CHAPITRE V
Complications et Incompatibilités.
La pellagre est assez souvent associée chez le même individu, à d’autres maladies, les conditions de misère et de malpropreté où vivent d’ordinaire ceux que frappe la pellagre étant capables d’engendrer un grand nombre d’autres maux. Quelques auteurs, cependant, ont cru saisir un certain antagonisme entre la pellagre et d’autres affections morbides ; nous aurons à rechercher si ces incompatibilités sont réelles.
Les affections cutanées compliquent assez souvent la pellagre ; quelques auteurs même ont englobé leurs symptômes dans la description de cette maladie. C’est à l’incurie et à la malpropreté qu’il faut le plus souvent rapporter cette complication
On trouve disséminées çà et là dans les traités , des observations d’individus dont tout le corps aurait été couvert d’éruptions rappelant les descriptions de la lèpre, mais les détails portent plutôt sur l’aspect hideux et repoussant’de la maladie que sur ses signes diagnostiques. Cerri rapporte l’observation d’un pellagreux dont l’épiderme se détachait sur le dos et sur le ventre comme sur les membres. Y avait-il , dans ces cas , psoriasis , pemphigus diutinus ou eczéma général ? La question est à peu près insoluble, mais je pencherais plus volontiers vers les deux dernières hypothèses. D’ailleurs, Soler parle de pellagreux qui avaient des éruptions sous les bras, sur lesjcuisses et au jarret , c’est-à-dire sur les régions qui sont le siège de prédilection de l’eczéma et surtout de l’ec-
zéma lichénoïde. M. Marchant et J. Frank ont aussi signalé des éruptions érythémateuses ou eczémateuses du scrotum.
Levacher parle d’une complication de la pellagre qu’il décrit comme affection licheneuse, bien que sa description l’éloigne de ce que nous avons l’habitude de désigner sous le nom de lichen. Cette complication se serait rencontrée assez fréquemment sur des pellagreux qui offraient en même temps du ptyalisme avec saveur salée, ce qu’on appelait vulgairement salcedine dans le Milanais. Les malades, au dire de Levacher, voyaient se développer des plaques circulaires sur les mains, les avant-bras, les bras, la face, etc. ; les mains se crevassaient, les ongles s’épaississaient comme de la corne et tombaient par fragments desséchés. Evidemment , il ne s’agit pas là d’érythème pellagreux, le siège et la forme des éruptions ne laissent pas de doute à cet égard. Etait-ce du psoriasis orbiculaire ou de l’herpès circiné ? Le diagnostic me semble devoir être limité à ces deux maladies ; et si je considère que les cas de ce genre se sont présentés pendant un certain temps avec quelque fréquence dans une partie limitée du territoire, de manière à constituer, pour ainsi dire, une endémie distincte, j’avoue que la nature parasitaire de l’herpès circiné me fournit une explication beaucoup plus naturelle (1). L’herpès circiné rend d’ailleurs parfaitement
(1) Ce ne serait pas la première fois qu’on verrait le trie hop hy Ion lonsurans frapper simultanément un grand nombre d'individus. M. Cazenave a vu l’herpès circiné se répandre avec rapidité sur les enfants d’un meme collège ; M. Bazin dit que, dans un village des environs de Paris, la maladie a été épidémique pendant quelque temps ; on voit, dans les hôpitaux de teigneux, l’herpcs tonsurant se transmettre à un grand nombre d'individus, ainsi que nous l’avons observé dans le service des enfants à l'Antiquaille. Ces épidémies, enfin, ne sont pas rares dans les asiles d’aliénés. M. Girard de (.adieux en a observé une à l'asile d’Auxerre, M. Bini, dans la maison de fous de Florence ; j’ai pu en constater une à l’asile de
COMPLICATIONS ET INCOMPATIBILITÉS
compte des symptômes. II explique la forme circulaire, les plaques disséminées, l’état squameux des liords, les crevasses du dos des mains, et môme l’altération des ongles. L’envahissement des ongles par le trichopliy ton n’est pas, d’ailleurs , un fait exceptionnel ; il avait été observé par Malion, M. Bazin a eu l'occasion de le rencontrer plusieurs fois, et j’ai pu le retrouver chez deux enfants affectés de teigne tonsurante. Ne pourrait-on pas rapporter cà la môme maladie certains symptômes observés par Soler au cuir chevelu ? 11 parle, en effet, de pellagreux dont les cheveux roussissaient, puis tombaient et laissaient à nu des plaques squameuses. Quoi qu’il en soit de l’interprétation de ces faits, les pellagreux sont aptes autant, sinon plus que les autres, à faire germer le trichophyton. J’ai vu l’herpès circiné compliquer la pellagre chez plusieurs aliénés de l’asile de Sainte-Gemmes, et dans une de mes observations recueillies dans les Landes, j’ai décrit une plaque herpétique développée sur une jeune fdle pellagreuse.
