‹ Recherches historiques sur les Girondins, VergniaudChapitre 71 sur 135 · NOM ET PRÉNOMS · texte numérisé non relu

NOM ET PRÉNOMS

De l'ordre des citoyens Michel et Loiïvetj Administrateurs de Police.

:; Juillet.

VERGNIAUD (Pierre), Député à la Convention Nationale.

A ce moment, les registres d'écrou de cette prison, moins complets qu'ils ne furent plus tard, ne contenaient pas encore le signalement des prisonniers. C'est cette circonstance qui nous a privés du portrait écrit de Vergniaud, et pour le remplacer, nous donnons le portrait gravé qui se trouve en tête de cet ouvrage.

Vergniaud, du reste, ne se trouvait, pas à la Force en mauvaise compagnie. Il s'y rencontra avec Valazé,

228 DÉTEN l lOJi DE \ ERG3N \i l>.

Adam Lux, Bailly, de Sombreuil père, Custine fils, Linguet, Kersaint, Montané, Président du Tribunal révolutionnaire, Dussaulx, Duplain . Miranda, baron de Trenck, Champagneux.

Georges Kerner, qui allait visiter sou compatriote Adam Lux à la Force, y avait vu Vergniaud et les autres Députés voués à la mort. Justinus Kerner nous a transmis les récits qu'il tenait de son frère, et nous lui devons quelques détails intéressants sur le genre de vie des prisonniers.

«La matinée, nous dit-il (Dos Bildcrbuch ans meiner Knabcnzeil. Erinnerunyai aus den Ja lirai, 1786-1804; Iiraunschweig, 1849, p. 86), la matinée était consacrée à la lecture. Avant le dîner, les détenus se rassemblaient dans la cour intérieure de la maison, sous les arbres plantés en avenues; on s'entretenait de l'histoire du temps avec une pleine liberté d'esprit; on passait en revue les événements du jour. C'est là que plus d'une fois, grâce au hasard qui me favorisait, j'ai passé des heures entières dans la compagnie des plus nobles enfans de la République, résignés à hoire la coupe fatale qu'ils voyaient de loin s'apprêter pour eux '. »

Toutefois Vergniaud s'unit à Miranda et à Montané pour engager Adam Lux à ne pas rejeter le secours que lui avait ollert le Journal de la Montagne, qui voulait le sauver. Ils le pressèrent, devant G. Kerner, de se réserver pour des temps meilleurs. Ce fut en vain. (Loc. cit., p. 88.)

Le 12 août, Vergniaud envoie une lettre à la Convention, et le 14 il en fait passer une copie au Comité de

1 Y. la lettre de Vergniaud à M. Alluaud, son neveu, datée de la Force (n° 210), où, dit-il, il est aussi bien qu'on peut l'être en prison.

A LA FORCE. ±2d

Salul public. Voici d'abord celle qui était destinée à la Convention et que nous croyons inédite.

Aux prison* de la Force, le 12 août 1793

L'an II de la République.

(Enreg. n° 1104.)

Citoyens,

Lorsqu'au mois d'avril on vint demander à la Barre de la Convention la proscription de vingt et un de ses membres, la Convention parût disposée à convoquer les Assemblées primaires; on n'avoit pris aucune mesure qui pût égarer l'opinion. Les proscrits pouvoient espérer que les préventions fomentées contre eux s'évanouiroient devant la justice nationale.

Mais la convocation des Assemblées primaires me sembla une mesure qui à cette époque où de grandes passions agitoient les esprits pouvoit devenir désastreuse.

Alors moi, un des proscrits, j'en développai les dangers, je m'écriai s'il faut ou l'adopter ou nous perdre, ne balancés pas entre la chose publique et quelques individus, perdes nous et sauvés la Patrie !

Ce langage est-il celui d'un Ennemi de la République?

Le 31 Mai, moi encore une des victimes contre lesquelles sonna le tocsin, frappé d'admiration pour l'ordre que le Peuple de Paris sût maintenir dans ce jour d'allarmes, j'oubliai mes propres dangers, et je fis décréter qu'il avoit bien mérité de la République.

Cet élan de mon cœur suppose-t-il que j'eusse l'intention d'exciter des discordes entre Paris et les Départements?

Le 1er juin, j'écrivis à la société populaire de Bordeaux, une lettre qui a été publique; j'y rendois un nouvel hommage au Peuple de Paris, j'ajoutois :

« Dans ces temps où l'on propage des imputations de « Fédéralisme, il me paraîtroit bien utile que les Sections (i de Bordeaux fissent une députation aux Sections de Paris, « pour fraterniser avec elles, et former une sainte Alliance

230 DÉTENTION DÉ VEBGNIA1 l>

<( égalemenl redoutable aux Royalistes et aux Fédéralistes. ■ Peu (luii vous importer que les Sections de Paris aieni « accueilli avec trop de facilité les calomnies dont nous acca- « blent nus persécuteurs. Sauvons d'abord la République. <( nous nous occuperons après des individus. »

Etait-ce là inviter mes concitoyens à la guerre civile? *

Le 2 juin, Barrerre lit un discours dans lequel il déclara formellement que les mouvements de Pans étaient dirigés par 1rs Autrichiens <jut avaient pris le camp de Famars.

