‹ Recherches nouvelles sur la pellagreChapitre 13 sur 47 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Pronostic.

Nous avons déjà eu l’occasion, en parlant des terminaisons de la pellagre, de dire notre opinion sur la gravité réelle ou apparente de cette maladie. La statistique nous la montre frappant de mort presque tous ceux qu’elle atteint, l’observation nous fait voir au contraire l’influence rapidement bienfaisante qu’exerce sur elle une hygiène convenable, et nous porte à conclure que la pellagre, placée dans de bonnes conditions, cesse d’être une maladie non-seulement mortelle, mais même très-dangereuse. Je n’hésite pas à m’élever avec toute l’énergie de ma conviction contre ce pronostic déplorable et décourageant que la plupart des auteurs n’ont pas craint de formuler. De pareilles idées, en poussant le médecin à l’inaction, en paralysant l’initiative des gouvernements, sont aussi fatales aux populations que la maladie elle-même.

Les guérisons ne se comptent plus maintenant par cas isolés. Il n’est pas de médecin dans les Landes qui n’ait eu l’occasion d'en observer. M. le docteur G’azailhan, qui fait, de la médecine, dans ce pays déshérité, un véritable sacerdoce, sans oublier les droits imprescriptibles de la science, m’a rapporté plusieurs exemples de guérison, et sa modestie s’clforçait surtout de me démontrer que la thérapeutique n’avait été pour rien dans cet heureux résultat. L’hygiène avait tout fait. M. Ginlrac a guéri aussi plusieurs pellagreux ; quelques-uns sont même restés a l’hôpital Saint-André en qualité d’infirmiers. Cerri, dans

le cours des expériences qu’il avait entreprises par ordre du gouvernement, a assisté aussi à plusieurs guérisons. Plusieurs cas rapportés par M. Ducondut prouvent que cette terminaison s’observe également dans le Béarn. Enfin la pellagre sporadique, qui jusqu’à présent a mérité un pronostic aussi grave que la pellagre endémique, n’est cependant pas fatalement mortelle ; M. Landouzy a observé une guérison définitive.

L’observation suivante, que j’ai recueillie dans les Landes, peut concourir aussi à démontrer la curabilité de la maladie par les seuls moyens hygiéniques.

Obs. XVIII. — Destrueaux (Marguerite), âgée de 35 ans, née et domiciliée à Biscarosse, a été citée dans la thèse de M. Hameau fils. Elle est d’un tempérament lymphatique bilieux, d’une constitution un peu affaiblie. La menstruation est chez elle irrégulière et très-rare.

Elle est occupée aux travaux des champs. Autrefois, et dans les premières années de sa maladie, son alimentation était aussi défectueuse que celle de la plupart des paysans landais.

Il y a douze ans, étant encore fille, elle eut un enfant.

Elle est pellagreuse depuis six ans. La maladie a débuté au printemps par un érythème des mains. Cet érythème se reproduisit les deux années suivantes accompagné de gerçures des lèvres, surtout vers les commissures. Alors, il y a trois ans, elle sc maria. Son mari est à la fois marin et résinier; il gagne quelque argent et apporte souvent à la maison du poisson frais. A partir de ce moment, le régime de notre malade est devenu bien meilleur ; elle a pu boire du lait tous les jours et du vin à tous les repas Aussi depuis son mariage elle n’a plus présenté d’érythème; et cependant, ses travaux sont les mêmes et l’exposent aux mêmes ardeurs du soleil. Tous les autres accidents pellagreux ont également disparu.

Actuellement , 19 mai 1861, les téguments n’offrent pas

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trace d’éruption; la langue est normale; rien du côté du tube digestif ni des centres nerveux. La santé, toutefois, n’est pas excellente, l’aménorrhée persiste, les téguments ont une légère teinte rougeâtre.

Lors du mariage de Marguerite Destrueaux, son fils naturel dut quitter la maison ; il fut loué comme berger à un propriétaire voisin. Son alimentation continua donc à être mauvaise. Actuellement cet enfant est pellagreux sous l’influence des mêmes causes qui avaient amené la maladie de sa mère, et celle-ci guérit grâce à une alimentation plus réparatrice.

Mais si une opinion exagérée de la gravité du mal était préjudiciable aux malades, il serait plus pernicieux encore de se laisser aller à une trompeuse confiance. Ainsi, des pellagres même récentes , même placées dans de trèsbonnes conditions, peuvent conduire rapidement à la mort si l’atteinte portée à la constitution a été profonde dès le début, si les accidents nerveux et digestifs n’ont pas tardé à coïncider et à offrir une certaine intensité. En d’autres termes, il y a des pellagres qui sont radicalement et essentiellement graves.

Toutefois , il existe certaines circonstances qui influent d’une manière évidente sur le pronostic.