Près de ces faits, je placerai un cas de vitiligo observé par Hameau sur un de ses pellagreux, et qu’il a contracté lui-même à la barbe. La nature parasitaire de la maladie avait été devinée par cet observateur si sagace, et l’avait conduit à instituer un traitement que justifient pleinement les recherches modernes sur les maladies épiphytiques.
Les auteurs ont encore parlé d’autres maladies cutanées qui pourraient compliquer la pellagre : Calderini a vu se développer une production cornée, M. Gintrac signale le pemphigus et l’ichthyose. Mais dans tous ces cas la lésion siégeait sur le lieu môme de l’érythème pellagreux, dont elle était un degré plus accentué ou un résultat tardif.
On a souvent noté à l’autopsie des altérations profondes du tube digestif qui méritent, sans doute, de prendre place parmi les complications de la pellagre ; mais les rechcr-
Saintc-Gcmmcs, une autre au quartier d’aliénés de l’Antiquaille ; cl récemment encore je voyais dans une salle d’asile dix-sept enfants sur vingt-quatre frappés par cette redoutable maladie.
ches n’ont pas été poussées dans ce sens avec assez de précision pour qu’on puisse faire leur histoire symptomatologique. Les observateurs semblaient beaucoup plus soucieux d’ajouter une lésion cadavérique de plus au répertoire nécroscopique de la pellagre que de chercher parmi les symptômes observés sur le vivant ceux qui se rapportaient à cette lésion. 11 en résulte que dans la liste si nombreuse des symptômes offerts par le tube digestif, plusieurs se rapportent sans doute à des complications ; il en résulte aussi que nous ne pouvons que mentionner ici, sans chercher à faire leur étude clinique, les ramollissements et les ulcérations de l’estomac et des intestins, ainsi que les péritonites générales ou localisées qu’on a vues assez souventà l’autopsie, (soit qu’elles provinssent de l’extension de l’inflammation intestinale , soit qu’elles résultassent d’une perforation.
Les organes respiratoires offrent aussi quelques maladies qu’on peut considérer comme des complications de la pellagre. Quelques-unes, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, doivent être plutôt regardées comme symptômes ; telles sont les laryngites simples ou ulcéreuses et même la trachéite. Indépendamment de ces accidents, on a vu quelquefois la pellagre se compliquer d’autres lésions de l’appareil respiratoire. Les 8% 9e, 12e et 13e observations de Levacher ont trait à des malades qui présentaient des affections pulmonaires graves. J’ai indiqué comme pouvant survenir dans les derniers temps de la maladie des pneumonies hypostatiques ou des pleurésies. J’ai parlé aussi de l’hydropisie des plèvres. Dans un cas j’ai noté une coïncidence de catarrhe pulmonaire. Mais la maladie de poitrine qu’on voit le plus souvent compliquer la pellagre est sans contredit la phthisie pulmonaire tuberculeuse. Cette complication, qui a clé notée par presque tous les auteurs, et qui, suivant quelques-uns, entraînerait la mort du plus grand nombre, s’observe avec une fréquence assez considérable dans les Landes. Evidemment, il ne s’agit pas là d’un symptôme de la pellagre, il ne faut y voir qu’une
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complication, la phthisie résultant dans ce cas comme dans beaucoup d’autres d'un état de débilitation profonde de l’organisme.