Dès lors il fut facile de prévoir qu'il y auroit une insurrection départementale non contre la Convention, mais pour assurer sa Liberté.

On put même présumer que cette insurrection se prolongeroit malgré les décrets qui auroient pour objet de la calmer, tant que ces Décrets eux-mêmes seroient regardés comme les résultats forcés des mouvemens du 2 juin.

Allarmé des désordres dont ma patrie étoit menacée, persuadé qu'un prompt rapport sur mon arrestation et celle de mes Collègues, pourroit les prévenir, j'ai écrit plusieurs fois à la Convention pour le presser.

Mes lettres n'ont pas été lues (1).

Mais elles ont été affichées, elles sont un monument qui dépose combien j'ai désiré voir étouffer rapidement les ferments de haine ou au moins le principe de découragement jette dans la République, au moment où son salut et sa gloire exigent plus que jamais la réunion de tous les cœurs et le développement de toute leur énergie.

Qu'elle a été ma récompense ?

Je suis dans les fers depuis soixante-dix jours et on ne me juge pas.

On m'a accusé dans un rapport d'être fédéraliste et royaliste comme si tout à la fois je pouvois vouloir un Roi et des Républiques fédératives.

1 La seconde lettre adressée par Vergniaud à la Convention le 6 juin 1793, fut lue après d'orageux débats. (V. le Moniteur du 7 et du 8, nos 158 et 159.) Il n'en fut pas de même de la troisième lettre. (F. la séance du 24 juin, n° 178 du Moniteur, discours de Ducos.) Les autres ne nous sont pas connues.

A LA POBCE. 231

On m'a accusé d'être entré avec mes collègues détenus el le généra] Dillon, dans un complot pour mettre sur le thrône le pis de Mario-Antoinette.

Ce complot étoit une chimère, ce qui le prouve c'est qu'on a rendu la liberté à Dillon et on nous laisse sans nous juger, sous le poids d'un décret d'accusation et des soupçons les [dus terribles.

Je pouvois démontrer que le rapport lait contre moi ne contient que des mensonges grossiers et des absurdités.

Mais, je l'avoue, mon âme a été longtemps aigrie par l'excès de la persécution, ma réponse eût peut-être enflammé des haines funestes, j'ai fait, do tous les sacrifices, le plus douloureux et le plus pénible. J'ai supporté en silence les diffamations, je me suis voué pour ma patrie à tous les périls que pourroit me taire courir l'opinion publique trompée sur mon compte. Je suis soutenu dans cette abnégation de moi-même, par un double sentiment bien consolateur; depuis la Révolution j'ai pu tomber clans quelques erreurs d'opinion, mais je n'ai respiré" que pour servir le Peuple; inflexible contre les coupables, je n'ai persécuté aucun innocent.

Citoyens, vous m'avez décrété d'accusation, moi, comme vous Représentant du Peuple, sans m'entendre. Je renonce au droit de m'en plaindre.

Mais je demande qu'enfin je puisse être entendu devant un Tribunal.

Je demande mon acte d'accusation.

Depuis soixante-dix joins, les droits des Représentants du Peuple, et ceux de l'homme sont violés en ma personne et en celle de mes compagnons d'infortune.

Je demande au nom de la Constitution qui vient d'être acceptée par la Fiance que cette violation de ce qu'il y a de plus sacré ne se prolonge pas davantage.

Sij'avois un pareil oubli à me reprocher, depuis longtemps ma perte seroit consommée.

Je veux enfin développer devant le Peuple toute mon âme, toutes mes pensées, toutes mes actions. Son estime est tout pour moi. On a voulu me la ravir, peut-être a-t-on

réussi, eh bien ! je veux la reconquérir, el j'ai dans ma conscience la certitude du succès.

Si en suite, vos ennemis veulent ma vie, je la leur abandonnerai volontiers.

Ils m'ont exclu de la Convention parce que mes opinions n'étoienf pas toujours conformes aux leuis.

Ils n'ont voulu gouverner que d'après leurs vues poli— tiques.

Qu'ils gouvernent ! qu'ils assurent le triomphe de la liberté sur les Despotes coalisés contre elle, qu'ils fassent le bonheur du Peuple, qu'ils fassent fleurir la France par de sages Loix.

Je ne me vengerai du mal qu'ils m'ont fait qu'en proclamant moi-même le service qu'ils auront rendu à la Patrie !