Frapolli avait divisé la pellagre en commençante , confirmée et désespérée ; Titius disait qu’elle était légère , grave, très-grave. La gravité du mal, ainsi que l’ont reconnu ces deux observateurs, est généralement en rapport avec son ancienneté. Assurément les exceptions ne manquent pas à cette règle, la plupart des auteurs citent des exemples de pellagres légères quoique très-anciennes. J’ai rapporté l’observation d’un Landais, pellagreux depuis quarante-huit ans, et qui garde encore un état de santé fort peu alarmant. Mais j’ai dit que la maladie est parfois essentiellement grave ou essentiellement légère, et sans doute;

dans le cas que j’indique, la pellagre était très-ancienne seulement parce qu’elle était très-légère. Mais, d’une façon générale, les divers appareils ne s’altérant que successivement et progressivement, la pellagre augmentera chaque année de gravité, à moins qu’une hygiène convenable ne vienne à certains moments enrayer ou amender les accidents. Le pronostic varie singulièrement aussi , suivant que la pellagre a porté son action sur les trois appareils qu’elle affecte de préférence, ou sur deux, ou sur un seul. Si les troubles gastro-intestinaux et nerveux compliquent l’érythème, la maladie est toujours sérieuse, mais non pas incurable» Quand les accidents digestifs môme existent seuls avec les manifestations cutanées, le pronostic offre déjà une certaine gravité. Enfin, si la maladie se manifeste seulement par la rougeur du dos des mains, on pourra espérer d’arriver facilement à la guérison complète ; toutefois, il faudra même dans ce cas être réservé dans sou pronostic et se rappeler que l’érythème n’est qu’un reflet d’une modification profonde de l’économie qui pourrait ne pas tarder à se manifester par des symptômes plus graves. C’est ici le cas de répéter le mot de Zanetti : « Sous l'apparence d'une simple exfoliation épidermique « du dos des mains se trouve cachée une affection mor- « telle. »

L’intensité des symptômes aggrave aussi le pronostic; c’est ainsi que l’aliénation et la paralysie ont été considérées par presque tous les auteurs comme les signes a\antcoureurs d’une mort plus ou moins prochaine. Il y a là une exagération ; et M. Landouzy a vu guérir des malades qui avaient présenté ces symptômes à un degré très-manifeste ; mais ces symptômes d’altérations profondes du système cérébro-spinal sont bien , il faut bien le reconnaître, les indices les plus sûrs de la gravité du mal. L'intensité de la diarrhée, la dyssenterie, peuvent aussi faire porter un pronostic plus défavorable. L’acuité des symptômes cutanés ne semble pas être en rapport avec l’étendue des désordres intérieurs; et, à un même degré de gra-

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vite, une insolation plus ou moins forte produira dans un cas le simple érythème crasseux, dans un autre l’érythème phlycténoïde. On a dit , et M. Marchant a répété, que lorsque les accidents cutanés ne se produisaient plus, le pronostic devenait très-grave. Il y a là, je crois, une erreur d’interprétation , et la proposition doit être retournée. Dans ces cas où le pronostic est mortel, les malades ne peuvent plus s’adonner à leurs travaux, ils restent toute la journée dans leurs maisons, et s’ils n’ont plus d’érythème c’est parce qu’ils sont trop malades pour pouvoir s’exposer au soleil.

Les différentes formes de la maladie ne semblent pas modifier sensiblement le pronostic; on pourrait tout au plus admettre une légère différence en faveur de la forme sèche, qui serait moins grave que la forme scorbutique et surtout que la forme humide.

L’àge exerce, sans doute, une certaine influence. 11 est probable que chez les vieillards la débilité radicale de l’économie peut accélérer la marche de la maladie vers une issue funeste. Chez les jeunes gens, on a plutôt à redouter les accidents inflammatoires, dont la gravité a été signalée déjà par Titius. Chez les jeunes enfants la question a été très-imparfaitement étudiée; on ne sait pas si elle se complique chez eux de ces affections qu’ils présentent si fréquemment dans le cours des maladies d’une certaine gravité ; toutefois , la maladie ne semble pas arrêter !e développement de l’individu ; la charpente osseuse prend sa forme et ses dimensions habituelles sans que la pellagre paraisse y apporter aucun retard. Je n’ai trouvé indiqué nulle part le rachitisme comme complication ; et ces différentes considérations prouvant que l’ostéogénie n’est pas enrayée par la maladie sont en opposition avec les conclusions qu’on pourrait tirer d’une observation de M. Suberbielle que j’ai rapportée plus haut, où la pellagre est accusée d’avoir empêché la consolidation d’une fracture.

Le sexe ne paraît pas devoir modifier le pronostic de la maladie.

Les maladies antérieures sous l’influence desquelles la pellagre éclate assez souvent augmentent par leur concomitance la gravité du mal; les complications telles que la phthisie pulmonaire, rendront également le pronostic des plus fâcheux. Mais ce qui domine dans la détermination des chances de mort ou de guérison, c’est la possibilité ou l’impossibilité d’arracher les malades à l’influence incessante des causes qui ont engendré le mal pour les placer dans de bonnes conditions hygiéniques , et c’est au point de vue du pronostic autant qu’au point de vue de l’étiologie qu’il est bon de conserver à la pellagre son nom de mal de misère.

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