Cette tendance qu’ont les pellagreux à devenir phthisiques suffirait déjà à nous tenir en défiance devant la question suivante qui a été posée par quelques auteurs, et que les docteurs Calderini, Garbiglietti et Gozzano ont résolue par l’affirmative : La pellagre est-elle incompatible avec la scrofule? L’identité de nature de la scrofule et de la phthisie pulmonaire, qui passe de jour en jour davantage dans le domaine des faits admis, l’identité des produits morbides de ces deux affections, plaident énergiquement en faveur de la doctrine opposée ; d’ailleurs on peut trouver dans les auteurs des observations où la pellagre et la scrofule se trouvent réunies chez le même individu : Hameau en avait indiqué quelques cas, Hildenbrand en cite une observation, M. Trompeo a vu dans une même famille des individus atteints simultanément des deux maladies, il les a vues aussi coïncidant ou se succédant chez le même individu; M. Courty a signalé chez les pellagreux du Vernet tous les caractères physiques qui sont l’apanage de la constitution scrofuleuse. Enfin, je rapporte l’observation d’un homme qui était évidemment scrofuleux et diez lequel la pellagre se développa consécutivement au début d’une phthisie pulmonaire. Tous ces faits réunis peuvent donc être opposés à ceux du docteur Calderini qui, sur 2350 pellagreux, n’avait pas rencontré un seul scrofuleux.
Une autre question a été posée, c'est celle de l’antagonisme de la pellagre et de la fièvre intermittente. Ici, je dois l’avouer, je ne sais où trouver pour les combattre les faits qui étayent cette opinion. Les faits opposés abondent au contraire. La plupart des pellagreux observés en 1843 par Calderini à l’hôpital de Milan avaient eu la fièvre intermittente. On trouve déjà dans Jansen une observation recueillie à l’hôpital de Legnano, dans laquelle la pellagre et la fièvre intermittente étaient réunies chez le même
sujet. Cette coïncidence n’est pas rare dans les Basses- Pyrénées ni dans les Landes, où elle a déjà été indiquée par Hameau, et où j’ai pu l’observer. On voit assez souvent, en effet, des individus affaiblis par l’ancienneté de l’intoxication paludéenne contracter la pellagre, dans quelques cas môme les symptômes des deux maladies s’associent. Les faits de ce genre, qui semblent être aussi trèscommuns en Lombardie, avaient sans doute mis en défaut la sagacité de Strambio, qui décrit dans la pellagre divers accidents intermittents à type tierce et particulièrement le délire.
Le même observateur parle aussi avec beaucoup d’insistance des douleurs rhumatismales qui tourmentent les pellagreux ; pour lui il y aurait complication de pellagre et de rhumatisme. Jansen,qui avait étudié à l'école de Strambio, s’exprime en ces termes : « Souvent les doute leurs arthritiques et rhumatismales torturent cruellement « les pellagreux, et il n’est peut-être aucune maladie qui « s’attache avec plus de fréquence et de ténacité à ces « malheureux que les douleurs dont je parle. » Mais ces douleurs que j’ai signalées ailleurs ne sont que des symptômes de là maladie, liés peut-être à quelque travail de nature encore indéterminée dont la moelle serait le siège. Et à ce propos M. Pioussel fait judicieusement observer que cette erreur de Strambio est la même que commettent si souvent les praticiens « en couvrant du nom de « rhumatisme une foule de douleurs mal caractérisées, qui « se rattachent à une affection de la moelle. »
Jusqu’à présent nous voyons qu’il faut tenir peu de compte des prétendues incompatibilités de la pellagre; elle prédispose au contraire à beaucoup d’autres maladies. Titius parle des complications inflammatoires auxquelles il attache une extrême gravité. On a surtout signalé les accidents cérébraux, la méningite et l’encéphalite , qui frappent de préférence les jeunes sujets et qui se développent d’ordinaire à la suite d’une insolation prolongée* Hildenbrand rapporte l’histoire d’une femme de 25 ans,
COMPLICATIONS! PT INCOMPATIBILITÉS
scrofuleuse cl pellagreuse, qui, travaillant sous un soleil ardent au mois de juin 1821, contracta une encéphalite mortelle. Les méninges étaient rouges, le cerveau ramolli, surtout dans les parois ventriculaires ; un large abcès existait dans le lobe droit du cervelet.