Je dépose ma pétition et l'expression de mes sentiments, non seulement entre les mains do la Convention Nationale, mais encore dans le cœur de tous les hommes justes, c'està-dire du Peuple de Paris, des Fédérés et de la France entière !

(Pas de signature.)

Le 14 août, Vergniaud transmit au Comité de Salut public une copie de cette lettre, en l'accompagnant du billet suivant :

Prisons de la Force, 14 aoust 1793,

L'an II de la République.

Je vous envoie, citoyens, copie d'une lettre que j'adresse à la Convention. Je vous crois trop justes pour douter que vous ne vous empressiez de satisfaire à ma réclamation. Je vous salue,

Vergniaud.

(Archives nationales, carton A. F., II, 46, pièce 194. — Fonds du Comité de Salut public, aujourd'hui au Musée des Archives, n° 131;>, vitrine 214.)

Ce billet est écrit de la main de Vergniaud. Dessus sont tracés ces caractères : R. le 15 août, Cté S1 P.,

A LA FORCE. 23iJ

n° 1704, qui indiqueraient que le Comité de Salut publie répondit ou du moins accusa réception de l'envoi qui lui était fait.

La lettre de Vergniaud à la Convention, ou comme il l'appelle lui-même sa pétition, est en réalité une adresse, presqu'une défense; sa longueur, son contexte, le soin de l'envoyer en double au Comité de Salut public, tout prouve l'importance qu'il y attachait. C'était un manifeste pour lui et son parti, un premier jalon planté pour l'apologie de ceux qu'il appelle ses compagnons d'infortune. Comment donc se fait-il qu'un de ses compagnons de captivité, Champagneux, ait écrit dans les détails intéressants qu'il a laissés sur leur détention commune à la Force :

« Si j'ai quelque chose à reprocher à sa mémoire, c'est d'avoir pris trop peu de soin pour la défendre. Combien do fois ne l'avons-nous pas pressé, conjuré de préparer sa défense au tribunal? Il résistait à toutes nos sollicitations, prétendant que ce serait peine perdue ; que ni lui ni ses collègues ne seraient entendus, qu'on ne manquerait pas de leur fermer la bouche, que leur perte était résolue ; que d'ailleurs il n'avait pas besoin de préparation pour plaider la cause de l'innocence...

A ces reproches bienveillants mais peu intelligibles, Vergniaud répond :

a Je demande à élre entendu devant un Tribunal...

« Je veux enfin développer devant le Peuple toute mon âmes, toutes mes pensées, toutes mes actions. Son estime, c'est tout pour moi. On a voulu me la ravir et peut-être y a-t-on réussi. Eh bien! je veux la reconquérir et j'ai dans i;ia conscience la certitude du succès. »

Ces belles paroles n'étaient pas de vains mots : les notes que nous publions et que l'on trouvera plus loin

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en simt la preuve. Vergniaud étail prêt ;i comparaître devant le Tribunal du Peuple, h devanl relui de la postérité.

Le récil de Ghampagneux ne saurait prévaloir contre l'autorité de ces documents réunis : d'une part, la Lettre à la Convention, de l'autre, le plan de défense que nous publions-1.

Bailleul, d'ailleurs, dit formellement le contraire. {Almaiiach des Bizarreries humaines, p. 93-94.)

La Convention ne répondit à la demande de Vergniaud que par le rapport d'Amar. Un premier ordre de transfèrement de la Force à la Conciergerie avait été donné le 8 septembre. Il resta non exécuté ; de là les réclamations des Jacobins.

A la séance du 9 septembre, Julien monte à la tribune et continue de se plaindre de l'insouciance criminelle avec laquelle on laisse Brissot, Vergniaud se reposer et jouir presque du fruit de leurs crimes, tandis que le peuple demande leur tête à grands cris.

Lebrun s'est sauvé déjà; attend-on que Vergniaud, Marie- Antoinette soient sauvés aussi pour qu'on se ressouvienne qu'ils sont au monde?

Il se plaint de l'inutilité de la pétition qu'a faite la Société à la Convention; il demande qu'elle y retourne en masse, atin de solliciter encore, puisqu'on ne lui a octroyé aucune

i Peut-être l'exact commis de bureau, Yalter ego de Roland, n'était-il pas propre à comprendre la nature artiste de Vergniaud. Il lui reproche par exemple de rester au lit jusqu'à onze heures du matin..., de ne pas apporter à son travail la -persévérance qui aurait été nécessaire. Mais la scène se passe en prison, et il est pardonnable, en tout temps et en tout lieu, de s'abandonner à la méditation, à la poursuite d'une idée. Quant à la persévérance dans le travail, on ne peut rien voir de plus méthodique, de plus serré que les travaux que nous a laissés Vergniaud.

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