaud écrivit ;i M. Alluaud, sun beau-frère, une lettre délicatement tournée où son caractère affectueux se peint au naturel :
Bordeaux... (août?) 1788.
Enfin, mon cher hère, nous touchons aux vacances et bientôt j'irai vous rendre la visite que vous m'avez faite cette année... Je vous envoie, en attendant, un exemplaire de mon plaidoyer contre la Religieuse. Il ne me convient pas trop de vous dire que j'ai été applaudi plusieurs fois, mais je vous le dis parce qu'on parle volontiers de ses suGcès à ceux qu'on aime. D'ailleurs, je vous le dis tout bas, afin que personne ne l'entende et ne m'accuse de vanité. Ce procès sera bientôt jugé; c'est le dernier arrêt que rendra le Parlement. J'ai eu les plus fortes préventions à combattre et je crains bien qu'elles ne l'emportent sur tous mes efforts et sur les vrais principes.
Nous nous consolerons en buvant du Saint-Emilion.
(Colin de Verdière, Lettres de Vergniaud, p. 90.)
M. Chauvot ne nous faisait pas savoir si les pressentiments de Vergniaud avaient été justifiés par l'événement. Grâce au concours de M. Farine, nous avons pu retrouver et nous reproduisons l'arrêt qui intervint. Vergniaud ne s'était pas trompé. Il perdit son procès contrairement aux vrais principes d'alors. En effet, « le religieux, dit Lebrun (Traité des Successions, livre I, chapitre n, section 1 du § 2), ne succède point en France, ni son couvent en sa place, de peur que tous les biens des
AFFAIRE DITE DE LA RELIGIEUSE. G.'l
familles du Royaume ne passent insensiblement dans les mains des moines d'où ils ne sortent jamais. — Ce que maître Charles Dumoulin... dit avoir lieu aussi bien en pais de droit écrit qu'en pais coutumier ' ; Ouest. 122. de Joann. Galli : » — V. aussi Pothier, Introd. à la Coût. d'Orléans, n° 9.
L'arrêt du Parlement de Bordeaux n'est pas motivé; on ne sait donc pas sur quoi il s'est fondé pour déroger à un droit non-seulement établi par les coutumes et la jurisprudence, mais par les ordonnances les plus formelles.
Voici le texte de cet arrêt :