On a aussi noté quelquefois la gangrène comme complication de la pellagre. J’ai dit ailleurs que quand la pellagre se terminait dans un état de fièvre adynamique avec accidents typhoïdes , il n’était pas rare de voir des eschares se développer sur les points qui supportaient le poids du corps. Indépendamment de ces faits, on a signalé en Italie la gangrène du scrotum, et M. Villemin a vu à Paris la gangrène de la jambe.
Un fait observé par M. Suberbielle, dans le Béarn et rapporté dans la thèse de M. Ducondut, serait de nature à faire penser que la pellagre agit d’une manière fâcheuse sur l’ossification ; mais comme cette action ne se manifeste qu’accidentellement, j’ai préféré en parler ici plutôt qu’à l’article Symptomatologie. L’observation de M. Suberbielle étant unique jusqu’à ce jour, je crois devoir la rapporter textuellement.
Obs. XVI. — « Un homme d’une cinquantaine d’année, <« fortement constitué, ayant des formes herculéennes , « exempt de scorbut, n’ayant jamais eu de maladie syphi- « litique, mais présentant une desquamation du dos des « mains avec quelques vertiges, est surpris par un garde « forestier, maraudant du bois sur la montagne ; sommé « de se rendre,, il prend la fuite ; le garde lui lance une « pierre, l’atteint au bras droit et lui fracture l’humérus. “ La réduction de la fracture est opérée par un praticien « de Bruges. Un bandage roulé est appliqué et maintenu « pendant plus de quarante jours. En enlevant ce ban- « dage le praticien s’aperçoit que les deux fragments sont « sans adhésion, et qu’abandonnés à eux-mêmes il che- « vauchent l’un sur l’autre. — Le même bandage appli- “ qué de nouveau reste en place pendant trente jours
<« sans plus de succès. — Le malade s’adresse à un pra- « ticien de Bielle, qui a recours à un bandage amidonné ; « la fracture ne se consolide pas.
« Cet homme vient me consulter à Nay. Voici l’état « dans lequel je le trouve : la fracture a lieu à l’union du « tiers supérieur avec les deux tiers inférieurs de l’humé- « rus ; les fragments chevauchent l’un sur l’autre, et se « croisent dans l’étendue d’au moins six centimètres ; le « bout de chaque fragment est coupé net comme avec « une scie ; aucun travail de réparation ne parait avoir eu « lieu ni sur le tissu osseux, ni sur les parties molles ente vironnantes. Au moment où nous voulions tenter quel- « ques moyens pour irriter les fragments et les parties « qui les entouraient, cet homme disparut. On le trouva « peu de jours après noyé dans un ravin profond, sur la « montagne. »
Ce fait, s’il n’était pas isolé, constituerait un point d’analogie de plus entre la pellagre et le scorbut.
Je dirai, en terminant ce chapitre, que les pellagreux subissent au moins aussi facilement que les autres les influences épidémiques. Ils contractent quelquefois la variole à l’hôpital Saint-André, de Bordeaux ; et en Toscane, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, le choléra de 1855 leur a surtout été fatal.
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